Groupe psychanalytique de Sallanches. Lecture du séminaire XI de Lacan
Jacques Lacan, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse »
Séminaire XI
Chapitre I. « L’excommunication »
Quelques mots pour contextualiser : le travail de Lacan s’inscrit dans le mouvement de la psychanalyse de l’après-guerre en France.[1] Il y a deux courants : la Société Psychanalytique de Paris, se définissant comme freudiens orthodoxes, et représentée pour l’essentiel par des médecins ; et la Société Française de Psychanalyse dont sont membres Lacan, Dolto, Lagache, Pontalis etc…notons que la SFP fut créée en 1953, suite à la première grande scission du mouvement psychanalytique français. Ces deux sociétés (SPP et SFP) étant vouées à intégrer l’IPA (International Psychoanalytical Association), mais l’IPA pose des conditions à l’intégration de la SFP : l’éviction de Lacan fut une exigence de l’IPA, et cette mise au ban devait être définitive, Lacan devait être retiré de la liste des didacticiens et il ne pourrait plus s’occuper de la formation des analystes. Lacan associe son excommunication avec celle de Spinoza : c’est son acte éthique – l’engagement dans sa propre philosophie – qui entrainera son excommunication ; à l’instar de Lacan, lequel, dans son engagement à remettre la psychanalyse sur la sellette (notamment son retour à Freud), à ne pas céder sur son désir, de ne pas se soumettre aux directives de cette ego-psychologie hégémonique, c’est la ténacité et la persévérance de ce désir fondamental qui provoquera l’éviction de Lacan, éternelle histoire de l’opposition entre un instituant novateur et un institué conservateur. Sera aussi reproché à Lacan ses séances courtes ; il n’a jamais tenu compte des mises en garde de ses pairs sur ses séances de plus en plus brèves.
Le séminaire sur « le nom du père » qui avait débuté fin 1963 ne connaitra qu’une seule séance à cause de cela.[2] Le présent séminaire vient donc à la place de celui qui n’aura pu avoir lieu, et qui devait, lui-aussi, traiter d’un fondement : le Nom du père comme le fondement du registre symbolique. Cela pose la question du remplacement d’un séminaire par un autre. Lacan fait remarquer que sa vérité de sujet excommunié est d’être pris comme objet de négociation : l’exclusion de son enseignement est troquée contre l’acceptation de la SFP au sein de l’IPA.
Disqualifier le sujet-Lacan au niveau du mauvais objet est l’essence du comique pensa ce dernier. En outre, certains de ses analysants ont participé à cette négociation et n’ont pas hésité à prendre parti contre lui, ce qui interroge la qualité de leur transfert.
Dans ce séminaire, Lacan, très freudien, revient aux fondements de la psychanalyse. Pour lui, elle est une praxis, cette action concertée par l’homme, en vue de traiter le réel par le symbolique. Il distingue la recherche de la trouvaille, et il précise – à l’instar de Picasso – qu’il n’est pas un chercheur mais un trouvailleur. Il questionne : qu’est-ce que la science ? Faire des expériences ne suffit pas pour faire une science. L’éviction de Lacan était la manifestation d’une remise en question du travail acharné de Lacan depuis plus d’une décennie : sur le désir de l’analyste, sur le primat du symbolique, sur sa lecture approfondie de Freud qu’il lira en allemand. Sont l’objet de ce rejet son travail théorique et sa praxis analytique qui était, rappelons-le fondamentalement didactique, sachent que les ¾ de ses analysants étaient des analystes en formation.
Lacan laisse entendre que les quatre concepts fondamentaux constituent comme la métaphore du séminaire inachevé, le Nom du père. Les concepts d’inconscient, de répétition, de transfert et de pulsion s’inscrivent dans la dimension de cette métaphore. Si nous n’avons pas le Nom du père (S1), nous aurons son développement métaphorique des quatre concepts.
Enfin, Lacan rappelle que le champ de l’inconscient freudien vient des hystériques[3], premières patientes[4] de Freud ; et que pour prendre en soin des hystériques, pour adoucir leurs symptômes, la meilleure façon de satisfaire le désir de l’hystérique est de le rendre insatisfait, ce qui relance la question du pourquoi : l’hystérique ne peut soutenir son désir que comme désir insatisfait. Dans un autre séminaire – je ne sais plus lequel -, Lacan dira que l’hystérique cherche un maître afin de le dominer.
Nous allons passer à la deuxième séance de ce séminaire, et là, ça commence à se gâter, nous entrons dans « le dur » …
Chapitre II. « L’inconscient freudien et le nôtre »
Le titre attribué à cette séance par Jacques Alain Miller, « l’inconscient freudien et le nôtre » laisserait entendre maladroitement qu’il y aurait un inconscient freudien et un inconscient lacanien. Même s’il s’aime bien et s’auto-cite volontiers, Lacan nous introduit exclusivement aux concepts freudiens, Lacan ne s’est jamais dit lacanien, il se définissait comme freudien[5]. Une de ses premières élaborations conceptuelles, « L’inconscient est structuré comme un langage », renvoie au structuraliste et ethnologue Levi Strauss, avec « la pensée sauvage », lesquels se réfèrent au champ de la linguistique structurale, qui n’était pas connue du temps de Freud, ce qui est étonnant car Ferdinand de Saussure, linguiste suisse était un contemporain de Freud.
Lacan explique l’inconscient freudien via le biais de la notion de béance (ou trou, fente…) et cette notion s’éclaire comme une causalité, c’est-à-dire qu’elle ne relève pas d’un fondement logique, et le concept de béance demeure problématique. La question lacanienne est ; « de quoi l’inconscient est-il la cause ? ». L’inconscient montre la béance par où la névrose se raccroche au réel. Cette béance se situe dans « la clocherie » entre cause et effet, et le concept de cause ne s’explique pas par la logique, la cause échappe à la structure logique et symbolique, elle est dans le réel, soit ce qui ne peut pas être symbolisé.
Ce même réel – à ne pas confondre avec la réalité -, on ne le voit que dans la causalité, on ne peut pas l’écrire, et, pour paraphraser Lacan, il ne cesse pas de ne pas s’écrire, car quelque chose nous échappe qui relève de l’impossible. Plus tard, dans le texte intitulé « L’étourdit », Lacan dira que la psychanalyse est la science du réel, pour autant qu’il soit rencontré dans l’impossible. L’agriculteur cultivant son champ rencontre le réel en tant que possible, sous la forme de sa moisson ; quand le psychiste rencontre la clocherie des trumains – c’est-à-dire, ce qui ne va pas -[6], c’est-à-dire le réel en tant qu’impossible, en tant que la causalité contient une béance, celle du manque à être.
Dans le champ de l’inconscient, nous n’avons rien à nous raccrocher et cette zone de l’inconscient est saturée par les interprétations des psychanalystes de la deuxième et troisième génération ; peu à peu, une psychologie à visée orthopédique est venue se substituer à la psychanalyse, en suturant la béance, par conséquent, en suturant la question de la clocherie humaine, celle de la cause…dérive de l’ego psychologie au sein même de la SPP, d’où le salutaire retour à Freud dès le début des années cinquante, afin de donner une nouvelle inflexion à la psychanalyse comme praxis. Lacan nous dira que la limite à l’Unbewuste (l’inconscient) est l’Unbegriff, c’est dire l’insaisissable, l’inconcevable, en d’autres termes, le non-concept. Il faut entendre l’Unbegriff dans le sens du concept de manque ; non pas un manque relatif, mais comme une clocherie des trumains, une fente, un trou béant, une rupture inconcevable ; il s’agit bien là de l’Unbewusste dans le sens de la cause telle que l’entend Lacan, un concept non-concept (Umbegriff) lequel ne se situe pas dans la perspective d’un fondement logique.
Lacan termine sa séance par un achoppement de mémoire de Freud, par un oubli, une rupture. C’est l’oubli d’un nom propre, celui de Signorelli.[7] Il faut rappeler brièvement l’histoire, ça se passe dans un train, Freud voyage beaucoup et se rend en Bosnie. Il s’entretient avec un médecin qui lui parle d’un patient turc qui s’est suicidé en raison de défaillances sexuelles, ce dernier considérant qu’une vie sans une sexualité épanouie ne valait pas la peine d’être vécue. Le terme oublié, pense Freud après réflexion, contient « Signor » qui désigne le maitre absolu, donc la mort, ce qui veut dire qu’il achoppe sur la question de la mort en rapport avec la sexualité. L’oubli du nom du peintre Signorelli est le cas le plus célèbre d’acte manqué analysé par Freud, ce qui nous invite à le relire.
Serge Didelet, le 30 septembre 2026.
[1] Il faut lire « Histoire de la psychanalyse en France », tomes I et II, d’Elisabeth Roudinesco, 1400 pages éclairantes et passionnantes…
[2] J. Lacan, « Des noms du père », Seuil 2005.
[3] S. Freud et J. Breuer, « Etudes sur l’hystérie », PUF 1956.
[4] Ce qui ne veut pas dire que les hystériques sont toujours des femmes, malgré l’étymologie du signifiant…
[5] « Soyez lacanien si vous le voulez, moi je demeure freudien » dira t’il à ses élèves de l’Ecole freudienne de Paris.
[6] C’est de ça que s’occupent les psychistes : de ce qui ne va pas…
[7] Lire à ce propos « Psychopathologie de la vie quotidienne » de Freud, le premier chapitre sur l’oubli de noms propres, Petite bibliothèque Payot 1967.