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PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

22 août 2026

Les enfants réputés difficiles

Les enfants réputés difficiles.[1]

 

Dans la plupart des lieux accueillant des enfants, nous rencontrons des professionnels d’expérience qui nous disent souvent – et à juste titre – qu’il y a de plus en plus d’enfants difficiles. Qu’est-ce que ça veut dire, enfant difficile ? C’est un mot-valise aux multiples occurrences. En premier lieu, c’est le fonctionnement sociétal qui rend les choses difficiles. Malaise dans cette civilisation laquelle s’illustre par une crise des repères, le rejet du réel, le primat du virtuel et du miraginaire ; où la violence est banalisée, les inégalités induisant des clivages graves entre les catégories sociales, entre ceux qui vivent une jouissance sans limites et ceux qui n’ont que le minimum pour survivre. En outre, nous sommes passés d’une civilisation fondée sur le refoulement des désirs – la névrose – à une autre qui incite à la jouissance immédiate et son exhibition, et qui promeut la perversion. C’est ce que le psychanalyste Charles Melman décrivait il y a peu, comme une nouvelle économie psychique.[2]

      Il faut distinguer les enfants perçus comme difficiles par leurs parents ou éducateurs exigeants, de ceux qui le sont du fait de pathologies pédopsychiatriques, en passant par de multiples formes intermédiaires. Il faut savoir distinguer le normal et le pathologique

      Dans le premier cas, il s’agit de réfléchir avec les parents sur ce qui aurait pu faire défaut dans l’éducation de leur enfant, à savoir, l’exercice de la fonction limitante. Beaucoup savent qu’il faut limiter un enfant mais n’osent pas l’appliquer, de peur de ne plus être aimé par l’enfant.

      Dans le cas d’enfants présentant des pathologies avérées (autisme, anorexie, dépression…), il conviendra de discerner ces difficultés psychiques de celles qui résultent de la fragilité de la fonction parentale et de la position éducative. Afin de nous aider à distinguer ces deux scénarios différents, le concept de souffrance psychique sera utile. C’est à partir des symptômes de l’enfant qu’une démarche diagnostique peut s’engager ; mais il faut être prudent avant d’étiqueter un sujet dans une nosographie. Un diagnostic d’autisme, par exemple, sera différent de celui d’un enfant tyrannique et intolérant à la frustration, et qui déclenchera un caprice à la moindre contrariété, parce qu’il a toujours fait ce que bon lui semble sans être limité par ses parents.

      D’où le questionnement : de quoi les difficultés de l’enfant difficile sont-elles le signe ? Qu’est ce qui peut se cacher derrière l’enfant difficile ? De quelles souffrances psychiques s’agit-il ? Face à chaque cas singulier, il faudra conjuguer les aspects du développement de l’enfant et les aspects sociétaux, afin de mieux comprendre la complexité de l’enfant difficile.

      Alors, parlons un peu de la souffrance psychique. L’expression de cette souffrance pourra être le signe qu’il faut faire quelque chose pour l’enfant. Il sera utile d’avoir recours à un thérapeute si l’enfant est d’accord pour s’impliquer dans une nouvelle relation avec un tiers. Pour que cette relation soit opérante, il faudra qu’elle soit transférentielle. Le transfert, c’est de l’amour qui s’adresse au savoir disait Lacan. Le transfert est à la fois le moteur et ce qui peut faire frein dans la thérapie. « Le transfert est un processus par lequel les désirs inconscients s’actualisent dans une relation, et particulièrement dans le cadre de la relation analytique. Il s’agit là d’une répétition de prototypes infantiles, vécue avec un sentiment d’actualité marqué ».[3]

      Outre la cure analytique, il y a d’autres situations de transfert : le rapport maître/élève, la relation entre un enfant et son éducateur ; le transfert est là, aussitôt qu’il y a une relation humaine impliquante.

      Le transfert est une condition primordiale du travail entre un enfant et un psychiste. Ce sera un facteur facilitant dans la relation. L’objectif du psychiste sera – dans un premier temps - d’atténuer ou de supprimer cette souffrance. La souffrance fait signe, elle est symptôme. Pour la traiter, il faut la considérer d’un point de vue dynamique (ça veut dire que rien n’est figé et que ça peut évoluer…) et non comme un papillon à épingler dans une nosographie réductrice. A partir de l’expression de la souffrance, il sera possible d’aider l’enfant s’il le demande. S’il ne demande rien, ça sera plus compliqué, il n’y a rien de pire qu’un sujet sans demande !

      Ce psychiste travaillera à partir de ce que lui montre l’enfant : les symptômes. Il faut les considérer comme autant d’écrans derrière lesquels l’enfant se cache en attendant de l’aide. Parfois, l’écran se transforme en bouclier protecteur, et plus on essaiera de le déposséder de ce bouclier, plus sa force d’agrippement à ce bouclier-symptôme sera grande et active. De plus, l’enfant peut aimer son symptôme, en le répétant sans cesse. Si les symptômes témoignent de maladies graves, et si la souffrance psychique envahit l’enfant (et son entourage), le thérapeute consulté sera peut-être amené à une prise en charge globale de l’enfant, dans les trois domaines : éducatif, pédagogique, et thérapeutique.

      Il existe une catégorie d’enfants qui, en apparence, ne présentent aucun des signes pathognomoniques habituels de souffrance psychique. Ce sont des enfants présentant des facultés d’adaptation considérables, et ce sera le contexte qui alertera sur les difficultés réelles de l’enfant. Il s’agit d’enfants qui compensent, voire surcompensent les insuffisances éducatives du milieu ambiant, par loyauté envers parents et/ou éducateurs. Bien souvent, ils n’ont pas conscience que la vie qu’ils mènent n’est pas conforme à leurs besoins. Cela évoque aussi ces enfants qui endurent en silence les brimades continuelles de leurs pairs, et qui ont baissé les bras, se résignent à les vivre, pensant qu’il n’y a aucun recours possible : l’Autre est barré et ils n’ont aucune confiance en l’adulte ; d’où la nécessité d’être veillant -c’est préférable à bienveillant…au nom de la bienveillance, on a fait les pires choses…-  afin de détecter les situations pathogènes – l’ambiance toxique, ce que Jean Oury appelait la pathoplastie[4] – car ces enfants épuisent leur énergie et finissent souvent par vivre un épisode de décompensation de leurs difficultés qui peut mener au suicide. Donc, il faut les détecter et agir vite.

      Pour en revenir à ce concept d’enfants difficiles, ils se divisent en deux catégories :

. Ceux dont les symptômes sont en rapport avec un problème éducatif et social et des conditions réelles d’existence.

. Ceux dont les symptômes sont en lien avec une pathologie psychiatrique.

      Dans le premier cas, parents et éducateurs doivent adopter une posture qui comporte une fonction limitante suffisante afin que l’enfant se repère[5] et reconnaisse les bords de l’espace dans lequel il peut se développer, et les interdits qui en règlementent le fonctionnement socialement désirable. A chaque étape de son développement, l’enfant rencontre des limitations et des interdits qui vont modérer les expressions de la toute-puissance infantile - L’enfant étant, selon Freud, un être pulsionnel, un pervers polymorphe- Il pourra aussi s’y opposer, si la fonction limitative parentale est peu active (parents peu disponibles par ex), alors l’enfant pourra de ce fait manifester sa toute-puissance pulsionnelle et infantile, couvant en son sein une psychopathie latente et embryonnaire…

      Un autre montrera des signes d’instabilité et des difficultés d’attention parce qu’il sera envahi par des conflits parentaux qui influent sur son appareil psychique.[6] Il s’agit là d’un enfant qui a surtout besoin de comprendre ce qui arrive à ses parents, plus que d’être soumis à des prescriptions médicamenteuses inadéquates. (Il pourra être diagnostiqué comme hyperactif et sera sous Risperdal !)

      Ensuite, il y a l’autre catégorie, les enfants dont les symptômes sont en lien avec une pathologie psychiatrique.

Cela désigne toutes les pathologies répertoriées : l’autisme, la dépression et la propension au passage à l’acte d’autolyse, l’anorexie, la boulimie, l’entrée à bas bruit dans la schizophrénie, les maladies psychosomatiques, les troubles du langage, et toutes les formes de la psychose infantile. Dans ce cas, il est conseillé d’avoir recours à des professionnels aguerris, capables de poser un diagnostic, et de proposer des prises en charge transdisciplinaires.

      Tout cela nous montre que derrière le concept d’enfants difficiles, il peut y avoir de nombreuses occurrences. Cependant, si l’on veut s’occuper d’éducation, il faut bien parler de l’état de la société, c’est un déterminant. Selon Marx et Engels qui avaient tout compris, ce sont les conditions sociales d’existence qui déterminent la conscience. Il faut évoquer le déclin de la fonction paternelle qui a beaucoup d’incidences sociétales. Si l’autoritarisme du patriarcat était très critiquable, l’absence de fonction paternelle est bien pire. Jusqu’en 1968, le principe paternel était dominant, et l’autorité du père semblait naturelle et indiscutable. Dans certains cas, cette autorité paternelle prenait des formes tyranniques, rendant très difficile la vie de ceux qui y étaient soumis. C’est ainsi que gronda la révolte et qu’il y eut la révolution culturelle du printemps 68. Il fallait tuer le père, le général de Gaulle étant perçu comme « le père de la horde ».

      C’est dans cette ouverture que se glissèrent des causes justes comme le combat des femmes pour l’égalité, la parité, la revendication homosexuelle, l’avortement libre…etc… Le passage de l’autorité paternelle à l’autorité parentale conjointe fut une grande victoire de la parentalité. Il y a peu de temps, l’homme était le chef de famille ! S’il est nécessaire qu’il y ait une autorité parentale conjointe et limitante, il y a une différence entre fonction maternelle et paternelle. Si le modèle triadique est impossible dans le cas par exemple de familles monoparentales ; il n’y aura aucune possibilité de tiercéisation. Faute de père séparateur, la relation mère-enfant sera trop fusionnelle, ce qui amènera le plus souvent l’enfant à occuper toute la place disponible pour son seul plaisir sans rencontrer le principe de réalité, et demandant sans cesse à sa mère de combler tous ses désirs, augurant un futur adulte insupportable, voire psychopathe, ou psychotique.

      Ainsi, toutes les conditions sont dès lors réunies pour que l’enfant devienne un enfant difficile, rétif à toutes frustrations, transgressant les interdits. Il veut son objet du désir : une mère-toute, dans un lien d’interdépendance fusionnel et incestuel. Sans doute que l’augmentation des pathologies addictives illustre l’expansion des phénomènes de dépendance. C’est pourquoi la notion d’autorité parentale conjointe incarne le juste milieu nécessaire à l’enfant. Exercée avec intelligence, cette triade permet d’assortir les deux fonctions, maternelle et paternelle, pour développer chez l’enfant une bisexualité psychique, une potentialité d’exercer un jour les fonctions paternelles et maternelles, quel que soit le sexe de l’enfant.

      Enfin, comme les enfants sont accueillis dans des établissements tout au long de leur vie, de la crèche à l’Université, on ne peut que s’intéresser à la manière dont les professionnels feront vivre les lieux fondés sur l’accueil de l’autre. Si l’enfant peut avoir accès à des prestations scolaires et périscolaires, il doit pouvoir aussi être le sujet agissant de son développement intellectuel et psychoaffectif.

      Dans les lieux d’accueil des enfants sera préconisé que les équipes construisent ensemble leur philosophie de travail, leur intention.[7] Il est nécessaire de parler ensemble des difficultés rencontrées, d’anticiper des pistes de solutions. Dans ces conditions, le projet commun et le cadre pensé collectivement offriront un ancrage fort aux enfants (arrimage au symbolique), et notamment aux enfants réputés difficiles, qui en testeront la solidité. Ces enfants sont souvent des testeurs de liens qui mettront à l’épreuve les failles des adultes.

      On ne peut qu’évoquer les nombreuses expériences lancées par Aichorn, Freinet, Deligny, Oury (Fernand) et quelques autres. Elles sont toutes fondées sur le fonctionnement des institutions au service des enfants, tant pour la scolarisation que pour le soin. L’approche institutionnelle[8] permet aux professionnels qui y interviennent l’occasion de penser leurs pratiques, au service des enfants fussent-ils difficiles ou non ; et de donner aux plus fragiles d’entre-eux des chances de sortir d’un destin déterminé par une nosographie enfermante.

      Quelques mots sur les traitements : il y a les psychothérapies, méthodes de traitements de la souffrance psychique qui consistent pour l’enfant à consentir à rencontrer régulièrement un thérapeute (psychanalyste, psychologue clinicien, pédopsychiatre…en d’autres termes, un psychiste) pour trouver avec lui, des façons d’atténuer la souffrance, et, notamment avec les enfants difficiles, de dépasser les raisons pour lesquelles ils sont considérés comme tels.[9]

Si le courant passe, la confiance va s’instaurer entre l’enfant et le thérapeute, et l’enfant pourra oser dire des choses qu’il ne dirait pas à n’importe qui, afin de mieux comprendre ensemble ce qui le fait souffrir, ouvrant ainsi son intimité psychique à son thérapeute. C’est le transfert qui permet cette possibilité.

      Il arrive que les enfants aient besoin de soins, et l’enfant qui souffre doit pouvoir rencontrer les personnes-ressources qui sauront l’orienter vers des solutions pertinentes. Les soins peuvent être indiqués après un diagnostic étayé, posé par le thérapeute et agréé par l’équipe au travail. Quel que soit le soin prescrit, il est indispensable que les éducateurs (et/ou les parents) soient co-acteurs de ces prises en charge.

      Dans certains cas, pourra être utilisée la psychopharmacologie, même si le constat est fait que beaucoup d’établissement en abusent.[10] Le recours aux médicaments ne doit pas se faire en première intention. Il n’est envisageable de prescrire des psychotropes aux enfants que si un premier travail psychothérapeutique a été entrepris ou en cours, montrant ses limites à lui-seul. Il peut être utile de prescrire un médicament spécifique à une pathologie, mais à chaque fois, cette médication devra être associée à une psychothérapie afin d’aider l’enfant dans la compréhension de ce qui lui arrive. La molécule psychotrope agira sur la symptomatologie : l’angoisse, l’attention, l’humeur ou l’impulsivité, mais non sur l’étiologie. Cependant, un traitement bien adapté pourra procurer aux sujets un meilleur confort émotionnel. Ainsi, un certain nombre de troubles de la personnalité seront corrigés par un psychotrope, à condition de considérer ces troubles dans toutes les composantes de la vie de l’enfant.

      En outre, nous préconisons la prise en charge de l’enfant -difficile ou non – par une équipe transdisciplinaire et cette pluralité hétérogène demeure une condition importante.

      Pour en finir avec cette intervention, je vais évoquer les constellations transférentielles, issues de la boite à outils conceptuels du Dr Jean Oury. Cette constellation est un outil pour le réel, pour le terrain. Imaginons qu’un enfant difficile devienne de plus en plus « remuant », envahissant tout l’espace institutionnel, et de ce fait, bousculant le contre transfert institutionnel et devenant l’objet de nombreux rejets. La constellation, ça nous vient de la clinique de la Borde.

Le principe : plusieurs personnes se réunissent pour parler de quelqu’un en graves difficultés. La constellation aura d’autant plus d’efficacité si elle est hétérogène. Si l’on convoque six éducateurs, ça sera beaucoup moins efficace qu’un cuisinier, une maitresse de maison, une femme de ménage, un psychologue, et deux éducateurs. Il y aura là beaucoup plus de possibilités et d’ouvertures, de surprise, d’échanges, de manifestations et d’expressions. Le principe : convoquer des personnes différentes, aux fonctions différentes, mais qui toutes ont un lien régulier avec l’enfant. Cela peut donc concerner l’ouvrier d’entretien, la femme de ménage ou le jardinier…

      La Constellation transférentielle induit hétérogénéité et distinctivité, ces deux états institutionnels qui autorisent la respiration et la circulation.

      Alors vous verrez que suite-à cette constellation, la situation s’apaisera, et les fantasmes du miraginaire perdront de l’ampleur, c’est quelque chose qui fonctionne, je l’ai constaté moi-même. Comme le disait le Dr Oury à Marie Depussé[11] : « Ce n’est pas de la magie ! »

La Constellation transférentielle est une instance clinique qui interroge le désir et le transfert. En questionnant les affinités, les inimitiés, la sympathie et l’antipathie, c’est sa propre position subjective vis-à-vis de l’autre, qui est interrogée, c’est le désir dans le transfert, qu’il soit positif ou négatif, et ça purge la pratique et « le ronron des ça va de soi ». Les Constellations participent à l’asepsie de l’établissement, en s’affranchissant des préjugés, des représentations stéréotypées et imaginaires. Elles ne fonctionnent que dans l’hétérogénéité, et quand elles fonctionnent, c’est le plus souvent positif : cela modifie l’ambiance et la qualité des relations interpersonnelles, cela change le gradient pathoplastique.[12] Lorsque chaque-un rencontre le patient dont on a parlé la veille en Constellation, il se retrouve là à un niveau sémiologique, la rencontre lui fait signe, et comme le dit Pierre Delion,[13] cela renvoie à la fonction sémaphorique.

Les Constellations font partie de « l’arsenal thérapeutique » de tout traitement possible des psychoses ; d’autant plus qu’il ne peut avoir de thérapie sérieuse des psychoses que collective et institutionnelle.

Elles seront d’une grande utilité thérapeutique avec ces enfants réputés difficiles qui mettent parfois à mal les équipes, comme quoi les concepts opérationnels de la P.I. sont transmissibles et transférables à divers champs d’intervention.

 

Serge Didelet, superviseur d’équipes, psychiste en cabinet et auteur de livres.

      (21/08/2026)

 

[1] Ce texte est extrait d’une intervention auprès d’éducateurs travaillant auprès de ceux que l’on appelle euphémiquement des « mineurs non accompagnés » ; c’était en 2018, j’étais mandaté par l’IRTS de Dijon. J’ai retravaillé ce texte, tel le paysan qui amende sa terre, désirant la rendre plus fertile.[2] C. Melman et J.P. Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

[3] S. Freud, « La technique psychanalytique », PUF 2007.

[4] Pathoplastie : émergence de pathologies psychiques générées par une ambiance toxique et un environnement défaillant.

[5] « Le point de repère, ça va avec la fonction paternelle au sens symbolique du terme. C’est un point de « re-père ». Donc, s’il n’y a pas de point de repère dans l’errance du type qu’on accueille, il risque de se perdre davantage, d’être dans un état de dépersonnalisation »

Jean Oury, Séminaire de La Borde 1996/1997, Champ social Editions, 1998.

 

[6] Voir le taux important d’échec scolaire parmi les enfants placés à l’Aide sociale à l’enfance, et plus particulièrement ceux qui sont en internat dit éducatif, type MECS.

[7] Voir l’écriture du projet d’établissement à laquelle chaque - un devrait être associé.

[8] « Pour soigner des patients, il faut d’abord soigner l’hôpital », tel est le mot d’ordre princeps de la Psychothérapie institutionnelle.

 

[9] C’est-à-dire s’affranchir en dépassant les déterminismes et les étiquetages réducteurs…anecdote du gamin qui se présente à moi en disant : « je suis hyperactif », et moi de lui répondre : « Ah bon ? Tu en es sûr ? Qui est-ce qui te l’a dit ? »

 

[10] J’ai œuvré comme éducateur dans un foyer d’enfants durant huit années. Sur les vingt enfants et adolescents accueillis, onze d’entre-eux étaient sous traitement neuroleptiques, sans doute pour alléger le travail des zéducs ?

[11] Jean Oury et Marie Depussé, « A quelle heure passe le train… », Calmann Levy 2003.

[12] Le gradient est un terme de physique. Les gradients pathoplastiques sont variables selon le milieu, selon les personnes présentes et en relation, selon les états morbides en présence.

 

[13] Pierre Delion est psychiatre, professeur à l’Université Lille II, et son socle praxique est la Psychothérapie institutionnelle qu’il transmet à ses étudiants. Il a créé un D.U. de PI à l’Université Lille II

18 juillet 2026

Fragments épars de stécriture...un extrait...

(...) Comme le disait Jean Oury: Le transfert est la mise en acte du désir. Sans relation de transfert, pas d’ana-lyse, il faut en passer par là, quitte à devoir supporter les excès, où émergent l’amour et parfois sa face cachée, la haine – à l’instar de ce qui se passe sur une bande de Moebius –; mais dans ce dernier cas, cela mettrait en danger la bonne marche de la cure. Le transfert doit rester positif ou alors il faut changer d’analyste.

En d’autres termes plus triviaux, l’analyse, pour que ça fonctionne, vaut mieux avoir son psychanalyste «à la bonne» plutôt que de «l’avoir à l’œil», d’où l’importance de prendre son temps quant au choix d’un analyste. Évidemment, la relation transférentielle induit une dissymétrie, l’un étant l’aimé (le désirable) et l’autre l’aimant (le désirant). C’est ce que Freud appelait la névrose de transfert, qui est un mal nécessaire. Cependant cette aliénation à l’autre sera provisoire, transitoire et momentanée. Cet état peut néanmoins durer quelques années pour certains, d’autres resteront dans cet état imaginaire de l’amour de transfert, avatar déterminant d’un ratage analytique. En fin d’analyse et le plus souvent, le sujet-analysant s’affranchira de cet amour de transfert par la chute du sujet supposé savoir. C’est le destin désirable d’une analyse réussie, et cette résolution du transfert sous-tend qu’une grande partie du travail a été accompli et que l’analysant est parvenu à accéder – plus ou moins partiellement – à son désir inconscient, et à la rencontre avec le manque originel, et surtout avec son acceptation; en d’autres termes quand l’analysant comprendra que l’Autre est barré et qu’il n’existe pas d’Autre Tout-Puissant qui pourrait combler sa vacuité, son manque à être, et ses difficultés existentielles. Le sujet consentira à la castration symbolique, ce manque symbolique d’un objet imaginaire.

Elle est préférable à la possibilité de rester toute sa vie l’objet de ses symptômes; l’analyse menée à son terme permettra de parvenir à vivre de façon inventive et novatrice, de se mettre en adéquation avec son désir par la sublimation active, ce qui pourrait convenir à une bonne définition de l’éthique: la cohérence entre Soi et son agir. Alors sera pos-sible une vie qui vaudrait la peine d’être vécue. Pour conclure provisoirement, les finalités de la psychanalyse ne seraient-elles pas en phase avec l’injonction nietzschéenne: Deviens ce que tu es!?

Nietzsche, psychanalyste avant l’heure? Il y a de quoi gloser… Mais pourquoi pas, la question reste ouverte.

(En vente en librairie, en ligne, ou directement sur le site de l'éditeur)

25 juin 2026

Fragments épars de stécriture

Mon dernier ouvrage "Fragments épars de stécriture" est publié aujourd'hui, ce 25 juin 2026. En voici un extrait, lequel, j'espère, vous donnera le désir de lire le livre. Vous pouvez le trouver en librairie, en ligne, ou directement sur le site de l'éditeur (l'Harmattan). 290 pages, préfacé par Joseph Rouzel.

" Nous pourrions évoquer la santé mentale du philosophe Louis Althusser, lequel, dans toute sa vie n’a fait qu’étrangler sa femme, et n’a pas fait plus, pour le reste, que d’être interné 22 fois en psychiatrie, d’écrire une vingtaine d’ouvrages philosophiques, et de projeter de voler un sous-marin atomique. Aujourd’hui, dans ce monde parfait d’un néo-capitalisme décomplexé, la problématique marxiste et structuraliste a perdu – et c’est un euphémisme – de son caractère d’urgence, et les concepts althussériens (la coupure épistémologique, la pratique théorique, la praxis, les Appareils Idéologiques d’État) pourraient sembler à certains désuets et lointains. Cela intéresse qui, maintenant? ; à part des gens comme moi, dinosaure mélancolique, plutôt décalé, dans ce début de millénaire aux signes damocléens. Ces concepts théoriques ont pourtant influencé la pensée philosophique des années soixante à quatre-vingts, une période d’efferves-cence intellectuelle. Althusser est un homme mythique qui sent malgré lui la poudre, il incarne une légende, et une renommée qui dépassera largement les limites de l’intel-ligentsia du Quartier latin parisien, car Althusser sera lu jusqu’en Amérique latine. Il fut un penseur-phare incon-tournable, à l’instar de M. Foucault, G. Deleuze, J. Derrida, L. Strauss, R. Barthes et J. Lacan. Certains furent ses élèves.

Et puis, l’effraction du réel: le 16 novembre 1980, Althusser devint d’un coup le philosophe-fou qui étrangla sa compagne Hélène, au cours d’une grave crise mélancolique. Pour l’opinion publique, qui est l’autre nom de l’idéologie dominante, Althusser devint imaginairement une sorte de Docteur Mabuse, en proie aux pires égarements. Cet évène-ment tragique déclencha une grande vague médiatique: qu’un philosophe connu, professionnel de la raison pure, puisse commettre un tel acte pouvait de ce fait induire le doute sur la valeur même de la philosophie. Ce fut un scandale public. D’autres, les revanchards de la droite, exultèrent: Marx et Freud furent pointés du doigt, comme représentants d’idéo-logies dangereuses; désormais, le constat était fait que notre belle jeunesse française était livrée à des individus dévoyés et dangereux… La preuve! D’autres, à l’affût d’événement croustillant, de sexe et de mort, firent jouissance de ce drame. Comme l’écrivit ensuite le psychanalyste Gérard Pommier, jamais un tel acte n’avait été perpétré par un penseur de cette envergure, un intellectuel communiste aussi engagé; et jamais non plus un tel évènement n’avait concerné un psychanalysant aussi célèbre, en cure depuis d’aussi nombreuses années […]. Ce jour-là, l’extension de la raison – avec la philosophie – et la compréhension de la folie – avec la psychanalyse – rencontraient une limite au-delà de laquelle l’obscurantisme et l’irrationnel semblaient avoir repris leurs droits[1].

À la suite de plusieurs expertises psychiatriques, ce meurtre fut l’objet d’un non-lieu en janvier 1981, et nous reparlerons de ce qu’induit ce non-lieu, pour le sujet Althusser, de ce fait dépossédé de son histoire. Le monde découvrait la folie du philosophe, alors que Louis fut au cours de sa vie hospitalisé plus d’une vingtaine de fois dans divers établissements psy-chiatriques, montrant des symptômes mélancoliques graves, dès sa captivité en Allemagne. La relation entre raison et folie pose une question par rapport à ce philosophe qui fut un personnage emblématique pour toute une génération, ceux qui eurent 20 ans en mai 68; et qui, à l’instar de Lacan pour Freud, refit quant à lui une relecture approfondie et critique de Marx.

Sur les ruines encore fumantes du gauchisme post-soixante-huitard, neuf ans avant l’effondrement du bloc de l’Est, la déréliction criminelle du philosophe emblématique constitua pour nombre de revanchards réactionnaires une superbe opportunité: C’était l’acte d’accusation définitif du marxisme, le suicide enfin accompli du structuralisme fran-çais. Althusser, professeur agrégé et docteur en philosophie, le même qui préparait chaque année des dizaines d’étudiants à réussir l’agrégation, celui-là même était fou; et lorsqu’il étrangla son épouse, on réalisa d’un coup qu’il habitait depuis longtemps sa propre folie… Mais qu’est-ce que la folie d’un philosophe? Peut-on dire, comme certains, que la philosophie faisait rempart à sa psychose? C’est notamment à cette question que nous tenterons de répondre au cours des trois matinées de ce séminaire intitulé «entre génie et déraison». Avec quelques autres, nous considérerons que Louis connut deux morts: la première fut sa mort symbolique, c’est-à-dire sa mort comme philosophe et comme homme public, et qui eut lieu le 16 novembre 1980 lorsqu’il étrangla Hélène et fut interné à Sainte-Anne. La deuxième, sa mort biologique eut lieu le 22 octobre 1990, dans une maison de retraite de l’Éducation nationale (...)

(si vous voulez lire la suite, vous savez comment faire...)

[1] Gérard Pommier, Louis du Néant. La mélancolie d’Althusser, Paris, Aubier 1998.

25 avril 2026

A paraitre en juin...

 

"Fragments épars de stécriture" paraitra chez L'Harmattan début juin. Vous pouvez déjà lire la quatrième de couverture:

« Je ne suis pas un psychanalyste de Saint-Germain-Des-Prés, mais un psychiste des montagnes, branché sur le social et ses déterminismes. À l’instar de Tosquelles et Oury, je marche sur deux jambes : Marx et Freud. Parce que l’aliénation est double, l’une par l’entrée du sujet dans l’ordre social et ses déterminations, l’autre par l’entrée du sujet dans l’ordre du langage et du désir. »

Fragments épars de stécriture, quatrième livre de l’auteur, celui du sujet fragmenté et divisé qu’il est, comme chaque-un.

Antinomique à toute volonté de totalité et de complétude, l’écriture des fragments laisse toute sa place au désir dans cet ouvrage constitué de pensées éparses, de fulgurances, d’émergences instituantes, de résidus oniriques, de textes d’interventions dans des colloques, de situations vécues, de réminiscences, de morceaux de savoir expérientiel.

De ces fragments scripturaires émerge la lettre, celle de l’inconscient. En alternance avec un intertexte transcrit en italiques, le corpus textuel structuré en chapitres soutient une lecture dynamique, dans laquelle l’émotionnel entrecoupe le discursif rationnel. On ne s’ennuiera pas en lisant ce livre.

Dans la préface d’un précédent ouvrage paru en 2020 (Psychanalyse et question sociale, L’Harmattan, 2020), Joseph Rouzel écrivait : L’ensemble forme une tapisserie baroque, un assemblage digne du Facteur Cheval, dans la lignée des cadavres exquis des surréalistes ou des dérives des situationnistes. Et pourtant, tel un patchwork, l’ensemble n’a rien de décousu.

Ce sont ici des fragments dans la même veine qui se présentent sous la même apparence, écrits par le facteur-Cheval de l’écriture que l’auteur se plaît d’incarner.

 

Serge Didelet, ancien éducateur et directeur d’établissement social, est superviseur d’équipes et formateur depuis 2012, psychanalyste en cabinet depuis 2015. Il est membre de l’association L’@psychanalyse. Le présent ouvrage est son quatrième livre. Il a écrit de nombreux textes que l’on trouvera sur son blog : www.praxis74.com.

1 mars 2026

Une trajectoire singulière

A propos du livre de Marwan Mohammed, « C’était pas gagné » (De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada), Editions du Seuil 2026.

 

Une trajectoire singulière.

En premier lieu, je voudrais remercier Elisabeth Quin de l’émission « 28 minutes » (Arte), d’avoir invité Marwan Mohammed à présenter son dernier ouvrage, et qui m’a beaucoup touché par sa sincérité, son engagement, et la qualité de ses analyses, mais aussi du fait d’un effet-miroir tant certains aspects de son histoire me font penser à la mienne, ce qui en fait un alter ego. Français d’origine marocaine, Marwan vivait à la cité des Hautes Noues, à Villiers sur Marne, en banlieue parisienne.

Au départ, n’ayant pas appris à apprendre, il connait l’échec scolaire, question de méthode…Alors c’est l’échec au Brevet des collèges, puis au BEP. Il sort du système scolaire sans aucun diplôme. Il vit la socialité d’un jeune de banlieue, flirte même avec la délinquance, mais finit par l’esquiver en participant à un stage du BAFA, grâce aux incitations des animateurs de la maison de quartier. Il y découvre la mixité sociale au travers d’activités sportives et culturelles, où sont mêlés enfants d’ouvriers et d’employés, et d’animateurs-étudiants, souvent enfants de cadres. En quelques mois, il change de statut social, son modeste salaire d’animateur l’autorise à aider financièrement sa famille, et il transite ainsi d’un statut d’adolescent à la marge à celui de jeune adulte, référent d’enfants de la cité.

L’éducation populaire remplit son rôle de passeur d’avenir : son entrée dans l’animation de quartier sera un déclencheur épistémique, Marwan va se réconcilier avec le savoir. Pourtant, rien ne prédisposait Marwan à devenir sociologue, comme il le dit : « Mon seul rêve était de devenir footballeur professionnel ». Sa porte d’entrée dans le champ sociologique s’origine à sa découverte passionnée de l’excellente somme de Pierre Bourdieu, « La misère du monde ».

Après le BAFA, il passe le BAFD pour être directeur de structure de loisir, et c’est le début de l’épistémophilie d’une vie, il a une grande soif de rattrapage, il désire suivre des études universitaires, mais n’ayant pas le Bac, il s’inscrit en DAEU (Diplôme d’accès aux études universitaires) et l’obtient après un important travail personnel. Ensuite, c’est le DEUG à Toulouse qui lui permet de prendre des distances avec son quartier, puis la Licence et la Maîtrise (Master I) à Nanterre, et le DEA (Diplôme d’études approfondies, Master II), qui lui donne accès aux études doctorales. Il bénéficiera d’une bourse d’études de la CAF, ce qui lui permettra de bénéficier de bonnes conditions pour mener à bien sa recherche doctorale, couronnée par sa thèse.

Il intégrera le CNRS et obtiendra son HDR (Habilitation à diriger des recherches) qui est le plus haut titre universitaire. Le champ de recherche de Marwan est en rapport avec ses origines qu’il n’a jamais renié, il n’est pas un transfuge de classe. Sociologue engagé, à l’instar de Pierre Bourdieu, les objets de ses recherches sont les phénomènes de bandes, la sociabilité urbaine, les sorties de délinquance, le monde carcéral et l’islamophobie. Il évoque le climat délétère de suspicion qui accompagnera certains de ses travaux, du fait de ses origines maghrébines. Comme il le dit : « le corps nous précède », et il aura beau être un sociologue connu et reconnu, ses origines ethniques et culturelles vont parfois générer une certaine forme de racialisation conspiratoire visant à la ségrégation. Ainsi, son expérience demeure paradoxale : il souffre de certaines formes de rejet ségrégatif et de suspicion visant ses origines d’Afrique du Nord, alors qu’il a un statut de chercheur renommé et intégré dans une institution prestigieuse (le CNRS). Comme il l’écrit : « L’islamophobie ne protège pas de ses flèches, bien au contraire ».

L’idéologie de l’ultradroite qui envahit la société au niveau planétaire n’aime pas le savoir qui déconstruit les représentations erronées et les préjugés de classe. Ce livre est touchant de vérité et de sincérité, il est de plus une apologie de l’éducation populaire et des solidarités sociales. Merci Marwan de ce très bon livre, antidote salvateur au pessimisme dominant.

 

Serge Didelet, le 1er mars 2026.

12 février 2026

De l'antihumanisme théorique

De l’antihumanisme théorique

 

C’est sous la houlette posthume du philosophe Louis Althusser que je me suis débarrassé de l’humanisme bêlant et trompeur. Voilà qui renvoie à sa relecture novatrice de Marx, à l’instar de Jacques Lacan et son savant retour à Freud. Dans les deux cas, il s’agit de penseurs phares qui ne veulent pas que leur champ praxique s’édulcore dans une resucée révisionniste : le stalinisme pour Marx et Althusser, l’égo psychologie pour Freud et Lacan.

J’ai compris, grâce à Louis Althusser que je lis régulièrement depuis trois décennies, qu’il y avait eu deux Marx : il y a eu le jeune philosophe Marx développant un discours humaniste, emprunté à Hegel, Feuerbach et Kant, et après 1845, il y a eu un deuxième Marx, montrant que la structure sociale est imperméable à ses agents, et que seule l’idéologie dominante, liant la communauté humaine, procure l’illusion d’être libre et d’agir comme sujet de leur propre histoire.

La dissolution de cette illusion entraîne une nécessaire rupture avec l’humanisme, cette vaine prétention à vouloir fonder l’histoire sur une hypothétique essence de l’Homme. La coupure épistémologique qui s’accompagne des Ecrits de 1844 marque la rupture entre science et idéologie. Cette dernière, définie par Althusser comme « représentation du rapport des individus aux conditions réelles d’existence ».

Lire Marx de façon dynamique, restaurer et réhabiliter sa pensée -dévoyée par le stalinisme- cela signifie accepter l’assomption de cette coupure, et c’est lui rendre son tranchant, sa vigueur, sa plénitude, et sa qualité de pratique théorique.

En d’autres termes, sa praxis.

 

Serge DIDELET, psychiste althusséro-ouryen.

21 novembre 2025

Promenade conceptuelle dans éressi

 

  1. Prologue : Point de chute

C’était dans les prémices de la décennie 90, je ne sais plus trop quelle année ; le drame s’est déroulé un soir d’été où l’orage menaçait et la lumière déclinait.

Il s’appelait Jean Vednarek, les familiers l’appelaient Jeannot, sexagénaire solide,

d’origine polonaise, il faisait la plonge depuis plus de deux décennies dans cette maison familiale de vacances dans laquelle j’étais le Directeur. Concrètement, j’étais le chef (un chef non-chef !) d’une équipe pluridisciplinaire composée de quinze personnes. Une maison de vacances est comme un hôtel où – outre le gîte et le couvert – les vacanciers ont la possibilité d’accéder à des activités sportives et culturelles, et notamment des sorties diverses en montagne : nous sommes au pied du Mont blanc et le milieu est riche et incitateur.

Ces maisons de vacances étaient l’émanation d’un mouvement né à la fin de la Seconde guerre mondiale, dans le droit-fil des mouvements de Résistance : le tourisme social et familial. Autre époque où, avec quelques collègues, étions animés d’une éthique : que le temps libre ne soit jamais un temps vide ; à contre-courant d’une tendance consumériste tendant à la « macdonaldisation » du champ du loisir et des vacances ; et qui a finalement gagné. Le tourisme social s’est auto-sabordé et au sein des Comités d’entreprise, les syndicats préfèrent envoyer leurs ayants-droits au Club Med plutôt que de cultiver une éducation populaire à des vacances intelligentes où le vacancier est sujet-acteur de son temps libre et non un consommateur passif…mais je dérive, revenons à nos moutons, même si le concept de mouton ne bêle pas !

Depuis qu’il occupait cette place de plongeur, Jean en avait vu défiler, des directeurs. Je fus le dernier. Quelques années auparavant, j’étais alors animateur spécialisé, et avec bienveillance quasi paternelle, il m’avait vu gravir les échelons de la promotion socio-professionnelle. De ce fait, nous nous connaissions un peu et nos relations étaient amicales.

Il avait de l’allure, le Jeannot, toujours impeccable et rasé de près, il mesurait plus d’un mètre quatre-vingts, il avait même le coup de poing facile si quelqu’un le cherchait ; il faut dire qu’il avait passé cinq années à la Légion étrangère ! Il avait l’air du mec qu’il ne faut pas contrarier, mais je sais que c’était une carapace sociale, car il était très gentil. Les vacanciers l’aimaient bien, il faut dire qu’il « faisait partie des meubles », comme il l’énonçait souvent avec fierté. Du fait de son ancienneté, il était la mémoire incarnée de l’établissement.

Il passait l’essentiel de ses jours de repos hebdomadaires dans divers bars du coin, il jouait aux cartes et buvait « sec », il était l’objet d’une soif inextinguible ! Le soir, je le voyais souvent revenir, penché sur le guidon de sa Mobylette qui avait l’air de connaître la route, car elle le ramenait toujours à bon port, il roulait à dix à l’heure, tête baissée, signes tangibles qu’il était dans les vignes et que la journée avait été chargée. Dans cette situation, il évitait tout le monde, prenait l’ascenseur au sous-sol et direction sa piaule au cinquième étage, retour à la case de départ et ni vu ni connu !

Il occupait une petite chambre mansardée, sous le toit, son univers faisait neuf mètres carrés, dans lequel étaient réunies toutes les traces de sa vie : photographies de ses filles, de ses petits-enfants, de la Légion, où il avait fière allure avec son képi blanc. Sa chambre était toujours propre et bien rangée, c’était son lieu de vie et d’inscription, il y tenait.

J’ai appris par la rumeur que depuis quelques temps il déprimait, consécutivement à un ultimatum de la DRH qui lui avait annoncé son départ imminent à la retraite. Il avait 62 ans, et de cette retraite, il n’en voulait pas, il voulait continuer à travailler au moins jusqu’à 65 ans. Un jour, il m’avait confié que la perspective de partir d’ici était pour lui très angoissante. Sa vie était ici, dans ses neufs mètres carrés, avec ses copains en ville, ses filles qui n’étaient pas loin, et son travail en cuisine. Il ne voulait pas se déraciner à nouveau, il savait ce que l’exil voulait dire, ayant quitté la Pologne à 18 ans, premier « débranchement » … « Pour aller où ? » m’a-t-il dit. « Mes filles ne peuvent pas me prendre chez elles, les loyers sont hors de prix, je ne sais pas où aller. Avant de partir d’ici, il faudrait que je me trouve un point de chute ! »

C’était un samedi de juillet, une grosse journée au long cours pour moi, où se croisaient les flux de vacanciers, une centaine partait, une centaine arrivait. J’ai croisé Jean dans l’après-midi, il m’a semblé qu’il avait le teint jaune et l’air sinistre. Vague échange langagier, le protocole social minimal : « Ça va ? – ça va ! », propos vides de sens qui ne disent rien du sujet et dont depuis j’ai horreur.

Vers 19h30, alors que j’avais clos la réunion d’informations avec les vacanciers et que le service de restaurant commençait, une collègue de travail, affolée, m’annonce que Jean est couché sur le dos dans la rue, et qu’il a l’air inconscient.

Je me rends sur les lieux, il gît sur le bitume, et, insolite, une chaussure lui manque. Il râle, et je pense à un coma éthylique, alors je le place en position latérale de sécurité et je demande à ma collègue d’appeler les pompiers. L’orage gronde, il y a un vent impétueux qui tournoie en entraînant des feuilles, des grosses gouttes commencent à tomber sur nous, alors je demande que l’on m’apporte une couverture afin de le protéger. L’ambiance est cauchemardesque

Du chalet presque mitoyen une femme sort, l’air affolé. Elle me dit qu’elle l’a vu tomber, et je crois comprendre qu’elle l’a vu tomber de sa hauteur, comme un homme pris de boisson ; mais elle insiste, et me dit qu’elle l’a vu enjamber le balcon et qu’il a sauté du dernier étage. Je lève machinalement la tête, cinq étages, ça fait bien dans les quinze mètres. Comment est-ce possible alors qu’il a l’air intact, il ne saigne même pas du nez !?

Il ouvre les yeux, semble me reconnaître, puis les referme en marmonnant des phonèmes incompréhensibles. Les pompiers arrivent, professionnels et efficaces. Matelas coquille, minerve, perfusion, oxygène. Ils l’emmènent à l’hôpital. Je suis hagard… d’émotion…de stress…rincé par la pluie. J’apprendrai un quart d’heure plus tard que Jean est mort pendant son transfert à l’hôpital.

Violence du réel.

Jean avait enfin trouvé son point de chute…

 

 

II - Promenade conceptuelle dans éressi

Violence du réel, et, dans la simultanéité du tragique, cet impossible à symboliser. Le réel échappe au langage. On ne peut pas en parler, le penser, le raconter. Le réel, c’est l’irreprésentable, l’infraction immonde et intrusive, l’indicible. Il génère de la sidération : le suicide d’un proche, le délire mortifère d’un patient qui tente de s’arracher les yeux, l’annonce d’une maladie grave, un attentat dans un lieu public, un viol au cours d’une tournante, perdre son enfant, une hospitalisation sous contrainte, ou encore, quand, au pays des amants tristes, l’amour fout le camp et sans préavis ; tous des évènements traumatiques qui font comme le point de butée d’une catastrophe existentielle : ce ne sera plus jamais comme avant !

C’est l’irruption de l’indésirable, « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire », et la sidération une fois dépassée se transformera le plus souvent en un stress post traumatique au long cours, où le sujet se sentira inapte à vivre, et pour sortir de cet état, il va devoir symboliser, c’est-à-dire en parler, brancher le Spracheapparat[1]. Les trumains sont assujettis au logos dès la petite enfance, contraints à symboliser ce réel intrusif par la parole, et cela, malgré ses limites, et même s’il y aura toujours de l’indicible et que le dit de l’énoncé sera toujours en deçà du réel, c’est ce que l’on nomme réalité. La réalité serait-elle une version édulcorée du réel ?

Si le réel ne relève pas du signifiant il ne se laissera saisir (partiellement) que par lui, avec ses limitations consubstantielles à l’incomplétude du langage, au logos : ce ne sera jamais « ça ». La parole, et même la parole pleine, ne comblera jamais complètement la béance du « troumatisme » et aucune chaîne signifiante ne comblera le manque à être du sujet confronté au réel. Comme le disait Jacques Cabassut : « Impossible d’écrire, de parler, de penser, de représenter le réel, même si on ne peut l’atteindre que par le biais du signifiant. »[2]. Le réel résiste à toute symbolisation et comme l’énonce Lacan : « Il est le domaine de ce qui subsiste hors de la symbolisation ».[3]

Le réel, c’est ce que dans l’instant, le sujet ne parvient pas à attraper, il se présente sans préavis, intrusif, sans représentation, il ne se laisse pas écrire ni décrire. Il est, dans l’instant de cette irruption, insymbolisable, et crypté dans l’inconscient. C’est ce que Lacan appelle la lettre [4]laquelle est une inscription indisponible temporairement, mais stockée dans la mémoire sous la forme de signifiants pouvant faire rébus.

Le signifiant, c’est-à-dire ce qui s’énonce via une image acoustique va transcrire « la lettre » qui se lit, se dit et s’écrit et ensuite produira du signifié. Dans l’immédiateté suivant l’évènement, elle est refoulée (Verdrangung) dans le cadre d’une névrose grave et d’un stress post traumatique, ou pire, forclose, par conséquent jamais symbolisée, et qui pourra réapparaitre dans le réel sous la forme de l’hallucination, c’est-à-dire « la réapparition dans le réel de ce qui est refusé par le sujet ».[5]

Il s’agit là de la Verwerfung, c’est-à-dire la forclusion, d’où s’originent beaucoup de psychoses avérées. La forclusion est un rejet total au point même que les signifiants forclos ne pénètrent pas à l’intérieur de la psyché, à contrario du refoulement qui enfouit dans l’inconscient les affects indésirables pour le sujet. Dans le séminaire III sur les psychoses, Lacan considère que les psychoses s’originent dans l’exclusion du Père symbolique, réduisant la famille à la relation univoque « Mère-enfant ». C’est ce qu’il nommera la forclusion du Nom du Père. Les psychotiques dénient la réalité tout en la réinventant via leur imaginaire débridé, et sont en même temps les victimes d’un trop plein de réel qui fait effraction. En rupture avec l’Autre du symbolique, ils sont aussi des non dupes des signifiants : les non-dupes errent[6]

A l’instar de ma mère, 93 ans, rempardée dans sa folie douce et résidente d’un EHPAD depuis la mort de mon père en 2023. A l’issue de 71 ans de vie commune, elle était très dépendante de lui et très liée au niveau affectif. J’ai craint un deuil pathologique et une entrée en mélancolie, je me suis trompé. Le décès de mon père est comme forclos, si elle le sait, elle ne l’a jamais symbolisé, ça ne s’est pas « imprimé », d’où cette apparence de deuil facile. Ainsi, il n’y a pas eu de travail de deuil, mais un non-agir, une grande confusion et un repli sur elle-même, car elle ne parle avec personne, elle qui était si sociable. Forclusion du nom de mon père… et par force, je suis devenu le père de ma mère, ça aussi, c’est du réel !

Les psychistes s’occupent de ce qui ne va pas, c’est-à-dire du réel, lequel se montre à travers le symptôme. Le discours de la science couplé au discours du maître, ne s’intéresse pas au sujet en proie au réel, il privilégie ce qu’il croit être la réalité. La réalité, contrairement au réel, n’est pas impossible, elle est ce que nous avons pu symboliser et imaginer de notre environnement immédiat ; et en retour, elle nous autorise à symboliser une image corporelle[7] : alliance borroméenne du réel, du symbolique et de l’imaginaire…RSI. La science sur son versant scientiste ne s’occupe que des objets et forclot les sujets. Il n’y a qu’à se référer au psychiatricide organisé actuellement en haut lieu par l’Etat, discours de la raison pseudo-scientifique sur la folie ; mais si c’est d’actualité c’est un autre propos, nous en reparlerons...

Ainsi, Freud, neurologue passionné et homme de science avéré, défendant toute sa vie une épistémologie de la psychanalyse, se démarqua du scientisme dominant de l’époque en empruntant la voie de la Traumdeutung[8], l’interprétation des rêves. Il a très vite compris que la parole de ses patients en analyse méritait d’être interprétée et entendue autrement que comme l’illustration d’une objectivation scientifique. « Le sujet n’étant pas un objet, l’étudier comme un objet, c’est l’exclure en tant que sujet ».[9]         

Le père fondateur de la psychanalyse préconisera que le rêveur interprète lui-même ses propres rêves, sous la houlette éclairée du psychiste, formé à l’interprétation, l’écoute active, et la relance. Le symbolique, via le truchement des signifiants, va s’efforcer de trouer le réel afin que se dévoile ce qui a été refoulé. Il fait césure entre les mots et les choses (Foucault 1966), c’est Lacan qui disait que le symbole était le meurtre de la chose, et la réponse, le meurtre de la question. Voilà qui me fait associer avec le travail de deuil, par lequel le sujet ayant perdu son objet du désir, va migrer du réel vers la réalité, transformant la perte (le réel qui fait troumatisme) en absence (symbolique).

            Le symbolique est parfois trompeur, et s’il n’est pas vérité, il pourra être varité, une vérité variable selon la subjectivité de chaque-un. Le symbolique renvoie au manque originaire, à la quête infinie de l’objet perdu, il rend possible la conscientisation de l’absence et de la présence, à l’instar du petit fils de Freud et de sa bobine,[10] que je ne commenterai pas, ne voulant pas rajouter des mots à cette observation clinique qui à juste titre, a déjà fait couler beaucoup d’encre, ce serait vain et inutile.

 A un moment de son évolution, l’enfant va associer l’absence de sa mère à la présence énigmatique du père, celui qui fait tiers séparateur. Le père apparait comme un objet phallique rival, et ensuite comme le détenteur du phallus, c’est-à-dire le père symbolique, le Père de la Loi. Le Nom du Père s’associe à la Loi qu’il incarne : interdit du corps de la mère, et ouverture à de nouveaux droits, ceux de l’exogamie : avoir droit à toutes les autres, en dehors de la famille…cette désignation est le produit d’une métaphore, le Nom du Père est le nouveau signifiant qui sera – chez l’enfant – substitué au signifiant du désir de la mère. « C’est en tant que le père se substitue à la mère comme signifiant, que va se produire le résultat ordinaire de la métaphore »[11]

La métaphore du Nom du Père éclaire le conflit œdipien élaboré par Freud, elle témoigne de la castration symbolique : il s’agit de la perte symbolique d’un objet imaginaire,[12] le phallus. La métaphore paternelle inaugure l’accès de l’enfant à la dimension symbolique, en le libérant de son assujettissement fusionnel et imaginaire avec la mère. L’enfant se constitue dès lors comme sujet désirant, mais cette nouvelle liberté se payera par une aliénation nouvelle : le sujet sera toute sa vie captif du langage, aliéné au langage de l’Autre, à moins qu’il ne devienne autiste de type Kanner.

Le symbolique permet de traiter le réel et de construire la réalité -toujours relative- mais ce traitement sera toujours incomplet, il demeurera un reste, un « quelque chose qui ne peut pas se dire ». L’institution humaine de base – ce qui fait société- est fondée par cette dimension symbolique, à l’origine de la Loi de l’interdit de l’inceste, et de l’organisation de la vie quotidienne et du vivre ensemble. Le symbolique, c’est l’Autre du signifiant, celui qui nous attend au tournant bien avant notre naissance, en nous imposant un patronyme sans signification, et parfois même un projet parental. Ainsi, l’infans est prédéterminé par l’ensemble des institutions de l’Autre qui précèdent sa naissance.

En amont de la tiercéité générée par l’émergence du Nom du Père, l’Autre du « petit d’homme » sera le plus souvent incarné par la mère (l’Autre maternel) et l’infans, petit être pulsionnel sans parole, devra se soumettre, s’il veut survivre, à cette aliénation nécessaire : l’ordre du langage, c’est à dire l’Autre du symbolique. L’Autre est celui qui est déjà là. « L’Autre, distingué par un grand « A », sous le nom de quoi nous désignons une place essentielle à la structure du symbolique »[13]. L’autisme infantile me semble être l’illustration d’un refus à cette sujétion, quitte à en payer le prix fort ; la vie d’un autiste dit « profond » n’étant pas une sinécure.

Ainsi l’institution de base est le symbolique, il est l’organisateur sociétal, le fondateur de la Loi (il ne s’agit pas du Code pénal !), des règles du « vivre ensemble », des limites, et tout ce qui permet de passer de la nature à la culture, via le sacrifice de la pulsion ; mais de nos jours, la Loi est en faillite, de même que la fonction paternelle. Seule compte le Loi du plus fort, la Loi du marché et du capitalisme débridé. L’état du monde est damocléen, menaçant, il génère une vision crépusculaire de l’avenir et un pessimisme généralisé.

 Les conséquences sociétales sont désastreuses et surtout pour les jeunes générations, qui manquent de repères[14] à la fois victimes assujetties à l’iconophilie dominante - primat de l’imaginaire ? - et reproducteurs de cette aliénation consumériste, répondant à la lettre à l’injonction sociétale du « plus de jouir », nouvelle économie psychique (C. Melman) où le moteur de la vie n’est plus le désir mais la jouissance sans limites, ce qui entraîne des conséquences anthropologiques d’une grande ampleur. C’est pour cela qu’il faut défendre le symbolique, les dits et écrits. Lors d’entretiens avec JP Lebrun, C. Melman disait : « Nous passons d’une culture fondée sur le refoulement des désirs, et donc la névrose, à une autre qui recommande leur libre expression et promeut la perversion. La « santé mentale » relève ainsi aujourd’hui d’une harmonie non plus avec l’idéal mais avec un objet de satisfaction »[15]. Jouissance objectale…

Le symbolique fait société. La base du symbolique est le langage, composé de signifiants permettant que chaque chose - réelle ou non - soit nommée. Le registre du signifiant est celui de l’énonciation et le registre du grand Autre est celui de la fonction invoquante. « L’Autre est le lieu où se constitue le Je qui parle avec celui qui entend »[16] nous dit Lacan. Cela veut dire que l’Autre est le lieu (topos) de la parole et du langage. L’Autre avec un « A » majuscule, le grand Autre désignant la fonction symbolique, alors que l’autre avec un « a » minuscule, le petit autre, renvoie à l’autre de l’interlocution, l’alter égo, l’autre imaginaire et spéculaire, nous allons comprendre pourquoi.

Après ce bref « balayage » du réel et du symbolique, il est temps d’évoquer l’imaginaire qui tend à l’hégémonie, troisième composante de éressi, la troisième topique de la psychanalyse.

Pour le définir, une lapalissade : l’imaginaire est le domaine des images. Nous vivons de plus en plus dans un monde d’images : dès les années 60 avec la télévision, puis la publicité envahissante et abrutissante, les informations télévisées, principaux vecteurs de l’idéologie dominante (la voix de son maître…), les films, les vidéos de You tube, les réseaux dits sociaux où cohabitent le pire et le meilleur, et tout cela grâce à la technologie, tablettes, ordinateurs et autres téléphones portables qui savent (presque) tout faire, induisant de ce fait une passivité. paresseuse des trumains : pourquoi apprendre puisque Google sait tout sur tout ? C’est l’invasion iconophile, au détriment de l’écrit et de la parole. Déclin du symbolique ?

Les écrans sont tels des miroirs, ce qui me fait associer avec « le stade du miroir » élaboré par Henri Wallon et réinvesti par Lacan dans son texte princeps : « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (déjà cité). Il s’agit d’un moment de maturation psychique par lequel, un enfant entre six mois et deux ans, encore immature au niveau sensori-moteur, rencontre son image dans un miroir et la reconnaît. Par cette image spéculaire, l’enfant anticipe pour la première fois son unité corporelle, d’où son « assomption jubilatoire » (Lacan), signe d’une identification imaginaire. Il peut dès lors se prendre pour lui-même et c’est ainsi que naît le Moi, par conséquent, l’Ego est le produit des illusions imaginaires et spéculaires.

Jusque-là, le petit d’homme encore infans se vivait morcelé et par l’assomption de son image – confirmée souvent par un tiers qui est l’Autre – peut rencontrer son unité en recollant tous les morceaux épars de sa corporéité. S’il parle déjà, il pourra dire « c’est moi », mais il y a un leurre dans la mesure où cette image est extérieure et inversée, c’est une image à l’envers de ce que les autres voient de lui. Ensuite, l’enfant projettera cette image sur l’autre, l’alter ego, l’imago du double. Le petit d’homme va se fixer à une image, une forme où va s’originer cette organisation narcissique qu’est le Moi. Il va ainsi construire son rapport à l’autre, via l’imago, d’où la naissance de l’agressivité (voir par exemple le complexe d’intrusion)[17]par laquelle l’enfant se pense imaginairement en fonction de l’autre, placé en miroir. (Voir les bagarres de bébés en crèche !). Comme le disait ce même Lacan : « L’agressivité est la tendance corrélative d’un mode d’identification que nous appelons narcissique et qui détermine la structure formelle du Moi de l’homme et du registre d’entités caractéristiques de son monde »[18].

C’est dans cette relation imaginaire que naît l’agressivité, dirigée contre l’autre, le rival dans la fratrie, celui qui accapare l’amour de la mère ; ou encore l’étranger basané (qui c’est celui-là ?) et autres figures de l’altérité. Les relations humaines sont perverties par les images, induisant des émotions négatives et mortifères, ainsi qu’une organisation sociale pyramidale générant individualisme, perversion, égoïsme, agressivité, rivalité, lutte pour le pouvoir ; ou encore culte des stars (vivre par procuration), adulation des footballers milliardaires et des animateurs TV dits populaires qui nivellent par le bas ; ou encore détestation du plus pauvre que soi qualifié d’assisté, ou cette haine de l’étrange étranger, migrant et bronzé par le soleil ardent de la misère. L’imaginaire est le levier du fascisme et de l’ultra droite, il suffit de regarder et écouter C-news pendant cinq minutes pour le comprendre…cinq minutes, mais pas plus ! il faut savoir mettre des limites à la banalisation médiatique de l’intolérable.

C’est encore l’imaginaire qui nous immerge dans les délices miraginaires de l’amour-passion, ou, à l’opposé, de la haine de l’autre. L’imaginaire déforme la réalité et est à l’origine de beaucoup d’illusions. L’imaginaire, ça peut aboutir soit à Daesch, soit à la petite maison dans la prairie, selon les protagonistes. Enfin, si la prise de conscience moique est imaginaire, le sujet – celui qui parle en son nom propre, celui qui dit Je, et qui est assujetti à l’inconscient – est parlant : « Dans l’inconscient, exclu du système du Moi, le sujet parle », Lacan dixit. Le sujet de l’inconscient et le Moi, ce n’est pas à confondre.

Ainsi, voilà pour l’heure ce que m’inspire cet éressi. Réel-Symbolique-Imaginaire, R.S.I. qui constitue, il me semble, la troisième topique d’une métapsychologie freudo lacanienne qu’il faut sans cesse remettre à l’ouvrage, dans la théorie comme dans la praxis, c’est-à-dire la pratique théorique (Althusser 1961), la réinventer. Dont acte.

 

Serge Didelet, le 21/11/2025

 

 


[1] L’appareil à parler, concept de Freud.

[2] J. Cabassut, « Petite grammaire lacanienne du collectif institutionnel », Champ social 2009.

[3] J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud » in Ecrits, Editions du Seuil 1966.

[4] Et aussi Joseph Rouzel. Lire en particulier « La lettre de l’inconscient », l’Harmattan 2017.

[5] J. Lacan, Séminaire III « Les psychoses », page 22, Editions du Seuil 1981.

[6] J. Lacan, Séminaire XXI.

[7] J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949) in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

[8] S. Freud, « L’interprétation des rêves », PUF 2010.

[9] R. Abibon, « Abords du réel, une exploration de l’ombilic des rêves », l’Harmattan 2015.

[10] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920) in « Essais de psychanalyse », Payot 1981.

[11] J. Lacan, Séminaire V, « Les formations de l’inconscient », Editions du Seuil 1994.

[12] J. Lacan, Séminaire IV « La relation d’objet », Editions du Seuil 1994.

[13] J. Lacan, « La psychanalyse et son enseignement » in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

[14] « Le point de repère, ça va avec la fonction paternelle au sens symbolique du terme. C’est un point de « re-père ». Donc, s’il n’y a pas de point de repère dans l’errance du type qu’on accueille, il risque de se perdre davantage, d’être dans un état de dépersonnalisation »

Jean Oury, Séminaire de La Borde 1996/1997, Champ social Editions, 1998.

[15] C. Melman et JP Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

[16] J. Lacan, « La chose freudienne » in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

[17] J. Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » in « Autres écrits, Editions du Seuil 2001.

[18] J. Lacan, « L’agressivité en psychanalyse » (1948) in « Ecrits », Editions du Seuil 1966

 

2 novembre 2025

L'amour est un chien de l'enfer

 

« L’amour est impuissant, quoiqu’il soit réciproque, parce qu’il ignore qu’il n’est que le désir d’être Un, ce qui nous conduit à l’impossible d’établir la relation d’eux. La relation d’eux qui ? – deux sexes ». (J. Lacan, séminaire XX).

 

L’amour existe, je l’ai croisé plusieurs fois, inaugurant à chaque fois un ratage consubstantiel aux trumains. L’amour est une illusion d’unité, comme une suspension d’armes où deux êtres échappent pour un instant à la haine et à la peur, par lequel ils s’oublient tels deux fantassins ennemis qui fraterniseraient entre deux lignes de front, autour d’un charnier où seraient ensevelis des morts…tous les morts depuis que l’humanité existe.

L’état amoureux est du ressort de l’imaginaire, caractérisé par une illusion fusionnelle et régressive, à l’encontre de toute raison rationnelle et de principe de réalité. Alors, la pulsion bat son plein, et cet état, il vaut mieux consentir à le vivre, il serait dommage de passer à côté de ce leurre, cette illusion générée par l’état de grâce des prémisses, qui peut durer entre trois mois et un an. Là où Alter est indispensable à Ego, et vice versa, leurre vécu dans la réciprocité…c’est tellement bon !

Il y a des revers, comme des retours de flamme. L’amour existe, malgré ses limitations temporelles et certains évènements vécus dans le pathos, provoquent parfois une sortie définitive de la vie aimante, voire de la vie tout court, ça s’est déjà vu. Je crois que Lacan a dit que l’amour était la juste compensation d’un rapport sexuel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. En d’autres termes, il n’y a pas de rapport sexuel qui puisse s’écrire.

Lacan en parle dans le Séminaire XX (« Encore… ») et depuis, ça continue à faire gloser - tempête lacanienne dans un verre d’eau -, alors, cela pose cette question : « Qu’est-ce qu’un rapport ? ». On appelle rapport de deux nombres, a et b, le quotient exact de ces deux nombres, soit a / b = 1, ce qui implique que a = b. Cela pour dire qu’un non-rapport n’aboutit jamais à l’unité, à cette fusion miraginaire le plus souvent désirée depuis le temps que les trumains recherchent en vain leur moitié, à l’instar d’Aristophane dans le Banquet de Platon.

De ce fait, on aura beau copuler avec enthousiasme et frénésie, ça ne le fera pas, le rapport. Une femme sur un homme (a / b) ou un homme sur une femme (b / a), ça ne fera jamais du « un », il n’y aura pas d’unité possible, et ainsi, le coït - fut-il très orgasmique - donc réussi, ne sera qu’un leurre masquant la disjonction tragique et radicale entre les femmes et les hommes : voir à ce sujet le spleen post-coïtal vécu le plus souvent par les hommes et qui fait symptôme. Celui que l’on nomme « petite mort » dans les propos courants.

« Il n’y a pas de rapport sexuel » ne veut pas dire qu’il n’y a pas de relation sexuelle. Lacan a énoncé cette impossibilité pour contrecarrer ce lieu commun qui voudrait traduire l’union des sexes par ce moment qui culmine où deux corps ne feraient plus qu’un.

Cela ne fonctionne pas, du fait de la divergence des jouissances de chaque protagoniste, alors les deux partenaires sont réduits chaque-un au statut d’objet partiel, et l’un pour l’autre.

(2/11/2025)

 

26 octobre 2025

Halloween

 

Ce sont tous d’anciens bébés.

Il y a ceux qui dorment dans leur fauteuil roulant, la tête en avant, le dos cassé ; ceux qui, larmoyants, se lamentent d’une plainte ininterrompue, comme en boucle ; ceux qui déambulent en vociférant, des ondulés de la toiture, déments séniles ou psychotiques vieillissants, en errance et sans but, traçant des lignes d’erre ; il y a ceux qui se trompent de chambre ; ceux qui crient « au secours » ou « A l’aide », ou « je veux mourir » ; ceux qui vous disent « bonjour » toutes les cinq minutes, ceux qui, tels des gisants, restent alités H24 ; et ceux qui vous interpellent et demandent : « Où je vais ? » ; ceux qui rient aux éclats, d’un rire discordant et inextinguible et sans objet …

Et puis la mort, omnipotente, qui rode, à l’affut des plus faibles, et prélevant régulièrement son tribu.

Dans cet établissement où réside ma mère, sont célébrées de nombreuses fêtes, dans une ambiance « bon enfant », le personnel est animé par une bonne volonté. Sont fêtés Noel, le Jour de l’an, Pâques, et les anniversaires de chacun ; mais on ne fête jamais Halloween.

Pas étonnant…dans cette structure, c’est tous les jours Halloween.

 

25 mai 2025

Pulsion...ou répulsion?

A propos de l’ouvrage « Pulsion », de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert (Editions de la Découverte, 2025).

 

Ce petit texte n’est pas une critique de l’ouvrage, je n’en ai qu’une vision partielle, n’en ayant lu que les cent premières pages, et je crois que je n’irai pas plus loin tant – parfois – il m’agace, d’où ma véhémence que vous voudrez bien excuser. Oui, ce livre m’agace même si, par moments, je subis comme une fascination qui me pousserait à aller plus loin, je reconnais qu’il y a de bons moments d’écriture, mais qui ne sauraient me suffire pour maintenir mon attention pendant les 600 pages de cet essai au long fleuve intranquille.

Sachez que je ne suis pas de ceux qui tirent sur le pianiste surtout si ce dernier joue bien. Nos deux auteurs jouent avec des concepts sur 600 pages – gros travail, bel effort, mais pour quelles finalités ? – Je ne sais pas ce qu’ils jouent, où ils nous embarquent au niveau épistémologique, cet ouvrage me laisse perplexe, ambivalent, il me repousse et il m’attire malgré moi, par fulgurance, émotion attirance/répulsion où la répulsion demeure la plus forte.

C’est paradoxal ; des auteurs qui se posent en défenseurs de la psychanalyse tout en parlant de quelque chose qui n’en est pas. Admettons que ce soit de la philosophie, et comme toute philosophie, en phase avec Gilles Deleuze, je pense que la philosophie est censée produire des concepts, lesquels, dans ce livre, me paraissent infondés, donc inutiles : quel est l’intérêt de nommer l’Homme (l’être humain) sous le patronyme de Modus (le mode humain) ? Pourquoi escamoter l’objet @ de Lacan pour inventer le concept d’objet – 0, objet cause du désir ? Pourquoi remplacer l’Eros éternel par le conatus ? En outre, la pulsion serait une, il n’y aurait pas des pulsions mais LA pulsion, la pulsion de mort n’existerait pas, il n’y a pas de pulsions sexuelles, autant dire que la Terre est plate ! Cet ouvrage génère de la confusion. Exit l’Eros d’Herbert Marcuse, exit la métapsychologie de Freud et son « Jenseits des Lutsprinzips », une chatte analytique n’y retrouverait pas ses chatons et nous savons bien que le concept de chat ne ronronne pas !

Ce livre qui se voudrait une réévaluation spinoziste de Freud est long et d’un abord difficile. Le corpus textuel est très dense et foisonnant, il est truffé de concepts, et, pour paraphraser le regretté Léo Ferré, il est nécessaire de prendre sa loupe et ses bachots. Je n’irai pas plus loin dans cette lecture et je le déplore, je me demande seulement si les auteurs sont conscients de l’idéologie et de l’obscurantisme qu’ils dissimulent en pseudo concepts savants, s’adaptant aux images versatiles du révisionnisme. Parfois en colère, cet ouvrage m’a semblé par moments vain et prétentieux, mais je n’en ai lu qu’un sixième, cent pages sur 600, alors je n’en ai qu’une vision partielle, donc partiale.

Voilà ce que m’inspirent les cent premières pages de ce livre. J’invite les lecteurs qui iront au bout, de m’expliquer ce que j’ai raté ou pas compris. J’en terminerai peut-être la lecture. Après tout, mon exemplaire de l’Anti- Œdipe de Deleuze et Guattari a bien attendu vingt ans pour que je m’y mette !

Serge Didelet, le 24 mai 2025

 

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