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PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

25 juin 2026

Fragments épars de stécriture

Mon dernier ouvrage "Fragments épars de stécriture" est publié aujourd'hui, ce 25 juin 2026. En voici un extrait, lequel, j'espère, vous donnera le désir de lire le livre. Vous pouvez le trouver en librairie, en ligne, ou directement sur le site de l'éditeur (l'Harmattan). 290 pages, préfacé par Joseph Rouzel.

" Nous pourrions évoquer la santé mentale du philosophe Louis Althusser, lequel, dans toute sa vie n’a fait qu’étrangler sa femme, et n’a pas fait plus, pour le reste, que d’être interné 22 fois en psychiatrie, d’écrire une vingtaine d’ouvrages philosophiques, et de projeter de voler un sous-marin atomique. Aujourd’hui, dans ce monde parfait d’un néo-capitalisme décomplexé, la problématique marxiste et structuraliste a perdu – et c’est un euphémisme – de son caractère d’urgence, et les concepts althussériens (la coupure épistémologique, la pratique théorique, la praxis, les Appareils Idéologiques d’État) pourraient sembler à certains désuets et lointains. Cela intéresse qui, maintenant? ; à part des gens comme moi, dinosaure mélancolique, plutôt décalé, dans ce début de millénaire aux signes damocléens. Ces concepts théoriques ont pourtant influencé la pensée philosophique des années soixante à quatre-vingts, une période d’efferves-cence intellectuelle. Althusser est un homme mythique qui sent malgré lui la poudre, il incarne une légende, et une renommée qui dépassera largement les limites de l’intel-ligentsia du Quartier latin parisien, car Althusser sera lu jusqu’en Amérique latine. Il fut un penseur-phare incon-tournable, à l’instar de M. Foucault, G. Deleuze, J. Derrida, L. Strauss, R. Barthes et J. Lacan. Certains furent ses élèves.

Et puis, l’effraction du réel: le 16 novembre 1980, Althusser devint d’un coup le philosophe-fou qui étrangla sa compagne Hélène, au cours d’une grave crise mélancolique. Pour l’opinion publique, qui est l’autre nom de l’idéologie dominante, Althusser devint imaginairement une sorte de Docteur Mabuse, en proie aux pires égarements. Cet évène-ment tragique déclencha une grande vague médiatique: qu’un philosophe connu, professionnel de la raison pure, puisse commettre un tel acte pouvait de ce fait induire le doute sur la valeur même de la philosophie. Ce fut un scandale public. D’autres, les revanchards de la droite, exultèrent: Marx et Freud furent pointés du doigt, comme représentants d’idéo-logies dangereuses; désormais, le constat était fait que notre belle jeunesse française était livrée à des individus dévoyés et dangereux… La preuve! D’autres, à l’affût d’événement croustillant, de sexe et de mort, firent jouissance de ce drame. Comme l’écrivit ensuite le psychanalyste Gérard Pommier, jamais un tel acte n’avait été perpétré par un penseur de cette envergure, un intellectuel communiste aussi engagé; et jamais non plus un tel évènement n’avait concerné un psychanalysant aussi célèbre, en cure depuis d’aussi nombreuses années […]. Ce jour-là, l’extension de la raison – avec la philosophie – et la compréhension de la folie – avec la psychanalyse – rencontraient une limite au-delà de laquelle l’obscurantisme et l’irrationnel semblaient avoir repris leurs droits[1].

À la suite de plusieurs expertises psychiatriques, ce meurtre fut l’objet d’un non-lieu en janvier 1981, et nous reparlerons de ce qu’induit ce non-lieu, pour le sujet Althusser, de ce fait dépossédé de son histoire. Le monde découvrait la folie du philosophe, alors que Louis fut au cours de sa vie hospitalisé plus d’une vingtaine de fois dans divers établissements psy-chiatriques, montrant des symptômes mélancoliques graves, dès sa captivité en Allemagne. La relation entre raison et folie pose une question par rapport à ce philosophe qui fut un personnage emblématique pour toute une génération, ceux qui eurent 20 ans en mai 68; et qui, à l’instar de Lacan pour Freud, refit quant à lui une relecture approfondie et critique de Marx.

Sur les ruines encore fumantes du gauchisme post-soixante-huitard, neuf ans avant l’effondrement du bloc de l’Est, la déréliction criminelle du philosophe emblématique constitua pour nombre de revanchards réactionnaires une superbe opportunité: C’était l’acte d’accusation définitif du marxisme, le suicide enfin accompli du structuralisme fran-çais. Althusser, professeur agrégé et docteur en philosophie, le même qui préparait chaque année des dizaines d’étudiants à réussir l’agrégation, celui-là même était fou; et lorsqu’il étrangla son épouse, on réalisa d’un coup qu’il habitait depuis longtemps sa propre folie… Mais qu’est-ce que la folie d’un philosophe? Peut-on dire, comme certains, que la philosophie faisait rempart à sa psychose? C’est notamment à cette question que nous tenterons de répondre au cours des trois matinées de ce séminaire intitulé «entre génie et déraison». Avec quelques autres, nous considérerons que Louis connut deux morts: la première fut sa mort symbolique, c’est-à-dire sa mort comme philosophe et comme homme public, et qui eut lieu le 16 novembre 1980 lorsqu’il étrangla Hélène et fut interné à Sainte-Anne. La deuxième, sa mort biologique eut lieu le 22 octobre 1990, dans une maison de retraite de l’Éducation nationale (...)

(si vous voulez lire la suite, vous savez comment faire...)

[1] Gérard Pommier, Louis du Néant. La mélancolie d’Althusser, Paris, Aubier 1998.

25 avril 2026

A paraitre en juin...

 

"Fragments épars de stécriture" paraitra chez L'Harmattan début juin. Vous pouvez déjà lire la quatrième de couverture:

« Je ne suis pas un psychanalyste de Saint-Germain-Des-Prés, mais un psychiste des montagnes, branché sur le social et ses déterminismes. À l’instar de Tosquelles et Oury, je marche sur deux jambes : Marx et Freud. Parce que l’aliénation est double, l’une par l’entrée du sujet dans l’ordre social et ses déterminations, l’autre par l’entrée du sujet dans l’ordre du langage et du désir. »

Fragments épars de stécriture, quatrième livre de l’auteur, celui du sujet fragmenté et divisé qu’il est, comme chaque-un.

Antinomique à toute volonté de totalité et de complétude, l’écriture des fragments laisse toute sa place au désir dans cet ouvrage constitué de pensées éparses, de fulgurances, d’émergences instituantes, de résidus oniriques, de textes d’interventions dans des colloques, de situations vécues, de réminiscences, de morceaux de savoir expérientiel.

De ces fragments scripturaires émerge la lettre, celle de l’inconscient. En alternance avec un intertexte transcrit en italiques, le corpus textuel structuré en chapitres soutient une lecture dynamique, dans laquelle l’émotionnel entrecoupe le discursif rationnel. On ne s’ennuiera pas en lisant ce livre.

Dans la préface d’un précédent ouvrage paru en 2020 (Psychanalyse et question sociale, L’Harmattan, 2020), Joseph Rouzel écrivait : L’ensemble forme une tapisserie baroque, un assemblage digne du Facteur Cheval, dans la lignée des cadavres exquis des surréalistes ou des dérives des situationnistes. Et pourtant, tel un patchwork, l’ensemble n’a rien de décousu.

Ce sont ici des fragments dans la même veine qui se présentent sous la même apparence, écrits par le facteur-Cheval de l’écriture que l’auteur se plaît d’incarner.

 

Serge Didelet, ancien éducateur et directeur d’établissement social, est superviseur d’équipes et formateur depuis 2012, psychanalyste en cabinet depuis 2015. Il est membre de l’association L’@psychanalyse. Le présent ouvrage est son quatrième livre. Il a écrit de nombreux textes que l’on trouvera sur son blog : www.praxis74.com.

1 mars 2026

Une trajectoire singulière

A propos du livre de Marwan Mohammed, « C’était pas gagné » (De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada), Editions du Seuil 2026.

 

Une trajectoire singulière.

En premier lieu, je voudrais remercier Elisabeth Quin de l’émission « 28 minutes » (Arte), d’avoir invité Marwan Mohammed à présenter son dernier ouvrage, et qui m’a beaucoup touché par sa sincérité, son engagement, et la qualité de ses analyses, mais aussi du fait d’un effet-miroir tant certains aspects de son histoire me font penser à la mienne, ce qui en fait un alter ego. Français d’origine marocaine, Marwan vivait à la cité des Hautes Noues, à Villiers sur Marne, en banlieue parisienne.

Au départ, n’ayant pas appris à apprendre, il connait l’échec scolaire, question de méthode…Alors c’est l’échec au Brevet des collèges, puis au BEP. Il sort du système scolaire sans aucun diplôme. Il vit la socialité d’un jeune de banlieue, flirte même avec la délinquance, mais finit par l’esquiver en participant à un stage du BAFA, grâce aux incitations des animateurs de la maison de quartier. Il y découvre la mixité sociale au travers d’activités sportives et culturelles, où sont mêlés enfants d’ouvriers et d’employés, et d’animateurs-étudiants, souvent enfants de cadres. En quelques mois, il change de statut social, son modeste salaire d’animateur l’autorise à aider financièrement sa famille, et il transite ainsi d’un statut d’adolescent à la marge à celui de jeune adulte, référent d’enfants de la cité.

L’éducation populaire remplit son rôle de passeur d’avenir : son entrée dans l’animation de quartier sera un déclencheur épistémique, Marwan va se réconcilier avec le savoir. Pourtant, rien ne prédisposait Marwan à devenir sociologue, comme il le dit : « Mon seul rêve était de devenir footballeur professionnel ». Sa porte d’entrée dans le champ sociologique s’origine à sa découverte passionnée de l’excellente somme de Pierre Bourdieu, « La misère du monde ».

Après le BAFA, il passe le BAFD pour être directeur de structure de loisir, et c’est le début de l’épistémophilie d’une vie, il a une grande soif de rattrapage, il désire suivre des études universitaires, mais n’ayant pas le Bac, il s’inscrit en DAEU (Diplôme d’accès aux études universitaires) et l’obtient après un important travail personnel. Ensuite, c’est le DEUG à Toulouse qui lui permet de prendre des distances avec son quartier, puis la Licence et la Maîtrise (Master I) à Nanterre, et le DEA (Diplôme d’études approfondies, Master II), qui lui donne accès aux études doctorales. Il bénéficiera d’une bourse d’études de la CAF, ce qui lui permettra de bénéficier de bonnes conditions pour mener à bien sa recherche doctorale, couronnée par sa thèse.

Il intégrera le CNRS et obtiendra son HDR (Habilitation à diriger des recherches) qui est le plus haut titre universitaire. Le champ de recherche de Marwan est en rapport avec ses origines qu’il n’a jamais renié, il n’est pas un transfuge de classe. Sociologue engagé, à l’instar de Pierre Bourdieu, les objets de ses recherches sont les phénomènes de bandes, la sociabilité urbaine, les sorties de délinquance, le monde carcéral et l’islamophobie. Il évoque le climat délétère de suspicion qui accompagnera certains de ses travaux, du fait de ses origines maghrébines. Comme il le dit : « le corps nous précède », et il aura beau être un sociologue connu et reconnu, ses origines ethniques et culturelles vont parfois générer une certaine forme de racialisation conspiratoire visant à la ségrégation. Ainsi, son expérience demeure paradoxale : il souffre de certaines formes de rejet ségrégatif et de suspicion visant ses origines d’Afrique du Nord, alors qu’il a un statut de chercheur renommé et intégré dans une institution prestigieuse (le CNRS). Comme il l’écrit : « L’islamophobie ne protège pas de ses flèches, bien au contraire ».

L’idéologie de l’ultradroite qui envahit la société au niveau planétaire n’aime pas le savoir qui déconstruit les représentations erronées et les préjugés de classe. Ce livre est touchant de vérité et de sincérité, il est de plus une apologie de l’éducation populaire et des solidarités sociales. Merci Marwan de ce très bon livre, antidote salvateur au pessimisme dominant.

 

Serge Didelet, le 1er mars 2026.

12 février 2026

De l'antihumanisme théorique

De l’antihumanisme théorique

 

C’est sous la houlette posthume du philosophe Louis Althusser que je me suis débarrassé de l’humanisme bêlant et trompeur. Voilà qui renvoie à sa relecture novatrice de Marx, à l’instar de Jacques Lacan et son savant retour à Freud. Dans les deux cas, il s’agit de penseurs phares qui ne veulent pas que leur champ praxique s’édulcore dans une resucée révisionniste : le stalinisme pour Marx et Althusser, l’égo psychologie pour Freud et Lacan.

J’ai compris, grâce à Louis Althusser que je lis régulièrement depuis trois décennies, qu’il y avait eu deux Marx : il y a eu le jeune philosophe Marx développant un discours humaniste, emprunté à Hegel, Feuerbach et Kant, et après 1845, il y a eu un deuxième Marx, montrant que la structure sociale est imperméable à ses agents, et que seule l’idéologie dominante, liant la communauté humaine, procure l’illusion d’être libre et d’agir comme sujet de leur propre histoire.

La dissolution de cette illusion entraîne une nécessaire rupture avec l’humanisme, cette vaine prétention à vouloir fonder l’histoire sur une hypothétique essence de l’Homme. La coupure épistémologique qui s’accompagne des Ecrits de 1844 marque la rupture entre science et idéologie. Cette dernière, définie par Althusser comme « représentation du rapport des individus aux conditions réelles d’existence ».

Lire Marx de façon dynamique, restaurer et réhabiliter sa pensée -dévoyée par le stalinisme- cela signifie accepter l’assomption de cette coupure, et c’est lui rendre son tranchant, sa vigueur, sa plénitude, et sa qualité de pratique théorique.

En d’autres termes, sa praxis.

 

Serge DIDELET, psychiste althusséro-ouryen.

21 novembre 2025

Promenade conceptuelle dans éressi

 

  1. Prologue : Point de chute

C’était dans les prémices de la décennie 90, je ne sais plus trop quelle année ; le drame s’est déroulé un soir d’été où l’orage menaçait et la lumière déclinait.

Il s’appelait Jean Vednarek, les familiers l’appelaient Jeannot, sexagénaire solide,

d’origine polonaise, il faisait la plonge depuis plus de deux décennies dans cette maison familiale de vacances dans laquelle j’étais le Directeur. Concrètement, j’étais le chef (un chef non-chef !) d’une équipe pluridisciplinaire composée de quinze personnes. Une maison de vacances est comme un hôtel où – outre le gîte et le couvert – les vacanciers ont la possibilité d’accéder à des activités sportives et culturelles, et notamment des sorties diverses en montagne : nous sommes au pied du Mont blanc et le milieu est riche et incitateur.

Ces maisons de vacances étaient l’émanation d’un mouvement né à la fin de la Seconde guerre mondiale, dans le droit-fil des mouvements de Résistance : le tourisme social et familial. Autre époque où, avec quelques collègues, étions animés d’une éthique : que le temps libre ne soit jamais un temps vide ; à contre-courant d’une tendance consumériste tendant à la « macdonaldisation » du champ du loisir et des vacances ; et qui a finalement gagné. Le tourisme social s’est auto-sabordé et au sein des Comités d’entreprise, les syndicats préfèrent envoyer leurs ayants-droits au Club Med plutôt que de cultiver une éducation populaire à des vacances intelligentes où le vacancier est sujet-acteur de son temps libre et non un consommateur passif…mais je dérive, revenons à nos moutons, même si le concept de mouton ne bêle pas !

Depuis qu’il occupait cette place de plongeur, Jean en avait vu défiler, des directeurs. Je fus le dernier. Quelques années auparavant, j’étais alors animateur spécialisé, et avec bienveillance quasi paternelle, il m’avait vu gravir les échelons de la promotion socio-professionnelle. De ce fait, nous nous connaissions un peu et nos relations étaient amicales.

Il avait de l’allure, le Jeannot, toujours impeccable et rasé de près, il mesurait plus d’un mètre quatre-vingts, il avait même le coup de poing facile si quelqu’un le cherchait ; il faut dire qu’il avait passé cinq années à la Légion étrangère ! Il avait l’air du mec qu’il ne faut pas contrarier, mais je sais que c’était une carapace sociale, car il était très gentil. Les vacanciers l’aimaient bien, il faut dire qu’il « faisait partie des meubles », comme il l’énonçait souvent avec fierté. Du fait de son ancienneté, il était la mémoire incarnée de l’établissement.

Il passait l’essentiel de ses jours de repos hebdomadaires dans divers bars du coin, il jouait aux cartes et buvait « sec », il était l’objet d’une soif inextinguible ! Le soir, je le voyais souvent revenir, penché sur le guidon de sa Mobylette qui avait l’air de connaître la route, car elle le ramenait toujours à bon port, il roulait à dix à l’heure, tête baissée, signes tangibles qu’il était dans les vignes et que la journée avait été chargée. Dans cette situation, il évitait tout le monde, prenait l’ascenseur au sous-sol et direction sa piaule au cinquième étage, retour à la case de départ et ni vu ni connu !

Il occupait une petite chambre mansardée, sous le toit, son univers faisait neuf mètres carrés, dans lequel étaient réunies toutes les traces de sa vie : photographies de ses filles, de ses petits-enfants, de la Légion, où il avait fière allure avec son képi blanc. Sa chambre était toujours propre et bien rangée, c’était son lieu de vie et d’inscription, il y tenait.

J’ai appris par la rumeur que depuis quelques temps il déprimait, consécutivement à un ultimatum de la DRH qui lui avait annoncé son départ imminent à la retraite. Il avait 62 ans, et de cette retraite, il n’en voulait pas, il voulait continuer à travailler au moins jusqu’à 65 ans. Un jour, il m’avait confié que la perspective de partir d’ici était pour lui très angoissante. Sa vie était ici, dans ses neufs mètres carrés, avec ses copains en ville, ses filles qui n’étaient pas loin, et son travail en cuisine. Il ne voulait pas se déraciner à nouveau, il savait ce que l’exil voulait dire, ayant quitté la Pologne à 18 ans, premier « débranchement » … « Pour aller où ? » m’a-t-il dit. « Mes filles ne peuvent pas me prendre chez elles, les loyers sont hors de prix, je ne sais pas où aller. Avant de partir d’ici, il faudrait que je me trouve un point de chute ! »

C’était un samedi de juillet, une grosse journée au long cours pour moi, où se croisaient les flux de vacanciers, une centaine partait, une centaine arrivait. J’ai croisé Jean dans l’après-midi, il m’a semblé qu’il avait le teint jaune et l’air sinistre. Vague échange langagier, le protocole social minimal : « Ça va ? – ça va ! », propos vides de sens qui ne disent rien du sujet et dont depuis j’ai horreur.

Vers 19h30, alors que j’avais clos la réunion d’informations avec les vacanciers et que le service de restaurant commençait, une collègue de travail, affolée, m’annonce que Jean est couché sur le dos dans la rue, et qu’il a l’air inconscient.

Je me rends sur les lieux, il gît sur le bitume, et, insolite, une chaussure lui manque. Il râle, et je pense à un coma éthylique, alors je le place en position latérale de sécurité et je demande à ma collègue d’appeler les pompiers. L’orage gronde, il y a un vent impétueux qui tournoie en entraînant des feuilles, des grosses gouttes commencent à tomber sur nous, alors je demande que l’on m’apporte une couverture afin de le protéger. L’ambiance est cauchemardesque

Du chalet presque mitoyen une femme sort, l’air affolé. Elle me dit qu’elle l’a vu tomber, et je crois comprendre qu’elle l’a vu tomber de sa hauteur, comme un homme pris de boisson ; mais elle insiste, et me dit qu’elle l’a vu enjamber le balcon et qu’il a sauté du dernier étage. Je lève machinalement la tête, cinq étages, ça fait bien dans les quinze mètres. Comment est-ce possible alors qu’il a l’air intact, il ne saigne même pas du nez !?

Il ouvre les yeux, semble me reconnaître, puis les referme en marmonnant des phonèmes incompréhensibles. Les pompiers arrivent, professionnels et efficaces. Matelas coquille, minerve, perfusion, oxygène. Ils l’emmènent à l’hôpital. Je suis hagard… d’émotion…de stress…rincé par la pluie. J’apprendrai un quart d’heure plus tard que Jean est mort pendant son transfert à l’hôpital.

Violence du réel.

Jean avait enfin trouvé son point de chute…

 

 

II - Promenade conceptuelle dans éressi

Violence du réel, et, dans la simultanéité du tragique, cet impossible à symboliser. Le réel échappe au langage. On ne peut pas en parler, le penser, le raconter. Le réel, c’est l’irreprésentable, l’infraction immonde et intrusive, l’indicible. Il génère de la sidération : le suicide d’un proche, le délire mortifère d’un patient qui tente de s’arracher les yeux, l’annonce d’une maladie grave, un attentat dans un lieu public, un viol au cours d’une tournante, perdre son enfant, une hospitalisation sous contrainte, ou encore, quand, au pays des amants tristes, l’amour fout le camp et sans préavis ; tous des évènements traumatiques qui font comme le point de butée d’une catastrophe existentielle : ce ne sera plus jamais comme avant !

C’est l’irruption de l’indésirable, « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire », et la sidération une fois dépassée se transformera le plus souvent en un stress post traumatique au long cours, où le sujet se sentira inapte à vivre, et pour sortir de cet état, il va devoir symboliser, c’est-à-dire en parler, brancher le Spracheapparat[1]. Les trumains sont assujettis au logos dès la petite enfance, contraints à symboliser ce réel intrusif par la parole, et cela, malgré ses limites, et même s’il y aura toujours de l’indicible et que le dit de l’énoncé sera toujours en deçà du réel, c’est ce que l’on nomme réalité. La réalité serait-elle une version édulcorée du réel ?

Si le réel ne relève pas du signifiant il ne se laissera saisir (partiellement) que par lui, avec ses limitations consubstantielles à l’incomplétude du langage, au logos : ce ne sera jamais « ça ». La parole, et même la parole pleine, ne comblera jamais complètement la béance du « troumatisme » et aucune chaîne signifiante ne comblera le manque à être du sujet confronté au réel. Comme le disait Jacques Cabassut : « Impossible d’écrire, de parler, de penser, de représenter le réel, même si on ne peut l’atteindre que par le biais du signifiant. »[2]. Le réel résiste à toute symbolisation et comme l’énonce Lacan : « Il est le domaine de ce qui subsiste hors de la symbolisation ».[3]

Le réel, c’est ce que dans l’instant, le sujet ne parvient pas à attraper, il se présente sans préavis, intrusif, sans représentation, il ne se laisse pas écrire ni décrire. Il est, dans l’instant de cette irruption, insymbolisable, et crypté dans l’inconscient. C’est ce que Lacan appelle la lettre [4]laquelle est une inscription indisponible temporairement, mais stockée dans la mémoire sous la forme de signifiants pouvant faire rébus.

Le signifiant, c’est-à-dire ce qui s’énonce via une image acoustique va transcrire « la lettre » qui se lit, se dit et s’écrit et ensuite produira du signifié. Dans l’immédiateté suivant l’évènement, elle est refoulée (Verdrangung) dans le cadre d’une névrose grave et d’un stress post traumatique, ou pire, forclose, par conséquent jamais symbolisée, et qui pourra réapparaitre dans le réel sous la forme de l’hallucination, c’est-à-dire « la réapparition dans le réel de ce qui est refusé par le sujet ».[5]

Il s’agit là de la Verwerfung, c’est-à-dire la forclusion, d’où s’originent beaucoup de psychoses avérées. La forclusion est un rejet total au point même que les signifiants forclos ne pénètrent pas à l’intérieur de la psyché, à contrario du refoulement qui enfouit dans l’inconscient les affects indésirables pour le sujet. Dans le séminaire III sur les psychoses, Lacan considère que les psychoses s’originent dans l’exclusion du Père symbolique, réduisant la famille à la relation univoque « Mère-enfant ». C’est ce qu’il nommera la forclusion du Nom du Père. Les psychotiques dénient la réalité tout en la réinventant via leur imaginaire débridé, et sont en même temps les victimes d’un trop plein de réel qui fait effraction. En rupture avec l’Autre du symbolique, ils sont aussi des non dupes des signifiants : les non-dupes errent[6]

A l’instar de ma mère, 93 ans, rempardée dans sa folie douce et résidente d’un EHPAD depuis la mort de mon père en 2023. A l’issue de 71 ans de vie commune, elle était très dépendante de lui et très liée au niveau affectif. J’ai craint un deuil pathologique et une entrée en mélancolie, je me suis trompé. Le décès de mon père est comme forclos, si elle le sait, elle ne l’a jamais symbolisé, ça ne s’est pas « imprimé », d’où cette apparence de deuil facile. Ainsi, il n’y a pas eu de travail de deuil, mais un non-agir, une grande confusion et un repli sur elle-même, car elle ne parle avec personne, elle qui était si sociable. Forclusion du nom de mon père… et par force, je suis devenu le père de ma mère, ça aussi, c’est du réel !

Les psychistes s’occupent de ce qui ne va pas, c’est-à-dire du réel, lequel se montre à travers le symptôme. Le discours de la science couplé au discours du maître, ne s’intéresse pas au sujet en proie au réel, il privilégie ce qu’il croit être la réalité. La réalité, contrairement au réel, n’est pas impossible, elle est ce que nous avons pu symboliser et imaginer de notre environnement immédiat ; et en retour, elle nous autorise à symboliser une image corporelle[7] : alliance borroméenne du réel, du symbolique et de l’imaginaire…RSI. La science sur son versant scientiste ne s’occupe que des objets et forclot les sujets. Il n’y a qu’à se référer au psychiatricide organisé actuellement en haut lieu par l’Etat, discours de la raison pseudo-scientifique sur la folie ; mais si c’est d’actualité c’est un autre propos, nous en reparlerons...

Ainsi, Freud, neurologue passionné et homme de science avéré, défendant toute sa vie une épistémologie de la psychanalyse, se démarqua du scientisme dominant de l’époque en empruntant la voie de la Traumdeutung[8], l’interprétation des rêves. Il a très vite compris que la parole de ses patients en analyse méritait d’être interprétée et entendue autrement que comme l’illustration d’une objectivation scientifique. « Le sujet n’étant pas un objet, l’étudier comme un objet, c’est l’exclure en tant que sujet ».[9]         

Le père fondateur de la psychanalyse préconisera que le rêveur interprète lui-même ses propres rêves, sous la houlette éclairée du psychiste, formé à l’interprétation, l’écoute active, et la relance. Le symbolique, via le truchement des signifiants, va s’efforcer de trouer le réel afin que se dévoile ce qui a été refoulé. Il fait césure entre les mots et les choses (Foucault 1966), c’est Lacan qui disait que le symbole était le meurtre de la chose, et la réponse, le meurtre de la question. Voilà qui me fait associer avec le travail de deuil, par lequel le sujet ayant perdu son objet du désir, va migrer du réel vers la réalité, transformant la perte (le réel qui fait troumatisme) en absence (symbolique).

            Le symbolique est parfois trompeur, et s’il n’est pas vérité, il pourra être varité, une vérité variable selon la subjectivité de chaque-un. Le symbolique renvoie au manque originaire, à la quête infinie de l’objet perdu, il rend possible la conscientisation de l’absence et de la présence, à l’instar du petit fils de Freud et de sa bobine,[10] que je ne commenterai pas, ne voulant pas rajouter des mots à cette observation clinique qui à juste titre, a déjà fait couler beaucoup d’encre, ce serait vain et inutile.

 A un moment de son évolution, l’enfant va associer l’absence de sa mère à la présence énigmatique du père, celui qui fait tiers séparateur. Le père apparait comme un objet phallique rival, et ensuite comme le détenteur du phallus, c’est-à-dire le père symbolique, le Père de la Loi. Le Nom du Père s’associe à la Loi qu’il incarne : interdit du corps de la mère, et ouverture à de nouveaux droits, ceux de l’exogamie : avoir droit à toutes les autres, en dehors de la famille…cette désignation est le produit d’une métaphore, le Nom du Père est le nouveau signifiant qui sera – chez l’enfant – substitué au signifiant du désir de la mère. « C’est en tant que le père se substitue à la mère comme signifiant, que va se produire le résultat ordinaire de la métaphore »[11]

La métaphore du Nom du Père éclaire le conflit œdipien élaboré par Freud, elle témoigne de la castration symbolique : il s’agit de la perte symbolique d’un objet imaginaire,[12] le phallus. La métaphore paternelle inaugure l’accès de l’enfant à la dimension symbolique, en le libérant de son assujettissement fusionnel et imaginaire avec la mère. L’enfant se constitue dès lors comme sujet désirant, mais cette nouvelle liberté se payera par une aliénation nouvelle : le sujet sera toute sa vie captif du langage, aliéné au langage de l’Autre, à moins qu’il ne devienne autiste de type Kanner.

Le symbolique permet de traiter le réel et de construire la réalité -toujours relative- mais ce traitement sera toujours incomplet, il demeurera un reste, un « quelque chose qui ne peut pas se dire ». L’institution humaine de base – ce qui fait société- est fondée par cette dimension symbolique, à l’origine de la Loi de l’interdit de l’inceste, et de l’organisation de la vie quotidienne et du vivre ensemble. Le symbolique, c’est l’Autre du signifiant, celui qui nous attend au tournant bien avant notre naissance, en nous imposant un patronyme sans signification, et parfois même un projet parental. Ainsi, l’infans est prédéterminé par l’ensemble des institutions de l’Autre qui précèdent sa naissance.

En amont de la tiercéité générée par l’émergence du Nom du Père, l’Autre du « petit d’homme » sera le plus souvent incarné par la mère (l’Autre maternel) et l’infans, petit être pulsionnel sans parole, devra se soumettre, s’il veut survivre, à cette aliénation nécessaire : l’ordre du langage, c’est à dire l’Autre du symbolique. L’Autre est celui qui est déjà là. « L’Autre, distingué par un grand « A », sous le nom de quoi nous désignons une place essentielle à la structure du symbolique »[13]. L’autisme infantile me semble être l’illustration d’un refus à cette sujétion, quitte à en payer le prix fort ; la vie d’un autiste dit « profond » n’étant pas une sinécure.

Ainsi l’institution de base est le symbolique, il est l’organisateur sociétal, le fondateur de la Loi (il ne s’agit pas du Code pénal !), des règles du « vivre ensemble », des limites, et tout ce qui permet de passer de la nature à la culture, via le sacrifice de la pulsion ; mais de nos jours, la Loi est en faillite, de même que la fonction paternelle. Seule compte le Loi du plus fort, la Loi du marché et du capitalisme débridé. L’état du monde est damocléen, menaçant, il génère une vision crépusculaire de l’avenir et un pessimisme généralisé.

 Les conséquences sociétales sont désastreuses et surtout pour les jeunes générations, qui manquent de repères[14] à la fois victimes assujetties à l’iconophilie dominante - primat de l’imaginaire ? - et reproducteurs de cette aliénation consumériste, répondant à la lettre à l’injonction sociétale du « plus de jouir », nouvelle économie psychique (C. Melman) où le moteur de la vie n’est plus le désir mais la jouissance sans limites, ce qui entraîne des conséquences anthropologiques d’une grande ampleur. C’est pour cela qu’il faut défendre le symbolique, les dits et écrits. Lors d’entretiens avec JP Lebrun, C. Melman disait : « Nous passons d’une culture fondée sur le refoulement des désirs, et donc la névrose, à une autre qui recommande leur libre expression et promeut la perversion. La « santé mentale » relève ainsi aujourd’hui d’une harmonie non plus avec l’idéal mais avec un objet de satisfaction »[15]. Jouissance objectale…

Le symbolique fait société. La base du symbolique est le langage, composé de signifiants permettant que chaque chose - réelle ou non - soit nommée. Le registre du signifiant est celui de l’énonciation et le registre du grand Autre est celui de la fonction invoquante. « L’Autre est le lieu où se constitue le Je qui parle avec celui qui entend »[16] nous dit Lacan. Cela veut dire que l’Autre est le lieu (topos) de la parole et du langage. L’Autre avec un « A » majuscule, le grand Autre désignant la fonction symbolique, alors que l’autre avec un « a » minuscule, le petit autre, renvoie à l’autre de l’interlocution, l’alter égo, l’autre imaginaire et spéculaire, nous allons comprendre pourquoi.

Après ce bref « balayage » du réel et du symbolique, il est temps d’évoquer l’imaginaire qui tend à l’hégémonie, troisième composante de éressi, la troisième topique de la psychanalyse.

Pour le définir, une lapalissade : l’imaginaire est le domaine des images. Nous vivons de plus en plus dans un monde d’images : dès les années 60 avec la télévision, puis la publicité envahissante et abrutissante, les informations télévisées, principaux vecteurs de l’idéologie dominante (la voix de son maître…), les films, les vidéos de You tube, les réseaux dits sociaux où cohabitent le pire et le meilleur, et tout cela grâce à la technologie, tablettes, ordinateurs et autres téléphones portables qui savent (presque) tout faire, induisant de ce fait une passivité. paresseuse des trumains : pourquoi apprendre puisque Google sait tout sur tout ? C’est l’invasion iconophile, au détriment de l’écrit et de la parole. Déclin du symbolique ?

Les écrans sont tels des miroirs, ce qui me fait associer avec « le stade du miroir » élaboré par Henri Wallon et réinvesti par Lacan dans son texte princeps : « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (déjà cité). Il s’agit d’un moment de maturation psychique par lequel, un enfant entre six mois et deux ans, encore immature au niveau sensori-moteur, rencontre son image dans un miroir et la reconnaît. Par cette image spéculaire, l’enfant anticipe pour la première fois son unité corporelle, d’où son « assomption jubilatoire » (Lacan), signe d’une identification imaginaire. Il peut dès lors se prendre pour lui-même et c’est ainsi que naît le Moi, par conséquent, l’Ego est le produit des illusions imaginaires et spéculaires.

Jusque-là, le petit d’homme encore infans se vivait morcelé et par l’assomption de son image – confirmée souvent par un tiers qui est l’Autre – peut rencontrer son unité en recollant tous les morceaux épars de sa corporéité. S’il parle déjà, il pourra dire « c’est moi », mais il y a un leurre dans la mesure où cette image est extérieure et inversée, c’est une image à l’envers de ce que les autres voient de lui. Ensuite, l’enfant projettera cette image sur l’autre, l’alter ego, l’imago du double. Le petit d’homme va se fixer à une image, une forme où va s’originer cette organisation narcissique qu’est le Moi. Il va ainsi construire son rapport à l’autre, via l’imago, d’où la naissance de l’agressivité (voir par exemple le complexe d’intrusion)[17]par laquelle l’enfant se pense imaginairement en fonction de l’autre, placé en miroir. (Voir les bagarres de bébés en crèche !). Comme le disait ce même Lacan : « L’agressivité est la tendance corrélative d’un mode d’identification que nous appelons narcissique et qui détermine la structure formelle du Moi de l’homme et du registre d’entités caractéristiques de son monde »[18].

C’est dans cette relation imaginaire que naît l’agressivité, dirigée contre l’autre, le rival dans la fratrie, celui qui accapare l’amour de la mère ; ou encore l’étranger basané (qui c’est celui-là ?) et autres figures de l’altérité. Les relations humaines sont perverties par les images, induisant des émotions négatives et mortifères, ainsi qu’une organisation sociale pyramidale générant individualisme, perversion, égoïsme, agressivité, rivalité, lutte pour le pouvoir ; ou encore culte des stars (vivre par procuration), adulation des footballers milliardaires et des animateurs TV dits populaires qui nivellent par le bas ; ou encore détestation du plus pauvre que soi qualifié d’assisté, ou cette haine de l’étrange étranger, migrant et bronzé par le soleil ardent de la misère. L’imaginaire est le levier du fascisme et de l’ultra droite, il suffit de regarder et écouter C-news pendant cinq minutes pour le comprendre…cinq minutes, mais pas plus ! il faut savoir mettre des limites à la banalisation médiatique de l’intolérable.

C’est encore l’imaginaire qui nous immerge dans les délices miraginaires de l’amour-passion, ou, à l’opposé, de la haine de l’autre. L’imaginaire déforme la réalité et est à l’origine de beaucoup d’illusions. L’imaginaire, ça peut aboutir soit à Daesch, soit à la petite maison dans la prairie, selon les protagonistes. Enfin, si la prise de conscience moique est imaginaire, le sujet – celui qui parle en son nom propre, celui qui dit Je, et qui est assujetti à l’inconscient – est parlant : « Dans l’inconscient, exclu du système du Moi, le sujet parle », Lacan dixit. Le sujet de l’inconscient et le Moi, ce n’est pas à confondre.

Ainsi, voilà pour l’heure ce que m’inspire cet éressi. Réel-Symbolique-Imaginaire, R.S.I. qui constitue, il me semble, la troisième topique d’une métapsychologie freudo lacanienne qu’il faut sans cesse remettre à l’ouvrage, dans la théorie comme dans la praxis, c’est-à-dire la pratique théorique (Althusser 1961), la réinventer. Dont acte.

 

Serge Didelet, le 21/11/2025

 

 


[1] L’appareil à parler, concept de Freud.

[2] J. Cabassut, « Petite grammaire lacanienne du collectif institutionnel », Champ social 2009.

[3] J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud » in Ecrits, Editions du Seuil 1966.

[4] Et aussi Joseph Rouzel. Lire en particulier « La lettre de l’inconscient », l’Harmattan 2017.

[5] J. Lacan, Séminaire III « Les psychoses », page 22, Editions du Seuil 1981.

[6] J. Lacan, Séminaire XXI.

[7] J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949) in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

[8] S. Freud, « L’interprétation des rêves », PUF 2010.

[9] R. Abibon, « Abords du réel, une exploration de l’ombilic des rêves », l’Harmattan 2015.

[10] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920) in « Essais de psychanalyse », Payot 1981.

[11] J. Lacan, Séminaire V, « Les formations de l’inconscient », Editions du Seuil 1994.

[12] J. Lacan, Séminaire IV « La relation d’objet », Editions du Seuil 1994.

[13] J. Lacan, « La psychanalyse et son enseignement » in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

[14] « Le point de repère, ça va avec la fonction paternelle au sens symbolique du terme. C’est un point de « re-père ». Donc, s’il n’y a pas de point de repère dans l’errance du type qu’on accueille, il risque de se perdre davantage, d’être dans un état de dépersonnalisation »

Jean Oury, Séminaire de La Borde 1996/1997, Champ social Editions, 1998.

[15] C. Melman et JP Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

[16] J. Lacan, « La chose freudienne » in « Ecrits », Editions du Seuil 1966.

[17] J. Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » in « Autres écrits, Editions du Seuil 2001.

[18] J. Lacan, « L’agressivité en psychanalyse » (1948) in « Ecrits », Editions du Seuil 1966

 

2 novembre 2025

L'amour est un chien de l'enfer

 

« L’amour est impuissant, quoiqu’il soit réciproque, parce qu’il ignore qu’il n’est que le désir d’être Un, ce qui nous conduit à l’impossible d’établir la relation d’eux. La relation d’eux qui ? – deux sexes ». (J. Lacan, séminaire XX).

 

L’amour existe, je l’ai croisé plusieurs fois, inaugurant à chaque fois un ratage consubstantiel aux trumains. L’amour est une illusion d’unité, comme une suspension d’armes où deux êtres échappent pour un instant à la haine et à la peur, par lequel ils s’oublient tels deux fantassins ennemis qui fraterniseraient entre deux lignes de front, autour d’un charnier où seraient ensevelis des morts…tous les morts depuis que l’humanité existe.

L’état amoureux est du ressort de l’imaginaire, caractérisé par une illusion fusionnelle et régressive, à l’encontre de toute raison rationnelle et de principe de réalité. Alors, la pulsion bat son plein, et cet état, il vaut mieux consentir à le vivre, il serait dommage de passer à côté de ce leurre, cette illusion générée par l’état de grâce des prémisses, qui peut durer entre trois mois et un an. Là où Alter est indispensable à Ego, et vice versa, leurre vécu dans la réciprocité…c’est tellement bon !

Il y a des revers, comme des retours de flamme. L’amour existe, malgré ses limitations temporelles et certains évènements vécus dans le pathos, provoquent parfois une sortie définitive de la vie aimante, voire de la vie tout court, ça s’est déjà vu. Je crois que Lacan a dit que l’amour était la juste compensation d’un rapport sexuel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. En d’autres termes, il n’y a pas de rapport sexuel qui puisse s’écrire.

Lacan en parle dans le Séminaire XX (« Encore… ») et depuis, ça continue à faire gloser - tempête lacanienne dans un verre d’eau -, alors, cela pose cette question : « Qu’est-ce qu’un rapport ? ». On appelle rapport de deux nombres, a et b, le quotient exact de ces deux nombres, soit a / b = 1, ce qui implique que a = b. Cela pour dire qu’un non-rapport n’aboutit jamais à l’unité, à cette fusion miraginaire le plus souvent désirée depuis le temps que les trumains recherchent en vain leur moitié, à l’instar d’Aristophane dans le Banquet de Platon.

De ce fait, on aura beau copuler avec enthousiasme et frénésie, ça ne le fera pas, le rapport. Une femme sur un homme (a / b) ou un homme sur une femme (b / a), ça ne fera jamais du « un », il n’y aura pas d’unité possible, et ainsi, le coït - fut-il très orgasmique - donc réussi, ne sera qu’un leurre masquant la disjonction tragique et radicale entre les femmes et les hommes : voir à ce sujet le spleen post-coïtal vécu le plus souvent par les hommes et qui fait symptôme. Celui que l’on nomme « petite mort » dans les propos courants.

« Il n’y a pas de rapport sexuel » ne veut pas dire qu’il n’y a pas de relation sexuelle. Lacan a énoncé cette impossibilité pour contrecarrer ce lieu commun qui voudrait traduire l’union des sexes par ce moment qui culmine où deux corps ne feraient plus qu’un.

Cela ne fonctionne pas, du fait de la divergence des jouissances de chaque protagoniste, alors les deux partenaires sont réduits chaque-un au statut d’objet partiel, et l’un pour l’autre.

(2/11/2025)

 

26 octobre 2025

Halloween

 

Ce sont tous d’anciens bébés.

Il y a ceux qui dorment dans leur fauteuil roulant, la tête en avant, le dos cassé ; ceux qui, larmoyants, se lamentent d’une plainte ininterrompue, comme en boucle ; ceux qui déambulent en vociférant, des ondulés de la toiture, déments séniles ou psychotiques vieillissants, en errance et sans but, traçant des lignes d’erre ; il y a ceux qui se trompent de chambre ; ceux qui crient « au secours » ou « A l’aide », ou « je veux mourir » ; ceux qui vous disent « bonjour » toutes les cinq minutes, ceux qui, tels des gisants, restent alités H24 ; et ceux qui vous interpellent et demandent : « Où je vais ? » ; ceux qui rient aux éclats, d’un rire discordant et inextinguible et sans objet …

Et puis la mort, omnipotente, qui rode, à l’affut des plus faibles, et prélevant régulièrement son tribu.

Dans cet établissement où réside ma mère, sont célébrées de nombreuses fêtes, dans une ambiance « bon enfant », le personnel est animé par une bonne volonté. Sont fêtés Noel, le Jour de l’an, Pâques, et les anniversaires de chacun ; mais on ne fête jamais Halloween.

Pas étonnant…dans cette structure, c’est tous les jours Halloween.

 

25 mai 2025

Pulsion...ou répulsion?

A propos de l’ouvrage « Pulsion », de Frédéric Lordon et Sandra Lucbert (Editions de la Découverte, 2025).

 

Ce petit texte n’est pas une critique de l’ouvrage, je n’en ai qu’une vision partielle, n’en ayant lu que les cent premières pages, et je crois que je n’irai pas plus loin tant – parfois – il m’agace, d’où ma véhémence que vous voudrez bien excuser. Oui, ce livre m’agace même si, par moments, je subis comme une fascination qui me pousserait à aller plus loin, je reconnais qu’il y a de bons moments d’écriture, mais qui ne sauraient me suffire pour maintenir mon attention pendant les 600 pages de cet essai au long fleuve intranquille.

Sachez que je ne suis pas de ceux qui tirent sur le pianiste surtout si ce dernier joue bien. Nos deux auteurs jouent avec des concepts sur 600 pages – gros travail, bel effort, mais pour quelles finalités ? – Je ne sais pas ce qu’ils jouent, où ils nous embarquent au niveau épistémologique, cet ouvrage me laisse perplexe, ambivalent, il me repousse et il m’attire malgré moi, par fulgurance, émotion attirance/répulsion où la répulsion demeure la plus forte.

C’est paradoxal ; des auteurs qui se posent en défenseurs de la psychanalyse tout en parlant de quelque chose qui n’en est pas. Admettons que ce soit de la philosophie, et comme toute philosophie, en phase avec Gilles Deleuze, je pense que la philosophie est censée produire des concepts, lesquels, dans ce livre, me paraissent infondés, donc inutiles : quel est l’intérêt de nommer l’Homme (l’être humain) sous le patronyme de Modus (le mode humain) ? Pourquoi escamoter l’objet @ de Lacan pour inventer le concept d’objet – 0, objet cause du désir ? Pourquoi remplacer l’Eros éternel par le conatus ? En outre, la pulsion serait une, il n’y aurait pas des pulsions mais LA pulsion, la pulsion de mort n’existerait pas, il n’y a pas de pulsions sexuelles, autant dire que la Terre est plate ! Cet ouvrage génère de la confusion. Exit l’Eros d’Herbert Marcuse, exit la métapsychologie de Freud et son « Jenseits des Lutsprinzips », une chatte analytique n’y retrouverait pas ses chatons et nous savons bien que le concept de chat ne ronronne pas !

Ce livre qui se voudrait une réévaluation spinoziste de Freud est long et d’un abord difficile. Le corpus textuel est très dense et foisonnant, il est truffé de concepts, et, pour paraphraser le regretté Léo Ferré, il est nécessaire de prendre sa loupe et ses bachots. Je n’irai pas plus loin dans cette lecture et je le déplore, je me demande seulement si les auteurs sont conscients de l’idéologie et de l’obscurantisme qu’ils dissimulent en pseudo concepts savants, s’adaptant aux images versatiles du révisionnisme. Parfois en colère, cet ouvrage m’a semblé par moments vain et prétentieux, mais je n’en ai lu qu’un sixième, cent pages sur 600, alors je n’en ai qu’une vision partielle, donc partiale.

Voilà ce que m’inspirent les cent premières pages de ce livre. J’invite les lecteurs qui iront au bout, de m’expliquer ce que j’ai raté ou pas compris. J’en terminerai peut-être la lecture. Après tout, mon exemplaire de l’Anti- Œdipe de Deleuze et Guattari a bien attendu vingt ans pour que je m’y mette !

Serge Didelet, le 24 mai 2025

 

14 janvier 2025

Une rencontre

 

Le huit novembre dernier, le G.P.S. (Groupe Psychanalytique de Sallanches) a accueilli Joseph Rouzel pour une soirée de travail suivie d’un moment convivial au restaurant dans une auberge accueillante. Si l’on ne présente plus Joseph, le GPS, groupe apocryphe sans existence légale, mérite bien quelques sous-titres. Ce groupe s’origine à l’année 2008, sous la houlette d’un psychanalyste, Pierre Hatterman, décédé en 2016 suite à l’attentat de Nice du quatorze juillet. Le groupe perdait un leader charismatique qui nous accompagnait, pas à pas, dans la lecture du Séminaire de Lacan ; et je perdais mon psychanalyste qui était devenu un ami.

Sidérés par ce réel qui fait irruption, nous avons réagi, et nous avons décidé de continuer le travail, mais selon d’autres modalités, nous ouvrant à des lectures éclectiques (JB Pontalis, S. Freud, J.D. Nasio, Cynthia Fleury, JP Lebrun, G. Amiel, J. Rouzel…). Nous nous regroupons mensuellement. Association de fait, c’est-à-dire non déclarée, le GPS réunit quelques psychistes de bonne volonté ; il y a des psychiatres, des psychologues cliniciens, une enseignante spécialisée, et des psychanalystes.

Invité de marque pertinent et sympathique : Joseph Rouzel a passé cette soirée avec nous afin d’échanger autour de son dernier ouvrage, « la technique du divan » (Editions le retrait 2024) que nous avions lu au préalable. C’est un très bon ouvrage, sans jargon lacanoide inutile - Joseph ne récite pas des mantras -, ni dérapage dans la vulgate, c’est l’ouvrage d’un artisan buriné par des décennies d’expérience qui nous livre « quelques notes saisies au vol dans l’après -coup des séances », des bribes d’un savoir expérientiel transmissible et transposable.

Pourquoi ce livre, qui est un essai de transmission alors que Lacan disait que la psychanalyse ne se transmettait pas ? La psychanalyse est une praxis inachevée et inachevable, il y a là une transmission d’impossible. Pourquoi impossible ? Parce que, quoi qu’on fasse, il y aura toujours du ratage, ce sera insuffisant, et il faudra se coltiner la réalité de cette castration.

L’ordre symbolique à l’œuvre dans l’analyse, en tant que structure inconsciente implique la question du manque et du ratage. Quoiqu’il fasse, le sujet est et restera divisé du fait de son aliénation – nécessaire- au langage.  Aucun signifiant ne comblera le manque à être et exprimera la vérité-toute d’un sujet, ce manque est consubstantiel aux trumains, il est de structure.

Alors, quitte à rater, autant rater mieux et, de la psychanalyse en faire un dispositif, un outillage à sa main, afin de dénouer ce que la parole a noué dans le passé, cette volée de maudits mots-dits. Avec, à l’horizon ce but qui consiste à parler en son nom propre, dire « je ». Merci encore à toi, Joseph, pour cette rencontre par lequel ton dire a pu compléter le dit de l’ouvrage ; il n’y a pas de dichotomie entre le bouquin et son auteur, autant dire que le livre est incarné !

Il y a peu, nous avons fait un « tour de table » à propos de cette soirée initiée au préalable par la lecture individuelle de l’ouvrage. Fut évoquée unanimement la rencontre avec une psychanalyse vivante, contemporaine et concrète ; par laquelle les questions de l’accessibilité et de la transmission sont centrales.

Alors le GPS remercie encore Joseph d’être venu bénévolement nous insuffler un peu de sa psuké qui nous a (re)dynamisé dans notre recherche au long cours. Cette soirée fut une vraie bouffée d’air frais dans ce monde anxiogène où, peu à peu, la parole est discréditée au profit de la psychopharmacologie et les neurosciences. Ce fut, et pour paraphraser notre ami et regretté Jean Oury, « une rencontre qui fait sillon dans l’humus du réel ».

Serge Didelet le 14 janvier 2025.

15 octobre 2024

Supervision et violence instituée

Supervision et violence instituée

Si le signifiant « superviseur » demeure problématique, je le préfère à celui d’« analyse des pratiques » actuellement très en vogue, je n’aime pas cet intitulé qui autorise souvent des dérives. Derrière cette appellation mal contrôlée d’AP, il y a en filigrane une volonté normative : analyser les bonnes pratiques, les distinguer des mauvaises, comme on sépare le bon grain de l’ivraie ? D’où le risque de transformer les sessions de supervision en instances de contrôle, ce qui ne peut être notre objet. On est là du côté du Moi idéal, des bonnes pratiques dans l’institution idéale, c’est-à-dire dans l’imaginaire. Comme l’énonçait ici même Claude Allione en 2014 : « D’ailleurs, dire : l’analyse des pratiques, ne revient-il pas à réduire ce travail à l’analyse de la seule supposée pratique ? Et que serait le champ de la seule et stricte pratique dans un domaine où notre outil principal est et demeure la parole et son pendant, le transfert ? Ne faut-il pas voir dans cette tournure sémantique la volonté d’écarter la parole au profit des protocoles, des conduites-à- tenir, et autres actions concrètes, c’est-à-dire toutes les choses qui ont prolétarisé notre action ? ».

Ainsi, je préfère le mot « superviseur », même s’il induit une vision faussée, celle du superviseur qui aurait une vision en surplomb, et en ces mêmes lieux notre ami Jean Pierre Lebrun énonçait il y a dix ans - c’était en novembre 2014 – : « dans superviseur, il y a « père » et « viseur » deux mots évoquant la toute-puissance du sachant ». Avec JP Lebrun, je pense qu’il faut rester modeste, ne pas jouer à l’expert, savoir occuper cette place en creux, à l’opposé de l’omnipotence, conditions nécessaires à la symbolisation. Il n’y a pas de superviseur attitré mais un sujet imparfait et manquant qui accepte de prendre cette place d’exception. Il doit être -surtout au début – un « Sujet supposé savoir » qui fait tiers transférentiel, le SSS, et non pas le SS, le sujet sachant.

 Or, et malgré ses inconvénients sémantiques – car il ne s’agit pas de voir mais d’écouter - je préfère parler de supervision, qui pour moi, et loin de signifier une vision en surplomb caractérise une supervidere, qui consiste à se distancier, prendre de la hauteur, et, en collectif, pouvoir transformer le réel en symbolique[1], et au final, produire un savoir jusqu’alors insu, inédit. C’est pourquoi je me présente comme superviseur, me référant à un socle épistémique bien identifié : la psychanalyse d’inspiration freudienne, augmentée par les apports de Lacan et quelques autres ; en outre, il faut souligner que le plus souvent, nous travaillons sur le contre-transfert des participant(e)s à l’égard des sujets qu’ils accompagnent.

C’est ce que j’appelle le traitement institutionnel du transfert, définition lapidaire mais juste de la supervision.

« Le superviseur confronté à la maltraitance institutionnelle », tel est l’intitulé de ma présente intervention. Avec du recul, elle ne me convient pas. Il aurait mieux valu parler de la maltraitance de l’institué, voire de l’établi. Le philosophe et psychanalyste Cornélius Castoriadis définissait l’institution comme le résultat d’un processus opposant en permanence un instituant novateur à un institué conservateur. De cette opposition pouvait émerger un processus d’institutionnalisation et par extension, une institution. Mais quand l’instituant ne peux pas prendre le risque de la parole, que celle-ci est confisquée par l’institué, il ne faut plus parler d’institution, ou plutôt il s’agit d’une institution ramenée à la peau de chagrin de l’établissement. Par conséquent, le bon intitulé de cette intervention sera « Supervision et violence instituée ».

Je vais parler de la violence instituée, à travers l’histoire de deux psychologues cliniciennes avec lesquelles je partage des moments de supervision depuis presque cinq ans. Au préalable, avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi quelques mots sur la supervision et la régulation d’équipe…quelques mots qui susciteront un questionnement.

En supervision, il faut régulièrement se référer à la demande initiale, décryptée lors des toutes premières sessions, une demande qu’il faut réinterroger régulièrement. Cette analyse de la demande est le pendant – en supervision- des entretiens préliminaires précédant une cure analytique.

 Comme l’écrivait Joseph Rouzel dans son ouvrage sur la supervision[2] : « Il s’agit donc de répondre à la demande pour soutenir le manque, pas pour prétendre le combler ». En d’autres termes ne pas tenter de boucher les trous mais déboucher les tuyaux ! « Pour faire partir les bulles d’air qui rendent la circulation difficile »[3]. Comme quoi le superviseur est l’ouvrier d’entretien de la machine sociale. Mais le superviseur n’a pas de solutions-miracles livrées clés en mains aux professionnels, et il ne pourra maintenir sa place que s’il la laisse vacante [4], il ne doit pas se prendre pour le sujet sachant, il doit accepter d’être manquant, et regretter de l’être serait une imposture. S’il tiendra un moment la place vide du sujet supposé savoir, ce sera pour s’en débarrasser par la suite. La demande de supervision est plurielle, elle renvoie aussi aux représentations que les participants se font de la place du superviseur auprès d’eux, dans « l’ici et maintenant » des sessions, et il s’agit d’un travail sous transfert, dans lequel – et dès le départ- l’intervenant extérieur est souvent perçu comme le détenteur d’un savoir supposé sur les pratiques professionnelles ; celles du social, du sanitaire, du médico-social.

En outre, et grâce à la symbolisation mise en acte par la parole, une supervision bien menée peut réduire les effets de la souffrance au travail, car selon l’adage consensuel : « ça fait du bien d’en parler ! » et en effet, cela participe à un processus d’allégement. C’est le désir qui est questionné. Le groupe de supervision est un espace de parole intersubjectif dont le superviseur est le garant des modalités, régulièrement redéfinies afin d’éviter certaines dérives de régression groupale.

Enfin, ce travail de parole constitue à restaurer de la groupalité d’équipe, à renarcissiser la représentation (imaginaire) des métiers – bien trop souvent dévalorisée -, à alléger des sentiments de culpabilité souvent récurrents, à élucider des situations intersubjectives complexes ; et de ce fait participe à la réduction des risques psychosociaux au travail ; et ça arrange bien les établissements, le superviseur fait souvent office de « pompier du social » ; même si les prises de conscience qu’il est censé susciter peuvent parfois aviver les brasiers plutôt que les éteindre. N’empêche ! Si nous ne sommes pas payés pour mettre de l’huile sur le feu, nous sommes là pour élever le niveau de conscience des sujets, les aider à penser par eux-mêmes ; encore une contradiction qui renvoie à « l’impossible » de cette fonction : régulatrice ou dérégulatrice ? Instituée ou instituante ? Le superviseur – comme le travailleur social - serait-il un agent double ?

En douze années comme superviseur, j’ai été confronté plusieurs fois à la violence instituée. Ainsi, en 2012/2013, superviseur au sein de trois EHPAD dépendant d’un groupe hospitalier, j’ai subi des pressions de la part de la Direction, cette dernière voulant m’instrumentaliser afin de faire passer « l’idée » d’une restructuration du travail. Cette mission dura deux ans, avec dix groupes par semaine, embellie du débutant…A l’issue de la première année, la cadre sup des EHPAD me demande de produire un écrit rendant compte de mon travail auprès des soignantes. J’aurais dû me méfier de ce qui ressemblait de plus en plus à de l’audit. Ces changements structurels voulus par la Direction - qui ne pouvaient que générer une augmentation de l’inconfort du travail des soignantes déjà bien malmenées - étaient majoritairement rejetés par les salariées. Bien sûr, je n’ai pas collaboré, j’ai fait semblant de ne pas comprendre cette demande implicite. Mon refus est éthique, car si le superviseur est du côté du pouvoir institué, il n’y a pas de supervision possible. Il faut savoir d’où l’on parle.

Mais qu’est-ce que la violence instituée ? Il faut définir le terme « violence ». Son étymologie (racine : vis = force) nous renvoie à « l’usage de la force » dans des situations déterminées pour résoudre des difficultés ou des problèmes. A partir de cette définition, il y a une double dimension. La première considère la violence physique, verbale, le harcèlement moral… soit tout ce que sanctionne socialement le code pénal.

La seconde prolonge la première : il s’agit de préjudices plus discrets, occultes, de violences « d’attitudes », qui ont lieu dans les établissements. Les attitudes de mépris, le choix d’un bouc-émissaire, le refus de la parole, la mise « au placard », l’évitement, le mutisme, le clivage, le favoritisme, l’esprit de délation, la rumeur…font partie de ces violences visibles et invisibles, et autres toxines instituées qui ne sautent pas d’emblée aux yeux.

La violence de l’institué, je la connais, je l’ai vécu d’abord comme salarié, et je la définis comme de l’abus de pouvoir, sous toutes ses formes et en tous lieux, un abus qui nuit à l’intégrité psychique des personnes. La violence instituée agit dans une zone d’irrespect, dans laquelle la violence radicale se montre par le silence, lorsque les tentatives pour parler, se faire comprendre, faire signe à autrui, ne rencontrent aucun écho. Ainsi, au sein de ces trois EHPAD, les soignantes étaient en danger : risques de dépression, de décompensation, de suicide, d’effondrement. En cette matière, le taux d’absentéisme fait figure d’analyseur des effets de cette violence. Je l’ai pris de plein-fouet, c’est pourquoi la supervision est un travail difficile. En outre, cette volonté implicite d’instrumentalisation du superviseur est perverse quand seule la loi impérative du désir de la Direction importe, elle a le primat sur tous les petits autres, professionnels prolétarisés, assujettis et objectalisés. L’établissement pervers connait la Loi et la castration, mais il les transgressera et jouira de cette transgression. L’établissement ignore délibérément le désir des professionnelles de ces trois EHPAD. Au bout de deux ans, j’ai bien sûr été remercié, ce qui m’a soulagé.

En janvier 2020, une psychologue prend contact avec moi pour des séances de supervision individuelle. Elle a besoin d’un espace libre pour déposer une parole qu’elle décrit comme confisquée par l’employeur, en l’occurrence un établissement public de santé mentale situé en Haute Savoie. Elle décrit un climat de terreur généré par une Direction perverse qui veut imposer son diktat aux salariés. Nous convenons de nous rencontrer deux fois par mois au cabinet, pour des séances d’une heure. Viviane -appelons-là ainsi- est rejointe rapidement par une de ses collègues et amie, Cécile, une autre psychologue. Elles travaillent toutes les deux au sein d’un CMPI. Elles me confient : « On est venues vous voir pour respirer un peu. On ne dort plus, on est obsédées par le travail, même le week end ».

Je ne suis pas étonné par cette demande, je sais bien que les travailleurs de la psychiatrie - qu’elle soit publique ou privée - sont accablés par un management pervers qui génère un désinvestissement professionnel, et dans certains cas un vrai désengagement. A l’EPSM 74, beaucoup sont partis pour travailler en libéral, d’autres se sont réfugiés dans l’arrêt de longue maladie. C’est le paradoxe de l’établissement psychiatrique qui rend fou ses propres agents.

Viviane et Cécile ne sont pas des débutantes, elles ont derrière elles deux décennies de travail clinique auprès d’enfants et d’adolescents en souffrance. Elles sont burinées par l’expérience, et malgré leurs difficultés, toujours très investies dans le travail clinique.

En outre, Viviane est affiliée à la CGT, laquelle, même si minoritaire, demeure le seul contrepouvoir dans l’établissement. Autant dire qu’elle est dans le collimateur de la Direction. Durant la première année, nos séances ressembleront à des consultations de souffrance au travail. Nous parlons des conditions d’exercice, de la politique de harcèlement organisée par la Direction, de leur impact sur la santé des salariés et surtout de l’impossibilité d’exercer leur métier de façon éthique. Les années suivantes, nous parlerons beaucoup plus des cas cliniques et des difficultés rencontrées avec certains enfants en souffrance. Ces deux professionnelles vont mal -et plus particulièrement les deux premières années -, elles somatisent : lumbagos à répétition (en avoir « plein le dos » !), état inflammatoire, pubalgie, labilité émotionnelle, troubles anxio-dépressifs ; la seule échappatoire à cette souffrance est l’arrêt de travail.

Comment en est-on arrivé là ? Comme la plupart des établissement psychiatriques, l’EPSM 74 vit une dérive bureaucratique. Un management tout puissant et vertical, une dérive gestionnaire et une organisation du travail d’inspiration taylorienne sont en conflit avec une clinique du cas par cas, celle de la rencontre du sujet dans son étrangeté légitime. Ce que veut l’institué ? Que la question du sujet soit dès lors hors sujet. La bonne pratique préconisée va à l’encontre d’une éthique de soin : il s’agit d’évaluer et de donner un traitement. Face aux professionnels tels que les psychologues, il y a une résistance énorme de l’établi qui utilise la pseudo objectivité scientifique de la neurobiologie couplée au comportementalisme, afin de dissimuler ses résistances à une relation psychothérapeutique approfondie. La Direction préconise des prises en charge très courtes.

Avec ces deux professionnelles, nous partageons une alliance, celle de ce triumvirat se regroupant deux fois par mois ; et ça parle, car la parole demeure leur mode principal de résistance à la normose instituée qui voudrait les réduire au silence, les sérialiser, les normaliser, les objectaliser, les désubjectiver, enfin, les réifier. Face à mon sentiment d’impuissance, elles vont me rassurer en me disant que je facilite leur parole, qu’elles peuvent ainsi se libérer de leurs toxines mentales dans le huis clos sécurisant du cabinet, et ainsi, ne pas ramener leur mal-être chez elles, alors ce travail les satisfaisait.

Elles sont admirables par la constance de leur refus de ce que La Boétie a nommé « la servitude volontaire »[5], cette passion masochiste éprouvée par tant d’hommes à se soumettre au tyran, au Führer, cette passion que Freud, bien après la Boétie, a analysé dans « Psychologie des foules et analyse du Moi »[6]. Par leur posture instituante ces deux psychologues sont -pour reprendre la métaphore tosquélienne – comparables à un Cheval de Troie dans l’institué.

Je ne peux pas relater cette supervision dans sa chronologie et en détail. Il faudrait pour se faire l’espace d’un livre qui reste à écrire. Pour synthétiser, je dirais que leur souffrance a plusieurs sources :

. En premier lieu, un défaut d’ambiance et une pathoplastie[7] exacerbée induisant de l’absentéisme et de la démotivation. Le mauvais climat relationnel est généré par un déclin du collectif, un repli sur soi de défense et un sentiment d’insécurité. Par exemple, au CMPI de Z, les gens ne se parlent pas et s’envoient des mails. Il existe un nosocomial psychique qui détruit la bonne ambiance d’un collectif de soins et qui fait monter le gradient pathoplastique. C’est le harcèlement managérial qui pèse sur toute l’équipe et qui génère une ambiance anxiogène. On n’ose plus parler, car parler c’est s’engager, c’est-à-dire prendre le risque d’être persécuté par la hiérarchie !

. Deuxième source de souffrance : l’absence de dialogue avec une hiérarchie coercitive et culpabilisante qui préconise l’obéissance. Les professionnelles se sentent infantilisées.

. Est mal vécue cette ingérence de la hiérarchie dans les suivis, sans prévenir les professionnelles. La hiérarchie, les cadres sup, ce sont des gens qui se prennent pour leur statut. Ils détiennent la vérité.

. Elles souffrent aussi d’un sentiment d’indignité professionnelle. Leur travail est critiqué négativement et les psychologues pensent que leur pratique - fondée sur la psychologie dynamique et la parole du sujet- ne correspond plus aux attentes de la Direction. Elles se demandent si peu à peu elles vont être remplacées par des neuropsychologues. Viviane évoque le deuil annoncé de sa pratique et la hiérarchie demande implicitement aux psychologues de s’adapter. En d’autres termes : changer de métier !

. Notons la perte de certains de leurs acquis, tel que le temps FIR (formation, information et recherche) d’un volume de onze heures par mois. Ce temps social « à soi et pour soi » est sans cesse remis en cause par la bureaucratie, il risque d’être supprimé et c’est un grand recul. Le FIR était basé sur la confiance où le salarié se formait « à la carte » et en toute liberté, c’était la possibilité de faire un pas de côté par rapport à sa pratique.

 

Ces années de supervision seront ponctuées d’arrêts de maladie justifiés par un état de santé alarmant pour chacune d’entre-elles, d’aménagements du temps de travail tels que le mi-temps thérapeutique, et au final, de mutations (changer de CMPI) afin de trouver une place moins pire. L’origine de cette souffrance est éthique.

Cette dérive managériale où s’impose en force une quantophrénie mortifère, s’illustre par l’obsession gestionnaire, le culte de l’obéissance, la mise au pas des équipes, et le diktat d’une Direction paranoïaque et violente, au détriment de la prise en soin.

Il faut dire que majoritairement, les Directions d’établissements psychiatriques ne se démènent pas pour le bien-être de leurs patients, ni de leurs professionnels. Ce n’est pas leur problème que l’hôpital soit hospitalier. Ils travaillent pour les ARS, pour le ministre de la Santé, et pour l’optimisation de leurs ratios de fonctionnement ; et ces énarques de la santé publique qui ne connaissent rien à la psychiatrie tiennent à garder leur place de chiens de garde, comme les désignait le regretté Pierre Bourdieu.

Résultat : dans l’impossibilité de travailler, les psychologues d’orientation analytique n’ont plus de place, et beaucoup d’entre-eux ont démissionné afin de ne pas continuer à être complices d’un établissement qui dans le meilleur des cas, ne pratique plus qu’une psychiatrie vétérinaire. A l’origine, le problème est politique, mais son impact est multi référentiel : il est psychique, somatique et social, il a un impact nocif sur la vie de famille, les relations avec les enfants. Quand la sphère professionnelle envahit la sphère privée, le salarié est en danger.

Autres résultats : En intra hospitalier, nous assistons à la fermeture de services, l’établissement étant passé de 180 lits à 107, il y aussi une hémorragie de certaines catégories de personnel avec de fortes difficultés de recrutement, et la durée moyenne des hospitalisations est incroyablement courte pour favoriser le « turn over » des patients. Il y a aussi un fort taux d’absentéisme, une recrudescences des pratiques d’isolement et de contention, et un nombre inquiétant de suicides de patients dans certains services. Rappelons le suicide d’un psychiatre, il y a peu…

Aux prémices de notre travail, les deux psychologues étaient en très grande détresse, et leur santé à un moment fut même engagée. Conscient de mes limites, j’ai quand même exercé auprès d’elles une fonction phorique car il y a une parole qui soigne : maintenant elles vont mieux et ont repris goût à leur praxis, et c’est tant mieux, très impliquées, elles font un travail admirable. Faute de l’existence d’un collectif, nos deux protagonistes ont opté pour des solutions individuelles afin de sauvegarder leur santé au travail.

La psychiatrie va mal et cela dure depuis plusieurs décennies, la période est marquée par le nihilisme thérapeutique et le culte de l’évaluation. La psychiatrie contemporaine se caractérise majoritairement par une négation de l’orientation relationnelle du soin psychique, substituée par la psychopharmacologie, l’éducation thérapeutique et la généralisation des pratiques coercitives. Nous sommes dans le primat de la thèse neurobiologique : l’être humain se réduirait à un cerveau, une machine à traiter de l’information, et si nous logeons toutes les causalités dans le cerveau, cette option scientiste réduit l’être parlant à un organe mutique.

La folie n’existe pas et les maladies mentales seraient des maladies comme les autres : cette banalisation annonce la mort de la psychiatrie si les professionnels ne réagissent pas unanimement et notamment les psychiatres.

Aujourd’hui hégémonique, la thèse neurobiologiste prétend s’imposer à toute conception relationnelle des soins, à la psychanalyse et à tous ceux qui y puisent une orientation humaine telle que la psychothérapie institutionnelle. Cette nouvelle cérébrologie soutenue par les ARS, légitime la mise sous tutelle administrative des pratiques de la parole, elle postule le tout neuro, et la médicalisation outrancière de la maladie psychique, transformant peu à peu les psychiatres en chimiatres !

 

Tel est ce que je peux en dire de cette violence de l’institué, même si je sais que les mots sont toujours décalés de la vérité de la chose, que la vérité est varité, une vérité variable ; et j’ai souvent le sentiment que les mots m’entraînent en dénaturant les nuances, souvent en deçà ou au-delà de ma vraie pensée. Comme le disait ce cher Pontalis : « Il arrive que les mots écrasent le sens »[8]. Par conséquent le signifiant court toujours après le signifié et la moindre création est le produit d’un deuil, c’est-à-dire une absence signifiée. Ainsi, le symbolique ne peut pas suturer le Réel, il y a toujours un reste, le symbolique est troué.

Quoi qu’on fasse, ça ne sera jamais ça, il y aura toujours du manque, c’est la dimension essentielle de la parole et, consolation, ça permet de rester désirant.

 

(Les Houches, le 29/09/2024)

 

Ce texte est la transcription de mon intervention au colloque de Psychasoc sur la supervision, les 12 et 13 octobre 2024, à Montpellier.

 

 

[1] Transformer le réel en symbolique, c’est la définition de la praxis qu’énonce Lacan dans le séminaire XI.

[2] Joseph Rouzel, « La supervision d’équipe en travail social », Dunod 2007.

 

[3] Cette phrase empruntée à un dire de Saul Karsz, c’était en 1990 lors d’un séminaire « Déconstruire le social ». La citation complète est : « Le savoir purge la pratique comme on purge ses radiateurs, pour faire partir les bulles d’air, qui rendent la circulation difficile ».

 

[4] Le psychiatre Jean Oury dirait qu’il occupe la fonction vacuolaire dans l’institution : la fonction « moins un ».

[5] Le Discours de la servitude volontaire est un ouvrage rédigé par Étienne de La Boétie. Publié en latin en 1576, ce texte consiste en un court réquisitoire contre la tyrannie qui étonne par son érudition et par sa profondeur, alors qu'il a été rédigé par un jeune homme. Ce texte pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et essaie d'analyser les raisons de la soumission de celle-ci (rapport « domination-servitude »).

[6] S. Freud, « Psychologie des foules et analyse du Moi » in « Essais de psychanalyse », Payot 1981.

 

[7] Pathoplastie : concept clé de la psychothérapie institutionnelle, il s’agit de l’émergence de pathologies générées par l’ambiance.

[8] JB Pontalis, « Perdre de vue », Gallimard 1988.

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PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.