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PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.
25 juin 2026

Fragments épars de stécriture

Mon dernier ouvrage "Fragments épars de stécriture" est publié aujourd'hui, ce 25 juin 2026. En voici un extrait, lequel, j'espère, vous donnera le désir de lire le livre. Vous pouvez le trouver en librairie, en ligne, ou directement sur le site de l'éditeur (l'Harmattan). 290 pages, préfacé par Joseph Rouzel.

" Nous pourrions évoquer la santé mentale du philosophe Louis Althusser, lequel, dans toute sa vie n’a fait qu’étrangler sa femme, et n’a pas fait plus, pour le reste, que d’être interné 22 fois en psychiatrie, d’écrire une vingtaine d’ouvrages philosophiques, et de projeter de voler un sous-marin atomique. Aujourd’hui, dans ce monde parfait d’un néo-capitalisme décomplexé, la problématique marxiste et structuraliste a perdu – et c’est un euphémisme – de son caractère d’urgence, et les concepts althussériens (la coupure épistémologique, la pratique théorique, la praxis, les Appareils Idéologiques d’État) pourraient sembler à certains désuets et lointains. Cela intéresse qui, maintenant? ; à part des gens comme moi, dinosaure mélancolique, plutôt décalé, dans ce début de millénaire aux signes damocléens. Ces concepts théoriques ont pourtant influencé la pensée philosophique des années soixante à quatre-vingts, une période d’efferves-cence intellectuelle. Althusser est un homme mythique qui sent malgré lui la poudre, il incarne une légende, et une renommée qui dépassera largement les limites de l’intel-ligentsia du Quartier latin parisien, car Althusser sera lu jusqu’en Amérique latine. Il fut un penseur-phare incon-tournable, à l’instar de M. Foucault, G. Deleuze, J. Derrida, L. Strauss, R. Barthes et J. Lacan. Certains furent ses élèves.

Et puis, l’effraction du réel: le 16 novembre 1980, Althusser devint d’un coup le philosophe-fou qui étrangla sa compagne Hélène, au cours d’une grave crise mélancolique. Pour l’opinion publique, qui est l’autre nom de l’idéologie dominante, Althusser devint imaginairement une sorte de Docteur Mabuse, en proie aux pires égarements. Cet évène-ment tragique déclencha une grande vague médiatique: qu’un philosophe connu, professionnel de la raison pure, puisse commettre un tel acte pouvait de ce fait induire le doute sur la valeur même de la philosophie. Ce fut un scandale public. D’autres, les revanchards de la droite, exultèrent: Marx et Freud furent pointés du doigt, comme représentants d’idéo-logies dangereuses; désormais, le constat était fait que notre belle jeunesse française était livrée à des individus dévoyés et dangereux… La preuve! D’autres, à l’affût d’événement croustillant, de sexe et de mort, firent jouissance de ce drame. Comme l’écrivit ensuite le psychanalyste Gérard Pommier, jamais un tel acte n’avait été perpétré par un penseur de cette envergure, un intellectuel communiste aussi engagé; et jamais non plus un tel évènement n’avait concerné un psychanalysant aussi célèbre, en cure depuis d’aussi nombreuses années […]. Ce jour-là, l’extension de la raison – avec la philosophie – et la compréhension de la folie – avec la psychanalyse – rencontraient une limite au-delà de laquelle l’obscurantisme et l’irrationnel semblaient avoir repris leurs droits[1].

À la suite de plusieurs expertises psychiatriques, ce meurtre fut l’objet d’un non-lieu en janvier 1981, et nous reparlerons de ce qu’induit ce non-lieu, pour le sujet Althusser, de ce fait dépossédé de son histoire. Le monde découvrait la folie du philosophe, alors que Louis fut au cours de sa vie hospitalisé plus d’une vingtaine de fois dans divers établissements psy-chiatriques, montrant des symptômes mélancoliques graves, dès sa captivité en Allemagne. La relation entre raison et folie pose une question par rapport à ce philosophe qui fut un personnage emblématique pour toute une génération, ceux qui eurent 20 ans en mai 68; et qui, à l’instar de Lacan pour Freud, refit quant à lui une relecture approfondie et critique de Marx.

Sur les ruines encore fumantes du gauchisme post-soixante-huitard, neuf ans avant l’effondrement du bloc de l’Est, la déréliction criminelle du philosophe emblématique constitua pour nombre de revanchards réactionnaires une superbe opportunité: C’était l’acte d’accusation définitif du marxisme, le suicide enfin accompli du structuralisme fran-çais. Althusser, professeur agrégé et docteur en philosophie, le même qui préparait chaque année des dizaines d’étudiants à réussir l’agrégation, celui-là même était fou; et lorsqu’il étrangla son épouse, on réalisa d’un coup qu’il habitait depuis longtemps sa propre folie… Mais qu’est-ce que la folie d’un philosophe? Peut-on dire, comme certains, que la philosophie faisait rempart à sa psychose? C’est notamment à cette question que nous tenterons de répondre au cours des trois matinées de ce séminaire intitulé «entre génie et déraison». Avec quelques autres, nous considérerons que Louis connut deux morts: la première fut sa mort symbolique, c’est-à-dire sa mort comme philosophe et comme homme public, et qui eut lieu le 16 novembre 1980 lorsqu’il étrangla Hélène et fut interné à Sainte-Anne. La deuxième, sa mort biologique eut lieu le 22 octobre 1990, dans une maison de retraite de l’Éducation nationale (...)

(si vous voulez lire la suite, vous savez comment faire...)

[1] Gérard Pommier, Louis du Néant. La mélancolie d’Althusser, Paris, Aubier 1998.

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