En ces temps de néocapitalisme triomphant, le signifiant idéologie pourrait sembler désuet, voire douteux ou suspect. A la fin des années 80, la Doxa n’avait-t-elle pas annoncé la mort des idéologies ? Annoncer le déclin des idéologies, c’est plus que jamais de l’idéologie, laquelle avance toujours masquée. Cette annonce, largement relayée par les médias, était de la poudre aux yeux ; les détenteurs apocryphes du pouvoir planétaire voulaient surtout se débarrasser (enfin !) du marxisme, cette épine dans le pied du « talon de fer » capitaliste, pour faire un clin d’œil à l’homme admirable que fut Jack London. Annoncer qu’il n’y a plus d’idéologie, c’est, en filigrane acter le fait qu’il n’y en aurait plus qu’une seule, d’idéologie, désirable, viable et vendable ; une idéologie aboutissant à une pensée unique qui est celle du discours du capitaliste, par laquelle, l’agent, sujet de l’individuel[1], doit courir sans cesse après la queue de la comète de l’objet cause du désir, c’est-à-dire ce que nous appelons l’objet @, grâce à l’inventivité de Jacques Lacan. En d’autres termes, les individus de 2019 sont sommés de jouir, c’est-à-dire de consommer ; et cette jouissance sans limites – Cet au-delà du principe de plaisir [2]- l’a emporté sur le désir, lequel est toujours marqué par l’absence et le manque à être. Comme le disait le psychanalyste Charles Melman[3] en 2002 : « Nous avons affaire à une mutation qui nous fait passer d’une économie organisée par le refoulement, à une économie organisée par l’exhibition de la jouissance. Il n’est plus possible aujourd’hui d’ouvrir un magazine, d’admirer des personnages ou des héros de notre société, sans qu’ils soient marqués par l’état spécifique d’une exhibition de la jouissance. »[4]

Ce début de troisième millénaire porte l’empreinte de la perversion, alors que les siècles précédents fonctionnaient au refoulement, ce qui pouvait s’illustrer, à l’époque, par une généralisation des névroses ; ces états cliniques s’apparentant à une normalité médiane, résultante du conflit permanent entre le pôle pulsionnel et le Sur Moi de chaque sujet. Cette propension à la perversion a une incidence sur la clinique, dans le huis clos des alliances thérapeutiques. Pour en avoir parlé avec certains de mes ainés,  je sais que les psychanalystes les plus expérimentés constatent combien les patients ont changé dans leurs demandes et leurs symptômes. Faudrait-il déconstruire la psychanalyse ? Déconstruire ne veut pas dire détruire ; il s’agit de mettre à plat, de problématiser, d’interroger, de définir, d’identifier, un peu comme un gosse qui démonterait un jouet afin d’en comprendre le fonctionnement. Comme la psychanalyse n’est pas une praxis achevée et verrouillée sur elle-même, les psychanalystes de bonne volonté (et j’en connais) consentent à un effort théorique d’adaptation, sachant que « la donne » n’est plus la même qu’à Vienne, en 1920, ni même qu’à Paris en 1970.

 Nous sommes donc passé de l’ère névrotique à l’ère de la perversion, dans la mesure où la perversion ne tient pas compte de la castration. Comme le disait si justement ce même C. Melman : « Pour le névrosé tout objet se présente sur fond d’absence, c’est ce que les psychanalystes appellent la castration. Le pervers, quant à lui, va mettre l’accent exclusivement sur la saisie de l’objet, il refuse de l’abandonner. Et il entre de ce fait dans une économie qui va le plonger dans une forme de dépendance vis-à-vis de cet objet, différente de de celle que connait « le normal », autrement dit, le névrosé. »[5]

A l’inverse du psychotique qui a l’objet du désir dans la poche, le pervers n’ignore pas la castration, mais il la contourne. Jouissance objectale et perversion sont les deux mamelles-matrices de la société macronique. Elles s’inscrivent même dans les relations sociales et professionnelles, voire dans les relations amoureuses ; c’est observable, comment maintenant l’individu, et le plus souvent, n’hésitera pas à « jeter » son (ou sa) partenaire jugé(e) insuffisant(e), comme un objet obsolète qui a fait son temps, c’est-à-dire un déchet, puisque tous les objets sont remplaçables et interchangeables. Cette société est une fabrique d’obsolescence où les humains sont sérialisés, chosifiés, instrumentalisés, marchandisés ; en un mot : aliénés.

Voici venu le temps des assassins dirait Arthur Rimbaud…

En tant que déchet, je sais de quoi je parle, et de l’érosion du Moi qui l’accompagne lorsque l’ombre portée de l’objet perdu fait de vous son captif…mais je m’égare, et pourquoi, impromptu, l’éternel retour de cette question, alors que j’ai auparavant supprimé un chapitre entier lui étant consacré ? Il faudrait écrire avec un sabre de ninja, trancher dans le vif du sujet, car il faut bien en finir, surtout à mon âge, avec cette réitération du m’aime ! Dans cette société de gagneurs en exhibition phallique, le perdant est celui qui s’expose au manque, alors que chaque-un peut devenir milliardaire, et quand, pour trouver un emploi, il suffit de traverser la rue ! Tout est là, rien ne saurait manquer ! A quarante ans, si tu n’as pas créé ta « startup », tu n’es rien ! Le pauvre est un perdant, un incompétent à rééduquer, il sera stigmatisé, culpabilisé ; car ce qu’il vit, c’est de sa responsabilité, et ça, croyez-moi, les amis, c’est vraiment de l’idéologie ! Une représentation que l’établi voudrait comme collective. En 2019, les grandes figures paradigmatiques du marxisme – le couple d’opposition « bourgeois et prolétaires » – seraient dépassées par celles de « L’assisté au RSA » (l’incompétent, le looser, voire le fainéant) et le manager » (le gagneur, dynamique, compétent) ; les inégalités seraient de nature, alors qu’elles sont de structure. L’ancien banquier qui nous gouverne est le porte-voix le plus efficace de ces représentations, et la plus-value de Marx fonctionne de pair avec le « plus de jouir » de Lacan, ce qui nous renvoie à la pertinence d’une transdisciplinarité à inventer dans les pratiques.

Les gens sont dans une quête permanente des objets, et il y en a une infinité, chaque jour des nouveaux, à même de procurer au consommateur une satisfaction à la fois narcissique et objectale ; même si – et c’est de structure – l’objet n’est jamais à la hauteur de son désir, il y a comme un « reste » irréductible, alors la quête est sans fin. L’objet @, cette invention théorique de Lacan ne se (dé)montre que de ses effets, car si « ça » n’existe pas, « ça » agit !

Je mesure avec amusement, O combien je suis atypique, avec mon téléphone de vieux avec ses grosses touches! Alors, l’Autre sociétal se demande comment je fais pour vivre dans ce dénuement, alors que cela procède de mon choix, sous peine d’être disqualifié. Résultat : je suis sans cesse inondé de propositions commerciales afin d’acquérir un Smartphone.  Hors de l’IPhone, point de salut !

Samsung objet cause du désir ? Quelle dérision !

 Certes, il y a les apparences de la liberté dans cette jouissance objectale, celle de pouvoir assouvir ses passions pulsionnelles (ou de ne pas pouvoir, alors le sujet s’endettera) ; mais en contrepartie, nous assistons à un collapsus de l’intelligence qui en sera le prix à payer. Comme le chantait Jacques Brel, dans les années soixante : « Il faut dire, monsieur, qu’avec ces gens-là, on ne pense pas, monsieur, on ne pense pas ! ».

Pourquoi et comment penser, alors que chaque-un, esclave consentant et aliéné, est rivé H24 à la machine, connecté en permanence à cette société spectaculaire et marchande ?[6]

Et à défaut de lire (ne parlons pas d’écrire !), les petits Mickey de la macronie feront des selfies, ces monstrations narcissiques ; artefacts d’une apogée du miraginaire, au détriment du symbolique. Ce qui compte, c’est d’exister, en se montrant ! Malaise dans la civilisation dirait Freud ? Qu’en penserait-il, de ce déclin du symbolique ?

Cette idéologie dominante – arrogante, rectifierait un Roland Barthes[7], pour qui toute idéologie est par essence dominante – distille de l’aliénation en continu, les Appareils Idéologiques d’Etat (Althusser 1970) tels que les médias tous puissants jouent pleinement leur fonction nivellatrice par le bas. Il ne s’agit plus d’éduquer, de tirer vers le haut. Il faut satisfaire le bon peuple, les gens veulent surtout du pain et des jeux, ils recherchent avant tout le divertissement, c’est la tendance naturelle de l’humain moyen. Et surtout, il y a cette fascination pour l’image : il s’agit de voir, d’être vu ; l’exhibitionnisme prolongeant le voyeurisme qui est en chacun.

Depuis longtemps, je suis travaillé par ce concept d’idéologie, il est au centre de mon épistémè, c’est-à-dire mon cadre théorique de référence. J’ai commencé à le fréquenter au début des années 90, alors que je participais avec assiduité et passion théorique au séminaire « Déconstruire le social », animé talentueusement par le philosophe et sociologue Saul Karsz[8]. C’était à la vieille et vénérable Sorbonne, amphi Durkheim, en soirée, un rendez-vous mensuel que je ne ratais pas, car je travaillais alors en région francilienne. (En cas d’absence, nous pouvions lire sa transcription, le rapport mensuel). Je n’oublierai jamais que nous sortions de ces soirées avec l’impression d’être plus intelligents, quelle allégresse ! C’est vous dire ! Je dois notamment à Saul Karsz de m’avoir fait découvrir Louis Althusser, qui fut, est, et demeurera un de mes cinq piliers de référence ; je nommerai Marx, Freud, Lacan, Althusser, et Jean Oury, ce qui, pour ce dernier, n’étonnera personne, compte-tenu de mon livre précédent[9].

L’idéologie fait associer avec la Doxa, c’est-à-dire l’opinion publique, la pensée majoritaire, le consensus sociétal, les préjugés conformistes, les représentations imaginaires, du genre : « Il y aura toujours des riches et des pauvres ». Qui n’a pas entendu ça quand il était môme ? L’aliénation à la Doxa génère l’endoxalite chronique (concept cher à Jean Oury), cette propension, consubstantielle à la majorité des individus, à accueillir l’opinion publique et médiatique comme une vérité[10] invariable ; ce qui signifie ne jamais pouvoir penser par soi-même. Cette soumission au « prêt à penser » (la pensée unique) produit aussi une doxologie (Barthes), c’est-à-dire « toute manière de parler adaptée à l’apparence, à l’opinion, ou à la pratique »[11] ; cela peut générer aussi une « novlangue » (Orwell 1950), cette simplification lexicale de la langue et cet appauvrissement langagier rendent impossible l’expression des idées instituantes : par la diminution du nombre de mots et la disparition de certains concepts. Nous sommes déjà sur cette voie, c’est très insidieux, mais la réduction du langage à quelques centaines de mots va peu à peu rendre les individus (et là, je ne parle pas de sujets) de plus en plus manipulables quant à leur opinion sur les choses de la vie. L’idéologie agit sur l’inconscient de chaque sujet. Bien sûr, à son insu. Elle induit une culture des dominés.

Le moment est venu de définir, d’entrer dans le vif du sujet par une démarche définitionnelle qui va de pair avec une nécessaire déconstruction. Une définition est une construction théorique charpentée par une problématique, c’est une élaboration conceptuelle qui sous-tend des hypothèses et un travail de mise à l’épreuve, c’est-à-dire, autant que faire se peut, un travail de vérification. Cela demande une rigueur théorique, il ne s’agit pas de se payer de mots. Des mots, il faut s’en justifier, et, à l’instar de Freud, ne rien lâcher sur les mots au risque de lâcher sur les idées.

Pour le philosophe Louis Althusser (1918-1990), « L’idéologie est une représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence »[12]. Pour le sociologue et philosophe Georges Lukacs (1885-1971), « L’idéologie est une projection de la conscience de classe de la bourgeoisie, qui fonctionne pour empêcher le prolétariat d’atteindre une conscience réelle de sa position, sur le plan politique et révolutionnaire »[13]. Ces deux définitions, bien que formulées différemment s’articulent entre elles. Dans celle d’Althusser, les individus humains perçoivent leur existence sous une forme imaginaire. Ils n’ont, de ce fait, pas accès à la réalité. Dans celle de Lukacs, et du fait de l’idéologie, les prolétaires[14] ne peuvent accéder à une conscience réelle de leur existence. Ainsi, dans l’idéologie, il n’est jamais question des conditions réelles d’existence, mais plutôt de la représentation (imaginaire) que les individus en ont. Lukacs et Althusser s’accordent sur un fait : l’idéologie dépossède les individus d’une conscience de la réalité ; j’en conclurais que l’idéologie serait par conséquent un vecteur d’aliénation.

Au risque de faire hurler certains psychanalystes, il n’est pas inintéressant de chausser de temps à autre les lunettes sociologiques[15]afin de comprendre comment certaines catégories sociales se représentent la réalité dans laquelle ils vivent. Il suffit, - comme je l’ai fait dans les années 90[16] – de discuter avec les gens dans le cadre d’entretiens compréhensifs.[17] Voilà qui me fait associer avec une rencontre que j’avais fait, à cette période, avec un conducteur de métro parisien.[18]

Ce conducteur du métro gagnait environ 20 000 francs net[19] par mois, sans les primes, soit quatre fois le SMIC de l’époque. Propriétaire d’un pavillon en banlieue acheté à crédit, marié à une enseignante, il se vivait comme un privilégié, voire comme un « petit cadre », occultant complètement les aspects négatifs de son métier : la monotonie, la solitude, la peur des accidents ou des suicides, la répétition des mêmes gestes tout au long de la journée ; et surtout cette vie en sous- sol, dans le noir du tunnel, pouvant à la longue induire un état dépressif.

Ainsi, par ces représentations imaginaires, l’idéologie génère une fausse conscience des réalités, elle « fait faire », elle fait penser, et ce phénomène est inconscient. Le sujet est agi. On peut dire que l’idéologie est structurée par une opposition majeure entre l’idéologie dominante et l’idéologie dominée, laquelle est un sous-produit de l’idéologie dominante. L’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante, celle des capitalistes et des financiers. L’idéologie est une construction imaginaire sociétale, semblable au statut du rêve pour le sujet. Agissant sur l’inconscient de chaque sujet, elle suscite des consciences aveuglées et aliénées. On peut se demander comment et pourquoi les hommes utilisent ces constructions imaginaires pour se représenter leurs conditions réelles d’existence ?

De tous temps, il y a eu des hommes distillant des mensonges, ainsi, au XVIIIème siècle : « Pour que, croyant obéir à Dieu, les hommes obéissent en fait aux Curés ou aux despotes, le plus souvent alliés dans leur imposture, les curés étant au service des despotes. »[20]

Par conséquent, l’origine de cette perception imaginaire des conditions d’existence se retrouve toujours dans l’action concertée de quelques idéologues grassement rémunérés, imposant -comme vérités- leurs représentations erronées du monde, afin d’asservir les mentalités, et de perpétuer les conditions de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Pour cette reproduction de la domination, l’idéologie a besoin d’outils, il s’agit des Appareils Idéologiques d’Etat (AIE). Comme l’écrivait Louis Althusser en 1970 : « Ils ne se confondent pas avec l’Appareil (Répressif) d’Etat. Rappelons que dans la théorie marxiste, l’Appareil d’Etat (AE) comprend : le Gouvernement, l’Administration, l’Armée, la Police, les Tribunaux, les Prisons, etc…, qui constituent ce que nous appellerons désormais l’Appareil Répressif d’Etat. Répressif indique que l’Appareil d’Etat en question « fonctionne à la violence », du moins à la limite (car la répression, par exemple administrative, peut revêtir des formes non physiques. »[21]

Les AIE regroupent sous cette appellation des institutions distinctes, variées, et bien identifiées. Il y aurait :

. L’AIE scolaire et l’AIE familial, les plus influents car ils agissent sur l’enfance.

. L’AIE juridique.

. L’AIE politique et l’AIE médiatique qui génèrent la Doxa, nommée comme opinion publique, c’est-à-dire ce qui est politiquement correct de penser.

. L’AIE des réseaux sociaux[22], où interagissent le pire comme le meilleur.

. L’AIE religieux, lequel, dans certaines zones du monde, induit une violence inouïe et engendre la haine de l’altérité. En France, l’AIE catholique est en déperdition, et peu s’en plaindront.

. L’AIE culturel qui fonctionne avec l’AIE médiatique, il y a aussi une culture dominée, donc une idéologie des dominés.

. L’AIE du travail social, cette unité de soins palliatifs, aux fonctions contradictoirement instituantes et instituées, l’AIE du travail social est un agent double, à l’instar de ces mêmes travailleurs dits sociaux.

Dans cette pluralité des AIE, on peut se demander quelle en est son unité mobilisante. On peut aussi se questionner sur la différence de nature, entre les Appareils Répressifs d’Etat (ARE) et les AIE. La distinction qu’en fait Althusser est fondamentale :

« L’Appareil Répressif d’Etat fonctionne à la violence, alors que les AIE fonctionnent à l’idéologie. »[23]

La reproduction des rapports de production entre exploiteurs et exploités est organisée selon une division des tâches. L’ARE assure par la force et la violence (légale)[24]les conditions de la reproduction de la société duale (divisée en classes sociales antagonistes). L’Appareil d’Etat sera notamment garant du libre exercice des AIE ; et les AIE, par- delà leur diversité, œuvreront dans le même but qui est la reproduction des rapports de production de mode capitaliste, puisque ce modèle sociétal serait – selon l’idéologie dominante- indépassable. CQFD…en attendant, c’est bien cette idéologie capitaliste qui a gagné, et son arrogance n’a d’égal que son succès planétaire…et de ses dégâts dits collatéraux.

Ainsi, chaque AIE participe à l’obtention d’un résultat, celui que ce paradigme sociétal puisse continuer à être opérationnel, et sans cesse rebondir, se pérenniser et s’auto-reproduire, par- delà les crises financières qui sont structurelles et consubstantielles au capitalisme mondial. Les AIE travaillent dans l’ombre, le plus souvent sans en avoir l’air, sous des apparences de respectabilité et d’intérêt général, c’est très insidieux et efficace.

Afin d’illustrer mon propos, nous laisserons Louis Althusser évoquer l’AIE- Ecole :

« Elle prend les enfants de toutes les classes sociales, dès la Maternelle, avec les nouvelles comme les anciennes méthodes, elle leur inculque, pendant des années où l’enfant est le plus vulnérable, coincé entre l’AIE- Famille et l’AIE- Ecole, des « savoir-faire » enrobés dans l’idéologie dominante (le français, le calcul, l’histoire naturelle, les sciences, la littérature) ou tout simplement l’idéologie dominante à l’état pur (morale, instruction civique, philosophie) ».[25]

Il semble bien que l’Ecole, dans son alliance avec la Famille, soient les deux AIE les plus influents ; par- delà l’accès nécessaire au Symbolique, le « petit d’homme » sera formaté, formé et déformé, en vue d’un destin prédéterminé. Les lois de la reproduction (Bourdieu et Passeron 1970)) fonctionnent parfaitement, les fils d’ouvriers seront majoritairement ouvriers, et les enfants d’universitaires iront majoritairement à l’Université. En outre, la plupart des éducateurs – fussent-ils parents, instituteurs ou professionnels de l’éducation spéciale – ne soupçonne pas un instant qu’ils transmettent à leur insu une idéologie dominante qui, au bout du compte, assujettit, c’est-à-dire qui interpelle l’individu en sujet. Nul n’est maître en sa demeure, la liberté est un leurre qui se conquiert dans la différence, et l’idéologie agit toujours à l’insu du sujet, comme l’inconscient freudien.

Ainsi, et selon Althusser, le discours idéologique interpelle les sujets afin de les transformer en sujets idéologiques, et cette interpellation (de l’ordre du recrutement) produit des effets inconscients, autorisant les individus à une assomption de la fonction de sujets idéologiques, c’est-à-dire des esclaves consentants, mais à leur insu.

 Sous la houlette éclairée d’Althusser, nous constatons :

  1. L’existence de l’inconscient comme structure autonome, découvert et investi par Freud et ses héritiers en psychanalyse.

  2. Une articulation de cette structure de l’inconscient (structurée comme un langage) sur la superstructure idéologique.

En d’autres termes, l’existence du sujet de l’inconscient « est indispensable pour que fonctionne le système par lequel l’individu assume son rôle de sujet idéologique, interpellé en sujet idéologique, par le discours idéologique. »[26]

Cela veut dire que pour qu’il y ait des sujets idéologiques, il faut de l’inconscient et un sujet pris dans le langage. Ainsi, les chats et les chiens ne fonctionnant pas apparemment à l’idéologie, me les rendent très sympathiques et dignes d’intérêt.

Donc, et selon le même Althusser, l’inconscient s’articule sur le sujet idéologique, par conséquent sur l’idéologie, et il fonctionne pour beaucoup à l’idéologie,[27] comme un moteur à explosion fonctionne à l’essence. Cela renvoie à la thèse de Saul Karsz, leit- motiv central de ses séminaires : « L’idéologie et l’inconscient font nœud », et ce nœud s’incarne dans le sujet interpellé et assujetti par l’idéologie.

Ce nouage symbolique entre idéologie et inconscient renvoie – par association libre de la pensée – au concept de double aliénation développé par Jean Oury, par lequel il distinguait l’aliénation sociale et l’aliénation transcendantale (les psychoses). Auparavant, Freud avait déjà compris l’importance de la surdétermination, car tous les actes, toutes nos pensées, tous nos désirs sont déterminés par quelque chose d’invisible (l’idéologie) et pernicieux. Cette surdétermination est le facteur d’aliénation de l’homme social, encombré aux entournures par ses habitus,[28] et qui agira et pensera dans l’illusion de la liberté.

Par ce texte, j’ai surtout désiré « lancer » des pistes de travail qui pourraient à l’avenir être fécondes, il me semble que les recherches d’Althusser sur l’idéologie pourraient être approfondies, voire augmentées ; mais tout seul, il me sera difficile d’aller plus loin, et un jour, comme le disait le regretté Pierre Desproges, « J’irai vivre en Théorie, car en Théorie, tout se passe bien ».

Seule demeure cette intuition théorique qui est mienne depuis deux décennies : « L’idéologie serait à l’Autre sociétal ce que l’inconscient freudien serait au sujet ». Si cette formulation me semble juste, je ne peux pas m’empêcher de penser que si c’était vrai, ça se saurait, et personne – à ma connaissance - n’a jamais rien dit du même ordre ; bien que, en filigrane, il me semble qu’Althusser le suggère – entre les lignes -, comme un message posthume de son inconscient. Avec Louis, « l’avenir dure longtemps ».[29] Si cette hypothèse me plait, je ne saurais l’étayer, c’est une intuition, vous dis-je, et peut être invérifiable et inconfrontable à la réalité. Parce que ce ne sont que des mots, après tout…

(27/10/2019)

 

Serge Didelet, Psychanalyste, formateur et superviseur d’équipes.

 



[1] Le sujet ne serait même plus divisé, car un sujet divisé s’interroge sur le sens de son existence, marquée par l’incomplétude et le désir. 

[2] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », 1920, in « Essais de psychanalyse », Payot 1981. 

[3] Né en 1931, Charles Melman est psychiatre et psychanalyste. D’orientation lacanienne, il est le fondateur de l’Association Lacanienne Internationale. 

[4] Charles Melman et Jean Pierre Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

[5] Ibid. 

[6] Référence amicale à Guy Debord (1931-1994), auteur de « La société du spectacle » et inspirateur de l’Internationale situationniste. Il est à l’origine du slogan soixante huitard : « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves », largement récupéré par le capitalisme. 

[7] « Roland Barthes » par Roland Barthes, Le Seuil 1995. 

[8] Voici Saul Karsz, tel qu’il se définissait dans les années 90 : « Un peu polonais, un peu argentin, assez français », philosophe et sociologue, engagé dans la recherche d’une vie, où il tente d’articuler trois registres : philosophique, sociologique, et psychanalytique. Auteur de plusieurs ouvrages, il organise des séminaires, et il fut aussi Maître de conférences à l’Université Paris V. Sa thèse principale, « l’idéologie et l’inconscient font nœud » fut (et demeure) une source inépuisable de réflexions et de pulsion épistémophilique, c’est-à-dire une sublimation réussie ! 

[9] Serge Didelet, « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes », Champ social Editions, 2017. 

[10] Il me plait de prôner la Varité, la vérité variable, mais je ne sais plus où j’ai « attrapé » ce néologisme pertinent…peut-être bien de Lacan ? 

[11] Laquelle n’est pas sans rapport avec le concept de « persona », de Karl Gustav Jung.

[12] Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat », in « Positions », Editions sociales 1972. 

[13] Georges Lukacs, « Histoire et conscience de classes », Editions de minuit 1960. 

[14] Qui n’ont pour seule richesse que leur force de travail. 

[15] Je suis passé par la sociologie des groupes et des organisations avant de me consacrer à la psychanalyse. Au début des années 2000, j’ai connu un glissement épistémologique dans mes centres d’intérêts, passant de l’étude des groupes sociaux à l’apprentissage de la psychanalyse, si toutefois celle-ci peut s’apprendre. Je préfère dire qu’elle se transmet. 

[16] Entre 1997 et 2000, j’ai mené une recherche-action sur les enjeux d’un loisir (social) culturel, facteur de développement des personnes. J’ai mené des dizaines d’interview, confrontant les dires à mes hypothèses théoriques. Cette recherche se déroulait dans le cadre du Diplôme des Hautes Etudes des Pratiques Sociales (DHEPS), à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). 

[17] Jean Claude Kaufmann, « L’entretien compréhensif », Nathan Université 1996. 

[18] Je travaillais alors pour le Comité d’entreprise de la RATP, qui était – comme nous le disions entre collègues – un des derniers pays du bloc de l’Est ! 

[19] 20 000 francs = 3048 euros 

[20] « Idéologie et Appareils Idéologiques d’Etat » (déjà cité). 

[21] Ibid. 

[22] Comme l’écrivait Umberto Ecco : « les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin, et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite, alors qu’aujourd’hui, ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. »

[23] Ibid. 

[24] Alors que la violence instituante sera illégale et condamnable. Voir la répression du mouvement populaire des Gilets jaunes en 2019. 

[25] Ibid.

[26] Louis Althusser, « Trois notes sur la théorie des discours » (1966) in « Ecrits sur la psychanalyse », Stock/IMEC 1993. 

[27] Ou à l’idéalogie, l’Idéal du Moi ? 

[28] Habitus : Il s’agit d’un concept issu de la théologie médiévale. C’est un ensemble de dispositions acquises tout au long de la vie, elles sont durables et pérennes. Il s’agit aussi d’une illusion de la liberté de penser, d’agir et de choisir, conforme à des régularités objectives, « L’habitus étant engendré dans et par des conditions objectivement définies par ces régularités. » (Pierre Bourdieu). En d’autres termes : l’habitus fait faire, c’est le contraire de la liberté.

[29] Louis Althusser, « L’avenir dure longtemps »,Stock/IMEC 1992.