J’anime en 2015, à Sallanches (GREFO PSY) un séminaire sur louis Althusser d’une dizaine d’heures. J’ai le plaisir d’en publier quelques extraits…

 

 

« Nous allons apparemment nous contenter de nous faire les secrétaires de l’aliéné. On emploie d’habitude cette expression pour en faire grief à l’impuissance des aliénistes. Eh bien, non seulement nous nous ferons ses secrétaires, mais nous prendrons ce qu’il nous raconte au pied de la lettre, ce qui jusqu’à ici a toujours été considéré comme la chose à éviter… » (Jacques Lacan, séminaire III, les psychoses, 1955/1956)

 

 Fil conducteur

Nous allons donc continuer à nous faire secrétaires de l’aliéné. Cela signifie que nous ferons place le plus souvent possible à ses dits et écrits, par des moments de lecture et d’échanges interactifs. Comme l’indiquait Lacan en 1955, il s’agit de prendre au pied de la lettre ce que nous disent les aliénés. C’était même le principe fondateur des présentations de malades inaugurées par Lacan : il y a quelque chose à apprendre de la psychose et des psychotiques. Mais notre travail en petit groupe a un objet singulier, car Althusser ne peut être réduit à sa pathologie, c’est aussi – et surtout – un théoricien, un grand intellectuel, il incarne ceux que l’on appelait les « penseurs-phares », dans les belles années 70.

Notre petit groupe se confronte à une question de départ, tout en sachant que les dés sont « pipés », car nous ne saurons pas y répondre, il faut bien accepter la castration du non-savoir. Cette question de départ (qui pourrait inaugurer une longue recherche dépassant les limites modestes de notre séminaire) pourrait être énoncée ainsi : quelle relation raison scientifique et déraison entretiennent entre elles ? Althusser aura cherché toute sa vie à élucider certains points de jonction entre ses symptômes et son œuvre philosophique, c’est remarquable à plusieurs moments de « l’avenir dure longtemps », comme si la folie de l’histoire trouvait sa raison dans sa propre folie.

Lors de notre première rencontre fut abordé le passage à l’acte qui fut la bascule de sa vie, sa mort symbolique comme philosophe et homme public, quand l’impossible et impensable hors sens du réel fait irruption : ce qui ne peut pas être symbolisé… nous avons  évoqué aussi cette question du non-lieu et de ses conséquences médico-légales et juridiques. Par ce non-lieu, conséquence de son statut d’irresponsable pénal, le sujet Althusser est de ce fait dépossédé de sa propre histoire. Non-lieu : cela n’a pas eu lieu ! Et pourtant, une femme est morte étranglée !

Nous avons compris, par la lecture de l’autobiographie, qu’elle était pour Louis une tentative d’historicisation, de reprendre pour son propre compte le sens de son histoire, aussi tragique soit-elle. Par cet écrit, il veut redonner sens au chaos du réel, à cette vie partagée entre internements psychiatriques et séminaires philosophiques. La dernière fois, nous avons abordé les rivages intellectuels des sixties, avec l’évocation du courant structuraliste, où Althusser tint une grande place, y compris et surtout celle d’un fédérateur, d’un rassembleur : il réussit le prodige de faire travailler ensemble des chercheurs de disciplines différentes.

Nous avons aussi fait un petit détour du côté du roman familial de Louis, là où s’origine sa profonde mélancolie, et c’est surtout là où j’attends des éclairages des psychologues cliniciens, présents parmi nous : qu’est ce qui a – surtout – déterminé Louis dans sa psychogenèse ? Nouvelle question de départ pour une autre recherche hypothétique.  Nous avons clos la première partie avec cette expérience singulière du stalag, et au regard de ce que nous savons, sans doute fut-elle la période de sa vie où il fut vraiment heureux. Aborder Althusser dans sa vérité et son étrange étrangeté, c’est accepter l’ambivalence, le paradoxe et l’effroi.

Pour aujourd’hui, je vous propose deux axes d’investigations : nous parlerons de ses relations avec la psychanalyse et avec Lacan. André Green, qui était un ami intime disait à son propos : « la psychanalyse était la chose qui l’intéressait le plus, nous sommes nombreux à en être certains : sa psychanalyse, et la psychanalyse tout entière. ».[1] Nous ferons ensuite un petit survol des concepts althussériens, je resterai dans la modestie et je n’ai aucune prétention totalisante. Nous étudierons ensemble les concepts d’idéologie et celui – authentiquement althussérien – d’Appareils Idéologiques d’Etat (AIE)

Je n’ai ni l’intention, ni la compétence de faire un cours magistral, alors n’hésitez pas à m’interrompre, l’interactivité est souhaitée et souhaitable.

 

 

 

Relations avec le champ psychanalytique

Parler d’Althusser pendant trois matinées n’est au bout du compte que réducteur, plus je prépare ces matinées, et plus j’ai l’impression d’un survol. Les limites temporelles m’ont imposé de faire des choix drastiques, ainsi, parler un peu sérieusement de Louis Althusser convoque la psychanalyse comme pratique et comme théorie, c’est-à-dire comme praxis (la pratique théorique chère à Althusser). Pratique, dans le sens où il fut un analysant célèbre, et il fit deux longues cures analytiques, la première sous narcose, avec F. Stévenin, la deuxième avec R. Diatkine, lui-même analysé par Lacan ; au total, une quinzaine d’années sur le divan. Théorique, dans le sens où il en fit un objet d’études et de recherche ; s’il avait lu Marx jusqu’à l’exégèse, il lut l’essentiel de l’œuvre freudienne[2]. Louis fut également un ami intime du psychanalyste André Green qui interpréta, après sa mort, la folie privée de son ami et son passage à l’acte meurtrier[3]. Louis ne fut jamais psychanalyste et n’a vraisemblablement jamais envisagé de l’être, il avait déjà suffisamment à faire avec sa maladie[4], ses recherches, et son enseignement. Mais comme le souligne André Green « Althusser occupait véritablement à l’ENS une fonction de psychothérapeute, il maternait ses élèves, c’est lui qui pris en charge Michel Foucault, qui, après un échec à l’agrégation, désirait se faire interner, et c’est Louis qui l’a sorti d’affaire en parlant avec lui ».[5]

Il rencontrera Lacan plusieurs fois, et ils eurent pour l’essentiel des relations épistolaires de 1963 à 1969. Cette correspondance dont je vous recommande la lecture[6] s’inaugure à un moment déterminant dans la vie de Lacan : celui-ci vient d’être radié de la liste des didacticiens de la SFP[7], et n’ayant de ce fait plus le droit de former des psychanalystes, il est contraint de rompre avec l’institution officielle et totalisante. En outre, afin que Lacan puisse poursuivre son séminaire qui existe depuis plus de dix ans, il l’accueillera à l’ENS, où il inaugura sa première séance le 15 janvier 1964 pour une conférence intitulée « l’excommunication »[8]. Je ne peux que vous recommander de lire surtout le long article intitulé « Freud et Lacan »[9], écrit en 1964, c’est-à-dire à une période où l’activité intellectuelle et politique d’Althusser est particulièrement intense[10]. Pendant l’année universitaire 1964/65, à l’ENS, Althusser anima un séminaire sur « Lacan et la psychanalyse ». A cette date, il n’a encore rien écrit là-dessus, et c’est précisément dans le contexte de ce séminaire qu’il écrira ce texte intitulé « Freud et Lacan ». Il fut publié dans un numéro de la Nouvelle Critique, revue officielle des intellectuels communistes. L’écriture est incisive et guerrière, il y a en filigrane comme une violence contenue, peut- être à mettre en relation avec sa nouvelle confrontation avec le tragique du réel : il vient d’apprendre le suicide de son ami Jacques Martin, et cet évènement est vécu par lui sur le mode terrifiant, il restera très présent en lui pendant de longs mois. Il évoque son texte dans une lettre destinée à Franca, une amie italienne : « (…) Tout se passe toujours ainsi : comme si, outre tout ce que je t’ai raconté dans ma dernière lettre sur mes « charges » et leur résolution, il y avait eu aussi cette sorte d’expérience directe, extraordinaire de contact comme à vif avec certaines réalités insoutenables normalement, je veux dire insoutenables au contact quotidien que les gens ont avec la vie : ces histoires de vie et de mort, dont quelque chose avait passé dans ce texte sur Lacan que je t’ai laissé. Chose assez étrange, quand j’y pense. J’ai vraiment vécu plusieurs mois avec une extraordinaire capacité de contact à vif avec des réalités profondes, les sentant, les voyant, les lisant dans les êtres et la réalité comme à livre ouvert. Souvent repensé à cette chose extraordinaire – en pensant à la situation de ces quelques rares dont je vénère le nom, Spinoza, Marx, Nietzsche, Freud, et qui ont dû, nécessairement, avoir ce contact pour pouvoir écrire ce qu’ils ont laissé : autrement, je ne vois pas comment ils eussent pu soulever cette couche énorme, cette pierre tombale qui recouvre le réel, pour avoir avec lui ce contact direct qui brûle encore en eux pour l’éternité ».

Revenons à ce texte fondamental pour nous (Freud et Lacan), il est nécessaire de contextualiser sa parution dans le paysage politique de l’époque : dans les années 60, si la violente hostilité des communistes français à l’égard de la psychanalyse s’est un peu estompée, elle demeure toujours l’objet, au sein du PCF, d’une méfiance qui s’origine surtout d’une grande ignorance. Louis aura quelques difficultés à publier son texte. Il écrira à l’éditeur de « la Revue de l’Enseignement Philosophique » : « Ce texte est dans son genre une bombe, mais qui ne risque pas de projeter des éclats en l’air qui peuvent nous blesser (…) Des gens râleront, mais comme ils ne connaissent pas ce dont je parle, il leur faudra étudier le problème avant de se risquer à me contredire ». L’éditeur Marcel Cornu est un politique averti, il lui répond aussitôt, dans une lettre non datée, que « si le silence des publications communistes sur la psychanalyse doit absolument être rompu, son texte apparaitra en réalité, par suite du long silence, comme une sacrée bombe atomique ». Il lui demande de rajouter quelques phrases destinées à donner des garanties politiques. Althusser écrit à ce propos : « Je viens d’ajouter une longue note liminaire (…) à mon papier sur Freud et Lacan, et j’espère que sous cette forme on consentira tout de même à le publier. Les interdits pèsent longuement sur les maudits, même quand la mort leur a fermé la bouche ».

Le texte, refusé déjà par deux revues, sera finalement publié par la Nouvelle critique, cette même revue d’obédience communiste où fut écrite antérieurement une condamnation sans appel de la psychanalyse, comme science bourgeoise et réactionnaire. Pour réhabiliter la psychanalyse à leurs yeux, Althusser se doit, du moins le pense-t-il, de présenter Freud comme un révolutionnaire. Le Freud qu’on leur présentait jusqu’alors, et qu'ils critiquaient à juste titre, n'était qu'un Freud travesti en idéologue bourgeois, par des bourgeois analystes révisionnistes, influencés par l’ego-psychologie américaine. Althusser leur propose donc de faire retour au vrai Freud, le Freud de la maturité, celui des écrits techniques, pour découvrir ce qu'il inaugure, et qui, à l'image de ce que produisait le deuxième Marx, est un savoir révolutionnaire, c'est à dire inouï, sans histoire et sans paternité. (Pour Althusser il peut y avoir des enfants sans pères, et il se considérait comme tel). Aussi faut-il nettoyer la pensée de Freud, faire le ménage, par un travail de critique idéologique et d'élucidation épistémologique, pour en être enfin illuminé. Et voici la bonne nouvelle : depuis le début des années 50, quelqu’un a entamé ce travail, c’est un psychiatre – psychanalyste, il s’appelle Jacques Lacan, et il prône un retour aux textes de Freud. (Lecture « écrits sur la psychanalyse, p 26/27)

Dans cet article de 25 pages, et comme l’intitulé l’indique, il parle de Freud et Lacan, et de la continuité épistémologique qui existe entre eux. Il est remarquable que ce texte a joué un rôle déterminant dans la (re)découverte de la pensée freudienne par les milieux communistes. Avec le recul des années, il me semble qu’Althusser conçoit la psychanalyse dans une perspective totalisante, voire de scientificité qui lui est sans doute étrangère, du moins, dans ces termes, mais il faut resituer ce texte dans la période. Cependant, il n’en reste pas moins que c’est l’écrit le plus abouti d’Althusser sur la psychanalyse, il pourrait être – pour tout le monde – une remarquable et pertinente introduction à la pensée freudienne, et de plus, rédigée dans un langage relativement accessible, c’est-à-dire un texte aux finalités propédeutiques.

Ce texte répond à un certain nombre de questions sur la psychanalyse : Qu'a donc réellement dit Freud que nous n'avons pas entendu ou qui fut perverti ? Qu'est-ce que la psychanalyse ? Quel est son objet ? Comment Lacan lui donne-t-il – du moins au début - la dimension d'une science ? Voilà ce que propose de nous révéler Althusser en 25 pages très denses.

 Le premier mot de Lacan est pour dire : dans son principe Freud a fondé une science. Une science nouvelle, qui est la science d'un objet nouveau : l'inconscient. Une science, donc pour Althusser, une théorie, une construction théorique structurée par des concepts articulés entre eux ; et la pratique (la cure) et la technique analytique (la méthode analytique) n'étaient authentiques que parce que fondées sur une théorie scientifique. Freud a dit et redit qu'une pratique et une technique, même fécondes, ne pouvaient mériter le nom de scientifiques que si une théorie leur en donnait, non par simple déclaration, mais par fondation rigoureuse, le droit.

Althusser passe rapidement sur la psychologie – qu’il déteste -, ce qui lui importe dans cet article c'est de définir l'objet de la psychanalyse ; sans doute a-t-il senti qu’il ne serait pas très judicieux de dénoncer ce que Lacan appelait le réductionnisme psychologiste, pour défendre ensuite un réductionnisme linguistique. La psychanalyse a un objet né du passage de l'animalité à l'humanité, de « l'extraordinaire aventure qui, de la naissance à la liquidation de l’Œdipe, transforme un petit animal engendré par un homme et une femme, en petit enfant humain (…) ce combat pour la vie ou la mort humaine, la seule guerre sans mémoires ni mémoriaux, guerre qui, à chaque instant, se livre en chacun de ses rejetons, qui ont, projetés, déjetés, rejetés, chacun pour soi, dans la solitude et contre la mort, à parcourir la longue marche forcée, qui de larves mammifères, fait des enfants humains, des sujets »[11].

 L’effet de cette guerre, l'objet de la psychanalyse c’est l'Inconscient.

La théorie de cet objet et de ses lois n'a été possible pour Lacan que grâce à l'appui qu'il a pu prendre sur une nouvelle science : la linguistique. C'est elle qui, grâce à Saussure et Jakobson, permet de traduire les notions encore douteuses en terme de "Signifiants", de "Symbolique", de "Métaphore" et de "Métonymie".

Pour la « science psychanalytique » selon Althusser, le passage à l'humanité (de la nature à la culture) s'opère sous la Loi de l'ordre du langage. Lacan montre l'efficace de l'Ordre, de la Loi, qui guette dès avant sa naissance tout petit d'homme à naître, et s'empare de lui dès son premier cri, déjà nommé par un nom et un prénom, pour lui assigner sa place et son rôle, donc sa destination forcée. C'est ainsi, dans la soumission à son destin que le petit d'homme pourra se dégager d'un Imaginaire - maternel, biologique- pour accéder au Symbolique. La Loi, le Père, l'Ordre[12], le marxiste Althusser devrait quand même se demander, si, en reconnaissant cette suprématie, il ne paralyse pas d’avance toute pratique révolutionnaire ? Mais sans doute à ce moment ne s'intéresse-t-il qu'à la maîtrise conceptuelle, à la révolution dans la théorie. Son sujet c'est le discours: « ce discours, condition absolue de tout discours, ce discours présent de haut, c'est-à-dire absent en son abîme, en tout discours verbal, le discours de cet Ordre, ce discours de l'Autre, du grand Tiers, qui est cet Ordre même : le discours de l'inconscient »[13].

Si nous devions résumer la piètre opinion d’Althusser pour la psychologie, au vu de ce qu’il disait ces années-là, nous ne trouverions qu’un copier/coller du discours tenu à la même époque dans les murs de « son » Ecole Normale Supérieure, par Jacques Lacan. Le refus de la psychologie est caractéristique de ces années 60 très structuralistes, et la psychologie serait accusée d’avoir une visée normalisatrice et adaptative à la vie en société. Il y a une centration du sujet sur le Moi et sur la conscience, alors que la psychanalyse a pour objet l’inconscient, c’est-à-dire un au-delà su sujet, dans sa singularité et son étrangeté l égitime.

Pourtant déjà, peu à peu, Althusser prend des distances avec Lacan. (Lecture « psychanalyse et sciences humaines, p 67/68) Déjà dans des notes très ardues sur la théorie des discours[14], qu’échangent durant l’année 1966 le professeur Althusser et un petit groupe de ses élèves, on le verra s'interroger sur la scientificité de la psychanalyse et sur la notion de sujet de l'inconscient. Ainsi voit-on dans ces notes toutes les notions préalablement défendues, celles de sujet de la science, de sujet de l’inconscient, de scientificité de la psychanalyse, toutes questionnées et remises en cause. Mais ce texte qui eut pourtant un impact certain dans les milieux intellectuels, n’a pas suscité un véritable dialogue avec Lacan. Pourtant, ce dernier félicitera avec chaleur Althusser, lorsqu’il en recevra un exemplaire, mais sa réaction restera formelle, elle n’entrainera pas un échange sans doute désiré par Louis. Il s’intéressera avec enthousiasme à la pensée de  Lacan, mais la réciproque n’est pas vraie. Lacan s’est intéressé à certains disciples d’Althusser, sans doute afin de se les approprier comme disciples et analysants ; mais il n’a prêté qu’une attention courtoise aux ouvrages et articles que louis lui adressa. La correspondance entre les deux « maîtres-à-penser » est éloquente, tant le décalage est grand entre l’un qui écrit des lettres de vingt pages, dans lesquelles il théorise, argumente, déconstruit, critique, émet des hypothèses théoriques ; et l’autre qui ne répond que laconiquement, ou lui envoie des cartes postales de ses lieux de villégiature. Cette dissymétrie frappante renvoie à cette hydre multi-têtes (multi-référentielle) nommée structuralisme ; ce monstre épistémologique censé regrouper Barthes, Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Dumézil, Canguilhem, Bachelard, et Althusser ; mais qui n’a existé qu’imaginairement dans les têtes de ceux qui en nourrissaient leurs terreurs, ou dans les espoirs de révolution (cet objet @ !) de ceux qui y adhéraient. Nous pouvons émettre l’hypothèse d’une conjoncture particulière de ces années 60, qui fit que tous ces penseurs que l’on a eu tendance à regrouper sous le signifiant « structuralisme », n’ont fait, au bout du compte que se croiser, chacun d’eux travaillaient sur des champs et des directions différentes, lesquelles, certes, convergeaient parfois vers la même cible. En effet, il y eut des moments où tous ces noms se rencontrèrent, mais cela ne doit pas faire oublier que rien ne les destinait par essence à produire ensemble une vaste théorie multi-référentielle. Cependant, il y a de nombreux points de croisement entre Althusser et Lacan, dont le plus important est qu’ils ont tous les deux pensé leur originalité épistémologique, comme le commentaire, l’approfondissement, la redécouverte d’une pensée déjà constituée et plus ancienne : le marxisme pour l’un, le freudisme pour l’autre. C’est surtout cela qui les rapproche, ils se sont sentis investis d’une mission de transmission, en allant jusqu’à l’instituer : la création d’une école de psychanalyse pour Lacan (et la plus dynamique et la plus influente) ; quant à Althusser, il disposait déjà d’une école, l’ENS, le lieu où il vivait et travaillait, l’institution totale, ventre maternel substitutif…qui évoque la période du stalag.[15] « Ce que devint l’Ecole ? Très rapidement, je devrais dire dès le début, un véritable cocon maternel, le lieu où j’étais au chaud et chez moi, protégé du dehors, que je n’avais pas besoin de quitter pour voir les gens, car ils y passaient ou venaient, surtout quand je devins connu ; bref, le substitut, lui aussi d’un milieu maternel, du liquide amniotique »[16].

Il y a en chacun d’eux la même passion de dire le vrai, de s’exiler de la foule et du sens commun, de déplorer l’ignorance, l’inculture et la bêtise, de s’affranchir des idées reçues et du « prêt à penser » de l’idéologie dominante. Cette posture peut évoquer Platon et sa lutte incessante contre l’opinion dite publique, cet autre nom de l’idéologie. Tous les deux furent animés, à leur manière, par la recherche de la vérité et la disqualification de la pensée courante, c’est-à-dire, ce qu’il est convenu d’appeler le sens commun.

Ils nous laissent un gros héritage qui serait « freudo-marxiste »[17]sans en avoir le nom, inaugurant des recherches futures[18] sur le rapport entre l’idéologie et l’inconscient, c’est-à-dire l’articulation de ce qui est issu de Marx et de ce qu’a produit l’œuvre de Freud, revisitée, approfondie, et augmentée par Lacan et Althusser, mais chacun de leur côté, à chacun son champ théorique, mais cette transversalité crée des pistes de recherche féconde, j’espère que nous aurons le temps d’en parler, et surtout d’une hypothèse qui est mienne depuis une vingtaine d’années[19], mais il me manque à la fois le temps, le talent, et les compétences pour la déconstruire avec fécondité.

Althusser rencontrera Lacan pour la dernière fois le 16 mars 1980[20], lors de la réunion de l’Ecole Freudienne de paris, à la suite de la décision, par Lacan de dissoudre son Ecole, contre l’avis d’une grande majorité de ses membres. C’est Catherine Clément qui racontera l’évènement dans le journal Le Matin (17 mars 1980), sous le titre : « Louis Althusser à l’assaut de la forteresse Lacan ». Elle s’appuie sur l’essentiel par « une lettre ouverte aux analystes et analysants se réclamant de Jacques Lacan », écrite le lendemain même, par Louis, à la demande de J.A.M.[21] et d’une autre personne, participants actifs du séminaire d’Althusser sur la psychanalyse. Cette publication n’aura pas lieu, Louis est très « agité », choqué par cette dissolution, et cela se répercute sur la tonalité de cette lettre ouverte.[22]J.A.M. déconseillera sa publication. Dans cette lettre ouverte, Louis relata son irruption intempestive dans cette assemblée de 500 personnes, à la fois violente, spectaculaire, improvisée, provocatrice, face à un Lacan vieillissant, qualifié par lui de « magnifique et pitoyable arlequin ». Le climat de cette assemblée est morose, Lacan fait du Lacan, se montrant délibérément comme la caricature de lui-même. Ne seront abordées que des questions juridiques quant à cette dissolution. Certains exposent leurs état d’âme, et surtout, le plus grave à ses yeux, les opposants n’osent pas s’exprimer, l’ambiance est délétère, on dirait que tout le monde a peur. De qui ? De Lacan, devenu à force le grand Autre ? Louis est hors de lui, cherche des interlocuteurs, veut débattre, mais tout le monde est fuyant. « L’enjeu des enjeux, la prunelle et l’enfer des enjeux, l’existence de centaines de milliers d’analysants qui sont en analyse avec des analystes se réclamant de la pensée ou de la personne de Lacan, et ça, c’est la responsabilité des responsabilités, ou l’irresponsabilité des irresponsabilités (…) C’est question de mort, en l’espèce, de survie, de renaissance, de transformation, ou de suicide (…) A croire que vos analysants, vous les avez rayé de vos soucis »[23]

A la suite de cet article du Matin, Louis est choqué par son titre racoleur et tapageur, et il reprendra son analyse de l’évènement par un long article, il figurera parmi les dernières pages écrites par Althusser sur Lacan, hormis sa dernière autobiographie.[24]Il conclura son intervention par des mots très durs à l’égard de l’intelligentsia psychanalytique parisienne : « En vérité, vous êtes tout simplement des trouillards, parce que vous êtes fondamentalement, organiquement, des irresponsables, et qui ne cessez de causer de responsabilité. Causez toujours. Moi, j’ai fait ce que j’ai pu en venant ici, où j’ai perdu un temps fou et sacrifié des choses infiniment plus importantes que votre balbutiement, j’ai dit que c’était débile et infantile, en vérité, vous n’êtes même pas comme des enfants, vous êtes comme de la pâte à papier sur laquelle Lacan écrit ce qu’il veut. C’est vrai, de la pâte à papier, colle ou pas, ça se tait, organiquement. Salut. »

Comme quoi, dans ses phases maniaques, Louis pouvait montrer beaucoup de panache. Imaginons la stature de cet homme de soixante ans, d’un mètre quatre- vingt, avec sa pipe, son regard doux mais bleu et résolu, qui remonte l’allée centrale de l’auditorium du PLM St Jacques, se dirige vers la tribune, pour serrer la main à Lacan, demander et prendre la parole devant cinq cent représentants de la psychanalyse française. (lecture : « l’avenir dure longtemps » p180)

 Approche des concepts althussériens

Nous avons vu en janvier que le nom de L.A. devint dans les années 60/70 un signifiant majeur sur la scène intellectuelle et politique. J’avais 20 ans au début des années 70, je me souviens que l’on parlait beaucoup de lui, notamment dans les milieux gauchistes, et qu’il suscitait beaucoup de polémique, parfois des rancunes tenaces, le plus souvent de l’admiration. Il est notable qu’il fut – bien avant le meurtre d’Hélène – objet de fantasmes collectifs, ne disait-on pas, par exemple, qu’il était le dirigeant occulte de la Gauche Prolétarienne ?

Il était donc l’objet de représentations collectives, bien avant que son nom soit associé au meurtre et à la déraison, et sa vie et son œuvre théorique, une fois mêlées, fut ensuite dissoute dans le fantasme collectif du « philosophe-fou », damnation fatale du sujet, réduit au silence. Oui, ce fut bien avant le drame, et il vécut toute sa vie comme un enfer personnel, fait de graves crises mélancoliques le laissant prostré pendant des semaines entières, lesquelles s’alternaient avec des périodes d’effervescence et de grâce où il tenait une place mythique de penseur épris de rigueur et d’épistémologie.

Ainsi, dans ces années-là, l’ENS de la rue d’Ulm est une espèce de grande marmite intellectuelle dans laquelle naissent des concepts. Il y a en ce lieu une profusion d’activités théoriques, et principalement autours de Louis, des activités qui débordent largement du cadre de la préparation aux examens et concours, et de la philosophie universitaire. Il organisera plusieurs séminaires (le jeune Marx, lire le Capital, psychanalyse et sciences humaines….) ainsi que des cycles d’enseignement sur l’origine de l’histoire, l’archéologie d’une science, la pensée structuraliste, ainsi que de nombreux travaux sur Marx. Althusser fut un rassembleur intellectuel, il créa un carrefour à travers lequel ont pu communiquer Foucault, Lacan, Dumézil, Barthes, Derrida. Ce système d’alliances fut appelé « structuralisme » par Barthes, pour s’amuser, il fut une appellation mal contrôlée. Les élèves d’Althusser – une intelligentsia aisée et élitiste – se sont appropriés pendant une décennie le monde théorique, ils se répartissaient les différents champs : Balibar travaillait sur Marx, J.A.M. sur Lacan, Macherey s’occupait de littérature, Badiou de philosophie, Ewald, de logique mathématique. De ces travaux généra un contre-discours sur les savoirs enseignés à l’Université, ce qui autorise à dire que cette marmite structuraliste est une des origines intellectuelles de mai 68. Il serait malaisé de vouloir résumer la pensée althussérienne, il est difficile de la totaliser en un moment unique et cohérent. A partir de Bachelard, il revisita le concept de coupure épistémologique, il affirma qu’il n’y avait pas de sujet de l’histoire, totalement à contre- courant du communisme orthodoxe qui faisait de la classe ouvrière le sujet historique. Althusser a toujours reconnu la dette qu’il avait à l’égard de Spinoza, « qui lui permit d’y voir un peu plus clair dans la philosophie de Marx ». Selon lui, il fallait affirmer un retour à l’aspect scientifique et déterministe du marxisme, contre les interprétations et utilisations humanistes et idéologiques. Il affirma qu’il y a une coupure épistémologique entre le jeune Marx des « manuscrits de 1844 » et le Marx du Capital, cette analyse scientifique et implacable du capitalisme. Pour lui, les formations du social sont des invariants structuraux qui surdéterminent l’humain. Même s’il resta jusqu’en 1980 au PCF, il y demeura un peu comme le ver dans le fruit : grand lecteur de Marx, il voulut en dégager une scientificité, une philosophie nouvelle, face aux déformations idéologiques des partis politiques, et surtout, face au stalinisme hégémonique, la pire déformation, le pire révisionnisme de la pensée de Marx. Par conséquent, à l’instar de Lacan pour Freud, Althusser revisita l’œuvre complète de Marx pour une déconstruction salutaire : il voudrait dégager le marxisme de ses sédiments parasites, en tirer une nouvelle philosophie, dont la forme la plus achevée, la plus aboutie se retrouve dans « le Capital », cette critique implacable de l’économie politique capitaliste, cette dernière, qualifiée par Marx lui-même comme « la sublimation des intérêts de la bourgeoisie, érigée en discipline aux prétentions savantes ». En 2015, il me semble que cette définition de l’économie politique demeure d’une grande actualité : l’économie politique est la science des exploiteurs et « le Capital », son antidote, même 150 ans après.

A mon sens, ce qu’il y a d’important à retenir d’Althusser, c’est le croisement de deux surdéterminations : la première, freudienne, par le désir inconscient inaccessible ; la seconde, sociale, ce que Louis appelait l’aliénation sociale, concept directement issu de Marx, et comme quoi l’idéologie et l’inconscient font nœud[25]. Je réduirai aujourd’hui mes ambitions dans cette approche théorique de la pensée althussérienne, nous aborderons deux concepts qui me « parlent » bien, il s’agit de l’idéologie et des Appareils Idéologiques d’Etat (AIE).

L’idéologie, pour commencer. En ces temps de la mondialisation capitaliste triomphante, le signifiant idéologie résonne comme une obscénité, un gros mot inconvenant. Depuis le déclin du marxisme dès le début des années 80, fut annoncée - par des idéologues bourgeois – la mort des idéologies ; seule la Loi du divin Marché faisait, et devait faire fonctionner la société, comme quoi l’idéologie avance toujours masquée. C’est Marx qui fera de l’analyse des idéologies une véritable condition de la connaissance des formations sociales. Dans son œuvre, on y relève d’abord une critique sévère de l’idéologie, ce reflet inversé et déformé de la réalité, fausse explication de l’histoire, manière de camoufler les antagonismes de classes, et les motivations réelles de ceux qui décident et agissent, les maitres du monde. Marx conçoit la structure de toute société comme « constituée par les niveaux ou instances articulées par une détermination spécifique : l’infrastructure, ou base économique[26], et la superstructure, qui comporte elle-même deux niveaux et instances : le juridico-politique (le Droit et l’Etat, la Loi) et l’idéologie (les différentes idéologies, religieuses, morales, juridiques, politiques, syndicales, scolaires…etc…)[27]. Ainsi, cette représentation de la structure de nos sociétés ressemble à un édifice pyramidal comportant une assise (l’infrastructure) sur laquelle s’élèvent les deux étages de la superstructure (l’idéologie et la Loi), cela ressemble à une topique[28]où l’économique est en bas, à la base et la superstructure idéologique par-dessus. Qu’est- ce que cela suggère ? Que les étages supérieurs ne pourraient tenir en l’air tout- seuls, s’ils ne reposaient pas sur leur base, l’infrastructure, c’est-à-dire les rapports de production. Comme l’écrit Althusser, « cette métaphore spatiale a donc pour effet d’affecter la base d’un indice d’efficacité connu sous les termes célèbres : détermination en dernière instance de ce qui se passe dans les étages (de la superstructure) par ce qui se passe dans la base économique ».[29]

Pour aborder les concepts théoriques d’idéologie et d’AIE, il faut en passer rapidement – faute de temps – par la conception marxiste de l’Etat, et je ne saurais que vous recommander de lire « l’Etat et la révolution » de V.I. Lénine, si ce n’est pas déjà fait. Parlons de l’Etat, il n’a de sens et d’efficacité qu’en fonction de son pouvoir sur la majorité. L’Etat se caractérise comme détenteur du pouvoir d’Etat par une classe dominante, ou par une alliance de classes, ou fractions de classe. Althusser prolongea Marx en faisant progresser la théorie marxiste de l’Etat, cet instrument qui assure la suprématie d’une classe sur une autre, le Capital (les capitalistes) au détriment du Travail (les prolétaires salariés). Il fera la distinction entre le pouvoir d’Etat et les diverses formes des appareils d’Etat. Il distinguera les AIE et les ARE (Appareils Répressifs d’Etat), nous les reverrons tout à l’heure. Refocalisons-nous pour l’heure, sur l’idéologie, à travers la définition originale qu’en fit Althusser.

L’idéologieest toujours une déformation déformante de la réalité. C’est la représentation imaginaire que se font les individus de leurs conditions réelles d’existence. L’idéologie est un système d’idées unifiées agissant sur les consciences, elle assure une fonction sociale, celle de la cohésion de ses membres : tous soumis et consentants à la Loi du Marché, tous objets du même désir, celui de pouvoir consommer, et chacun pour soi. Voilà ce qui serait ma définition de l’idéologie dominante dans nos civilisations européennes, dites « avancées »… cela fonctionne bien quand la conscience de l’individu reconnait ces notions idéologiques comme vraies, et qu’il y adhère. L’idéologie est transhistorique, elle a existé et existera toujours, elle pourra changer de contenu, mais elle ne changera jamais de fonction. La théorie de l’idéologie est à envisager par l’idée que la société se fait d’elle-même et du monde qui l’entoure. Les idéologies sont inséparables des institutions, avec leurs cultures, leurs codes, leurs langues, leurs rites, leurs cérémonies, leurs symboles. Ce sont des institutions telles que l’Eglise, l’Ecole, la Famille, les Partis politiques, les Médias ; que les idéologies pratiques rencontrant leurs conditions et formes d’existence. Althusser les nomma Appareils Idéologiques d’Etat (AIE), nous en reparlerons. La structure de la société, fondée sur la lutte des classes, suppose que l’idéologie dominante – c’est-à-dire celle des classes dominantes – tende à la conservation de l’Ordre institué en se présentant comme naturelle et éternelle (Ex : il y aura toujours des riches et des pauvres !). La culture d’une société duale, c’est-à-dire divisée en classes antagonistes, ne peut être qu’une culture d’illusions ; mais cette division de la société suppose un instituant novateur qui contrariera ces mêmes illusions. « Toutes les idéologies ont été historiquement dépassées, après des périodes plus ou moins longues de conscience malheureuse. La pensée et la réalité humaine se forment à travers les idéologies, mais en les dépassant, en s’en libérant, pour se poser enfin comme activités réelles ».[30]

Pour Althusser, l’idéologie est la représentation imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence[31]. C’est la définition la plus juste, la plus concise que je connaisse, nous y repérons trois registres : représentation, rapports imaginaires, et conditions réelles d’existence, une définition où s’enchevêtrent la psychanalyse et la sociologie. Le social – qui est de l’idéologie -  intervient sur des représentations,  ou il intervient sur les conditions matérielles d’existence,  au travers de la représentation – imaginaire – que les individus s’en font. Dans l’idéologie, il est question, non pas des conditions réelles d’existence, mais de la représentation (imaginaire) que les couches sociales s’en font, c’est-à-dire la représentation idéologique du monde réel. L’idéologie est un concept désuet qui a servi à toutes sortes de manipulations, voire à des crimes contre l’humanité que l’on n’en finira jamais à dénoncer. Il convoque le politique, les rapports de force, la relation dominants/dominés. Une des thèses principales de LA est « que ce qui est reflété dans la représentation imaginaire du monde, qu’on trouve dans une idéologie, ce sont les conditions d’existence des hommes, donc leur monde réel »[32]. Cela me fait associer avec le postulat de base du marxisme : c’est l’existence sociale qui détermine la conscience.

Althusser dépassa la conception marxiste de l’Etat par l’invention de son concept d’AIE. De ce fait, il fit la distinction entre pouvoir d’Etat et Appareil d’Etat.

Que sont les AIE ? Il ne faut pas les confondre avec les ARE (Appareils Répressifs d’Etat) ; il est nécessaire de rappeler que dans la théorie marxiste, l’AE (l’Appareil d’Etat) comprend : le gouvernement, l’armée, la police, les tribunaux, les prisons, tout ce qui constitue ce qu’Althusser appelle les ARE. « Répressif indique que l’AE en question fonctionne à la violence, ou du moins à la limite, car la répression, par exemple administrative peut revêtir des formes non physiques »[33]. Seront désignés comme AIE un certain nombre d’institutions, distinctes et spécialisées, il y aurait :

-         L’AIE religieux.

-         L’AIE scolaire et universitaire qui a supplanté en Europe l’AIE religieux.

-         L’AIE familial, principal vecteur de l’aliénation sociale, qu’on le veuille ou non.

-         L’AIE politique et syndical, en déperdition.

-         L’AIE de l’information et des médias, de nos jours, le plus redoutable.[34]

-         L’AIE culturel.

Nous observerons que s’il existe un ARE, il existe une pluralité d’AIE, et en supposant qu’elle existe, l’unité de cette pluralité n’est pas visible immédiatement, et elle agit masquée. Nous observerons aussi que si l’ARE appartient le plus souvent au domaine public, la majorité des AIE relèvent de la privauté. Mais l’essentiel n’est pas là : « ce qui distingue les AIE de l’ARE, c’est la différence fondamentale suivante : l’ARE fonctionne à la violence, alors que les AIE fonctionnent à l’idéologie »[35]. Mais il est nécessaire de préciser, en revoyant cette distinction : tout Appareil d’Etat, qu’il soit répressif ou idéologique, fonctionne à la fois à la violence et à l’idéologie, mais avec cette différence fondamentale qui interdit de confondre les AIE et les ARE. Mais pour son compte, l’ARE fonctionne secondairement à l’idéologie, il n’existe pas – même dans les pires dictatures – d’Appareil d’Etat 100% répressif. Ainsi, l’armée ou la police fonctionnent aussi à l’idéologie, afin d’assurer leur propre cohésion et reproduction, et par les valeurs qu’elles transmettent au dehors, à l’opinion.[36]

A contrario, si les AIE fonctionnent à l’idéologie, ils fonctionneront de façon secondaire à la répression, il n’y a pas d’appareil 100 % idéologique : les Eglises « dressaient » les sujets par des méthodes appropriées faites d’alternances punitions/culpabilisations/récompenses, ainsi la famille « dressait » les enfants à survivre dans la société et en intériorisant des interdits, ainsi l’AIE culturel, avec la sélection des programmes TV, la censure, et une vision élitiste de la culture…nous pouvons continuer cette liste entre-nous…

Cette détermination du double fonctionnement à la répression et à l’idéologie tisse constamment de subtiles combinaisons explicites ou tacites, entre le jeu de l’ARE et le jeu des AIE[37], la domination s’exerce avec beaucoup de subtilités; à l’instar du névrosé qui ignore sa névrose, le sujet social ignore le plus souvent son aliénation : elle est inconsciente. Si les AIE fonctionnent à l’idéologie, il y a quelque chose qui unifie leur diversité qui s’appelle l’idéologie dominante[38], c’est-à-dire l’idéologie de la classe dominante, car « aucune classe ne peut durablement détenir le pouvoir d’Etat sans exercer en même temps son hégémonie sur, et dans les AIE ».[39]

Pour conclure, nous dirons que tous les AIE recherchent le même résultat, à savoir la reproduction des rapports de production de type capitalistes. Mais chacun d’entre-eux concourt à ce résultat de la manière qui lui est propre : l’appareil politique en assujettissant les individus à l’idéologie politique d’Etat, la démocratie parlementaire et ses illusions, les médias, en gavant les citoyens d’informations triées sur le volet, filtrées, édulcorées, déformées, et de préférence qui nivellent par le bas, via ses canaux d’intoxication mentale : la presse, les sondages d’opinion, la radio, la TV, et maintenant internet, où cohabitent le meilleur comme le pire. C’est ainsi qu’insidieusement l’AIE des médias dicte aux individus ce qu’il est correct de penser…et la majorité marche là-dedans. C’est très fort, médiacratie et médiocratie, même combat ! Ainsi, chaque individu est imprégné de cette idéologie qui convient au rôle auquel il est assigné et déterminé, et seule une minorité conscientisée résiste sur tous les fronts, et de tous les temps, cette minorité instituante a existé, comme l’idéologie, qui est transhistorique a existé et existera toujours, quelle qu’en soit la forme.

J’espère que la densité de cette approche conceptuelle ne vous fut pas rebutante, n’hésitez pas à me questionner quant à la terminologie, si vous avez des doutes. Je n’aime pas beaucoup la logomachie des jargonneurs, mais il ne faut pas s’interdire d’appeler les choses par leur nom, il faut nommer les choses, un chat restant un chat, un concept, restant un concept, et le concept de chat ne miaule pas !

Serge DIDELET… « l’althu sert à rien »…

 



[1] Le magazine littéraire N° 304 (spécial Althusser), page 31.

[2] De même que Lacan avait lu Marx très sérieusement, ceci est à contextualiser : dans ces années-là, les gens lisaient !

[3] Le magazine littéraire (déjà cité) p30 à 34.

[4] Un mal qui l’empêchait périodiquement de travailler pendant deux à trois mois de suite.

[5] Ibidem

[6]  Certaines lettres d’Althusser sont en fait de longs écrits théoriques très denses et difficiles d’accès, mais il écrivait à Lacan !

[7]  Société Française de Psychanalyse

[8]  Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, séminaire XI, p 7 à 17.

[9] Louis Althusser, écrits sur la psychanalyse, p 23 à 48.

[10] Cette période d’activité débordante s’achèvera par une grave crise mélancolique et une hospitalisation de plusieurs mois…

[11] Ecrits sur la psychanalyse, page 34 à 36

[12] Ou encore le Nom du Père, et plus tardivement, les Noms du Père (Lacan)

[13] Ibidem, p 42

[14] Ecrits sur la psychanalyse, p111 à 162

[15]  A la journaliste (et psychanalyste) C. Clément qui lui demandait pourquoi il vivait à l’ENS au lieu d’avoir son indépendance à l’extérieur, il lui répondit le plus sérieusement possible que cette vie cloitrée lui convenait bien car elle lui rappelait la vie au stalag.

[16] « L’avenir dure longtemps » p 155 ».

[17] Le freudo-marxisme « appellation contrôlée » s’origine dans la pensée de W. Reich et d’H. Marcuse.

[18] Notamment par l’approche transdisciplinaire du philosophe et sociologue Saul Karsz (L’idéologie et l’inconscient font nœud…)

[19] L’idéologie est à la société ce que l’inconscient freudien est au sujet.

[20]Huit mois avant la mort d’Hélène, un an avant la mort de Lacan

 

[21] Jacques Alain Miller, élève d’Althusser et gendre de Lacan.

[22] Ecrits sur la psychanalyse, p 247 à 266

[23] Ibidem p 253 et 254

[24] L’avenir dure longtemps p 180

[25]  Saul Karsz, séminaire « déconstruire le social », 1995

[26] C’est-à-dire l’unité des forces productives et des rapports de production.

[27] Louis Althusser, « idéologies et appareils idéologiques d’Etat », p 88

[28] Du grec « topos », le lieu. La superstructure est une métaphore spatiale comme les deux topiques freudiennes.

[29] Idéologies et AIE, p 88

[30]  H. Lefebvre, Œuvres complètes.

[31] Idéologie et AIE, p 114

[32] Ibidem, p 116

[33]  Ibidem, p 96

[34] Le journal télévisé de 20 heures, voilà à mon sens un exemple paradigmatique d’AIE : il permet aux membres de la famille de ne pas se parler (silence familial de rigueur), et surtout d’éteindre tout sens critique, de suspendre tout jugement par la douce hétéronomie de l’opinion que l’Autre nous dicte au quotidien. Le JT, c’est l’Opinion Publique, l’autre nom de l’idéologie dominante.

[35]  Ibidem, p 98

[36] Dans les représentations dominantes, la police assure la sécurité de chacun, l’armée défend les intérêts nationaux et une certaine idée de la patrie….idéologies…dominantes. Voir l’idéologie de l’armée française pendant la grande boucherie de 1914/1918.

[37] Idéologies et AIE, p 98

[38] Le sémiologue structuraliste R. Barthes écrivit qu’il ne fallait pas parler d’idéologie dominante, car c’était une redondance, car pour qu’une idéologie en soit une, elle est forcément dominante. Il proposait à la place de parler d’idéologie arrogante.

[39] Voir à titre d’exemple d’alliance entre ARE et AIE : le rôle de l’Eglise espagnole, alliée objective de la dictature franquiste, en 1936.