C'est la deuxième fois que je publie un texte d'Eric Jacquot... et ce ne sera pas la dernière, alors, écoutons-le évoquer son travail auprès d'enfants et de jeunes présentant de graves carences, des troubles du comportement et de la personnalité, sujets particulièrement vulnérables, et au bout du compte, rejetés par les institutions classiques. Eric est responsable du lieu de vie et d'accueil "la bergeronnette", implanté à Torpes, en Saône et Loire. Qu'est-ce qu'on y fait, à "la bergeo"? Il n'y a pas de règles absolues, où se diluerait le sujet en souffrance, mais une large place est laissée à l'invention, à la créativité, au dialogue, à l'écoute, à la rencontre, et à la surprise. 

Acteur en lieu de vie, à vrai dire ce n’est pas une sinécure, je ne suis pas prêt d’avoir la nationalité russe, ni même de m’acheter une villa en Belgique ! Je ne fais pas la Une des quotidiens,  c’est le quotidien qui fait ma une. Et ça ce n’est pas du cinéma !

 Je suis un intermittent de la clinique, mon théâtre, c’est le jour et même la nuit. J’ai des accessoires partout. J’improvise, j’essaie, je mime Marcel au singulier ou Marceau au pluriel,  je bricole, il ne me suffit parfois que d’un acte manqué ou d’un passage à l’acte pour improviser l’aventure de l’accompagnement éducatif.  Y a du matos partout, tout est langage ! La clinique se ramasse à la pelle… des 18 joints.

Acteur en lieu de vie, c’est être acteur dans le théâtre des mots,  lieu de vies et de rencontres, où l’on vit sur scène et ou parfois l’on meurt. Vous voyez, c’est tout le contraire d’une forteresse vide !

Ici les scénarii ne sont pas écrits à l’avance et les costumes ne sont pas fournis par Donald Cardwell mais par Nike et Adidas les grands habilleurs de la bouffonnerie  contemporaine. Vous savez ces spéculateurs du spectaculaire et  du marchand, ceux décrit par Debord  qui  réduisent  l’homme à sa seule dimension économique «  Tu bosseras pour Bouygues comme un népalais au Qatar », ça c’est le béton de la mondialisation!

Pour la mise en scène, pas besoin d’un Kamel Ouali, d’un Lagardère ou de son bossu.  Elle s’invente en  temps réel avec des règles à minima pour cueillir l’instant présent. Et pour faire court,  en voici les deux premiers adages, savoir se laisser surprendre et savoir ne pas savoir.

 Nous recherchons des improvisateurs de sens en permanence, s’il y a parmi vous des spécialistes de l’oxymore interjectif ou du paradoxe acrobatique, je suis preneur, les cracheurs de sens inter-dit sont  acceptés sous réserve, de ce qu’ils nous diront entre ! « Ce qui se dit entre, nous intéresses mais on n’est pas prêt à tout accepter ! ».

On invente et réinvente notre métier  pour chaque sujet. On ne fait pas dans le prêt à penser ou le prêt à en dé-coudre mais dans le sur-mesure. On est les petites mains du quotidien et du social, ceux qui sont sur le terrain et souvent les moins à même à savoir parler de ce qu’ils font, de ce qu’ils sont… En général, on délègue aux psy, le soin d’écrire sur notre pratique !

  Notre scène c’est la singularité, rien n’est figé, rien n’est fixé,  tout est mouvant et parfois émouvant.

 Psychorigides s’abstenir… Pour les normopathes, il est fortement conseillé de demander l’assistance d’un déambulateur clinique ou d’être équipé d’un défibrillateur de sens, au pire d’un empêcheur de tourner en rond !

 Chez nous, dans le théâtre de la rencontre  humaine, on ne traite pas le symptôme, on l’accueille et on lui donne la possibilité de se mettre en scène sous la lumière des projecteurs et de nos projections individuelles et collectives « bonjour monsieur le symptôme, quel nous vaut le plaisir de vous voir en ces lieux, si bien endimanché ? ».  On lui propose un rôle de composition, on l’embauche pour jouer sa commedia dell’arte, son Pierrot, son Polichinelle ou au pire son malade imaginaire, s’il nous la joue à la française ou si il  a le symptôme un peu trop nationaliste !

 En réalité,  il nous force souvent la main pour devenir  acteur ou intermittent comme nous  « Vous ne m’acceptez pas comme je suis, revendique-t-il, tout le temps ! ».

 Bas les masques, car c’est vrai que de notre point de vue d’acteur trop souvent  dilettante, nous aurions plutôt tendance à l’éviter ou l’ignorer car c’est un partenaire vraiment très particulier ce symptôme et il ne fait pas forcément bon jouer, re-jouer, ni sur-jouer avec lui.

 Alors on fait appel à notre metteur en scène intérieur, pour peser le pour du contre dans un conflit surmoïque qui finit toujours par nous ramener, soit à notre mission d’accueil, soit à s’en prendre à ses collègues ou au pire à démissionner. « Il faut du chaos à l’univers pour accoucher d’une étoile qui danse » disait Nietzche et dans notre métier qui touche à l’impossible, il faut savoir accepter cette dimension cosmique pour ne pas finir en étoile filante !

 Et puis si l’on reste, alors on l’accompagne dans ce qu’il cherche à dire, on lui sert d’adresse, de boite postale et pour cela il faut être suffisamment timbré et ne pas craindre une oblitération symptomatique ! C’est le terme un peu poétique pour désigner un burn-out.  Après une oblitération et si on s’en remet,  on lui sert ensuite d’espace de représentation et de chambre d’écho mais faut pas exagérer quand même, il y a des limites à tout et nos premières limites sont déjà nos propres limites individuelles mises à l’épreuve du collectif.

 Acteur dans ces moments, cela tient parfois du doute, de la folie, du hasard, de la peur, de la haine, de l’amour et d’un oubli de soi-même, dans une alchimie transférentielle suffisamment hétéroclite pour faire rater une mayonnaise hexogénique pourtant garantie sans huile de palme… d’or !

 Je vous l’ai dit, acteur en lieu de vie, ce n’est pas du cinéma, il n’y a pas les gratifications qui vont avec : genre César du meilleur second rôle auprès du sujet, ou éduc-acteur du moi ! Dans ce boulot c’est rare de pouvoir remercier ses parents ou son équipe, après un passage à l’acte… éducatif ! Il n’y a pas de César du meilleur transfert, de la meilleure triangulation ou de la meilleure mise en scène clinique, c’est plutôt le contraire. Il y a toujours quelqu’un pour vous parler de la petite erreur que vous avez faite ou vous rappeler à l’ordre sur un soupçon d’anti-académisme primaire. Les notions de bonnes distances et d’affectivité reviennent souvent à l’ordre des discussions entre éduc et psy, avec la même redondance que la sécurité et les étrangers en périodes d’élections entre les habitants de la cité.

 En fait, le théâtre de la rencontre humaine, à bien y regarder, cela bouscule la plupart du temps. On peut plonger facilement dans le vaudeville, mais ça vous l’avez déjà compris, ou dans la tragédie humaine entre les Horace et les Curiace en version accélérée.

 Eh bien oui, dans le quotidien d’une relation imposée, entre l’innommable et l’indicible,  on n’a pas le temps de  bailler aux « Corneille » comme les Horace et les Curiace, eux ils ont le temps mais pas nous, la pulsion ne souffre pas de lenteur, il y a des choix à faire,  vite et bien pourrait nous rappeler dans sa toute-puissance, le super-évaluateur. Vous savez celui qui a la cape, celui qui sait et qui touche, entre deux escarmouches masturbatoires sur un tableau d’Excel, le fabuleux peintre contemporain de la réalité virtuelle garantie 100% pixel d’origine douteuse ! Les pixels me faisait remarquer, l’autre jour Snowden sur un tapis roulant de l’aéroport de Moscou, au niveau traçabilité c’est l’équivalent des abattoirs Spanghero. Cela laisse rêveur… Si on n’est pas trop à cheval sur ses principes.

 Vous l’aurez compris dans notre lieu de vie, la scène est à dessein,  animée et les décors subissent quelques fois des dégradations avant les trois coups (pif paf pouf) et que le rideau ne tombe, en emportant parfois avec lui tous les comédiens de cette comédie humaine !

En fait, il faut bien le dire,  la plupart du temps, on fait les malins mais en fait, on se fait cliniquement chier, car on galère, coincé entre principe de réalité et de convictions, de plaisirs et de renoncements. On navigue en eaux troubles de manières périscopiques comme des u-boat, vous savez le modèle allemand  « das model » qu’ils rabâchent tout le temps, à la télévision d’état.  On navigue dans des textes et directives administratives qui se présentent comme une véritable jungle nous rapporte l’ami Rouzel, une vraie mangrove en fait car je trouve que l’endroit est plutôt nauséabond, marécageux et encombré.                                                                                  

 Sans jamais être hors la loi, Il nous faut toujours réfléchir pour contourner les règlements quelques fois  mis en place en dépit du bon sens. Il nous faut trouver la faille pour avancer plus efficacement au service des sujets que l’on accompagne… Et le mille-feuille règlementaire heureusement regorge de multiples dysfonctionnement ou brisures pourrait dire Lemay ! « En ce moment il faut être intelligent, sinon on est complice » nous martèle de son côté, le vieux résistant Jean Oury.  Lui, à vrai dire,  je ne sais pas comment il fait pour garder le moral ? C’est sans doute dans les stagiaires du monde entier qu’il accueille à La borde et dans le devoir de transmission qu’il s’est fixé qu’il puise la force qui le porte encore…  A moins qu’il ait  trouvé un bon psy ???

 Voilà maintenant pour éclairer mon propos quelques exemples assez causants rencontrés sur notre lieu de vie :

 Batman, c’est un nom d’emprunt, vous l’aurez compris, celle-là, elle est pour les étudiants des instituts de formation, Batman c’est le jumeau de Cleptoman, celui qui vole un peu trop à l’étroit dans les supermarchés.  Les jumeaux placés en même temps ont été séparés à l’âge de 6 ans par l’aide sociale à l’enfance.  Batman a un parcours plus que chaotique dans l’éducation nationale, niveau CE2 à 16 ans. Il souffre d’une pathologie du lien et de carences affectives précoces avec une problématique de type abandonnique.  Malgré les difficultés évoquées, on frappe à toutes les portes pour l’accompagner dans son singulier cheminement (éducation nationale, CIO, MFR, réseau d’entreprises, de commerçants et d’artisans, une AMAP, les anciens collègues, les potes, la famille…) et on finit par lui trouver un stage de formation qui semble lui plaire (plaquiste, via  info-jeunesse) et qui en plus est rémunéré. Cela doit se passer dans le département limitrophe, situé à 800m à vol d’oiseau et il pourra s’y rendre à bicyclette. Batman remplit tous les critères d’éligibilité (2 en math, 2 en français et 2 de tension) mais après moult formulaires remplis et quelques semaines passées,  l’on se heurte à une réponse cinglante : cela n’est pas possible car ce n’est pas son département de résidence.

 Alors nous acteur en lieu de vie et en résistance, genre monté sur du courant alternatif,  on fait quoi ? On accepte de voir filer une si rare possibilité de formation, sous prétexte de départementalisme, et cela  même si le mot départementalisme n’est pas dans le dico, on devrait faire comme si et s’en accommoder ? Le nationalisme existe déjà, ainsi que le régionalisme et bien je suis heureux de vous annoncer la naissance du départementalisme. Cela me rappelle cette phrase de JP Winter qui disait « faute de savoir nommer les sadiques avant la naissance de Sade, il ne faut pas en déduire qu’ils n’existaient pas ». Le départementalisme existe, donc j’essuie… les plâtres ?

 Alors, c’est simple on détourne le truc et on l’inscrit le jour même,   à l’adresse de sa famille d’accueil qui elle habite dans le département concerné et qui adhère complètement à cette démarche.

 Et ça marche ! On présente le même dossier, au même service, le même jour, avec une adresse différente et personne ne trouve plus rien à redire… On marche sur la tête, je vous le dis c’est un petit pas pour le sujet et un grand pas pour l’humanité du grand n’importe quoi ! Petite précision : le grand N’imp  c’est le cousin éloigné du grand Autre. On ne choisit pas sa famille nous dit l’expression !     

 A quand une loi qui interdira dans nos régions  tout stage à un gamin sous prétexte que c’est l’aide sociale de l’Essonne qui nous l’aura placé ? O Maréchal si tu nous voyais, tu t’en laverais joyeusement les mains dans ton képi  garanti  100% made in France !

 C’est ça être acteur en lieu de vie, savoir prendre des risques, innover, être réactif et interpeller les politiques pour leurs suggérer de réfléchir en terme de bassins d’emplois ou de géographie plutôt qu’en garde-frontières zélés et de s’interroger rapidement à des financements et des rétro-financements inter départementaux. « On ne peut pas séparer le champ de l’économique et de la thérapeutique » nous dit  encore Oury !

Et même si notre jeune a « foiré » son stage, au bout de quelques semaines, on peut dire qu’il y a eu malgré tout, une plus-value narcissique pour lui. Il a juste arrêté son stage parce que sa mère n’était pas d’accord « Mon fils plaquiste vous rigolez ? Comme son père, c’est une plaisanterie ? Bon d’accord là, je sais, je le dis d’une façon polie en deçà de la réalité, elle ne l’a pas dit vraiment comme cela, c’était beaucoup plus floral et avec quelques noms d’oiseaux d’espèces très rares. Cette femme, en dehors de ses merveilleuses connaissances en ornithologie, est une vraie poétesse et sa poésie berce encore mon cœur d’une langueur monotone.

 Le patron du petit n’avait pourtant que du bien à dire de lui, il ne tarissait pas d’éloges et cela il le sait et ce n’est déjà  pas si mal d’un point de vue estime de soi… On se raccroche dans ces cas-là  à toutes les branches comme des grands singes et l’on fait feu de tout bois dans une imagination parfois  re-créative : Le grand singe est-il à l’origine du grand Autre ? Le grand Autre était-il un grand singe inversé ou finalement qu’une sorte de petit singe, ou rien qu’un little big singe pour faire un anglicisme ?

 Ce n’est peut-être pas la controverse de Valladolid, je vous l’accorde mais bon il y a peut-être là,  une piste intéressante à étudier capable de déstabiliser un analyste débutant ou se révéler être l’esquisse d’un début de mouvement propre à créer une clinique nouvelle anthropomorphique et emprunte d’une dichotomie cosmogonique ! Ce n’est pas Lacanien mais cela est.  Ne cherchez pas à trop comprendre, trop savoir pourrait finir par  abrutir nous a dit le grand inquisiteur… de la Sainte Marie conception du grand Autre. 

 Mais bon, revenons-en à nos moutons me rappelle à l’ordre sans précaution, le Panurge de Rabelais. Je n’aime définitivement pas le style de ce Panurge, il  faudra qu’on prenne un jour, le temps d’en parler !

 La mère de Batman qu’il ne le voit qu’en visite médiatisée, une fois tous les deux mois, quand elle est en capacité de s’y rendre, en avait décidé autrement… Et contre cela on ne peut pas lutter, c’est peine perdue et c’est pourquoi l’on essaie, un travail d’alliance avec les parents et que l’on  s’intéresse à l’ornithologie ! C’est sans doute dans ces dimensions que se situe une partie importante de notre travail. Il est illusoire de croire qu’un éducateur puisse élever un enfant tout seul disait déjà en son temps Deligny en lorgnant dans une paire de jumelle cliniquement révolutionnaire pour voir la réalité et son fantasme en même temps, d’où  la naissance historique d’une certaine dichotomie de l’acte dans la clinique éducative !  Mais là, n’est toujours pas le sujet de notre conversation…

 Autre exemple plus concret, j‘appelle l’enseignant référent de l’éducation nationale d’un de nos jeunes au sujet d’une orientation plus que difficile. Je l’invite à une rencontre avec son enseignante, sa psychologue, son orthophoniste, son enseignante à domicile et notre lieu de vie, pour discuter d’un projet personnalisé.

 En vérité ce n’est pas facile de réunir tout ce beau monde autour du projet d’un enfant quand les intervenants viennent d’horizons professionnels différents (privé-public) ! Un lieu de vie, ce n’est pas un ITEP, on n’a rien sur place et je n’ai pas d’ordres à donner à ces gens-là, juste le droit de susciter chez eux quelques choses de l’ordre du désir et même si cela doit passer parfois par la rémunération du temps qui passe ! De nos jours tout à un prix et surtout le temps… des autres.

 Réponse de l’intéressé : «  je ne peux plus me déplacer mon employeur ne me rembourse plus mes frais kilométriques  et déjà que j’utilise ma propre voiture ! » Là je sens qu’on est dans le mélo dramatique  et qu’il voudrait que je pleurs avec lui, alors Illico je lui propose de venir quand même en lui demandant  de m’amener une facture de frais kilométriques ou une facture de carburant que je me ferais plaisir de lui rembourser, au pire celle d’un taxi ! Je n’ai  pas pris le risque de lui  proposer la location d’une voiture car je n’étais pas certain qu’une Lamborghini puisse être à la mesure de l’humour de mon comptable ! 

 Il viendra finalement, à dos de mulet, comment pouvait-il faire autrement et quand je lui demande combien je lui dois, il me répond d’un air gêné qu’il s’est  finalement arrangé avec son administration. Depuis il court nos réunions pluridisciplinaires sans problème, il a remis de l’essence dans sa mobylette et il sait maintenant l’intérêt de prendre nos élèves dans leur globalité vécue et pas seulement sous les prismes de cancres de service et d’incasabilité.

Les exemples sont nombreux de ce qu’est être acteur en lieu de vie. La légende du médico-social voudrait que les lieux de vie arrivent en bout de chaîne et qu’après toutes les formes de placements dans les établissements conventionnels, un enfant puisse arriver chez nous et que l’on trouve la solution miracle ! Les miracles, moi je les laisse aux illusionnistes et aux bonimenteurs,  j’en connais un paquet  et je continue de me battre depuis 10 ans, sans résultat pour avoir des primo placements. Je suis à la fois insignifiant et un signifiant, c’est lourd à porter mais je le sais et pour le coup, cela fait déjà beaucoup moins lourd.  Il ne faut jamais alourdir un déplacement même s’il est symbolique, du poids de ses pensées.

D’un autre point de vue, si je ne faisais pas attention, les services placeurs nous verraient bien dans un rôle que les hôpitaux psy ne remplissent plus ou pas suffisamment faute de financements.  Combien de jeunes aux psychopathologies dites limites, d’étiquetés comme psychotiques me propose-t-on ? Si  je ne criais pas au loup, nous serions qu’une annexe pauvre des hôpitaux de jour ou plutôt un ghetto insalubre car la folie cela salit. Demandez donc à Marie Depussé de La Borde, elle sait, elle que Dieu gît dans les détails et que c’est parfois dans ces détails que se joue l’essentiel !

 Et cela sans même que le service placeur en dépit de notre faible coût de revient par rapport à un établissement traditionnel  ne veuille financer une prise en charge psychologique digne de ce nom ou même financer des transports, vers des praticiens du soin très éloignés géographiquement de notre LDV.

 En fait, les finances sont le vrai centre du dispositif, il ne faut pas se camoufler derrière des faux-semblants, même si on leur met le masque du désir ! L’institution et les institutions sont malades de leurs finances, et c’est là que se cache comme un tout petit, le signifiant-maître, c’est-à-dire maître pognon sur son arbre perché !

 Et la cerise sur le gâteau, c’est quand certains services placeurs sont en mesure, de vous demander des comptes, quelques fois seulement au bout de 15 jours de prise en soin « vous ne l’avez pas encore rescolarisé ? » m’a-t-on demandé un jour, au sujet d’un gamin de 17 ans, hyper violent passé par une MECS, un IME, deux ITEP, l’hôpital de jour, des internements en psychiatrie, de nombreux établissements scolaires,  une série  de familles  d’accueil et une condamnation au pénal pour fait de violence sur deux éducatrices, je l’avais presque oublié…

 Acteur en lieu de vie, cela frôle parfois la science-friction ou la télé-réalité ! «Non mais Allo quoi ! » me disait l’autre soir, Nabila trop à l’étroit dans son costume de péripathétie- clinicienne !

Tiens il y a aussi le truc de Brian qui me revient « il faut  sauver le sujet  Brian » On nous le confie, c’est un sujet difficile, qu’il faut éloigner de sa mère, présentée en substance comme néfaste quant à son développement général. Je vous passe les détails : élevé aux biberons et aux yaourts jusqu’à l’âge de 6 ans, attaché à une chaise dans la nuit volets fermés et la plupart du temps sous neuroleptiques pour qu’il ne voit pas ce qui se passe devant lui. Entre parenthèses ce qu’il a vu ces jours-là sous neuroleptiques, refait  très souvent surface à son insu et au notre, sur la scène du transfert, et cela à chaque angoisse ou frustration. Nos médocs à nous ? Un traitement homéopathique entre parole et écoute avec des résultats en dents de scie. Les deux premières années, il a beaucoup progressé, tant sur le plan social que scolaire et puis il y a eu une régression et à nouveau une progression et de nouveau une stagnation (pour une vue périscopique, voir le tableau Excel du super-évaluateur).

 Il faut faire le deuil de la toute-puissance de tout maitriser de ce qui est de l’ordre de l’autre et savoir accepter que tout n’aille pas toujours comme on le voudrait.

 Au bout de trois ans de prise en soin chez nous,  sa mère déménage, le juge des enfants de son département se dessaisit du dossier et l’envoie à son homologue du nouveau département d’habitation de la mère.  Pendant six mois, nous n’avons plus d’interlocuteur, ni de financeur, les départements se renvoyant la balle dans un ping-pong administratif d’une lenteur qui semble de notre place, équivalent à l’intérêt qu’ils portent à l’enfant et à notre structure.

Pour un lieu de vie avec 6 enfants et 5 ETP,  6 mois sans prix de journée, les conséquences sont énormes. Notre budget est millimétré, la trésorerie devient  alors un sujet de préoccupation et  semble nous éloigner  de notre travail de soin. C’est dans ces jours-là, je dois le dire que j’ai ressenti  le plus mon statut d’intermittent de la clinique. De notre côté, pendant 6 mois, on a continué comme avant : psychothérapie dans le privé, enseignante à domicile, judo…. Sans que Brian ne soit à un seul moment mis au courant de cette situation. Aujourd’hui  pour les seules raisons  administratives et financières,  le gardien de droit envisage de rapprocher Brian, du domicile de la mère, le projet initial était pourtant catégorique « éloigner cet enfant de sa mère ». Le sujet est-il  le centre du dispositif ? Je ne me pose même plus la question…  La sidération est souvent mauvaise conseillère alors je me la joue tranquille en attendant qu’il le fasse vraiment ! O Maréchal…

Voilà pour conclure, notre travail d’acteur en lieu de vie se situe souvent en résistance aux pesanteurs  des services payeurs et  des donneurs d’ordres qui sont si souvent  en contradiction avec les lois que leurs hiérarchies ou l’état imaginent. Nous n’avons pas attendu 2002-2 pour mettre le sujet au centre de notre dispositif et l’on ne se gêne pas pour en être les acteurs et de rappeler à leur devoir ceux qui l’auraient oublié !

Mais nous sommes aussi en lutte contre nous-même, on épargne personne ! Nous sommes en lutte  contre les forces d’inertie et de chronicisation que nous mettons en place à notre insu et qui nous empêche d’être en mouvement. Notre modèle c’est la psychothérapie institutionnelle et cela reste une utopie qu’on atteindra peut-être jamais mais tant pis, car c’est cette force qui nous permet de rester dans l’agir, le faire-avec, le faire-ensemble. C’est pour cela que l’on se voudrait dans une autocréation permanente et je terminerai par cette phrase de Joseph Mornet l’un des fondateurs de ST Martin de Vignogoul « Une institution doit rester en permanence inachevée si elle ne veut pas symboliser la fixité bureaucratique ». Dans la fixité, il y a du Thanatos et moi je préfère Eros, j’ai choisi mon camp, mais on n’a pas tous les mêmes valeurs chez Bordeaux Chanel !

Le métier d’acteur et celui d’éducateur ont un point commun :

Si on n’est pas sincère, cela se sent tout de suite disait l’autre soir Depardieu d’un air complice   à Poutine en  visitant un camp de rééducation en Mordovie.

 

 

                                                            ERIC JACQUOT (Septembre 2013)

                               Permanent responsable du lieu de vie La Bergeronnette