PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

30 mai 2019

Une conférence sur la psychothérapie institutionnelle...

 

JEUDI 20 JUIN 2019

De 17h30 à 19h30 

 

A l’IREIS de la Haute Savoie

1 bis Boulevard du Fier

74000 ANNECY 

 

J’anime une conférence-débat avec un auditoire de travailleurs sociaux en formation :

« Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes »… 

 

Dans le cadre des « impromptus » de l’IREIS.

 

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31 mars 2019

Retraite et retrait...

 

 

 

Avec un quidam… je tiens une conversation onirique… 

 

« -- Alors, c’est la retraite ?

-- Je suis surtout en retrait.

-- Tu veux dire en retraite ?

-- Être en retrait, c’est un acte de sujet, celui de l’anachorète laïc, ça peut vouloir dire qu’on ne croit plus en la boutique du grand Autre, que l’on passe à autre chose. La retraite, c’est l’objectalisation instituée, assujettie et pensionnée, dédommagement dérisoire de l’esclavage sociétal.

-- Avec des idées pareilles, tu devrais te suicider ! Pas étonnant que tu vives seul !

-- C’est cette constante idée du suicide qui – jusqu’à maintenant – m’a autorisé à supporter la vie et les autres, durant 64 ans. Savoir qu’il y avait – en réserve – cette solution : pouvoir en sortir un jour ou l’autre.

-- C’est l’idée du suicide qui t’as empêché de te suicider ?

-- Un paradoxe vivifiant et dynamisant, pas vrai ? »

            Ce n’est pas totalement vrai. Même si je vis dans un retrait relatif et dans la solitude, habitant dans ce que j’appelle « ma grotte », maison isolée, au bout d’un raide et improbable chemin ; et n’ayant plus à subir la double contrainte du salariat et du couple monogame,  je demeure engagé dans les affaires de la cité et les questions sociétales. J’ai gardé une activité professionnelle supportable – car autonome - ; elle me tient en éveil et me dynamise, je peux ainsi continuer à être enseigné de ma confrontation langagière avec les sujets de mes groupes « parlants » : aide soignantes, infirmières, éducateurs, AMP, AVS …les petites mains du social, que je rencontre en sessions de supervision ; j’exerce aussi la psychanalyse en cabinet privé, et j’anime des temps de formation, de transmission, des séminaires.

            Si je me penche du côté du passé, à travers les contingences de la trajectoire professionnelle, voire celles de la trajectoire vitale, je peux dire que j’ai été toute ma vie utopique, atypique, et atopique, posture inconfortable s’il en est, l’équilibre dans le déséquilibre.

Expliquons : j’ai flirté souvent avec ma propre utopie, ça transcendait le morne quotidien, c’était une forme de sublimation. Sans vivre pour autant dans l’utopie – je me coltinais quand même le Réel – je vivais d’utopies créatrices, une de ses formes fut la poésie autour de mes vingt ans, une poiésis branchée sur l’amour fou et le désir de révolution. Je sais : j’imagine combien ça peut paraitre désuet en 2019 !  Désuet, dépassé, et atypique…un peu « dinosaure » versus mélancolique. C’est ainsi que je fus aussi un éducateur atypique, un directeur atypique, dans le sens où je ne pouvais consentir à m’inscrire dans une typologie, je ne voulais pas rentrer dans des cases et être assigné à un rôle unique de force enfermant ; il fallait que je sois en-dehors, en retrait ; être dans l’être-là, mais à la marge. Prédilection obsessionnelle pour les bords, la périphérie, refus de l’emprise de l’Autre. J’étais souvent là où l’Autre ne m’attendait pas, et ça générait des malentendus. La retraite, c’est la scansion de ces malentendus.

 Je n’ai jamais marché au pas. Je fus par surcroit, le plus souvent atopique, une atopia caractérisée par l’absence de place. Car si j’en avais une, de place, ça ne pouvait s’installer dans la durée, au bout de quelques années, elle devenait caduque. La juste place que je voulais prendre m’était déniée. Au mieux, l’établi voulait m’assigner à une autre, néantisant ma position subjective, mes convictions, mon désir instituant : réification, chosification du sujet.

Réminiscences nauséeuses : « Mettez-vous en rang ! Je ne veux voir qu’une tête ! »

Je n’ai jamais cédé aux injonctions…

            Mon niveau de retraite est en conséquence, c’est même devenu pour moi un motif de fierté, comme quoi on se console comme on peut ! Ainsi, ma « pension » est en rapport avec le style singulier que j’ai développé durant ces quarante années de salariat. Ce n’est pas la retraite d’un corrompu, c’est la retraite d’un « berger honnête », clin d’œil et mot d’esprit à mes copains du lieu de vie presque éponyme[1]. La retraite d’un « ça ne va pas de soi », d’un « trouvailleur soucieux » dirait l’ami Joseph Rouzel, ou du « Religieux B », selon Kierkegaard et transmis avec bonheur par le Dr Oury.

            Il y a du plaisir dans ce retrait, à condition de s’occuper intelligemment, et de résister à l’entropie : en ce qui me concerne, lire, écrire, voyager dans l’imaginaire, bouger son corps par une méditation en mouvement, traverser à pieds de grands espaces…et cultiver la fonction épistémique de l’écriture. Le temps libéré de la retraite est un temps à soi, pour soi, libre, autotélique, et ipsatif. S’il y a un retrait inévitable et nécessaire du fait de l’abandon de la sphère professionnelle, il ne s’agit pas – pour moi - de repli sur soi, d’isolement ou de paresse statique. Depuis deux ans, je vis comme une sensation pleine d’allégresse, celle d’une désincarcération, une levée d’écrou : fini de faire des claquettes pour endormir la hiérarchie, terminé le jeu de rôle sociétal, le primat des statuts et des protocoles, le masque de la persona…bas les masques ! Ne plus souffrir des contraintes horaires, des couperets budgétaires castrant toute bonne initiative, des incompréhensions de l’établi, de l’abêtissement conformiste et nivellateur, et autres niaiseries athéoriques, réchauffées au bain-marie de la connerie ambiante de ce cauchemar climatisé, générés par l’assujettissement à l’endoxal.

            Si vous saviez comme j’ai pu souffrir lors d’éternelles réunions soporifiques où l’on ne parlait que du cadre, le moins possible des sujets. Humiliation par l’obligation de présence, résistance par le semblant de participation : ne pas « être-tout-là », sauvegarder sa singularité légitime.

Le monde du travail nivelle le plus souvent par le bas, et chacun est tenté de ne pas faire de vagues, de se fondre dans la masse, afin – en retour – de pouvoir bénéficier d’une homéostase sociétale de plus en plus caduque, contrepartie de dupes…et les non-dupes errent comme le disait le bon Docteur Lacan en 1973. Les non-dupes empruntent des lignes d’erre (Deligny 1975), suivent des chemins de traverse, empruntent des ponts, escaladent les murs, cultivent l’hétérogène, la transversalité, et bousculent dans un élan instituant le « ça va de soi » des normopathes.

Le non-dupe que je suis n’a décidément aucune nostalgie du monde du travail, je suis vraiment fâché avec, je l’ai même déserté avant l’heure légale, afin de faire ce que j’avais envie de faire, et rencontrer cette juste mesure où se rejoignent désir et action : une praxis éthique. Certes, il y a du pessimisme dans ce rapport au travail salarié. Mais je sais aussi que dans un lieu sérieux où se serait pratiquée une institutionnalisation permanente, j’aurais pu demeurer salarié. Mais ces endroits sont rares et menacés.

Si c’était à refaire, je serais allé travailler comme moniteur, à la clinique de la Borde, et j’y serai encore. Tranquille…caché dans la maison des fous[2] ; mais bon…muss es sein, es muss sein ![3] On n’a pas de vie de rechange, alors, inutile de décliner les regrets du « si c’était à refaire », à cet exercice, on ne peut que se faire du mal.

 Oui, dans tous les établissements où j’ai travaillé, je passais pour un pessimiste, alors que je suis surtout un optimiste qui s’est informé ! En outre, je partage cette assertion de Romain Rolland : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence avec l’optimisme de la volonté ». J’ai déserté le salariat fin 2011 : quand c’est insupportable, on ne supporte plus ! Prise de risque énorme à 57 ans, et assomption de ma position subjective. La psychanalyse y est pour quelque chose, comme quoi elle peut avoir des effets, n’en déplaise à ses détracteurs… l’effet-sujet : oser être soi, ni plus, ni moins. C’est F. Dolto qui disait que « la psychanalyse, c’est aider les gens à devenir ce qu’ils sont ».

Assurément, le monde du travail est le continent humain où les pires motions pulsionnelles sont érigées en valeurs – phares : individualisme, esprit de compétition, culte de l’ego, convoitise, agressivité, complexe d’intrusion, jalousie, rivalité, déni de l’autre, et exhibition phallique… voilà ce que l’on voudrait injecter dans la tête de nos gamins, l’aliénation commence à l’orée de la vie. C’est pour ça que les autistes nous disent « merde », ou nous le signifient. De cette aliénation à l’Autre, ils n’en veulent pas, même si le prix de ce refus est énorme de conséquences.

 Nous assistons à une inversion des valeurs, la civilisation va droit dans le mur, et c’est peut-être pourquoi je ne vis plus maintenant qu’avec des chats ; qui eux, dispensés du langage, n’ont jamais marché au pas cadencé, ni exploité leur prochain. Le spectacle de l’homme me fatigue.

Ne dit-on pas avec admiration d’un cadre dynamique, qu’il a des qualités de « killer » ? (Il sait foutre les autres à la porte, ou remplacer une infirmière par deux ASHQ [4]!), que c’est un gestionnaire implacable, un gagneur, un pragmatique, et qu’il ne fait pas de cadeaux, et l’établi trouve ça très bien, voire modélisable. L’entreprise, c’est le défilé des semblants et des masques sociétaux, l’obligation permanente à s’adapter à des normes instituées, à des routines protocolaires, à faire semblant de se prendre pour son statut, et cela pendant quarante ans minimums.

Le salariat est un esclavage accepté, prix de la survie ; mais vivre n’est pas survivre…

Quel vrai bonheur que d’en être affranchi, et de percevoir une pension – aussi modeste soit-elle – juste dédommagement de cette aliénation consentie !

De ce fait, j’ai vécu un véritable sentiment de libération à quitter mon ultime emploi salarié. Je pourrais en témoigner : comment en novembre 2011, et en moins d’une minute, j’ai quitté une durabilité, une stabilité, une sécurité de l’emploi (relative), c’est-à-dire une condition aliénée et bien rémunérée, pour l’inconfort de la liberté. J’ai voulu fuir l’institution ramenée à la peau de chagrin de l’établissement. Ne pas continuer à être complice d’une violence éducative ordinaire. Insupportable de ce jeu de rôle. Alors ? M’élever…

En rompant avec cette hétéronomie qui m’insupportait, j’ai décidé dans le même élan de créer mon activité, pratiquer la supervision, de soutenir la parole des sujets dans les équipes, car je connaissais les difficultés des travailleurs sociaux, je savais qu’il y avait des besoins d’allégement, de parole libre, et de tiercéité. Je fus très content et émoustillé par cette liberté : pouvoir dire « je » en toutes circonstances. Le « je » du sujet, celui de mon analyse, et celle-ci, écourtée par un 35 tonnes du Djihad islamique…[5]

J’avais ce désir, rivé au corps : ne plus jamais être hétéronome.

Comme participant, j’avais déjà une bonne expérience de la supervision, pendant une décennie, j’en avais connu – selon les intervenants - le meilleur comme le pire ; alors, j’avais des idées quant à l’encadrement de ces groupes. J’étais porteur d’un désir : le désir du désir de l’autre. C’est animé par ce désir que j’ai vécu l’expérience de mon premier groupe de supervision, c’était fin 2011, dans un internat éducatif, avec une dizaine d’éducateurs, suppléants parentaux, en proie à l’entre-croisement des transferts, et à la pulsion de mort.

Mais croyant m’échapper de la violence de l’Autre institué, je n’avais pas réalisé que j’allais la retrouver, mais cette fois à une place différente, une place d’exception, mais c’est une autre histoire à raconter, une problématique à déconstruire : le désir du superviseur, lequel n’est pas sans rapport avec le désir de l’analyste (Lacan 1964).

 

Serge DIDELET (octobre 2018)

 

 

 

 

 

 

 



[1] Il s’agit du Lieu de vie « La bergeronnette ») qui accueille des enfants « inclassables » et rejetés de partout. Implanté en Bresse profonde, c’est un lieu clinique que je soutiens. Il n’est pas sans rapport avec l’éthique de la psychothérapie institutionnelle…enfin…c’est la représentation que je m’en faisais en 2014/2015.

[2] Didier Daninckx, « Caché dans la maison des fous », Editions Bruno Doucey 2015.

 

[3] « Muss es sein, es muss sein ! » : cela doit-il être, cela est ! Une phrase de L.V. Beethoven, reprise dans un poème de Léo Ferré en 1974.

 

[4] Les Agents de Service Hospitaliers Qualifiés, sous prolétaires de l’hôpital.

 

[5] Je fais référence à Pierre Hattermann (1960-2016), qui fut mon psychanalyste et mon mentor durant une décennie, il était aussi psychologue clinicien, superviseur d’équipes et formateur. Homme de bien et de convictions, fédérateur, il généra du lien social et un réseau important en Haute Savoie. Pierre est mort tragiquement avec 85 petits autres, des suites de l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016.

 

 

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09 décembre 2018

Un séminaire de psychothérapie institutionnelle.

L’association l’@Psychanalyse organise le samedi 25 mai 2019 :

Un séminaire sur la psychothérapie institutionnelle, à Sallanches (Haute Savoie)

Ce séminaire sera animé par Serge Didelet (psychanalyste, superviseur, formateur).

« J’anime régulièrement un séminaire, partage dans un petit groupe actif d’une question, ou d’un sujet que j’ai mis préalablement au travail durant une année, parfois plus…

En 2012, ce fut « Transfert et relation éducative », destiné à des acteurs de la protection de l’enfance. En 2015, « Louis Althusser, entre génie et déraison », et en 2016, ce fut « Jean Oury. Celui qui faisait sourire les schizophrènes », métaphore éponyme du titre de mon livre (Champ social éditions, 2017).

Le 25 mai 2019, je vous invite à participer à un séminaire d’introduction à la psychothérapie institutionnelle ; cette praxis encore bien vivante en certains lieux constitue le paradigme d’une psychiatrie qui reconnait la valeur humaine de la Folie, respectueuse du sujet, et qui s’oppose à toutes les discriminations et à la normopathie ambiante ».

Contenus : histoire de la folie ; les sources de la PI ; Tosquelles et Oury, les pionniers ; promenade conceptuelle : l’institution, le collectif, l’aliénation, la pathoplastie…

Ce regroupement concerne toute personne intéressée par la psychiatrie et la psychanalyse.

Horaires : 9h 12h/ 14h 18h.

Lieu : à Sallanches, en Haute Savoie. Le lieu du regroupement sera communiqué ultérieurement.

Participation financière individuelle : 35 euros.

Inscriptions : serge.didelet@wanadoo.fr / 06.16.13.26.48.

 

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07 novembre 2018

Melancholia...

 

Fureur scripturaire matinale évacuant les brumes oniriques où se rejouent sans cesse les duperies spéculaires de l’homme ; pulsions sublimées même si La Femme n’ex- iste pas - il n’y a que des femmes – n’en déplaise aux innocents, also sprach der psychoanalytiker. Oui, c’est ce qui arrive, lorsque les objets perdus jouent à l’incruste dans les rêves. Alors, apparaissent des femmes, éphémères et intrusives, feux follets insaisissables, éternel retour du refoulé ; restes diurnes de l’aube sale, déchets libidinaux et autres oripeaux de l’objet @ : « O revenez, amours envolées ; faites pas les cons, ya pas la place ! ». Ce matin, je suis dicté par un magnétophone branché sur les limbes, paysage mental qui me fait associer ; et associer, c’est préférable qu’être dissocié, éparpillé en petits fragments, comme quoi je ne suis pas le psychotique que vous croyez.

 La Femme, - terra incognita – et l’infinie Féminité mythologique ne sont que des émotiphages où l’homme, nu et désarmé, ne peut qu’éternellement se condamner à mort. Où s’entend, occulte la solution pour l’être, telle une absence de nomination relative à la supposée jouissance de l’Autre, ce lieu où se constitue le « je », pris dans l’étau sociétal de l’interlocution, c’est-à-dire celui qui parle avec celui qui entend. Ainsi cette juvénile et jolie schizophrène conversant avec « ses voix », pavillon Paul Lévèque, à Lagny sur Marne.

Je cherche et je ne trouve pas la tonalité d’une écriture de la fureur instituante qui saisirait le Réel, notations impossibles et inatteignables – horizon qui recule sans cesse – autant bouffer le semblant d’objet @ du livre, comme le peintre fou mange ses couleurs et devient peinture, en incorporant l’objet. Les mirages de l’amour et de l’amitié, marquent, balisent ce point de l’être vide, ce point où le rapport sexuel ne cesse pas de ne pas s’écrire.

Ça ne s’écrit pas, ça se gueule dans la rue du brouillard blême, ou comme Artaud le Momo, dans les corridors de Ville -Evrard ; ou ça se cherche dans l’Un solitaire, perspectives boutiquières de l’anachorète laïc, faites d’alambics et d’herboristerie, ritualisations maniaques faisant procédure à l’écoulement du temps ; assignation à résidence alors que dehors, la publicité solaire de l’été indien bat son plein, comme démenti à une mort annoncée depuis toujours. Arnaque mordorée de ce paysage de carte postale alors que Nanterre et ses insurgés, c’était si beau !

A rester chez soi, dans l’homéostase livresque, demeure cette jouissance singulière qui consiste à bouffer l’objet oral, faire de la fumée. D’où l’invention validée par la Doxa et l’endoxal millérien, hommage constant et assidu, mamelle-matrice d’une transmission freudo lacanienne en perpétuation, pour les siècles des siècles, Amen, Aum, Alléluia, Allah Akbar et Om Mani Padme Hum !

L’été indien a fait long feu, laissant place à un tableau monochrome, gris, glauque, fait de grises nébulosités. Station assise ou debout du solitaire en proie à sa mélancolie active :  marcher dans le petit matin, seul ! Emprunter chaque jour son chemin, libre.

C’est cela, réussir sa folie privée !

Psychogéographie animée de l’esprit de dérive, d’errance, courir aussi, au long cours, comme les Tarahumaras, dans ce même mouvement salutaire, qui tient à ne rien céder sur son désir.

Rester vivant.

 La solitude est ma configuration originelle. Mon logiciel, diraient – ILS dans leur novlangue managériale. Pour la sauvegarder, cette solitude, il m’a fallu tuer tous mes amis ; mais il en reste. Si je tue, c’est à bon escient, avec parcimonie.

Le dernier en date que j’ai liquidé ressemblait à un vieil échassier – en imitant bouffonnement le bestiaire de La Fontaine –, un héron déplumé, myope et ventripotent ; malade de l’être, et sous perfusion d’éthanol glucosé, et de narcissisme. Du style, il en avait, c’est indéniable, afin d’entretenir l’illusion et la captation imaginaire de l’autre, l’alter ego. Dans la séduction et le bagou, il avait du savoir-faire. Il aurait pu être forain, improbable Zampano, et montrer des serpents, dans une odeur de barbe à papa. Etron visqueux chu de l’anus du Diable, il cherche ; et c’est son Graal – à l’instar de nous-autres, autres étrons – il cherche à survivre, en se prenant pour un artiste. Pourquoi pas ? En outre, et s’il a été informé de la castration – il est censé transmettre la Loi - , il se démène au quotidien pour la contourner, ne renonçant jamais à la jouissance, illustration clinique d’une père version dirait l’impromptu de Vincennes, un jour de dissolution de la colle.

Chacun son bricolage, et à chacun son imposture, qui lui en voudrait ? Ce n’est pas facile d’être, je peux en témoigner ; de cette réitération du m’aime. Il faut bien un peu de transcendance. Et le Réel qui se répète, c’est un mode de jouissance mortifère, même si – paradoxe - on se lasse, en fin de vie, de la pulsion de mort.

Alors, table rase des faux semblants : je suis un autre mec !

Alors, tel Erostrate, j’ai flingué à tout va… N’empêche, la vie est plus facile pour moi depuis que j’ai fait « place nette », je me sens moins encombré aux entournures par les faux semblants sociétaux. Je respire mieux.

Comme l’écrivait Louis Althusser, ce fou de génie : « Une fois que le deuil est fait, la transaction avec le souvenir de l’objet est plus facile qu’avec l’objet vivant ».

A une exception près…autre histoire.

Ma vie fut parfois comparable à une entreprise de démolition. N’attendant plus rien de l’Autre, je me prépare au pire, en participant à l’entropie galopante : retour au nihil de mes vingt ans, ça permet d’être sujet et non objet. J’ai rencontré la varité – vérité variable – après six ans sur le divan : j’ai compris qu’Il n’y a Rien. Il n’y a plus rien. Reste le Verbe du commencement – alpha et oméga - et ces déserts en friche, à labourer du soc de ma plume Mont blanc. Avec des mots, toujours des mots – et les mots tuent La Chose - , des mots en deçà du Réel, cette palette de couleurs de l’écrivant. N’empêche…tout jeune je suis tombé dans cette marmite des signifiants. C’est plus fort que moi, les mots, j’ai envie de les étreindre, de les tordre.

L’écrivant génère un ajustement de la distance à l’Autre et à la sempiternelle question des jouis-sens qu’il conviendra de différencier, de garder bien distinctes, de déconstruire. L’état d’écriture est l’envers du désêtre, ça permet de faire danser la vie, dans le plus de jouir hypomaniaque. Mais comme il y a toujours un prix à payer, le sujet désirant sera confronté malgré lui à la crainte damocléenne que ça s’arrête, par l’irruption de la panne de désir, celle qui est toujours embusquée ; annonciatrice de la mélancolie stuporeuse, et de l’éternel et irrésistible désir d’un retour vers l’inanimé. L’homme tend à la mort, il faut le savoir, même si ça ne va pas de soi pour la multitude qui veut croire en plus belle la vie. La mélancolie, « c’est du lourd » et ça a plus de conséquences que le spleen baudelairien, même si, quand même, Gérard de Nerval, rue de la Vieille lanterne, ce n’était pas frimé !

Tombée en désuétude par un DSM a-théorique, la mélancolie se noie dans le marais indifférencié des troubles de l’humeur. C’est pourtant un état existentiel terrifiant, par lequel le sujet n’ayant pas pu faire le deuil de l’objet l’a haussé au plus haut niveau d’Absolu : alors, sans aide, il se laissera bouffer par lui, érosion terrifiante du Moi, ombre portée de l’objet perdu. C’est ainsi que l’on porte une Blonde en soi…à jamais…La Blonde avec le « La » barré. Si l’objet perdu a tant d’attrait pour l’inconscient, c’est parce que depuis toujours, il est perdu.

Au final, après un long travail de parlêtre : la forme supérieure de la critique, prenant l’allure du deuil des illusoires comblements et autres complétudes d’encombrement. Conscientisation et vérité. 

Vous qui entrez ici, abandonnez toute illusion !

 Cependant, il peut arriver que le mélancolique rencontre quelqu’un(e) qui déchainera - souvent à son insu – sa passion ambivalente : hainamoration enest son néologisme ; car cet autre semblera être détenteur de la Chose, depuis toujours absente, nous révélant ainsi avec beaucoup de clarté, l’affinité secrète entre la Passion de l’Amour Fou et la mélancolie.

Melancholia : la bile noire d’Hippocrate… 2400 ans après, la mélancolie d’Althusser…

La mélancolie, consubstantielle aux animaux parlants, est de structure.

Il y a un siècle, Freud nous avait pourtant prévenu – qui l’écoute ? -  : cet autre aura été élu sur une base narcissique et imaginaire ; ce qui en revient à dire que c’est encore lui-même que le mélancolique, pris dans les rets de l’Amour Fou – ou de l’amitié – croit avoir trouvé. On ne s’en sort pas, même lorsqu’on a compris que l’amour, l’amitié et la haine participent d’une même duperie spéculaire.

Le sujet n’y peut rien, il n’est pas maître en sa demeure : captation par l’image et corpo-réification, chosification à l’image du corps parlant. Demeure la psychanalyse, contre vents et marées cognitivocomportementaux, contre le nihilisme thérapeutique et le défaitisme. La psychanalyse que l’on croyait perdue ex-siste, je l’ai rencontrée ! A contre -courant des « ça va de soi » et des normopathes. Cette psychanalyse, c’est le lisible contre le visible, le mot contre l’image ; autant dire le pot de terre contre le pot de fer, dans ce monde iconophile où chacun, sous l’emprise de la jouissance scopique, est rivé à son écran dès l’âge de onze ans ; là où l’exhibition de la jouissance sans limites a supplanté le désir, faute de Re – Pères. Le point de repère, ça marche à la fonction paternelle, depuis longtemps aux soins palliatifs.

 Ce n’est pas l’objet, mais le manque d’objet qui structure le sujet et l’accompagne, de la nature à la culture : apprentissage de la castration, c’est-à-dire éducation, condition de ce qui fait civilisation. Mais dans ce monde parfait macronique, où chacun peut devenir milliardaire ; et lorsque l’injonction sociétale est de jouir sans limite des objets, c’est-à-dire de consommer, il ne saurait y avoir de manque. Il n’y a qu’à se servir dans l’hypermarché planétaire.

Profitez ! Et surtout : circulez ! Voilà ce que veulent les maîtres des flux.

 A manquer de manque, c’est avoir l’objet @ dans la poche, et ça peut porter à conséquences de ne plus désirer. Cette liberté est amère et n’augure rien de bon pour les sujets humains, quels qu’ils soient, mais après tout ils ne l’ont pas volé ! Amère liberté que confère le capitalisme, faillite de la pensée : aphanisis de l’intelligence, perte du libre arbitre et du sens critique, nivellement par le bas, principe de réalité mutant en principe de résignation…au nom du réalisme économique.

Où sont passé les hommes ? Les Raymond Aubrac ? Les Jean Oury ? Les François Tosquelles ? Les Lucien Bonnafé ?

Alors ? La transmission comme mot d’ordre.

Perchés sur le gibet des amours avortés, ils sont beaux et fiers ces oiseaux du malheur qui passent leur journée à croasser des nouvelles du monde inquiet ; troublant la sépulcrale ambiance de novembre, quand le ciel de plomb, bas et lourd est le paysage mental des pauvres gens qui se terrent, pour se cacher de la mort.

La journée est passée, marquée par ce texte iconoclaste, auto-parodique et fictionnel s’il en est. Aux lecteurs hypothétiques : ne pas prendre tout « ça » à la lettre, ce n’est que vagabondage et exorcisme. Prenez-ça, si vous le voulez bien pour un poème. Mais quand même, ce soir, je suis fatigué des mots, et je me laisserais bien tenter par la contemplation béate d’images. De plus, à la longue, das Ding, ça rend dingue ! Pour ce soir, je passe la main, et je donne ma langue au ça !

 

Serge DIDELET (7/11/2018)      

 

 

 

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26 septembre 2018

Réseaux et ressources

Quand les rats quittent le navire à la mort du capitaine, ceux qui sont restés doivent serrer les rangs, pouvoir compter les uns sur les autres, et coûte que coûte, ne pas céder à la normose et à la morosité, résister et sauvegarder les espaces du dire. Ainsi, suite au décès de Pierre Hattermann en août 2016, le « réseau »[1] fut traversé par un processus de déliaison quasi généralisé et le repli individuel de beaucoup de cet « entre nous » imaginaire. Il faut rappeler que Pierre, de par sa personnalité, sa gentillesse, et son charisme, avait réussi en quelques années à fédérer une bonne centaine de personnes en Haute Savoie.

On se demande où sont les gens, et ce qu’ils font de leur vie…

Deux petits groupes ont résisté à la pulsion de mort, et se réunissent mensuellement. Et ça continuera en 2019. Ce sont des groupes de travail sur la praxis psychanalytique. L’un est un groupe qui existe depuis 2008, il est la continuation de ce groupe de lecture, fondé et animé par Pierre jusqu’en 2016. Nous sommes actuellement dans les dernières séances du séminaire II de Lacan (le Moi dans la théorie de Freud et la technique psychanalytique). L’autre groupe, vestige de la défunte association ACLIS, s’origine d’Isabelle Guer, qui anime ce groupe depuis plusieurs années. Il s’agit d’un groupe de travail sur les concepts fondamentaux de la métapsychologie, un peu dans l’esprit du cartel lacanien, mais en plus détendu. Après « la demande », « la pulsion fut mise au travail » ; et depuis un an, nous travaillons sur le transfert, à travers le prisme éclectique de Ferenczi, Freud, Lacan, Oury…et quelques autres.

J’ai le bonheur d’appartenir à ces deux groupes, deux associations « de fait », qui avec modestie, contribuent à la recherche psychanalytique, au regard non seulement des textes théoriques, mais surtout de la clinique de chacun.

Ainsi, nous étions fin-juin, à l’orée des deux mois de l’ennui estival, le groupe de lecture de textes psychanalytiques se réunissait, comme chaque mois ; nous devions lire ensemble un chapitre du séminaire II de Lacan ; cette fois il s’agissait du chapitre intitulé : « Le désir, la vie et la mort ».

Sans jamais nous prendre au sérieux, nous sommes sérieux, peut-être au sens de Kierkegaard ; mais nous savons emprunter un chemin de traverse lorsqu’il s’invite à nous. Notre amie N. (psychiatre retraitée qui travaille en supervision d’équipes) nous propose – à la place - de regarder un film sur la clinique de la Borde, il s’agit de « Au jour le jour, à la nuit la nuit » d’Anaëlle Godard.[2]

Ce film pourrait déconcerter par sa lenteur et sa discrète poésie. Il n’est sans doute pas accessible à tous, cela demande disponibilité et attitude d’accueil, être capable de laisser venir… il s’agit d’une vraie immersion dans le phalanstère labordien, et cela fait sens, par-delà les significations, à ce qui échappe au langage, à ce que la parole ne parvient pas toujours à exprimer. Nous visitons ces lieux qui, chaque jour, doivent se réinventer afin d’accueillir le transfert dissocié des psychotiques. Réajustement quotidien, voire de chaque instant. Chaque matin émerge l’impérieuse nécessité de réinventer le monde. C’est de ça que parle le film. Il y a aussi comme une déambulation dans le dialecte labordien : les SAM (soin, animation, ménage), les poissons-pilotes, le Club thérapeutique, la grille, la réunion d’accueil, la polyvalence des fonctions, les fous-payants et les fous-payés.

La réalisatrice filme avec une extrême douceur et modestie. Elle rend visible ce travail invisible de ce que l’on a appelé psychothérapie institutionnelle, qui n’est, ni plus ni moins qu’une psychiatrie de l’homme, une anthropopsychiatrie disait Jacques Schotte.

Ce long métrage filmé à La Borde en 2015 est très émouvant. Je pense notamment à cette séquence où, dans le grand salon, le Dr Oury joue du piano, Marc Ledoux – l’ami de longtemps – à ses côtés, qui le regarde avec affection. Et les patients, debout, silencieux, attentifs, écoutent la musique qui ponctue la psychose, l’institution, la mort.

Cette soirée partagée entre nous fut un grand moment, et Lacan ne nous en voudrait pas d’avoir différé sa lecture. Pour en finir avec cette histoire de groupes, je précise qu’il s’agit de groupes ouverts – car il existe des groupes fermés, j’en ai rencontré un en 2015 – Pour y participer, il suffit d’en faire la demande, ça fonctionne au désir, celui de travailler ensemble et de s’impliquer. Selon l’adage, plus on est de fous, plus on rit ! Il est vrai qu’il faut quand même une bonne dose de folie pour se retrouver le soir, après la journée de travail, et de s’immerger pendant deux heures dans les arcanes de Freud et Lacan. Cette folie-là, je l’aime bien, une folie douce dirait Joseph Rouzel, une folie qui emprunte des voies socialement acceptables ; c’est une folie réussie, celle qui ne consent pas à céder sur son désir (Lacan 1960). Pour rester vivant, malgré l’entropie du vieillissement et ce rétrécissement du champ des possibles, il faut continuer à être désirant.

Etre le désirant, pas le désirable, rajouterait le Dr Oury.

 

(Le 25/09/2018)

 

 

 

 

 



[1] Il s’agit d’un réseau haut savoyard, composé de travailleurs dit « sociaux » : psychologues, éducateurs, assistants de service social, enseignants, infirmières, psychanalystes, psychiatres…

 

[2] « Au jour le jour, à la nuit la nuit », un fil d’Anaëlle Godard, Abacaris films.

 

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06 septembre 2018

Fragments d'analyse: une histoire de crème glacée, d'ordinateur portable, et d'objet @

 

 

Le 30 octobre 2013 au matin, et pour la 249 éme fois, j’entre tout fier dans le cabinet de Pierre Hattermann[1] – psychanalyste - , avec mon « Chromebook », petit ordinateur portable que je viens d’acquérir. Selon les canons dominants de la mode - encore un coup de l’idéologie - , il est "comme il faut être", non pansu, à la ligne extra-plate, un écran de onze pouces, il démarre en trois secondes, montre en main, en phase avec cette époque non épique où la plupart des gens se vivent pressés, connectés, branchés, se sentent importants et désirent participer à la folie collective ; pris dans des flux, floués-flués, réduits à des consommateurs béats-morts, assujettis aux réseaux sociaux, ce grand Autre au rabais ; mais ils ne le savent pas…ils ne savent pas grand-chose, il y a peu de gens conscientisés, l’aliénation joue pleinement son rôle, via le bras armé de l’idéologie et des appareils idéologiques d’Etat (Althusser 1970).

 Ce petit portable pèse moins d’un kilogramme, il a une jolie couleur gris argentée...couleur de l’argent-roi. Bon, je suis content de l’avoir, c’est un bon objet, ni plus, ni moins, j’ai envie de le montrer, mais il n’en reste pas moins que - comme à chaque fois - je me sens un peu floué, arnaqué, et cela, par la distorsion décalée entre l’avoir de l’objet réel et ce qu’a représenté pendant quelques jours cet objet-cause-du-désir (l’objet @[2]du Dr Lacan), cet objet qui vient obturer le trou du manque à être, un objet qui revêtit pour moi tout au long de la vie, de multiples formes de « semblants ». Pour mémoire, et j'en oublierai, je citerai sans hiérarchie ni diachronie : être pris par l’imaginaire de ses vingt ans et se prendre pour un révolutionnaire professionnel, vivant dans la conspiration et la clandestinité, certaines femmes de ma vie qui se dérobaient à mes fantasmes d'amour unique, la recherche du cristal parfait caché au cœur des plus hautes montagnes, la peinture à l'huile – ce feu de paille de deux ans, et ses vingt toiles -, l'écriture de mon mémoire de Master sur la révolution culturelle du temps libre, la poésie, la pratique d’un alpinisme « engagé », devenir directeur de maison de vacances familiales, intégrer l'université à 40 ans, pratiquer les arts martiaux traditionnels et se prendre pour un ninja, apprendre l’italien afin de lire Primo Lévi dans le texte, devenir un ultra-traileur, mon travail d’éducateur dans un foyer d’enfants (où comment l'objet idéal se transformera en objet persécuteur), ma crise mystique de 2005/2006 par laquelle j'ai cru que c’était le Plan du Divin que j’aille travailler avec les enfants du foyer.... (Le tout est d'en sortir, de cet imaginaire, un jour ou l'autre, en deçà de la douleur de la perte...), et puis, il y a eu la psychanalyse, qui n'est pas un "feu de paille", cela dure depuis une décennie...et je suis habité par elle, du H24. C’est seulement la perception de l’analyste qui muta peu à peu, et en sept années, passant du Sujet-supposé-savoir au semblant d’objet@. Cette conscientisation sonne le glas d’une analyse infinie (Freud) ; mais c’est un crétin pseudo djihadiste, au volant d’un 35 tonnes, qui mit fin à mon analyse : scansion tragique, Réel intrusif, innommable, indicible, irreprésentable…

Revenons à cette histoire d’ordinateur portable. Ce désir étant satisfait, il y a malgré moi un sentiment d’arnaque qui gâche mon plaisir, et me fait comprendre qu’il va me falloir trouver un nouvel objet-cause-du-désir, un objet qui me fera « causer du désir », qui suscitera du désir en moi, qui me sortira de la quiétude ennuyeuse de l’homéostasie, état consubstantiel au principe de plaisir. A tous prix : il me faut éviter la panne de désir qui inaugure mauvaiserie et mélancolie, ces effondrements existentiels, cette érosion de l’estime de soi, et autres maladies mortelles du Moi.

Cela me propulse quelques années en arrière, en 2012, où, assujetti et obsédé par des chaînes de signifiants tournant en boucle dans ma tête, voire piratant les rares et précieux moments de sommeil dérobés à l’insomnie; au saut du lit, un matin très tôt – il faisait nuit -, je réagis, comme si ma conduite dès le réveil était dictée, comme si c’était une question de vie et de mort, je me libère de ces obsessions oniriques, par un acte dans le réel à grande portée symbolique: je crée un blog sur internet, c’est à dire une vitrine narcissique, un lieu d'où je peux dire: "j'existe".

Et c’est crucial lorsque l’on doute de son existence.

Encore de l’imaginaire à l’état brut, mais cette fois, au service du symbolique, puisqu’il s’agit de publier mes textes, et non des photos et des vidéos. L’écrit (« Lire et écrire »)[3]est l’antidote à l’iconophilie, société d’images et de médiocratie. Le désir est satisfait, j’édite mon premier texte, et il peut être lu dans le monde entier. C’est grisant. Du coup, je me sens mieux, mais avec toujours cette impression que "c'est ça, mais pas tout à fait ça", ce n’est pas tout à fait ce que je désirais...que cela laisse donc à désirer, et c’est bien ce qui compte, cette propension au désir, c’est un effet du vivant.

L’objet-cause-du-désir revêt régulièrement la forme d’un texte sur lequel je travaille, parfois plusieurs jours de suite. Je le peaufine, je le désire parfait, comme un “grand œuvre” maçonnique, épuré comme le fil d’un sabre japonais. Alors, j’y reviens sans cesse, tordant la syntaxe, corrigeant, coupant, copiant, collant, métaphorisant, poursuivant le « signifiant idéal », c’est comme une fièvre, elle ne cesse qu’au moment où je décrète – et toujours à regret - que le texte est achevé, parce qu’il ne sera jamais le corpus parfait, pierre philosophale ou Graal. En outre, il faut bien que cet « au - delà du principe de plaisir »[4] s'apaise et se taise, afin d'éviter la surchauffe psychique. Alors l’objet-texte est envoyé à des petits autres, alter ego et compagnons de route, lesquels, par leur silence, car parfois, ils ne me répondent pas, et par ce silence énigmatique, dénient mon existence, enfin, c'est de cette façon imaginaire que je le vis. Ils incarnent alors un Autre qui pourrait sembler menaçant, un Autre qui m'ignore, "qui ne me calcule pas", comme l'énoncent si joliment les jeunes ; un Autre qui me met à l’index, au ban du lieu : c’est l’Autre méchant, désigné par le psychanalyste Jacques Alain Miller[5] et repris par Joseph Rouzel[6] .Mais cette première publication m'apaise, mon désir s’est dégonflé, tout en sachant qu’il va me falloir retrouver un nouvel objet @, que sans nouvel objet, je vais être confronté au manque, car dans ma vie, je n'ai jamais manqué de manque, tant je désire, je fus - et demeure - un grand désirant.  

Ce qui compte, c’est le désir et la promesse de jouissance, la forme revêtue par l’objet importe peu, Freud le disait déjà à propos de la pulsion, que le choix de l’objet avait peu d’importance. Si cela concerne la jubilation intellectuelle à construire un texte, il n’en reste pas moins qu’il ne s’agit que d’une pulsion sexuelle sublimée. Au bout du compte, c’est ce qui permet de faire société, ces pulsions sexuelles sublimées, mais je m’égare, j’associe…mais il faut associer, c’est la clé de voute de l’acte analytique. Associer, c’est l’inverse d’être dissocié.

Quant à manquer de manque, ce serait un signe de la psychose : et dans la poche, posséder l’objet @...je ne manque pas de manque, je suis marqué depuis toujours par le manque à être, et ce que j’ai désiré toute ma vie, c’était un état de toute jouissance, un au-delà du principe de plaisir, un dérèglement de tous les sens (Rimbaud) et – contradiction - de me mettre à l’abri de la souffrance, me tenir éloigné des sources du déplaisir. Cette succession d’investissements psychiques - des motions pulsionnelles-vers des objets en capacité à susciter du désir, me fait penser à un “bricolage” psychique, une tentative, un stratagème afin d’échapper à l’angoisse de la castration (et l’idée du vieillissement de plus en plus omniprésente, en est une des formes) ; et comme le disait métaphoriquement ma jeune mère quand j’étais adolescent : “Il a toujours un trou à boucher ! ”...oui, un trou à boucher, une béance qui appelle le désir. La pulsion qui fait le tour de l’objet @ et retour sur l’érogène. Dans une vie, y a des signifiants qui déterminent, la preuve : ils ressortent 45 ans après, que l’on ne me raconte pas que l’inconscient n’existe pas. Cette énonciation maternelle était refoulée, mais emmagasinée quelque part dans l’appareil psychique, et un jour, par association signifiante, elle surgit, et en passant, étonnera l’analyste. Pour ne pas qu’il s’ennuie et qu’il s’endorme dans l’écoute flottante, il faut étonner son psychanalyste ; comme quoi l’analysant doit avoir des compétences et être acteur.

Fils unique à mon grand regret, j’ai vécu une relation plutôt fusionnelle avec ma mère, nous fûmes des complices au long cours, et en grandissant, je devins malgré moi son confident, nous étions dans la con-fusion (des places), et en accueillant ses confidences, j’avais le sentiment de trahir mon père. Ma mère fut la référence centrale de mon enfance et de mon adolescence, elle était un peu une mère totale, toute puissante, omnipotente et incestuelle - je n’ai pas dit incestueuse -, aimante mais excessive, parfois brutale...verbalement, ou dans certains gestes, vous allez voir. Dans cette histoire du trou à boucher, j’ai l’impression que c'est elle qui veut le boucher, ce trou, et de ce fait, être tout pour moi, être une mère-toute, manifestation d’un désir de la mère tout puissant, qui ignore le nom du père.

En fin de séance suivante, avec Pierre, soit le surlendemain, cela réveilla un autre souvenir, stocké dans le préconscient : automne 1964, j'ai dix ans, il fait beau, nous allons au marché, c’est jeudi, le jour des enfants. Ma mère aurait bien voulu ce matin-là combler mon manque à être, une mère qui m’offrait un cornet de glace au chocolat, alors que je sanglotais, et que j’étais inconsolable, car j’attendais ce jour-là un cousin, un grand gaillard de vingt ans que j'aimais beaucoup, sans doute pour moi une autre modalité paternelle, un jeune adulte support d’identification ; il m’avait promis une longue ballade sur le porte-bagage de son Vélo Solex, mais il vient de prévenir ma mère, il a eu un imprévu, il ne peut pas venir, et moi, qui n’accepte pas la frustration – manque imaginaire d’un objet réel - , je refuse le cornet de glace maternel, persiste dans mon vague à l’âme. J’aurais bien dit à ma mère :

« Dis-donc, tu crois que tu vas boucher ma déchirure avec de la crème glacée ? C’est un peu court, madame ma mère ! »  

         Mon réel est troué. Je vis comme un deuil, je suis inconsolable.lors, je prends un air encore plus malheureux comme pour lui signifier : désolé, mais même toi tu n'y peux rien ! Et de perpétuer mes épanchements lacrymaux.

Ma mère fut contrariée, se sentit impuissante, et se conscientisa – comme à regret - qu’elle ne pouvait être tout pour moi, qu’elle n’était pas l’objet total comblant le manque à être, celui qu’elle croyait être dans les mirages de son imaginaire : la mère-toute. Elle jeta avec colère le cornet de glace dans le caniveau. Je le revois, le cornet, la glace au chocolat se répandait avec tristesse sur le bitume ensoleillé, c’est comme si un peu de moi était resté depuis dans ce caniveau.

Serge Didelet (31/10/2013, révisé le 3 /09/2018)

Ce texte a été publié aussi sur le site de l’association l’@Psychanalyse : www.apsychanalyse.org

 



[1] Pierre Hattermann (1960-2016) était psychanalyste, psychologue clinicien, superviseur d’équipes et formateur. C’était aussi un homme de bien et de convictions. Fédérateur, il généra du lien social et un réseau important en Haute Savoie. Il fut durant sept années mon analyste. Pierre est mort tragiquement avec 85 petits autres, lors de l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016. 

[2] A l’instar de Jeanne Lafont et de Joseph Rouzel, il me semble que l’objet “a” doit être symbolisé autrement que par une lettre. L’@ qui n’est pas une lettre mais un signe est tout à fait adéquat ; car le signe représente quelque chose pour quelqu’un, alors que le signifiant ne représente le sujet que pour un autre signifiant.

[3] « Lire et écrire », in « Ainsi parlait Zarathoustra », F. Nietzsche, Union générale d’éditions 1958. 

[4] S. Freud, « au-delà du principe de plaisir », in « Essais de psychanalyse », Petite bibliothèque Payot 2001. 

[5] Jacques Alain Miller, « L’Autre méchant », Navarin 2010. 

[6] Joseph Rouzel, « La folie douce – Psychose et création- », Erès 2018.

 

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17 juin 2018

Premier colloque de l'@psychanalyse

 

L’ASSOCIATION L’@PSYCHANALYSE

 

Organise un colloque

Samedi 6 et dimanche 7 octobre 2018

Salle Pétrarque de Montpellier

2, Place Pétrarque

 

« Retrou(v)er la psychanalyse : Eloge de l’impossible » 

 

Retrouver la psychanalyse ? On aurait donc perdu de vue son chemin, tant il s’avère habilement recouvert par les mirages du management, la marchandisation généralisée, l’addiction aux objets, les encombrements désubjectivants du système capitaliste… ?

Quant à nous psychanalystes, censés appréhender l’insaisissable du réel, sommes-nous toujours prêts à affronter l’énigme insondable de la clinique ? Pouvons-nous véritablement consentir à l’inconsistance de notre savoir ? Sommes-nous à même de nous affranchir de l’insupportable de l’altérité ?

Retrouver la piste de la psychanalyse, dans la cure comme dans la cité, fort de ce que Freud nous enseigna que le subjectif et le collectif ont partie liée, passe par en inventer, une fois encore, le discours et la pratique. Nous (re)mettrons aux commandes l’impossible, seul à même de trouer sans cesse les tentatives de fétichisation et de dogmatisation. Subversion du sujet et dialectique du désir : comment combattre aujourd’hui les effets corporatistes d’entre-soi, l’hermétisme du discours et les dérives de la pulsion de mort sur le plan institutionnel ?

Lors de ce colloque, chacun (psychanalyste, travailleur du social, psychologue, soignant, enseignant…) est invité à témoigner, de sa place, du lieu de sa pratique, de l’épreuve et l’éprouvé de l’impossible. Là où « ça rêve, ça rate, ça rit » (Jacques Lacan). Là où « ça crée ».

Pour que vive la clinique…

Inscription : Auprès de l’association l’@psychanalyse, 3 rue Urbain V, 34000 MONTPELLIER

Participation : 120 euros (chèque à l’ordre de « l’@psychanalyse ».

La salle ayant un nombre de places limitées, il est fortement conseillé de s’inscrire maintenant…

Renseignements : apsychanalyse@gmail.com

 

www.apsychanalyse.org

 

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19 avril 2018

Aux ennemis de l'enfance...

 

 « [Les ennemis inconscients de l’enfance qui militent dans les établissements d’éducation] pullulent autour des enfants en danger « moral », délinquants ou inadaptés. Partisans sournois d’un ordre social pourri et qui s’écoule et qui s’écroule de partout, ils s’affairent autour des victimes les plus flagrantes des éboulements : les enfants misérables. Importuns et tenaces, ils se rassemblent comme des mouches et leur activité bourdonnante et bienfaitrice camoufle un simple besoin de pondre dans cette viande à peine vivante leurs propres désirs d’obéissance servile, de conformisme avachi et de moralisme de pacotille.

Ils emploient volontiers un terme magnifique, somptueux de bêtises, perle qui se grossit des sécrétions de mille comités accrochés à la table des administratives réunions comme des huîtres sur leur rocher : le redressement moral. Comme si les enfants avaient quelque part un morceau d’on ne sait quoi, bien droit chez les uns, tordu chez les autres et qu’on façonnerait en forme d’échine courbée à petits coups d’exemples, à petits coups de trois petit-beurre les jours de visite ou de grandes fêtes.

Tous ces administratifs petits pontes cachent la mollesse de leur caractère dans leur situation sociale comme le bernard-l’hermite protège son ventre dans une coquille empruntée. Eux qui sont des insuffisants sociaux docilement résignés à un emploi monotone notoirement inefficace, que peuvent-ils comprendre à des enfants qui ont l’invraisemblable audace de manifester des troubles du comportement ? »

 

- Fernand Deligny, « Le bien, le mal et leurs champions », in Les vagabonds efficaces (1947), pp.163-164.

 

 

 

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22 mars 2018

L'@psychanalyse...

Bonjour, 

J’ai le plaisir de vous annoncer la naissance d'une nouvelle association de psychanalyse : L'@psychanalyse. 

Les buts en sont les suivants :  

- De faire vivre, d’interroger, de renouveler et de transmettre le discours et la clinique psychanalytiques dans le lien social.

- De se donner les moyens de traiter de l’impossible dans la formation des analystes en (re)considérant les enseignements tirés des différents dispositifs mis en œuvre dans l’histoire de la psychanalyse et en soutenant des possibles innovations.

- D’engager et d’encourager des ouvertures et des passerelles avec d’autres disciplines. 

- De s’attacher à prévenir les effets corporatistes d’entre-soi, l’hermétisme du discours et les effets de la pulsion de mort sur le plan institutionnel. 

- De (re)penser la place de la psychanalyse dans la cité. 

Vous trouverez tous les renseignements utiles sur le site que nous venons d’ouvrir : 

www.apsychanalyse.org

 Cordialement,

Joseph Rouzel, président

Mail : apsychanalyse@gmail.com  

 

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30 novembre 2017

Travail social: de la prise en charge à la prise en compte

 

Plaidoyer pour une clinique transdisciplinaire du lien social. 

 

L’établi – cette monarchie républicaine - émet des commandes qui font penser à des injonctions paradoxales, qu’elles émanent de Sarkozy, Hollande ou Macron, c’est pareil ; voire des décideurs patentés des Conseils Régionaux ou Départementaux - qui ne connaissent rien au « terrain » -  c’est la même chose ; car, dans l’obsession managériale des impératifs financiers, ils traquent les déficits, « sabrent » les budgets, réduisent les masses salariales et suppriment du personnel, là où il en faudrait plus.  L’Etat attend malgré tout des résultats, c’est à dire des actes objectivement évaluables. C’est ce qui est attendu des travailleurs sociaux, des éducateurs, des thérapeutes, des soignants, des formateurs, des enseignants ; actes censés produire des changements significatifs et tangibles chez des sujets en souffrance et/ou en perte de lien d’altérité, de plus en plus nombreux, c’est observable, dans cette société en recul sur le plan social, une société de plus en plus duale. Dans le contexte néolibéral actuel induisant pessimisme et nihilisme thérapeutique, l’acte devient activisme par lequel le pragmatisme, le quantitatif, et le principe de résignation – confondu avec le principe de réalité – font loi, tendant à remplacer tout processus d’action qualitative et de réelle prise en compte du sujet dans sa singularité. Comme l’écrivait mon complice Eric Jacquot : « Un acte doit donner un résultat, le temps est compté, et le temps, c’est du fric, le fric des autres, nous fait-on rapidement savoir »[1]. L’acte éducatif et/ou thérapeutique devrait renvoyer toujours à une rencontre authentique entre deux sujets socio-désirants, c’est cette rencontre singulière qui donne sens à une clinique du lien social, et qui devrait pouvoir garantir au sujet en difficultés de pouvoir mettre tout son potentiel de son côté pour faire face au réel. Il s’agit d’une clinique impliquante se déroulant sous transfert, mettant souvent à mal les intervenants ; d’où la nécessité d’instances du dire, telles que la supervision clinique institutionnelle, lieux de parole qui interrogent le désir, et ce questionnement ontologique aux accents « ouryens », le « qu’est-ce que je fous-là ? ».

L’acte, dans le travail social, que ce soit dans le champ éducatif, pédagogique, ou thérapeutique, requiert une haute exigence des professionnels : pas seulement la mobilisation de compétences et de savoir-faire, mais des actes s’inspirant en premier lieu d’une éthique de l’humain et de ce qui fait processus civilisateur (Norbert Elias, 1970). Dans cette rencontre entre deux sujets, il est nécessaire d’y injecter de l’invention, de la créativité, de l’inédit, et bien souvent du « bricolage intuitif », mais est-ce encore possible de le faire en cette période de normopathie ? Pas sûr. En de nombreux lieux, être créatif et innovant, ça relève de la faute professionnelle ! Cette rencontre sous-tendue par l’éthique de la prise en compte du sujet est un travail difficile, souvent de peu de visibilité, il n’est pas quantifiable ni évaluable, selon les normes dominantes, et ne se pratique pas sans le risque d’être bousculé dans ses représentations. Cet acte de rencontre implique la nécessité de ne pas s’illusionner imaginairement dans la posture du professionnel qui sait : non pas celle du Sujet Supposé Savoir (Lacan 1964), mais celle du SS, le sujet sachant, et qui ne pratique que le Discours du Maître ! 

En effet, il faudrait plutôt accepter de ne pas savoir, et accueillir l’inquiétante étrangeté du sujet, le lointain de l’autre, ce qui sous-tend une posture d’ouverture, de modestie, et de capacité d’étonnement. Et surtout, lors de cet abordage doux qu’est la découverte d’un sujet : prendre tout le temps qu’il faut, à l’inverse de notre période où chacun se doit de jouer à l’homme pressé, celui qui n’a pas le temps, symptôme d’une civilisation qui, à force de tout faire vite, ne prend plus le temps de se penser.

Les travailleurs sociaux côtoient à longueur d’année la misère du monde (P. Bourdieu, 1993), la folie, la souffrance, l’injustice, induits par le désordre capitaliste, c’est-à-dire le chaos du réel, là où l’iniquité et les inégalités sociales sont les plus redoutables. Ils doivent sans cesse pratiquer l’art du « grand écart » entre la commande sociétale par force normalisatrice et les demandes singulières des personnes en souffrance que les établissements leur confient. Cette pratique de prise en compte du sujet est une clinique du « cas par cas », elle nécessite un renouvellement des agirs professionnels, un travail d’analyse institutionnelle, une écoute active, et des actions inventives suscitant l’adhésion des sujets : une lourde tâche devant laquelle les acteurs ne sauraient reculer. Le principe clinique du « cas par cas » - c’est-à-dire la prise en compte du sujet singulier - trouve sa source dans la psychanalyse, cela signifie que la clinique est toujours singulière, et que chaque situation est abordée dans sa particularité et les caractéristiques qui lui sont propres.

A contrario, cela évoque en moi ce que j’ai pu vivre durant presque huit années dans un foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance. Ce n’étaient pas les gosses qui me fatiguaient, mais certains collègues. J’ai dû quotidiennement supporter ces affirmations péremptoires et toutes-puissantes[2] : « Ce gamin, il me fait penser à untel, je connais bien ce genre de comportements, j’ai l’habitude, pas besoin de bla-bla, et je sais comment faire face à ces hyperactifs ! »[3] Il y avait comme une ambiance d’affrontement face à l’ennemi intérieur : l’enfant pervers polymorphe, l’ado plein de testostérone, pris dans ses pulsions, qui ne supporte pas le cadre imposé !Heureusement, pour l’homéostase des équipes, il y a le Risperdal et le Tercian !

Education ou dressage ? Que peut-on attendre de ces SS, ces sujets-sachant ?

En effet, si les enfants accueillis sont au préalable enfermés dans des catégories nosographiques (voir les anamnèses de l’ASE en amont du placement, c’est édifiant) , les travailleurs sociaux auront tendance à oublier que l’enfant qui pose problème à l’équipe hic et nunc se nomme Adrien Lomme, qu’il a des parents, même s’ils ne tiennent pas la route, peut-être des grands parents, ou des frères et des sœurs, qu’il est déterminé par une histoire sociale et familiale, qu’il a sa manière à lui de parler, de bouger, d’agir, qu’il vit des émotions, est traversé par des affects, et qu’il ne saurait se laisser enfermer dans une nosographie sommaire, une catégorie repérée comme « enfants à problèmes ». Ses comportements déviants signifient : « je suis, j’existe, je suis vivant ! » Il s’agit d’un sujet qui se montre et s’affirme dans le désordre, face à la violence instituée qui nie sa singularité. J’ajouterai que ce sont ces enfants-là – en l’occurrence des analyseurs naturels de l’institution - qui donnaient sens à mon travail d’éducateur, et non ceux qui étaient déjà pacifiés, domestiqués, soumis au diktat de l’institué, objets de l’équipe et « pissant dans la ligne » : il y a un certain plaisir à l’aliénation, c’est moins difficile que l’assomption d’une position subjective. C’est ainsi que la majorité de la population est conformiste…et très aliénée.

Le travail social se vit depuis longtemps dans le pessimisme et le fatalisme. Les travailleurs sociaux sont – à juste titre – dans la plainte, tant ils sont déconsidérés par la société, ils travaillent tard le soir, assurent des astreintes de nuit, ou de week end, ainsi que les jours de fêtes. Souvent mal rémunérés, ils se coltinent en plus la folie ordinaire, les déchainements pulsionnels des « usagers », puisque c’est l’usage de les nommer ainsi, par euphémisation.

La prise en charge instituée est malaisée et souvent contraignante, elle peut même dans certains cas se révéler rédhibitoire à cause de la situation objective du sujet souffrant, et surtout à cause des difficultés à le faire adhérer à cette problématique instituée de la prise en charge ; d’autant plus qu’il y a souvent des sujets sans demandes. Alors la prise en charge peut être vécu comme un forçage. Cela fait penser à la violence des hospitalisations psychiatriques sous contrainte ; les conditions parfois dramatiques de l’internement sont vécues souvent comme persécutantes et obèrent toute future possibilité d’alliance thérapeutique. Ces difficultés sont parfois inextricables et tendent vers des impasses relationnelles qui seront imputées dans la plupart des cas au mal être du destinataire. Cela évoque une question récurrente chez les travailleurs sociaux : « comment faire du bien à des gens qui le refusent ? »

Mais le « souverain bien », qu’est-ce que c’est ? La morale ? L’idéologie dominante ? Pour citer Léo Ferré, lequel décidément me manque : « N’oublions jamais que la morale, c’est toujours la morale des autres ! »[4]

Ces sujets humains sont pris dans un système de dispositions acquises, d’entraves générées par leurs conditions sociales d’existence et/ou leurs structures psychiques, ce qui renvoie au concept ouryen de double aliénation. La prise en charge stricto sensu participe à un étiquetage dans des taxonomies enfermantes et stigmatisantes : SDF, personnes désocialisées, sociopathes, dans l’addiction, exclues du travail, défavorisées, carencées, suicidaires, psychopathes, psychotiques, pervers, hétéro-agressifs, alcooliques compulsifs, ou border line…on peut se demander en quoi ces étiquetages dans des petites boites peuvent appréhender la complexité d’un être humain en souffrance ? Il y a là , comme embusquées des toxines psycho-sociales : pulsions d’emprise, réductrices et normalisatrices plutôt perverses (l’autre est objectalisé et perd son libre-arbitre), se voulant modélisations, afin que ces personnes-sujets (considérées plutôt comme des objets individuels[5]) fassent le « moins de vagues » possibles dans une société civile où la recommandation implicite serait de consommer béatement dans l’homéostasie sociale de ce meilleur des mondes.[6] « Le sujet devient hors-sujet », comme l’énonçait si bien mon ami disparu, le psychanalyste Pierre Hattermann.[7]

Cette prise en charge par les travailleurs sociaux ne propose que des aménagements de la misère, pour une plus-value très relative de paix sociale : il faut bien défendre la société de ses déviants (CQFD). Alors, c’est à se demander – et je l’ai fait durant quarante ans - : pour qui donc œuvre le travailleur social ? A quelles logiques contradictoires répond-il ? Ne serait-il pas un agent double ? Qui est-il ? Agent de régulation sociale (pompier de service) ou sujet de dérégulation instituante ? Les deux, mon capitaine ! Il faut faire avec cette dichotomie, c’est une figure de la complexité. Il faut à la fois défendre la société[8] et donner des clés de compréhension aux victimes de cette même société ; qu’ils puissent – à minima – s’en défendre.

Si ces personnes y consentent et coopèrent, elles seront dans le meilleur des cas objets de cette prise en charge, objets contraints, instrumentalisés et soumis s’il en est. De cette castration, il faudra qu’ils s’y résignent et admettent que les modélisations proposées/imposées sont les seules viables pour eux… nous sommes là dans la normalisation régulatrice aux visées comportementalistes. Cependant, et comme l’évoquait le psychologue clinicien J.F. Viller lors d’un regroupement en 2014, à propos des injonctions de soins sous contrainte : « Obligés par le juge de venir aux rendez-vous, donc contraints, ces mêmes sujets vont louvoyer, utiliser des stratagèmes, manipuler le thérapeute, voire s’insurger, ils joueront parfois avec duplicité de leur fragilité supposée, en fonction des réactions de ce même thérapeute, pris dans son contre transfert ».

Ainsi, des tensions éclatent lorsque le destinataire « usager-usagé » n’adhère pas aux modalités normatives de cette prise en charge ; tensions imputées tantôt au professionnalisme de l’intervenant (Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il est malade), ou aux difficultés personnelles du destinataire qui refuse de s’adapter. Beaucoup de travailleurs sociaux déplorent la position objectale des « usagers », et constateront avec dépit qu’ils se réfugient le plus souvent dans la passivité et l’attentisme. De ce constat pessimiste, nous pouvons tenter d’en dégager un début d’explication : la prise en charge concerne des « cas », ceux appelés sans élégance les « cassoces »[9], et nombre d’entre eux refuseront de se laisser enfermer dans cet étiquetage stigmatisant, car ils ont envie surtout qu’on leur foute la paix. Le fou, le pauvre, le migrant :  une typologie nouvelle des classes dangereuses qu’il faut encadrer !

A cause du principe de précaution…

En outre, moins le destinataire acceptera de se considérer comme tel, plus importantes seront les difficultés à le prendre en charge : incompréhensions, résistances, adhésions mitigées et ambivalentes, oubli des rendez-vous, faux self, duplicité, transgressions d’interdits, passages à l’acte et acting-out… et surtout : la Verneinung freudienne, c’est-à-dire dénégation, déni, dernières défenses de l’humilié, de l’opprimé.

Je ne peux pas m’empêcher de penser à certains jeunes abandonniques vivant en internat éducatif, et placés par l’A.S. E[10] et qui vivent sous le régime implacable de la double-peine : à la fois victime des exactions parentales et du déplacement social du placement en établissement ou en famille d’accueil….

Voir comment ils mettent souvent à mal tous les dispositifs « bienveillants »[11] des éducateurs ; pris dans les rets pulsionnels, ils agissent dans la plupart des cas ailleurs que là où on l’attendait, des actes que je nommerai des émergences instituantes, face à un institué normalisateur qui se prend souvent pour le grand Autre, et qui peut être ressenti comme intrusif et menaçant par les jeunes. Il s’agit aussi de ne pas perdre la face. Il faut comprendre la généalogie de cette agressivité : voir du côté de la frustration sociale des dominés, réveillant l’archaïcité pulsionnelle et autre modalités occultes du « ça ». Ainsi, à leur manière – qui est le plus souvent inadéquate -, et par leurs débordements, ils se prennent en charge, s’affirmant dans leur singularité et leur souffrance, ils se structurent dans l’opposition et la jouissance de la transgression de la Loi ; à l’instar du psychotique qui tentera de se structurer par son délire ; et les équipes, souvent animées d’une bonne volonté qui ne saurait suffire, seront déstabilisées dans leurs représentations et leurs projets.

Dé-moralisées ? En perte de morale ? Mais la morale, ce n’est pas l’éthique !

A propos d’éthique, il me semble que la voie royale du travail social – s’il en est une - supposerait de quitter – quand cela est possible, et le champ des possibles se réduit d’année en année - le cadre de la prise en charge stricto sensu et de considérer chaque personne en difficulté dans sa globalité de sujet « socio-biologico-désirant », afin de pouvoir l’accompagner dans le cadre novateur d’une réelle prise en compte. Ce serait une plus-value du sens, une sublimation du métier. Cela nécessite de faire un grand pas de côté, et si le professionnel ne veut pas être toxique, il considérera ces personnes comme des sujets, acceptera de modifier rôle et mise en perspective, afin d’adopter un regard porteur et empathique, un regard de proximité, d’accueil du prochain, c’est-à-dire rencontrer l’autre dans un rapport d’égalité, et ne pas se complaire dans une posture caritative et moralisatrice, ni dans une vision rédemptrice des populations fragilisées, ne pas se prendre pour le grand Autre, ne pas se croire central, incontournable, indispensable, providentiel, ne pas se vivre comme le SS, le sujet-sachant !

« Celui qui se prend pour son statut est fou » répétait souvent le Dr Oury. En outre, et ne jamais l’oublier : le sujet ne se réduit pas à une pathologie ni à des symptômes. Cela renvoie à la fonction d’accueil chère à Jean Oury, laquelle n’a rien à voir avec l’admission, cette dernière étant le plus souvent un anti-accueil.

 Il s’agit d’accueillir le sujet tel qu’il est, là où il en est. Même et surtout, accepter de se « coltiner » son étrangeté légitime, et les avatars de sa folie privée (André Green 1990). Il ne s’agit là que de la reconnaissance de l’homme par l’homme. Si le professionnel accepte d’être vrai, ce qui sous-tend qu’il consente à montrer autre chose que sa persona[12], il comprendra qu’on ne transmet que ce que l’on est. A savoir, que dans toutes situations de « psychiste », d’éducateur ou de soignant – qu’il s’agisse de supervision de groupe ou de relation duelle thérapeutique – nous portons avec nous nos inévitables problèmes de personnalité, nos difficultés émotionnelles, nos refoulements. Accepter de faire un « travail » avec quelqu’un en difficultés – il s’agit d’une relation d’aide et d’étayage – c’est en devenir responsable, et ce sera aussi pour l’aider à établir de meilleures relations dans son milieu social, et qu’il parvienne peu à peu aussi à un mieux-être émotionnel, qu’il puisse se réconcilier avec les mots, en verbalisant, plutôt qu’en passant à l’acte. Dans ce processus interactif entre le professionnel et le sujet, chaque partie grandit et évolue, chacun se nourrit de l’autre.

J’ai connu un parcours éclectique, mais cohérent, j’ai été – selon des modalités différentes – durant quarante ans, ce qu’il est convenu d’appeler un travailleur social.

Travail social… social, des signifiants qui nous sont tant familiers qu’on ne réfléchit pas sur leur sens, comme si tout allait de soi… si l’on ouvre le dictionnaire – ce qui est recommandable à tous âges -, nous apprendrons que le social, c’est ce qui est relatif à une société, à une collectivité humaine, ce qui est une tautologie. Le signifiant social est très polysémique : qu’y a-t-il de commun entre le plan social d’une entreprise qui délocalise et va licencier mille salariés, afin que les actionnaires engraissent un peu plus sur le dos des prolétaires ; entre l’action sociale, le travail social, la division sociale du travail (Marx), la division du travail social (Durkheim), les sciences sociales, le droit social, le social d’entreprise, le lien social, l’exclusion sociale, la question sociale, l’insertion sociale ? Social, société, l’un renvoie à l’autre et vice versa, ces deux signifiants s’étayent mutuellement. L’inconscient, c’est le social aurait dit Lacan ; en filigrane, il devait désigner l’idéologie, qui est à la société ce que l’inconscient freudien est au sujet ; mais il n’a pas suivi cette piste théorique, laquelle reste à investir pour qui s’en sent capable.

Cependant, pour qu’il y ait du social, il ne suffit pas de vivre en société, d’y travailler, comme si, par un contrat social implicite, la société nous protégeait, et en contrepartie, nous serions redevables de cette protection et tenus de la défendre. Si c’était ainsi, il y aurait beaucoup moins d’exclus, de pauvres (voir la réapparition des bidonvilles comme dans les années soixante, c’est vous dire que tout va bien !) de malades mentaux, de désespoir, de sociopathes, de personnes asociales en dérive, vrais symptômes sociétaux.

Le social c’est l’idéologie disait le sociologue et philosophe Saul Karsz en 1992, représentations imaginaires, codes sociétaux, normes, valeurs, incorporations d’habitus. Le travail social est un Appareil Idéologique d’Etat (Althusser, juin 1970), et l’action sociale a – qu’on le veuille ou non – des visées normatives et régulatrices. Le travailleur social sincère – et il y en a encore - qui n’hésite pas à se poser la question de pour qui et pourquoi il travaille, vit dans la plupart des cas dans un conflit de rôle douloureux, confronté à une tâche quasiment impossible. Mais en n’étant pas dupe de sa posture d’agent double, il dupera peut-être moins les destinataires de son action, ça sera toujours ça de gagné.

Il faut changer de cap comme le disait l’humoriste Georges Marchais, imaginer d’autres « agirs », ce qui signifie s’affranchir des certitudes toutes puissantes, ne pas être dupe des logiques en présence et savoir les identifier ; et avec les sujets en souffrance, être humble et accepter de ne pas savoir. Pour agir autrement – c’est-à-dire avec l’autre, dans la mutualité d’une alliance - , si l’on veut éviter à minima d’être nocif, il faut penser autrement le travail social et sa clinique. Il y aura clinique du sujet quand il y aura une véritable écoute, c’est-à-dire une écoute active ; et quand, à partir de situations singulières, en seront tiré de nouvelles connaissances, un savoir jusqu’ici insu, ainsi que l’identification des logiques sous-jacentes en œuvre qui ont déterminé le sujet et impacté sur son psychisme : effets de la double aliénation. Cette clinique se veut transdisciplinaire, elle veut promouvoir le passage de l’illusion (toute puissante) de la maîtrise à la culture du doute, laquelle n’empêche pas d’agir, mais elle incite à penser en permanence sa pratique, c’est-à-dire en faire une praxis.[13] La maîtrise, c’est l’illusion de la posture d’expertise, le regard technicien en surplomb – et désimpliqué, parce que l’implication, de nos jours, c’est douteux ! - vis-à-vis des situations ; fantasme fort répandu et devenant hégémonique dans beaucoup de formations d’éducateurs dits spécialisés : des explications totalisantes, techniciennes, simplificatrices, réductrices et par force enfermantes. L’ouverture de l’intervenant social à un savoir insu et inédit est une posture d’accueil et de modestie qui modifiera les relations entre ce qu’il est convenu de nommer par le très vilain signifiant « usager » ; et l’intervenant quel qu’il soit : éducateur, AMP, ASH, psychologue, infirmière, assistant de service social…psychiatre. Il devra garder intacte ses capacités d’accueil et d’étonnement ; ce qui n’est pas – il faut en convenir- à la portée de tout le monde.

Cela requiert de grandes qualités humaines qui n’ont rien à voir avec les diplômes…

 Je défends l’idée d’une clinique inventive qui serait par essence transdisciplinaire, tout en laissant une place importante à la question de l’inconscient, de la pulsion, du désir et du transfert. Qu’est-ce que cela veut dire ?  Cela signifie que le sujet humain est au centre de plusieurs registres : le neurobiologique, le psychique, les déterminations socio-économiques – et l’ambiance qui en découle -, et l’historicité qui renvoie à la façon dont le sujet s’emparera de son histoire. Au cœur de cette articulation – ou de ce nœud - demeure le trou noir de nos connaissances, nous ne savons pas grand-chose, nous ne connaissons pas, par exemple, l’étiologie de la schizophrénie, qui touche une personne sur cent en France, et cela, dans toutes les catégories sociales, comme quoi la schizophrénie, elle, au moins, est démocratique !

 Ainsi, aucune méthodologie d’investigation actuelle, aucune modélisation théorique, aucun discours, aucun concept totalisant ne saurait appréhender une vérité « toute ». Il y aura toujours un manque fondamental, un trou dans le savoir, et c’est tant mieux…ça laisse de la place aux émergences instituantes, à la poésie et à l’Amour Fou. Le poétique est antérieur au politique, j’en suis passé par là ! Ce qui unit le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire dans le nœud borroméen, s’articule autour d’un trou : manque à être dans l’Autre, le grand Autre est barré… autant dire « qu’on est mal barrés » ! Ceux qui n’ont pas lu Lacan voudront bien m’excuser, mais ce n’est pas de ma faute !

 Cette clinique transdisciplinaire est plurielle et défend le principe du « cas par cas », celle du sujet singulier. Elle va à l’encontre du sociologisme (et non de la sociologie) qui accorde un rôle déterminant aux seules structures sociales, sans tenir compte des particularités psychiques des sujets. A contrario, elle va également à l’encontre du psychologisme, car beaucoup de psychologues, voire de psychanalystes se sentent obligés d’établir des modélisations théoriques en fonction des seules structures psychiques, sans prendre en compte les déterminismes sociaux, les inégalités de classes, et les habitus qui entravent la liberté.

Ainsi, une clinique transdisciplinaire est par conséquent dialectique, rendant pertinente et possible l’articulation entre les diverses épistémès, les problématiques différentes qui visent le social, le psychisme, et le biologique. Cette clinique exigeante explore le champ de pratiques différentes tout en développant une nécessaire réflexion épistémologique sur les conditions d’un travail social multiréférentiel. C’est ainsi qu’Oury entrait en contact avec un nouveau pensionnaire de La Borde : comme médecin, pour le somatique, comme psychiatre et psychanalyste pour les relations sociales, le psychisme et l’inconscient.

Cette prise en compte est multi référentielle, et cette psychiatrie de l’homme a de plus hautes ambitions que la santé mentale, cette branche appauvrie de la médecine, elle est une véritable anthropologie, une anthropo-psychiatrie dirait le génial Jacques Schotte[14]. Cette psychiatrie à son plus haut niveau d’exigence, c’est la psychothérapie institutionnelle. Son postulat princeps qui s’origine du psychiatre François Tosquelles tient en une phrase : « Pour que l’hôpital soit thérapeutique, il faut d’abord soigner l’hôpital ».

Ainsi, et pour aller un peu vite, la prise en charge minimale, c’est la santé mentale – censée remplacer la psychiatrie – Elle ne soigne pas, les fous sont des incurables à traiter versus handicap. Elle « gère » les crises psychiques et renvoient le plus vite possible les patients chez eux, munis d’une prescription et d’un rendez-vous infirmier au CMP. Dans certains cas, c’est de la non-assistance à personne en danger ! A contrario, ce sont dans les lieux où le psychotique bénéficie d’un véritable accueil, et où se pratique encore une psychothérapie institutionnelle vivante que les patients en souffrance psychique seront réellement pris en compte.[15] Evidemment, ce n’est pas du même niveau d’ambition. Ces lieux sont rares, et l’institué vise à leur disparition : trop coûteux, pas rentable !

Revenons-en à la prise en compte, cet au-delà de la prise en charge : elle implique l’avènement du statut de sujet – celui qui s’autorise à parler en son nom propre, celui qui dis « je » - et la psychanalyse occupe là une place significative ; pour qu’il y ait une réelle prise en compte, il faudra prendre aussi en considération la place qu’occupe l’inconscient. Passer de la prise en charge à la prise en compte, cela suppose que l’intervenant-praticien du social soit aussi en capacité de se prendre en compte lui-même, qu’il comprenne enfin quelque chose à sa mission, et de ce par quoi il est lui-même – à son insu – travaillé : idéologie, préjugés, pressions des commanditaires, normes dominantes, représentations, habitus, contre transfert et déterminations inconscientes.

 Pour être soignant, il faut d’abord se soigner soi-même, pour se faire, il sera recommandé que l’acteur puisse s’engager dans une thérapie d’inspiration analytique ; ou, à minima, qu’il puisse bénéficier de participer à des sessions de supervision clinique institutionnelle, individuelle et/ou en groupe[16].

La prise en compte est une forme de travail social sublimé, qui sous-tend une forte éthique, renvoyant à une posture, et à un cadre de référence auquel s’arrimer. Cela nécessite une haute conscientisation du professionnel, sur ce par quoi il est agi et influencé dans ses représentations, et un refus de vouloir sombrer dans l’activisme et le quantitatif, vouloir faire trop vite le bien d’autrui. Cela passe par une écoute préalable de longue durée et approfondie, par un espace de parole libre qui se répète de façon régulière, pendant une durée significative. Il faut s’affranchir des tautologies, du nivellement par le bas, de ce refus de l’intelligence, de cet esprit anti-intellectuel dominant qui sévit au nom du pragmatisme[17].

De plus, il faut se libérer des lieux communs, des clichés, des « quelque part, ça m’interpelle », et du fatalisme, responsable de l’immobilisme, du pessimisme ambiant, du nihilisme, puisqu’au final rien ne sert à rien. Il faut, pour cela se conscientiser sur sa propre aliénation.

Pour ne pas être complice, il faut être intelligent et lucide, il n’y a pas d’autre voie.

Dans la prise en charge, et souvent à juste titre, les sujets se révoltent, résistent et revendiquent. Dans la prise en compte, ils émettront – et c’est la moindre des choses - peut-être des objections mais ils consentiront à un travail et accèderont à l’agir, le contraire de la passivité objectalisante. Peut-être pour la première fois, ils auront prise directe sur leur propre vie, ce qui restaurera un peu d’estime de soi. Dans le premier cas, ils sont conduits par une injonction, dans le deuxième, ils sont accompagnés et peuvent faire des choix ; et cet accompagnement, ça renvoie à con pane, partager le pain, une posture de compagnonnage.

Tel le Dr Oury qui durant 67 ans partagea le pain de la Folie.

 La voie de la prise en compte est celle de l’accompagnement du sujet par l’écoute active. C’est une option exigeante qui demande du temps et de la disponibilité. Il s’agit de prendre en compte le sujet socio-désirant dans toutes ses composantes humaines, à l’instar de la praxis du regretté Fernand Deligny[18]. Enfin, il faut se rappeler sans cesse que les travailleurs sociaux sont pris et agis – à leur insu - par deux forces : celle de l’idéologie[19], et celle de l’inconscient. L’idéologie et l’inconscient font nœud (Saul Karsz, 1992). Pour se connaitre un peu mieux, y compris notre part d’ombre, il y a la psychanalyse. Demeure la question de l’idéologie : comment faire pour s’en déprendre ? Une question future, pour ma fille, apprentie-philosophe…

Serge DIDELET, le 29/11/2017



 

[1] Eric Jacquot, « Créateur de sens au pays de l’administrature » que vous pouvez retrouver sur : www.praxis74.com ou www.psychasoc.com.

[2] Enonciations produites par de vieilles éducatrices comptant 25 ans de diplôme au compteur, et depuis n’ayant jamais éprouvé le besoin de suivre une formation ! Imaginez un peu le niveau !

 

[3] Cet étiquetage nosographique et infondé nous vient du DSM, l’hyper activité est très à la mode, de même que la résilience utilisée à toutes les sauces opportunistes !  Qu’est- ce qu’il y a comme enfants résilients dans les foyers de l’ASE !

[4] Léo Ferré, « Il n’y a plus rien » (1973)

 

[5] Dans les camps de concentration nazis, les déportés étaient appelés « des pièces » par leurs gardiens.

 

[6] Le meilleur des mondes est un livre d’Aldous Huxley (1894-1963), écrivain britannique qui fut considéré à la fin de sa vie comme l’inspirateur du mouvement New Age. Lorsque j’avais vingt ans, lire ce livre était un incontournable.

 

[7] Pierre Hattermann (1960-2016) était psychologue clinicien, psychanalyste, superviseur, formateur et homme de bien. Il fut assassiné par un crétin djihadiste avec 85 petits autres, dont sa femme et son plus jeune fils, le 14 juillet 2016, à Nice.

 

[8] « Il faut défendre la société » (M. Foucault, cours au Collège de France 1976-1977) parce qu’elle sert malgré tout de pare excitations, elle demeure un rempart contre la pulsion de mort. Entre la société du roi Macron et la folie des tortionnaires de Daech, il n’y a pas à hésiter ; même si cette même société fait le lit du terrorisme et de l’extrême droite. Je ne vais pas me faire que des amis en écrivant des choses pareilles ! C’est l’intérêt de vivre en démocratie capitaliste, on peut encore « l’ouvrir » (« cause toujours » dira le grand Autre !), on peut écrire, et un livre, c’est une bouteille jetée à la mer, elle trouvera un jour son destinataire.

[9] Il y aurait dix millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté, en France, en 2017.

 

[10] L’Aide Sociale à l’Enfance qui déploie une idéologie familialiste et qui est financée par les Conseils Départementaux.

 

[11] Au nom de la bienveillance, on peut faire n’importe quoi, et parfois les pires choses !

[12] Persona : concept de Carl Gustav Jung qui n’est pas inintéressant et que j’utilise, au risque d’être accusé d’hétérodoxie. A l’origine, la persona est le masque porté par les acteurs, dans le théâtre antique. Jung écrivait : « La persona est le système d’adaptation ou la manière à travers lesquels on communique avec le monde (…) Mais le danger est que l’on s’identifie à sa persona (…) On peut dire, sans trop d’exagération, que la persona est ce que quelqu’un n’est pas en réalité, mais ce que lui-même et les autres pensent qu’il est. »

[13] Praxis : vient du grec « prattein » qui veut dire « faire ». La praxis est un des fondements de la dialectique hégélienne, il s’agit d’un processus itératif entre le réel de la pratique et la pensée théorique : « faire, et se faisant, se faire ». C’est aussi comme le définissait Lacan, le processus par lequel on transforme le Réel en Symbolique.

[14] Jacques Schotte (1928-2007) était citoyen belge, psychiatre et psychanalyste. Compagnon de route de Jean Oury et de la psychothérapie institutionnelle, il s’est beaucoup investi dans des recherches sur Léopold Szondi (et son fameux test projectif) et l’approche des vecteurs pulsionnels. Il fut aussi très proche de Jacques Lacan.

 

[15] Si vous désirez en savoir un peu plus sur le mouvement de la psychothérapie institutionnelle, vous pouvez lire mon livre : « Jean Oury. Celui qui faisait sourire les schizophrènes », Champ social Editions, juin 2017.

 

[16] Je suis notamment superviseur d’équipes, d’établissements sociaux, médico-sociaux, sanitaires et scolaires (diplômé PSYCHASOC). J’anime depuis 2012 en Haute Savoie et départements limitrophes des sessions de supervision et des groupes de parole dans divers établissements.

 

 

[17] Il est remarquable que ce sont les bureaucrates qui tiennent le plus des discours pseudo-pragmatiques, alors qu’ils ignorent tout du terrain. Dans les représentations imaginaires qui font l’idéologie, ce sont des gens réalistes et nous, « indiens instituants », sommes perçus dans le meilleur des cas comme des rêveurs passéistes.

 

[18] Fernand Deligny (1913-1996) fut et demeure une référence incontournable de l’éducation dite spéciale. Il fut un opposant farouche à la prise en charge coercitive et asilaire des enfants « difficiles » : fugueurs, voleurs, délinquants, psychotiques et autistes. Son expérience au long cours avec les jeunes est à l’origine des Lieux de Vie et d’Accueil.

 

[19] « L’idéologie est une représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence ». Telle est la définition de Louis Althusser (1918-1990) in « Positions » dans le texte « Idéologies et appareils idéologiques d’Etat », Editions sociales 1976.

 

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