PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

24 novembre 2016

FORMATIONS EN 2017

 

PRAXIS 74

« Supervision- Formation- Recherche »

www.praxis74.com / serge.didelet@wanadoo.fr

Cabinet de psychanalyse : 23 rue de Savoie 74700 Sallanches 06.16.13.26.48.

SIRET : 42373951500025

 

J’anime chaque année un séminaire, partage en petit groupe d’une question ou d’un sujet que j’ai mis au travail préalablement durant toute une année, parfois plus… En 2015, ce fut : « Louis Althusser, entre génie et déraison », en 2016 : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ». Je propose également des formations thématiques, en adéquation aux problématiques des équipes du social, du médico-social, du sanitaire.

 

FORMATIONS 2017

 

Transmission et transférabilité de la psychothérapie institutionnelle (deuxième année)

« L’aliénation, par Jean Oury… » 

Ce groupe de travail aura pour objet l’étude ainsi que la lecture individuelle et collective du séminaire de Jean Oury sur l’aliénation (1990-1991). Ce séminaire se propose comme une introduction aux problèmes des rapports entre l’homme et son milieu. Oury s’étaye des élaborations de la métapsychologie de Freud, augmentée par Lacan, afin « d’attraper » les mécanismes des processus aliénatoires. Ces regroupements seront peut- être l’occasion – pour le sujet – de faire le point, par lequel chacun pourra mesurer où il en est de sa propre aliénation, qu’elle soit transcendantale ou sociale. Ce séminaire 2017 estdans le droit-fil du séminaire 2016, intitulé : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes » ; seules les modalités pédagogiques ont changé.

Il sera structuré en trois journées :

  • Le 3 juin.

  • Le 9 septembre.

  • Le 4 novembre.

Horaires : 9h à 12h ; 13h30 à 16h30.

Lieu : Cabinet de psychanalyse au 23 rue de Savoie 74700 Sallanches.

            La globalité du séminaire représente 18 heures de formation mutuelle, interactive et guidée. Une lecture attentive préalable du séminaire de Jean Oury[1] fondera le socle épistémique de ce séminaire, dont les finalités sont de comprendre les mécanismes de la double aliénation, et de son traitement possible par le collectif institutionnel. Ce séminaire se fonde sur les méthodes actives, mais si votre participation dynamique est désirée, elle ne sera jamais extorquée. N’hésitez pas, cependant, d’enrichir ces regroupements de vignettes cliniques issues de votre pratique sociale et professionnelle.

Ce séminaire peut concerner les travailleurs sociaux, et les infirmier(e)s, psychologues cliniciens, psychiatres et/ou toutes personnes intéressées par la psychiatrie et la psychothérapie institutionnelle.

Participation individuelle : 300 euros (Formation continue : 450 euros)

 

Pour les institutions : des formations thématiques

Formations en demi-journées (9h-12-)

  • Le développement du « petit d’homme » (formation petite enfance).

  • De la prise en charge à la prise en compte.

  • Besoin, désir, demande.

  • Les conduites à risque.

  • L’accompagnement des personnes âgées en fin de vie.

  • Usager ou sujet ? Une question éthique.

  • L’amour et la haine.

  • Idéologie et Appareils Idéologiques d’Etat.

  • Histoire de la Folie.

 

Formations en journées (9h-12h/13h30-16h30)

  • Le travail d’équipe en institution.

  • Initiation à la psychanalyse.

  • Transfert et relation éducative.

  • Idéologie et inconscient.

  • Déconstruire le social.

  • Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle.

  • L’enfant abandonnique en institution.

 

Participation (groupe douze personnes maximum) :

  • ½ Journée : 350 euros.

  • Journée : 500 euros. 

Je peux également élaborer des formations « à la carte », adaptées aux problématiques que vous pouvez rencontrer dans votre activité. Devis gratuit.

  

N’hésitez pas à me contacter :

06.16.13.26.48. / serge.didelet@wanadoo.fr/ www.praxis74.com



[1] Jean Oury, « L’aliénation », Editions Galilée 2012.

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08 novembre 2016

Quelques textes de Pierre Hattermann

 

Pierre Hattermann est décédé depuis un peu plus de trois mois, prémisses post-traumatiques du chemin de deuil, de cette épreuve de réalité qui – comme l’énonçait Lacan – « se conquiert dans un drame ». De la perte qui fait trou à l’absence nostalgique, le chemin est long, temporalité psychique vécue dans la solitude, qu’il faut bien assumer.

En attendant, Pierre me manque, comme il doit manquer à tous ceux qui gravitaient dans sa connivence. Pierre était un fédérateur, et il avait l’art de regrouper des gens hétérogènes. Depuis le mois d’août et la cérémonie au Plateau d’Assy, je me demande de plus en plus si « nous allons nous en remettre » du décès de Pierre ; si les réseaux relationnels, associatifs, et les nombreuses initiatives qu’il a inspirées vont pouvoir perdurer.

« Ça marche au désir ! »

S’il y a transmission - c’est sans doute ce qu’il désirerait si on lui demandait son avis, comme mort – c’est que ceux qui lui ont survécu auront dépassé « l’à-quoi-bonisme », le repli frileux dans l’individualisme, la pulsion de déliaison, composante de la pulsion de mort.

Pierhat – c’est ainsi que je l’appelais quand je parlais de lui – aurait désiré sans doute que nous dépassions cette difficulté existentielle. Mais il ne doit pas rester enterré au cimetière de Passy, aussi je me suis résolu à publier ces sept textes écrits par Pierre entre 2013 et 2016.

Son intérêt pour la psychanalyse et sons sens de la clinique du sujet sont sans cesse en filigrane dans ces différents textes. Ainsi, c’est le symbolique qui aura le dernier mot dans cette histoire ; et je vous souhaite – sur les traces de Pierre – une agréable lecture.

Serge DIDELET, le 8 novembre 2016.

 

 

 

Pourquoi une association pour une clinique freudienne du lien social ?

 

 

 

S’il y a lieu de créer une association pour une clinique du lien social, c’est que le lien social suscite notre intérêt et que nous pensons qu’il est susceptible d’une approche clinique que nous souhaitons promouvoir par rapport à d’autres approches possibles. Comment le sujet peut-il se situer dans les discours qui organisent le lien social, quels sont les effets de ces discours sur la subjectivité ? La promotion d’une clinique du lien social suggère que ce lien génère une souffrance, un malaise, pour reprendre le mot de Freud, qu’il y a lieu d’entendre.

Il nous faut donc définir ce que nous entendons par « approche clinique » et « lien social » en fonction du référentiel théorique que nous avons choisi, à savoir la psychanalyse freudienne et lacanienne.

Le mot « clinique » est importé du monde médical. Il signifie étymologiquement « au pied du lit du malade ». Il renvoie donc à une méthode basée sur l’observation de signes, qui renvoyant à d’autres signes, vont signifier quelque chose à quelqu’un. C’est la définition que Lacan donne du symptôme au sens médical du terme. Il oppose cette formule à celle du signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant. Que veut dire cela pour une approche clinique se référant à la psychanalyse ?

Cela signifie que la méthode clinique n’est pas une méthode empirique, basée sur l’interprétation plus ou moins intuitive de signes, en dehors d’une référence à une théorie précise. Elle s’appuie au contraire sur une théorie du sujet dans le Réel[1]. Pourquoi dans le Réel ? D’une part parce que le sujet est pris dans le jeu des signifiants, signifiants on ne peut plus réels, et répondant à une logique rigoureuse. D’autre part la clinique psychanalytique ne se contente pas de déchiffrer les phénomènes pour en délivrer le sens pour le sujet, elle prend également en compte ce qui ne peut être symbolisé, à savoir ce que Lacan a théorisé sous le terme de jouissance.

Le sujet qui nous intéresse est aussi bien le sujet singulier que le sujet collectif. Freud le montre dans son texte « Psychologie collective et analyse du Moi » qui donne les lignes de ce que l’on pourrait appeler une clinique du collectif, une clinique du groupe, une clinique du lien social.

Il a ainsi ouvert la voie à d’autres psychanalystes comme Bion qui dans son livre sur les petits groupes prolonge l’avancée de Freud. Lacan rend un hommage appuyé à Bion dans un article sur la psychiatrie anglaise pendant la guerre.

Une clinique psychanalytique du lien social est présente dans l’œuvre de Freud depuis « totem et tabou » jusqu’ à « l’avenir d’une illusion ». Freud est parti d’une clinique du sujet pris dans la névrose pour étendre cette clinique au collectif, ainsi qu’aux productions des sujets pris dans ce collectif, comme les œuvres d’art, la littérature…

Il existe donc, selon l’abord que l’on privilégie, une clinique du sujet, une clinique de l’institution, une clinique du sujet pris dans l’institution (institution est à prendre au sens large, de ce qui est institué et se matérialise dans différents dispositifs, différentes formes de liens sociaux, et est donc tributaire d’une idéologie, du pouvoir politique et économique).

Lacan poursuit cette théorisation qui permet une véritable clinique du lien social à travers sa théorie des 4 discours. Discours de l’hystérique, discours du maître, discours universitaire, discours analytique. Il y a rajouté le discours capitaliste.

Dans chacun de ces discours le sujet occupe une place différente, ainsi que le signifiant et la jouissance. Par rapport à quel discours dominant le sujet a-t-il aujourd’hui à se situer ?

Nous sommes dans ce questionnement-là. Nous voulons interroger les différents dispositifs institutionnels dans lesquels sont pris les sujets et le malaise qui en résulte et proposer une façon d’envisager les pratiques éclairées par une clinique psychanalytique du lien social pour redonner sens à ces pratiques aujourd’hui essentiellement subordonnées à des critères de performance et de rendement.

 

Pierre Hattermann (30/04/13)

 

 

 

Références bibliographiques :

 

BION W.R. : « Recherches sur les petits groupes », PUF, 1965.

 

FOUCAULT Michel : « Naissance de la clinique », PUF, 1963.

 

FREUD Sigmund : « Psychologie collective et analyse du Moi » (1921), Essais de Psychanalyse, PBP, 1981.

 

LACAN Jacques : « La psychiatrie anglaise et la guerre », 1947.

 

LACAN Jacques : « Séminaire III : les psychoses » (1955-56), le Seuil, 1981.

 

LACAN Jacques : « L’envers de la psychanalyse » (1969-70), le Seuil, 1991.

 

OGILVIE Bertrand : « Lacan, le sujet », PUF, 1987.

 

 

 

 

 

La psychanalyse comme antidestin

 

 

 

Argument pour une intervention dans le cadre du cycle de conférences organisé par l’Université Populaire de La Roche sur Foron.

 

« L’art est un anti destin » : André Malraux (« les voix du silence »)

 

« La psychanalyse est un anti destin » : Gérard Vachonfrance.

 

Cette substitution signifiante établit un lien entre l’art et la psychanalyse.

 

En quoi la psychanalyse est-elle un art, en quoi est-elle un antidestin ?

 

Une psychanalyse est une aventure, ce en quoi on peut dire qu’elle est un antidestin puisque le propre de l’aventure est qu’elle n’est pas écrite à l’avance. En cela elle se rapproche du jeu dont l’issue n’est pas connue d’avance. Elle est également création, au même titre que l’art, et là aussi, la création échappe au programme, au destin. Elle est une histoire qui s’écrit, se réécrit dans la relation entre deux sujets qui s’interrogent sur le sens qui se découvre et s’invente au fur et à mesure que cette histoire se déploie et envoie ses prolongements dans ce qui n’est pas écrit.

Une telle conception du sujet implique qu’il ne se réduit pas aux déterminismes de tous ordres qui voudraient l’enfermer dans un destin pré écrit, mais qu’il se révèle dans sa rencontre, lorsqu’il y consent, avec l’Autre, sous les différentes acceptions que prend ce terme. Un art implique une technique et des connaissances qui permettent à l’artiste, ou plus modestement à l’artisan de faire œuvre créatrice. Une clinique se référant à la psychanalyse pourrait-elle se définir comme un art, ou un artisanat de la relation, dont la visée serait d’ouvrir un passage vers un au-delà des déterminismes qui enferment le sujet ?

Cette pratique clinique, si elle obéit à certaines règles, ne peut être standardisée. Elle implique donc un engagement du praticien dans une expérience à chaque fois singulière. 

 

Pierre Hattermann le 03/11/13

 

 

 

 

 

 

 

L’apport de Jean Oury

 

 

Jean Oury est mort le quinze mai 2014. Fondateur de la clinique de la Borde, il était l’un des pères de la psychothérapie institutionnelle en France. Il est de ceux qui ont renouvelé l’approche de la psychiatrie en l’éclairant par la psychanalyse et l’apport de Lacan. Le questionnement de l’institution nous intéresse puisqu’il interroge l’articulation du singulier et du collectif, donc le politique. Il me semble qu’une association comme l’ACLIS, qui veut promouvoir une clinique du lien social peut prendre dans ses références la pensée de ce psychiatre et psychanalyste engagé.

Annie Staricki rend hommage à Jean Oury dans un article paru sur le site www.oedipe.org, dont je cite un extrait. Ce passage peut servir à ouvrir un débat à la suite du texte d’Éric Jacquot paru sur le site de L’ACLIS. En effet, les repères structuraux qui permettent d’identifier la psychose chez un sujet autorisent une clinique du sujet, et vont à l’encontre de l’étiquette potentiellement stigmatisante et réductrice : « le psychotique ». On pourrait peut-être dire que le psychotique n’existe pas, mais qu’il y a des sujets psychotiques...bien que J. Oury parle « du » psychotique, mais il s’agit bien là d’une façon de nommer un rapport au monde, aux autres et à soi-même qui a sa logique, et qu’il n’est aucunement question d’isoler des individus psychotiques mais au contraire de les aborder pleinement comme sujets.

Voici l’extrait :

« ...De là est né le mouvement de psychothérapie institutionnelle (terme que nous devons à Daumézon), où désormais une place et une responsabilité sont données au sujet psychotique dans le soin qui lui est apporté. L’institution psychiatrique est alors conçue comme le paradigme d’un monde possible, ancré dans l’Histoire du monde, et le collectif soignant est conçu comme une structure langagière, une possible adresse pour le patient. Ce collectif devant être lui-même traité par le langage pour que le patient puisse y être soigné. Oury aimait dire que « soigner les gens, sans soigner l’institution, c’est une imposture ». Le collectif devient un outil de soin, où peut se nouer la question du sujet et du lien social, de l’individuel et du collectif. Ainsi le patient pourra-t-il se reconstruire, construire des suppléances, là où la forclusion du Nom-du-Père a ravagé son histoire.

Jean Oury affirmait dans son livre Il, donc (1974) « qu’on ne mènera pas un psychotique, dans son trajet, plus loin que là où la structure collective en est », que si « l’analyse d’un psychotique marche mieux dans un système collectif, c’est à condition qu’il y ait une structure de critique permanente », « qu’on soit toujours ajusté dans une éthique, sinon ça fait des catastrophes », et que « le sujet supposé savoir ne se confonde pas avec le pouvoir ». Ainsi, poursuit Oury, « l’institution n’est-elle pas du domaine de la psychanalyse appliquée, mais elle est vraiment le champ de la psychanalyse ». Il fut attentif à ce qu’elle soit traversée par les événements politiques de l’histoire et ouverte au monde.

Jean Oury fut un homme de désir, de subversion, un homme dont la présence et l’écoute structuraient le fonctionnement de l’institution et soutenaient le transfert des patients. Marqué par la psychanalyse et sa référence à l’enseignement de Lacan, dont il était l’élève, il mit en pratique les théorisations de Lacan sur la folie : en 1946, « La folie est au coeur de l’être de l’homme », « Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel », en 1955, la structure du sujet psychotique dans le séminaire « Les structures freudiennes des psychoses ». Le collectif soignant devient ainsi outil thérapeutique qui signe le nouage de la psychiatrie et de la psychanalyse : le sujet fou y retrouve une place et une dignité humaine.

Jean Oury savait repérer et transmettre avec finesse les repères de la clinique de la psychose et comment le collectif soignant peut y répondre, en inscrivant l’hétérogénéité au niveau des lieux et du personnel. Je le cite, toujours dans Il, donc : « Ce corps dissocié de la psychose peut être réarticulé dans un système collectif, parce que le collectif fabrique des chaînes signifiantes qui font bord au déchaînement de la jouissance ». Et aussi : « le psychotique est dans un déchiffrement infini et inaccessible d’un texte à la limite non écrit : or, dans ce système hétérogène de lieux peut se recueillir les bribes de ce texte ; c’est le collectif qui tente d’écrire ce texte pour le psychotique ». Enfin, seule cette hétérogénéité, « par le choix quasi infini d’investissements » qu’elle offre, peut permettre de répondre à la nécessité « du transfert multiréférentiel du psychotique ». (Extrait de « Hommage à Jean Oury », Annie Staricky, Le portail de la Psychanalyse, www.oedipe.org)

 

Pierre Hattermann (juin 2014)

 

 

 

 

 

Quand la demande d’aide rencontre le dévouement, ou :

 

« L’enfer est pavé de bonnes intentions »

 

« Le mieux est l’ennemi du bien » Voltaire

 

« Rien n’est jamais perdu tant qu’il reste quelque chose à trouver » Pierre Dac : « Pensées »

 

« C’est manifestement l’autocratisme de personnalités si différentes qui fait obstacle à la régularité du succès thérapeutique ». Sigmund Freud : « Traitement psychique »

 

Je voudrais parler des dangers liés aux idéaux altruistes que véhiculent les notions d’aide et de dévouement. J’axerai ma démonstration autour du concept de transfert, au centre de la pratique de la psychothérapie, mais également central dans ces métiers réputés impossibles qui sont ceux du soin, de l’éducation, du social. Je partirai du postulat que le malaise des professionnels est avant tout symptomatique de la difficulté à répondre à la demande de manière satisfaisante pour eux.

Certes la demande a changé. Mais fondamentalement, structurellement, la demande est problématique, et rend le travail relationnel difficile, éprouvant.

En fait « la demande » recouvre des demandes multiples, contradictoires et intriquées :

 

Si je me réfère à la psychothérapie il peut y avoir :

 

  • La demande du patient

  • La demande de la famille, des proches

  • La demande institutionnelle

  • La demande du thérapeute

     Les choses se complexifient encore si l’on tient compte des différents niveaux de la demande, conscient et inconscient, et donc de son caractère ambivalent et paradoxal. Je m’en tiendrai, pour ma part à la demande du patient et à la demande du thérapeute.

 

La demande du côté patient :

Une demande suppose un autre, un autre supposé pouvoir répondre à la demande. Demander n’est pas, a priori, exiger. Cela suppose donc pour le sujet, de s’en remettre à un autre, à son bon vouloir, à son désir. Cela suppose, pour celui qui demande, de faire confiance, de penser que l’autre est animé de bonnes intentions à son égard. Nous avons là les éléments à partir desquels se crée le transfert.

Le transfert est la reviviscence inconsciente des premières relations affectives du sujet, dans un contexte actuel. La demande crée les conditions du transfert, du côté du patient mais également du côté du thérapeute, puisqu’ au-delà des personnes en présence la situation réactive la relation à un Autre. La prise en compte de ce grand Autre dans le transfert, permet de sortir des impasses de la demande.

Mais cet autre, bien réel, celui que j’ai en face de moi, voudra-t-il, ou pourra-t-il accéder à ma demande ? Lui demander quelque chose me met dans une position de dépendance à son égard. Donc demander implique de reconnaître une faille, un manque, et de la reconnaître face à un autre.

La demande est donc nécessairement ambivalente : on peut en vouloir à celui à qui on demande de l’aide. Ce serait tellement plus satisfaisant de pouvoir s’en passer. Et on peut d’autant plus lui en vouloir lorsqu’il ne répond pas à cette demande qui est une demande implicite d’auto- suffisance… Cette ambivalence rejoint le côté paradoxal de la demande : « aidez-moi à ne plus souffrir, mais je ne veux pas renoncer aux bénéfices de cette souffrance », la deuxième partie de la phrase étant inconsciente. Comment répondre à une telle demande ? Le danger serait d’y répondre par le dévouement, de tenter de coller à cette demande impossible, et de perpétuer la méconnaissance de la dimension du désir qui va au-delà de la demande d’aide, de la demande de guérison, qui va au-delà de la personne du thérapeute. La clinique montre bien les dangers d’une réponse trop adéquate à la demande : rechute, dépression, intensification des symptômes, dépendance au thérapeute…

La reconnaissance du désir, au-delà de ce qui est demandé, permettra de se libérer des bénéfices inconscients du symptôme. Un certain nombre d’expressions reprennent cette thématique de l’aide : avoir besoin d’aide, demander de l’aide, se faire aider, accepter de se faire aider, cette dernière expression étant particulièrement lourde de sous-entendus : véhiculant notamment l’idée qu’il faut déposer les armes, ne plus lutter, s’en remettre à un Autre, voire s’y soumettre, se faire l’objet de cet Autre et de son désir d’aider, donc lui donner satisfaction. La psychanalyse est en opposition avec la notion de relation d’aide. En effet il ne s’agit pas de se faire l’objet de l’autre, mais au contraire de regagner un statut de sujet ce qui est corrélatif de la dimension du désir. Accepter sous couvert de dévouement que le patient se fasse objet de soin revient à accepter que thérapeute et patient soient dans des positions symétriques actif-passif, sujet-objet, qui évoquent la pulsion, positions qui peuvent se renverser comme l’a montré Freud. Car qu’y-a-t-il derrière le dévouement ? Quelle pulsion ? Je ferai remarquer en passant que l’on peut décliner l’ensemble des pulsions partielles sur le modèle de « se faire aider » (se faire voir, se faire « bouffer », etc.)

 C’est ce que je vais aborder maintenant en examinant la demande du côté thérapeute.

Quelle est sa demande, à qui s’adresse-t-elle, quelle réponse en attend-t-il, quelle satisfaction, et quel est son désir ? Questionner le désir du thérapeute amène inévitablement à se poser la question du désir de guérir, et sa forme atténuée le désir de soigner. Cela permet d’emblée de distinguer demande et désir : on voit bien que la demande s’adresse à un autre, et non le désir. On demande quelque chose à quelqu’un, on désire quelque chose. Que demande le thérapeute au patient : d’être le bon patient qui en retour lui permettra d’être le bon thérapeute ? Et quel Autre se profile derrière le patient qui viendra valider le thérapeute : est-ce l’orthodoxie freudienne ou lacanienne, est-ce un système de valeurs, philosophique ou religieux ? Ou plus fondamentalement un Autre de la propre histoire du thérapeute qu’il faudrait satisfaire ? 

Désir de guérir : comme tout désir, le désir de guérir  s’origine dans la pulsion. L’objet cause du désir ne prend-il pas la forme chez le thérapeute de la souffrance située chez l’autre, le patient, mais renvoyant selon la théorie du transfert, de manière inconsciente à un Autre premier ? Si l’on prend les choses sous cet angle, il y a évidemment un deuil à faire du côté du thérapeute puisque le désir de guérir vise une souffrance qui est au-delà du patient, souffrance qu’il ne peut guérir par l’intermédiaire du patient. Faire ce deuil permettra par contre au thérapeute de s’interroger avec le patient sur le sens de cette souffrance. Ce cheminement permettra dans bien des cas que survienne une forme de guérison de surcroit, comme le soulignait Freud. Ne pas faire ce deuil, vouloir guérir ou soigner à tout prix, peut amener cet enfer dont je parle dans le titre. J’ai dit plus haut que le patient peut se faire objet de soin pour le thérapeute, donc objet du thérapeute. La situation peut aussi se renverser : le thérapeute se faisant objet de soin pour le patient, c'est-à-dire objet venant combler le patient, dans l’illusion de combler le manque qui  le fait souffrir. Cela commence par la tentation d’être pour le patient le « bon objet »…Cette fragilité, ce deuil non fait du côté du thérapeute, peut être perçu consciemment ou inconsciemment par le patient qui peut s’en servir là encore de manière consciente ou inconsciente pour arriver à d’autres fins que thérapeutiques, pour obtenir des bénéfices qui vont à l’encontre du processus thérapeutique. Ce que je dis là dans le cadre de la relation thérapeutique est transposable dans d’autres domaines où la notion d’aide est présente, dans le travail social, éducatif où les exemples ne manquent pas. Un exemple frappant est donné dans le domaine humanitaire où l’on voit des hommes et des femmes animés des plus hauts idéaux être pris en otage et parfois tués par les personnes qu’elles sont venues aider…

Répondre à la demande ne veut pas dire donner satisfaction et ainsi combler le patient. C’est en renonçant à cette complétude imaginaire que le thérapeute permet à son patient de renoncer aux bénéfices de ses symptômes et ainsi d’accéder à son propre désir. Ce qui valide l’acte du thérapeute c’est cette libération que vit le patient, ou l’analysant dans le cadre de l’analyse. Je vais illustrer mon propos par un cas clinique.

 Cette vignette clinique est constituée par une fiction, un roman d’Irvin D. Yalom, « mensonges sur le divan », qui, à mon avis pose la question de l’éthique d’une manière remarquable. Je ne vais reprendre que quelques éléments pour illustrer mon propos.

l s’agit de l’histoire d’Ernest Lash, psychothérapeute, en contrôle avec Marshal Streider, psychanalyste rigoureux, reconnu et ambitieux.  E. Lash est amené à participer à une commission d’enquête à propos du professeur Seymour Trotter, ancien président de l’association des psychiatres. De son côté Marshal Streider est amené à se prononcer sur des fautes graves de l’ancien président de la société de psychanalyse.Le professeur Seymour Trotter s’est rendu coupable, aux yeux de sa profession, d’avoir eu des relations sexuelles avec une patiente dans le cadre d’une thérapie. La découverte de l’infidélité de sa femme par le mari a provoqué la chute du professeur. Sans rentrer dans le détail, il se trouve que patiente et thérapeute étaient de bonne foi, patiente très difficile, suicidaire, et thérapeute expérimenté.

E. Lash quant à lui prend une nouvelle patiente qui est l’ex-femme d’un de ses patients, ce qu’il ignore. Cette jeune femme vient en fait pour se venger du thérapeute qu’elle pense être à l’origine de sa séparation. Elle va déployer toute son intelligence et tous ses attraits pour le séduire et le pousser à la faute.

Il se trouve que justement à ce moment, le thérapeute en proie au doute quant à sa pratique, décide de prendre quelques libertés par rapport à l’orthodoxie psychanalytique pour être plus proche de ses patients. Il rend compte dans le contrôle qu’il effectue avec Marshal Streider des thérapies et des cures qu’il mène…en omettant certains détails. Il voue une grande admiration pour Marshal notamment pour sa clairvoyance et sa rigueur. Irvin Yalom nous décrit les doutes et les tourments de ce psychothérapeute, travaillé par ses pulsions, ses appétits et son désir de reconnaissance. Mais bien qu’il fasse des entorses à l’orthodoxie, il reste profondément respectueux de sa patiente, qui au début, rappelons-le, est « une fausse patiente ». Il ne cède pas sur son propre désir de déchiffrer avec sa patiente l’énigme de son désir, ce qui fait qu’elle découvre les ressorts inconscients qui l’ont finalement amené dans le cabinet du psychothérapeute. Dans cette situation, le désir de vengeance qui se présente sous le déguisement d’une demande d’aide débouche sur la reconnaissance par le sujet de son véritable désir, du désir qui l’anime.  Marshal, lui, psychanalyste exemplaire, a mené semble-t-il à bien la thérapie de la jeune épouse d’un riche homme d’affaire, qui lui propose, pour le remercier, de lui faire profiter d’une opération financière particulièrement juteuse.

Marshall a quelques réticences, mais considérant que la thérapie est terminée et le transfert liquidé, il accepte. En fait il est la proie d’un couple de redoutables escrocs, et il perd tout. Cependant sa rencontre avec une thérapeute dont je vous laisse deviner l’identité va lui permettre de mettre à jour le point aveugle, non analysé, de son désir, son talon d’Achille et donc de rebondir.

Pourquoi Lash s’en sort-il mieux que ses éminents confrères ? Il me semble que c’est la prise en compte de cette dimension tierce, cette dimension du transfert, qui permet à Lash de ne se prendre ni pour celui qui va sauver sa patiente, ni pour l’objet qui va la combler. Il est juste là pour que dans le transfert sa patiente rejoue quelque chose de son désir, qui se dévoile parce que justement sa demande n’est pas satisfaite.

Ceci montre que la dimension éthique du respect du sujet qui suppose du côté du thérapeute de supporter le manque, donc d’avoir fait le deuil d’une réponse totale, prévaut sur les considérations techniques et sur les considérations sur le « bien » de l’autre.

En conclusion, je dirai qu’une faille est à l’origine du désir du thérapeute, et qu’il importe que le thérapeute cerne cette faille, ce manque, qui le rend vulnérable, pour en faire une force à mettre au service de la vérité du sujet.

 

 

 

Pierre Hattermann, psychanalyste, psychologue clinicien (12/12/14)

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

FERRANT, Alain : quelques enjeux du processus psychanalytique, nouvelle revue de psychosociologie, 2008/2 n°6, Eres.

 

LACAN Jacques : L’Ethique de la psychanalyse, Séminaire VII (1959-60), Le Seuil, 1986.

 

LEGAULT Jacqueline : article « Transfert » in : CHEMAMA Roland, VANDERMERSCH BERNARD : Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1998.

 

YALOM Irvin D. : Mensonges sur le divan, Galaade Editions, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

POUR UNE CLINIQUE FREUDIENNE DU LIEN SOCIAL

 

LES ARTISANS DU SYMBOLIQUE

 

 

 

Lorsque j’ai relu le livre de Charlotte Herfray, « La psychanalyse hors les murs » [1], cette belle expression « artisans du symbolique » est venue à la rencontre d’une conception du métier de clinicien, et plus précisément de celui de psychanalyste, que j’avais un jour évoquée avec mon analyste de l’époque : le psy comme artisan du psychique. J’ai eu l’impression que cette conception n’avait pas éveillé son enthousiasme. J’ai toujours eu une admiration pour les artisans : cette capacité de travailler la matière, de créer, de réparer, ce savoir-faire mis au service d’un idéal du travail bien fait. Certes il y a là idéalisation de ma part. Il s’agit là de la figure de l’artisan. Cet artisan quand il parle de son travail utilise un vocabulaire technique qui peut faire rêver le non-initié, les mots de l’art ont leur musique spécifique qui se distingue du brouhaha ambiant. Ce vocabulaire permet une approche toute en nuances de son objet et permet de désigner avec précisions les outils, les bons outils dont l’artisan a besoin pour mener à bien sa tâche. Une manière d’être initié à ce métier est de faire partie des compagnons du devoir. C’est à travers le compagnonnage que s’acquiert le savoir et le savoir-faire propre au métier. C’est un modèle qui privilégie la relation, le respect de l’autre, le respect du travail en tant que métier. La devise des compagnons est : « ni s’asservir, ni se servir, mais servir » Qui sont les artisans du symbolique ? A quoi œuvrent-ils ? Quel est leur devoir et contre quoi luttent-ils ? Quelle cause servent-ils ? Rappelons d’abord que le symbolique est ce qui signe l’humanité. L’homme est sorti de l’animalité lorsqu’il a édifié des sépultures pour ses morts. Le symbolique s’édifie sur fond de mort [2]. Toute civilisation repose sur un pacte symbolique qui suppose que soit respectées les lois de la parole. Ce pacte, ces lois de la parole, reposent sur un interdit fondateur de l’humain, un inter-dit, qui permet d’aller vers la vie, de s’extraire de la jouissance mortifère [3], d’y renoncer pour aller vers du plaisir, des « ré-jouissances » qui permettent de jouir de la vie et des plaisirs qu’elle procure. Cette jouissance interdite, dont le prototype est l’inceste, s’invite sous la forme du symptôme ou dans des configurations relationnelles comme certains couples ou certaines institutions où se rejoue l’incapacité à se vivre séparés, distincts. Lorsque la parole ne tient plus, tout devient possible, et en général ce n’est pas le meilleur. Le symbolique construit à partir des structures élémentaires de la parole grâce au langage est constamment menacé par la pulsion de mort qui œuvre de manière souterraine à saper les fondements symboliques de la civilisation, mais aussi de tout sujet en prise avec l’impensé et aussi une part d’impensable en lui-même, pris dans des liens insuffisamment symbolisés qui l’emprisonnent [4]. Ce qui donne son sens à l’acte de l’artisan en symbolique, c’est justement l’amour du symbolique, c’est cette matière là qu’il aime travailler. C’est en travaillant du côté du symbolique qu’il permet au sujet qui se prête à ce travail de se trouver, de se retrouver. La façon dont ce symbolique va être travaillé diffère selon que l’on soit pédagogue, éducateur, thérapeute ou psychanalyste. Je vous renvoie pour cette question à l’ouvrage de Charlotte Herfray [5]. Mais une référence commune nous unit : c’est la référence à la découverte Freudienne dont découlent une théorie et une éthique. C’est le choix que nous avons fait et qui nous réunit et qu’il nous faut assumer. Cela veut dire que pour être cohérents, à l’instar de l’artisan qui possède le bon vocabulaire et les bons outils pour travailler correctement, nous devons pleinement assumer le vocabulaire et les outils qui découlent de notre choix pour aborder de manière Freudienne les actes de nos champs respectifs, en les explicitant de manière claire de manière à pouvoir être entendus.

 

Pierre Hattermann, le 10/10/15

 


 

[1] Charlotte HERFRAY : « La psychanalyse hors les murs », Desclée de Brouwer, Paris,

 

[2] cf. Antigone

 

[3] « Jouissance » : Le terme lorsqu’il est employé par des psychanalystes, n’est pas à entendre dans son acception usuelle, encore qu’il n’en soit pas dégagé pour autant. Communément, en effet, le terme jouir renvoie à la jouissance sexuelle, et à ce titre fait bien entendre qu’il a partie liée avec le plaisir. Mais dans le même mouvement, la jouissance est au-delà du plaisir. Lacan a d’ailleurs indiqué que le plaisir était une manière de se protéger de la jouissance. De la même façon que Freud indiquait qu’il y avait un « au-delà du principe de plaisir ». Ainsi boire un vin de qualité peut être qualifié de plaisir, mais l’alcoolisme emporte le sujet vers une jouissance dont il sera surtout l’esclave… » Jean-Pierre LEBRUN, glossaire, in : Charles MELMAN, L’Homme sans gravité, folio essais, p. 252, Denoël, Paris, 2002

 

[4] « La Loi primordiale est donc celle qui en réglant l’alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l’accouplement. L’interdit de l’inceste n’en est que le pivot subjectif (…) Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage. Car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n’est à portée d’instituer l’ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations le fil des lignées. Et c’est bien la confusion des générations qui dans la Bible comme dans toutes les lois traditionnelles, est maudite comme l’abomination du verbe et la désolation du pécheur. » Jacques LACAN, Fonction et champ de la parole et du langage, in : Ecrits, p. 277, Seuil, Paris, 1966

 

[5] Ouvrage cité, page 154

 

 

 

 

 

 

 

Quelques réflexions après le Tour de la Question du 15 mars 2016

 

Etablissement, Institution, Désir.

 

 

 

 

 

Même si nous étions peu nombreux lors de cette soirée, les échanges qui ont eu lieu ont montré la richesse du champ clinique qui s’offre à nous. Un champ qui reste en grande partie à défricher...et à déchiffrer, et qui comporte des enjeux majeurs dont la promotion d’une clinique qui tienne compte du sujet n’est pas la moindre. Ce qui m’est apparu à travers les témoignages des uns et des autres à propos de leur travail au sein des groupes, travail qui s’efforce d’articuler de la manière la plus rigoureuse théorie et clinique, comme en témoigne la ressource trouvée par le groupe " demande et pulsion" dans le retour au texte de Freud [1], c’est la capacité des acteurs à transcender statuts et fonctions, c’est à dire à les investir subjectivement [2], pour assumer un rôle dans lequel ils engagent leur désir référé à une éthique du sujet [3]. Si l’on choisit de référer ses actes à une clinique psychanalytique la question de l’éthique est centrale [4]. Il s’agit vraiment là de ce qu’implique "une psychanalyse hors les murs" [5]. C’est bien cette position qui permet le déploiement de toute une clinique, qui sans cela n’existerait tout simplement pas. Clinique qui demande à être approfondie, travaillée, et ouvre des perspectives de recherches passionnantes. Une clinique du sujet devient possible dans des lieux où, a priori, les conditions n’étaient pas réunies pour cela. Ceci suppose donc un engagement sous-tendu par un désir particulier de la part du clinicien. Son action serait donc "instituante" [6] comme les interventions d’Isabelle, de Guillaume et de Sébastien tendent à le montrer. Tout cela conforte ACLIS dans son rôle de promotion d’une réflexion clinique qui favorise et accompagne les initiatives prenant en compte une éthique du sujet. Il s’agit de diffuser et de favoriser les échanges autour de cette réflexion à travers des publications (articles, internet) et nos journées d’étude dont la prochaine aura lieu en novembre 2016.

 

[1] "Pulsions et destins des pulsions", "Pour introduire le narcissisme", "Au delà du principe de plaisir".

 

[2] cf. Séminaire GREFO animé par Serge Didelet : "Découverte de la Psychothérapie Institutionnelle, 2° partie, p.4.

 

[3] Ce passage d’un texte de Jean Oury, cité par Serge Didelet dans son séminaire est éclairant :"un établissement est un lieu, un collectif qui établit quelque chose. Selon les contextes linguistiques, un (état)blissement est quelque chose d’organisé qui passe un contrat avec l’état (...) Une fois établies commence vraiment la PI, dans le sens qu’on développe à l’intérieur de l’établissement un nombre incalculable d’institutions. C’est Hélène Chaigneau qui appelait ce développement un processus d’institutionnalisation : pour donner un peu de vie à l’établissement, ou une surface d’échanges, et de relations de toutes sortes, on va créer à l’intérieur un nombre d’institutions très variables selon le temps défini, les espaces et leur fonctions". Si l’on transpose ce texte à ce dont témoigne les participants aux groupes de travail, le clinicien se devrait d’avoir une position "instituante" au sein de l’établissement pour avoir une pratique "vivante".

 

[4] cf. le séminaire GREFO de lecture de textes psychanalytiques consacré au séminaire VII de Lacan, "l’éthique de la psychanalyse".

 

[5] Titre d’un ouvrage de Charlotte Herfray.

 

[6] Selon les termes de la psychothérapie institutionnelle

 

 

 

"la situation analytique ne souffre pas de tiers"

 

Réflexions « à chaud » après la réunion de travail du groupe « demande et savoir » du 31/05/16.

 

 

 

 « La situation analytique de souffre pas de tiers » S. Freud, la question de l’analyse profane.

 

Rapports de la psychanalyse avec la norme sociale, l’idéologie qui gouverne la norme, voire les lois du moment. La morale est contingente. L’éthique est structurelle. La psychanalyse est indépendante de la morale, comme l’art. Par contre, elle a une dimension éthique qui la fonde. Cette dimension éthique est donnée par les lois de la parole qui renvoient selon Lacan aux dix commandements. La psychanalyse n’a pas à cautionner, ou pire, à être instrumentalisée au service de finalités qui ne sont pas les siennes, sa finalité étant une émancipation du sujet, une libération, par rapport à des discours aliénants qui l’enferme dans la répétition. Elle n’a pas à être au service d’autres causes que la sienne : la libération, voire l’émergence du sujet. En cela elle est révolutionnaire. D’où la complexité de ses rapports avec l’institution ou peut-être plus exactement l’établissement au sens de l’establishment. D’où la position qui serait de ne pas répondre à certaines sollicitations du social, de ne pas apporter sa caution à certaines revendications de l’individu, ou à certaines exigences du social, que l’on soit psychologue, éducateur, pédagogue, soignant ou autre, à partir du moment où on se reconnait comme se référant à l’éthique psychanalytique. Exemple : les demandes de certificats ou d’attestations pour attester de préjudices psychologiques dans le cadre d’un procès, ou de démarches en justice… Autre exemple : les demandes d’institutions de rendre compte de ce qui se joue dans la relation singulière avec le patient à des fins à peine déguisées de contrôle. La psychanalyse ne vise certainement pas à la normalisation, elle n’est pas à visée adaptative, elle vise à promouvoir des sujets libres, ce qui peut sembler être un oxymore, puisque « sujet » implique assujettissement. Mais justement l’assujettissement à la Loi symbolique permet la liberté. Sinon ce n’est pas la liberté mais l’errance. Ceci voudrait dire que quiconque se réclame de la psychanalyse occuperait une position marginale, ne serait pas dans le « mainstream »… Pourtant nous avons à faire avec le social, « l’inconscient c’est le social » disait Lacan. Il ne s’agit donc pas de s’en abstraire, mais d’occuper au sein du social une position critique, et d’essayer de travailler avec lui de manière psychanalytique, c’est à dire ni du côté des bons sentiments, ni du côté du cynisme, pas du côté de l’idéologie, serait-elle libératrice, car on risquerait de se placer du côté des « grands libérateurs », on en a connu de sinistre mémoire, mais du côté de l’humain dont la psychanalyse nous a montré toute la complexité et de la nécessité permanente du travail de civilisation auquel nous pouvons contribuer en tant qu’ « artisans du symbolique ». Merci de réagir par vos commentaires, remarques et critiques. Pierre Hattermann, 01/06/16

 

 

 

… il s’agit vraisemblablement du dernier texte de Pierre… quel gâchis !

 

 

 

 

 



[1]  Jacques LACAN, séminaire III, page 211 : « le subjectif apparaît dans le réel en tant qu’il suppose que nous avons en face de nous un sujet capable de se servir du signifiant, du jeu du signifiant. »

 

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30 août 2016

ANALYSE DES PRATIQUES ET SUPERVISION

 

Depuis 2012, j’exerce comme Analyste-Superviseur auprès d’institutions du social, du médico-social, ainsi qu’en milieu hospitalier. Je travaille généralement sur site, et je me déplace dans toute la France.

Les pratiques sociales mettent souvent à mal les professionnels de la relation d’aide, ceux qu’il est convenu d’appeler « travailleurs sociaux ». Le travail avec des populations fragilisées, les collègues, la hiérarchie, les partenaires sociaux, les politiques ; lequel se fonde sur une dynamique relationnelle impliquante, induit une mise en tension permanente et une usure. Cela nécessite un travail d’entretien réparateur de l’outil de travail, à savoir le sujet humain pris dans les rets du social, et sa capacité d’enthousiasme.

A minima, avoir la possibilité de parler en son nom propre, et plus seulement au nom de l’Autre institué, sans encourir le risque du jugement, cela participera déjà d’une fonction cathartique et libératrice. Dans ma fonction tierce, je suis le garant d’un cadre qui facilite la circulation de la parole dans l’institution. Quelles qu’en soient les modalités choisies après entretiens préliminaires avec les demandeurs, il s’agit d’un travail analytique sur ses propres pratiques professionnelles, récentes ou en cours ; autorisant de ce fait la distanciation nécessaire, afin d’élucider des situations au travail parfois douloureuses et problématiques, pouvant avoir un impact sur la vie personnelle et professionnelle.

Ce qui est fondateur d’un groupe de travail en supervision, c’est la demande (à distinguer de la commande de l’établissement) et la motivation des professionnels voulant y participer. Afin de permettre à chacun de s’exprimer, de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais ou rarement prise, nous conseillons de petits groupes de 6 à 10 personnes volontaires, se réunissant avec régularité tout au long de l’année.

 Cette question de la demande est fondatrice du futur groupe en travail et de sa continuité ; et cette question est approfondie généralement dès les premières séances, lors de sessions préliminaires. D’un point de vue éthique, nous préconisons :

  • Des séances mensuelles d’une durée d’une heure trente tout au long de l’année (régulation, supervision, groupes de parole).

  • Le respect total de la confidentialité des échanges langagiers.

  • La position d’extériorité et de tiercéité de l’analyste superviseur.

  • Un climat relationnel serein où est accueillie la parole de l’autre, sans préjugés, sans jugements de valeurs, et où chacun peut oser parler en son nom propre, se faire le sujet du groupe.

  • Que l’intervenant soit le garant du cadre des échanges, et qu’il accompagne les professionnels dans l’élaboration des questions qu’ils se posent (ou ne se posent pas) sur leur pratique, mais aussi sur l’impact psychique vécu dans la relation à l’autre (analyse du transfert). Les sessions sont toujours en phase avec le Réel de la clinique, à partir d’analyse de situations vécues, passées ou présentes.

En outre, le superviseur n’est pas dans une posture toute puissante d’expertise, apportant des réponses toutes faites et univoques, censées combler « le manque à être » : ce sont les professionnels qui sont les experts de leur expérience, ils détiennent – et souvent sans le savoir- un savoir expérientiel très riche. Le superviseur n’est pas dans une posture surplombante, ni celui  qui détiendrait une vérité érigée en dogme, il n’est - et dans le meilleur des cas - qu’un passeur d’avenir, un accompagnateur des équipes (il soutient la parole dans l’espace du « dire »), voire un opérateur du traitement institutionnel du transfert.

Le travail social nécessite du tiers !

La représentation-but, s’il y en a une, serait à minima une amélioration du « mieux-être » au travail.

Références en supervision et « analyse des pratiques » : Hôpitaux du pays du Mont blanc, Centre Hospitalier Alpes Léman, EHPAD de Marnaz, Bonneville, Ambilly, Service petite enfance Passy, MDEF Cluses, ESAT du Mt Joly, LVA « La bergeronnette », ADMR 74, SIVOM  HVA, CEMEA Paris…

 

FORMATION ET RECHERCHE

J’anime chaque année un séminaire, partage en petit groupe d’une question ou d’un sujet que j’ai mis au travail durant une ou plusieurs années.

En 2015 : « Louis Althusser, entre génie et déraison » ;

2016 : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ».

2017 : actuellement en projet : « Aliénation et collectif ».

Je vous propose également des interventions sur les thématiques suivantes :

  • Le travail en équipe en institution.

  • Initiation à la psychanalyse.

  • Le transfert et la relation éducative.

  • Idéologie et inconscient.

  • Qu’est- ce que le social ?

  • L’amour et la haine.

  • Le développement du petit d’homme (formation petite enfance).

  • L’éducation populaire en question.

  • Besoin, désir, demande.

  • De la prise en charge à la prise en compte.

  • Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle.

  • Usager ou sujet ? Une question éthique.

  • Supervision, régulation, analyse institutionnelle.

  • Histoire de la Folie en France (à partir de « Folie et déraison, histoire de la folie à l’âge classique » de Michel Foucault).

 

Contact: 06.16.13.26.48. ou serge.didelet@wanadoo.fr

 

 

 

 

 

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05 août 2016

Un été de deuil...

 

A Léane Hattermann qui doit être soutenue…

 

           Pierre Hattermann a cessé de lutter hier à 13 heures.

            Il avait cinquante-six ans. Trois semaines après l’attentat où sa famille fut décimée, il s’est éteint à l’hôpital Pasteur de Nice.

            De ses mains sont tombées les cartes dont jouait sa passion éthique : la praxis psychanalytique, l’institution, la prise en compte du sujet, le lien social.

            Les sujets humains sont précaires face au Réel qui se déchaîne ; il y a comme une impossibilité à le symboliser : stupeur et sidération du hors-sens. C’est tant impossible que je me refuse à y croire vraiment, et ce faisant, en écrivant ce texte, je me « soigne », mais je veux aussi et surtout partager.

            Pierre, je devais le revoir ce dix août à son cabinet de Sallanches ; je l’ai vu pour la dernière fois – mais je ne le savais pas – le treize juillet, la veille du meurtre collectif.

            Il était si content de prendre des vacances en famille.

            Difficile d’écrire ces quelques lignes, comme quoi le symbolique ne peut pas rendre compte de tout, il y a de l’indicible, de l’incomplétude, de l’impuissance et du manque. Je comprends mieux ce qu’entendait Lacan quand il parlait du sujet barré. La mort de Pierre, c’est l’évènement contingent et imprévisible qui troue le Réel. Ça fait crise, impossible de s’arrimer là-dessus, réticence à y mettre des mots, c’est quelque chose qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, le chemin sera long entre le Réel et la Réalité.

            Je ne ferai pas la biographie de Pierre Hattermann, je n’en sais pas grand-chose, car il parlait rarement de lui, par discrétion et modestie. Il en savait beaucoup plus long sur moi, que moi sur lui ; nous n’étions pas à la même place.

            Son arrière-pays, c’était l’Alsace où il vit le jour en 1960. C’est à Strasbourg qu’il poursuivit des études en psychologie clinique (DEA et DESS), il y rencontra des enseignants charismatiques tels que Lucien Israël, pour lequel il avait beaucoup de respect. Cette formation se référait à la psychanalyse, définie par Freud et augmentée par Lacan. Dans l’élan suscité par son parcours universitaire pour devenir psychologue clinicien, il fit une analyse et poursuivit une formation psychanalytique, à travers des groupes de travail, séminaires, cartels, ainsi que divers contrôles. Pour Pierre – et je le partage – la formation du psychanalyste est continuée, et soumise sans cesse à la révision.

            Il exerça le métier de psychologue, en passant par celui d’éducateur – il aimait le souligner – pendant quinze années dans le médico-social, puis il ouvrit (en 2002 ?) un cabinet à Sallanches. Il travaillait aussi en supervision d’équipes, en milieu hospitalier, en psychiatrie. Dans son parcours de praticien, il avait acquis un savoir expérientiel auprès de patients alcooliques et/ou toxicomanes. Il accompagna aussi des patients vivant de graves évènements de corps, souffrant de maladies chroniques, ou des séquelles consécutives à des accidents.

            En 2003, il fonda un organisme de formation, GREFO PSYCHOLOGIE ; treize ans plus tard, les activités de GREFO perdurent et se renouvellent tous les ans. L’objet de GREFO est d’offrir des espaces de formation orientés par l’approche clinique et structurale du sujet, dans ses multiples dimensions, et grâce notamment aux outils forgés par la psychanalyse freudienne et lacanienne.

            Lors du printemps 2013, il fonda avec quelques autres – dont j’étais – une association déclarée : l’ACLIS 74 (Association pour une Clinique du Lien Social). Cette association a la vocation d’être un lieu d’échanges et d’élaboration sur une clinique du lien social ; elle organise régulièrement une journée d’études, la dernière était sur la demande du sujet.

            Pierre, comme Jean Oury, avait "des yeux de ciel" ; s’y reflétaient son humanité et sa générosité. Il avait un regard porteur sur les autres, et il savait donner de son temps.

            Il y a trois semaines, et au lendemain de l’attentat, j’étais dans la croyance erronée qu’il s’en « sortirait », et je me demandais comment j’allais faire – avec d’autres – pour le soutenir dans cette épreuve. Mais comment aurait-il pu survivre à la perte de sa femme et de son fils ? Maintenant, bien sûr, ma question a changé, et je me demande comment je vais faire pour continuer sans lui.

            Pierre fut et demeure pour moi un passeur d’avenir. Il m’a soutenu dans ma parole et mes initiatives, il m’encourageait, il lisait tous mes textes et je bénéficiais de ses « retours », c’était une relation très dynamisante qui m’empêchait de baisser les bras. Il m’a accompagné dans des moments très difficiles de ma vie : quand je voulais « tout faire péter », il gardait la posture.

            Le quatorze juillet 2016, c’est un dialogue d’une décennie qui s’achève prématurément, et je me sens orphelin. Pierre et sa famille, avec beaucoup d’autres – ils furent 85 à être tués – ont été assassinés par la jouissance mortifère, la barbarie, l’insoutenable et infinie connerie humaine ; peut-être actuellement à son apogée. Peut-on encore faire pire ?

            Comme l’écrivait Joseph Rouzel : « L’au-delà freudien n’a rien de religieux, c’est la pulsion de mort et ses avatars. La nostalgie en est un des fers de lance. Revisiter le passé à pied sec ne peut que poser en ligne de mire de le dépasser, de s’en libérer. Pas de s’y ficeler (…) ». Alors, les amis, les proches et tous ceux qui ont partagé des moments avec Pierre, j’ai envie de vous inviter à continuer le travail, voire à chercher d’autres modalités pour nous rencontrer, c’est ce qu’il aurait désiré, de cela, j’en suis sûr. Il nous faut continuer ces travaux de groupe, que ce soit à l’ACLIS, au GREFO, ou encore ailleurs… et faire avec cette place vide créée par l’absence, elle fera symboliquement tiers.

            Alors, pour paraphraser le titre de mon précédent texte sur Jean Oury, je conclurai avec la même tonalité : « In memoriam, Pierre Hattermann… mais pas seulement ! »

 

 

 

Serge DIDELET (le 5/08/2016)

 

 

 

 

 

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15 mai 2016

In mémoriam...mais pas seulement!

Jean Oury nous a quitté, c’était il y a deux ans, jour pour jour, le quinze mai 2014, l’année où je m’étais enfin décidé à « faire » un stage à La Borde. J’ai organisé cette année dans le cadre de GREFO- PSY (Sallanches) un séminaire sur Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle. J’en ai extrait un texte que j’ai envie d’éditer aujourd’hui, il s’agit d’une brève biographie de Jean Oury… 

 

D’abord, il y a l’homme. Un style, un regard, un sourire… une façon bien-à-lui d’être là, au milieu des fous, disponible et veillant. La veillance était pour lui une notion essentielle en psychiatrie. Il la préférait à la bienveillance, au nom de quoi on peut faire les pires choses. Comme Freud, Oury ne lâchait rien sur les mots. Laissons Marie Depussé nous le présenter, elle le fait non seulement avec beaucoup de talent, mais sans jamais se départir de la tendresse que le Dr Oury lui inspire :[1] « Toi, tu étais un grand type incroyablement beau, avec des yeux de ciel qui allaient bien avec ton nom, des pieds qui savaient se poser sur le sol. Tu aurais pu marcher dans un western, dans la rue vide d’un village de western, la tête légèrement enfoncée dans les épaules, comme ont ces hommes-là, par lassitude d’avoir à affronter la mort.

Tu avais, tu as une voix trainante, douce, un peu canaille, à laquelle la colère va mal. Au début, tu ne faisais pas, comme aujourd’hui douze colères par jour (…) ce grand type très beau qui marchait comme Henry Fonda, savait toucher un piano, avait fait sa thèse de médecine sur la peinture, récitait Maldoror dans les moments difficiles, et s’acharnait, pendant des heures, à souffler de l’air dans la bouche des fous qui avaient essayés de se tuer »[2]

Jean Oury est né en 1924, il a passé son enfance en banlieue parisienne, à la limite de « la zone », entre La Garenne et Nanterre, tout près d’une station de chemin de fer nommée « La Folie ». C’est ce qu’il appellera toute sa vie « son arrière-pays », un pays fait de paysages d’usines et de terrains vagues, où il y avait peu d’arbres. « Entre La Garenne et Nanterre, il y avait une plaine, la plaine de Nanterre. C’était là la civilisation des détritus, des carrières, et je jouais là-dedans. »[3]

Il est fils d’ouvrier, son père travaille à Bois-Colombes, comme polisseur dans l’industrie automobile, à Hispano-Suiza. Sa mère tient une petite agence immobilière. En 1936, c’est la grève générale et le Front Populaire, Oury a douze ans, et il va parfois avec Fernand, son frère ainé, à des réunions du Parti Communiste, ou amener des sandwichs aux ouvriers en grève. A douze ans, il a lu tout André Gide, il lit aussi l’écrivain russe Victor Serge, en fait, il lit tout ce qui lui tombe sous la main.

L’année 1936 est une année d’effervescence sociale, politique, et culturelle. Outre le Front Populaire, et l’accès pour la première fois à des congés payés, c’est une période d’initiatives collectives, je pense notamment au mouvement des Auberges de jeunesse, lesquelles se fondèrent à partir d’une opposition au scoutisme catholique. « Les auberges de jeunesse, c’était en 1936, avec ses grèves, ses illusions. Au départ, c’était surtout de tendance anarcho-trotskiste, puis ça a dégénéré. C’était extrêmement créatif, comme l’animation d’un club, avec participation de tout le monde, c’était d’une inventivité extraordinaire, les auberges de jeunesse, lorsque c’était bien fait ! »[4]

 Ces mouvements de jeunesse – je devrais écrire « jeunesses » au pluriel[5] – qu’ils soient d’origine confessionnelle ou marxiste feront le terreau de ce que sera l’éducation populaire.

Oury poursuivra ses études médicales pendant la guerre, cette sinistre période où la bourgeoisie française préféra se réfugier dans les bras de Pétain afin de conjurer les « dangers » du Front Populaire. C’est l’époque des boucs émissaires et des clichés sociaux : le communiste, le couteau entre les dents, le juif cupide, pire : le juif communiste ! Et j’en passe… la pulsion de mort se lâchait, mais nous savons aussi maintenant que chaque époque cherche toujours son mauvais objet collectif, comme quoi il ne faut pas renoncer à avoir un regard sociologique, sans pour autant déraper dans le sociologisme, il y a le sujet, quand même !

En 1947, Jean Oury est en quatrième année de médecine, il fréquente une bande de copains composée d’Ajuriaguerra, Daumezon, Gusdorf. Il rencontre François Tosquelles pour la première fois, ainsi que Lucien Bonnafé. Il assiste en 1948 à une conférence de Lacan dont il sortira subjugué : « Je me suis dit : enfin un type intelligent ! Je m’excuse pour les autres, mais je commençais à m’endormir dans ce cénacle[6] ! » Cette rencontre avec Lacan pèsera sur son choix difficile entre la recherche en biologie et la psychiatrie.

C’est ainsi qu’à 23 ans, il n’est pas encore médecin, mais il intègre l’hôpital de Saint Alban, en Lozère, et il devient interne en psychiatrie. Il y restera deux ans, mais cette période fut très féconde pour lui et le déterminera pour le reste de sa vie. « Etre interne à Saint Alban n’avait rien à voir avec le fait d’être interne à Lyon ou à Paris »[7]. La capacité de cet hôpital psychiatrique est de 700 lits, et ce lieu va devenir emblématique, considéré et à juste titre comme le berceau de la PI, concept que nous devons à Georges Daumezon en 1953.

C’est un lieu de rencontre et d’innovation permanente. Il fut aussi « la planque » de résistants recherchés par la Gestapo, l’hôpital est fréquenté par des artistes, des poètes tels que Paul Eluard, Tristan Tzara, André Breton, voire des philosophes tels que Georges Canguilhem. Ce sont aussi les prémisses de l’art brut, de l’art-thérapie. Artaud, interné pendant neuf années, mourrait en 1948, et hantait encore les esprits et les corridors de la psychiatrie asilaire. Saint Alban fut aussi le refuge de nombreux réfugiés espagnols, c’est le cas de Tosquelles, psychiatre, marxiste… et catalan. Tout psychiatre qui arrivait était invité par Tosquelles à lire - toutes affaires cessantes- la thèse de Lacan sur la psychose paranoïaque, très appréciée notamment au sein du mouvement surréaliste…[8] C’était presque un rite initiatique.

Pendant ces deux années, Oury travaille beaucoup, ne dort que quelques heures par jour, il est très proche des infirmiers, ce qui renvoie à sa culture d’origine ouvrière qu’il ne reniera jamais. Il passe beaucoup de temps à parler avec les malades. Saint Alban développe de nombreuses activités, ici, les patients ne sont pas couchés et amorphes, ils sont dans l’agir[9], et dans le non-agir s’ils le veulent. Mais il n’y a plus personne d’enfermé, et il y a une libre circulation en de nombreux espaces. C’est aussi à Saint Alban que naît le premier club thérapeutique. Les clubs thérapeutiques, c’est – pour reprendre la métaphore tosquellienne – « le cheval de Troie dans l’institué ». Ils permettent de se jouer des contentions et autres chambres d’isolement présentées comme moyens thérapeutiques ! Ces pratiques coercitives deviennent obsolètes, et leur utilisation extrêmement rare.

Les clubs laissent la possibilité pour chaque sujet d’avoir une place dans la parole ; les clubs firent « péter » les verrous institués et les camisoles de toutes natures, ouvrant les portes à la libre circulation des sujets et de leur parole, et cela, quelles que soient leur singularité.

A Saint Alban, nous assistons aux prémices d’une véritable révolution psychiatrique. C’est en 1946 que F. Tosquelles décida d’ouvrir tous les services dits « fermés » réservés à la catégorie des « agités », et il les répartira sur l’ensemble des autres services. Dans le même mouvement, l’hôpital sera ouvert en permanence avec l’environnement social de proximité. Cette large brèche dans le mur de l’asile eut pour conséquence de permettre l’ouverture de réseaux d’entraide avec les villages aux alentours, et cela dans le contexte difficile de l’après-guerre. Les services d’agités et de « gâteux » disparaissent de St Alban et deviennent inutiles. Il est remarquable que si les malades peuvent circuler comme ils le veulent, que le milieu est ouvert, et qu’ils peuvent œuvrer dans la vie collective, les agités se calment et deviennent fréquentables. Il faut se souvenir que cette révolution psychiatrique commença bien avant l’arrivée des neuroleptiques tels que la chlorpromazine. « L’agitation, ça ne se réduit pas seulement avec des neuroleptiques. Ça diminue à partir d’une certaine qualité de l’ambiance, qui tient si la structure tient (…) C’est comme ça qu’on a pu supprimer les quartiers d’agités, il y a plus de quarante ans. »[10]

En outre, il faut rappeler qu’il n’y a pas eu de famine à Saint Alban pendant la guerre. « A Saint Alban, les malades allaient au ravitaillement dans la montagne. Ça faisait des activités de groupes intéressantes, c’était une bonne préparation pour le secteur (…)[11].

 45000 malades mentaux sont morts de faim dans les asiles psychiatriques français entre 1939 et 1945. C’est ce que l’on a appelé par la suite « l’extermination douce ».  Oury, provocateur, aimait bien évoquer un contre transfert institutionnel ! 45000 morts, ce n’est pas rien, mais après tout, ce n’était que des fous, pas vrai ? Il y eu sans doute des technocrates pour penser ainsi. Comme l’écrivait en 1970 le psychiatre Roger Gentis : « Je jure que si demain on parlait de liquider en France, par des moyens doux, cinquante à quatre- vingt mille malades mentaux et arriérés (…), des millions de gens trouveraient ça très bien et l’on parlerait à coup sûr d’une œuvre humanitaire (…) J’affirme qu’on trouverait des psychiatres pour dresser la liste des maladies donnant droit à euthanasie (…)[12]

 Nous n’oublierons pas, en passant, que les malades mentaux en Allemagne furent les premières populations à être exterminées par Hitler. En France, et pour être d’accord avec ça, nous avions Alexis Carrel… et quelques autres !

Oury quittera Saint Alban en octobre 1949 pour un remplacement comme psychiatre dans une clinique du Loir et cher, à Saumery : « Je me suis installé à Saumery, en octobre 1949. On peut dire que j’y suis encore… J’étais complètement fauché, payé extrêmement peu…je n’étais pas encore médecin, je n’avais pas passé mes cliniques (…) Je sortais de Saint Alban, sans aucune pratique de consultation, il fallait que je me débrouille, être là jour et nuit ».[13]

Dans ce département, il n’y avait que douze lits en psychiatrie pour une population de 250000 habitants, le dispensaire d’hygiène mentale était fermé, autant dire qu’Oury dut faire face à une demande démesurée : il est le seul psychiatre du département, et il n’est même pas encore médecin, il lui reste à écrire sa thèse : pris par l’urgence d’être officiellement médecin (afin de pouvoir prescrire), il l’écrira en deux semaines ! Outre son travail clinique à Saumery, il reçoit des malades en consultations externes, il fait des visites à domicile, au début à vélo, puis il s’acheta une moto. « J’ai fait passer le nombre de malades de douze à quarante, en étant tout seul. Et j’allais voir les fous des environs à vélo. Le secteur avant la lettre »[14]. Oury nommera cette période « le huis clos », ce fut un véritable sacerdoce qui induisit une vie atypique : « Je n’avais que trente ans, j’étais là, tout seul, à travailler vingt heures sur vingt-quatre, sans argent, avec un vélo pour aller voir les fous des environs. Un médecin qui passait par-là m’a dit : Qu’est-ce que vous avez fait, pour faire ça ? Il pensait : peut-être un crime… »[15]

 Pendant cette période de Saumery, il fera des rencontres déterminantes : Débutera son compagnonnage avec le jeune Félix Guattari dès 1950[16], puis il rencontrera Fernand Deligny en 1952. Ce dernier avait créé, avec le soutien des Auberges de jeunesse, une association, « La grande cordée », laquelle était un réseau d’accueil en cure libre, d’adolescents décrits comme « difficiles », c’est-à-dire délinquants, fugueurs, voleurs, border line, voire psychotiques. Deligny est le père symbolique des Lieux de vie, j’en parlerai plus loin.

Cette époque, c’est le début de ce que l’on nomma « Les Trente glorieuses », elle est pleine d’énergie, de volonté, et les transformations qui l’accompagnent vont modifier sensiblement les perceptions que l’on se fait des « déviants », les « hors norme », c’est-à-dire les « anormaux ». Les manifestations intempestives de ces sujets renvoient à une double aliénation, à la fois psychique, mais aussi sociale ; et les chercheurs-acteurs de la PI marchent sur deux jambes, selon la métaphore « tosquellienne » : Marx et Freud… mais sans le label du freudo-marxisme officiel, représenté notamment par Reich, Bernfeld, Fénichel, et Marcuse…mais j’en oublie. Si incontestablement Oury était freudo-marxiste, il ne se définissait pas comme tel, il ne se définissait pas, d’ailleurs, et refusa toute sa vie d’être réduit à une étiquette, à un label. Cependant, il racontait qu’il avait eu trois analystes dans sa vie : A. Gide, S. Kierkegaard, et J. Lacan.

Dans l’effort de reconstruction de ce début des Trente glorieuses, naissent de nouveaux secteurs professionnels, chargés de « s’occuper » des déviants et des anormaux ; et les limites entre le normal et le pathologique deviennent incertaines et sont sans cesse (ré)interrogées. Cela va modifier durablement la perception des déviants et leur prise en charge, et cela génèrera dans le même élan, une recherche et une critique radicale de la psychiatrie, du travail social, de l’éducation dites spécialisée qui est – à cette époque - en gestation. Il ne faut pas occulter que nous sommes en pleine période structuraliste, qu’il y a une activité intellectuelle intense, annonciatrice de 68. Oury resta à travailler à La Borde durant tout le printemps 68 ; il est passé à côté de ce qu’il est convenu d’appeler « les évènements ». Comme lui disait Marie Depussé : « Il n’était pas facile de jouer 68 dans un lieu qui avait, là-dessus, vingt ans d’avance. Ils n’ont pas dû le jouer très gracieusement (Marie évoque les débordements de « la bande à Guattari »).[17] Il est dommage que tu n’aies pu quitter La borde, à ce moment-là, pour te promener dans les rues de Paris. Parce qu’il n’y a pas eu que des conneries. Toi qui parle de l’espace du dire, il y en a eu des espaces du dire. »[18]

Ce mouvement à répercussion internationale fut, par-delà la révolte étudiante – qui mit le feu aux poudres - et la grève générale qui dura six semaines, ce que j’ai vécu comme une révolution culturelle, même si je n’avais que quatorze ans. Avec quarante -huit ans de recul, il me semble que ce fut nécessaire à bien des égards, même si nous n’avions vraiment rien compris à la castration. D’où beaucoup de dérives – et il y en a eu à La Borde -, et plus tard, des récupérations idéologiques sociétales. Le comble est que la société libérale triomphante a détourné certains slogans soixante-huitards, par une injonction surmoïque adressée au sujet (dans le sens de l’assujetti) : dans un au-delà du principe du plaisir, il lui est sommé de jouir, c’est-à-dire de consommer. Nous sommes dans un monde parfait, le discours du capitaliste (cinquième discours de Lacan, 1972), est de nous dire qu’il ne saurait y avoir d’objet manquant ni de castration, telle est la nouvelle économie psychique décrite par C. Melman et J.P. Lebrun[19], fondée sur la jouissance objectale. 

En cette fin des années soixante, la pensée contradictoire était sans cesse convoquée, les gens se parlaient spontanément dans les rues, il y avait des regroupements partout, une multiplication d’espaces de parole. Nous sortions d’une France frileuse, pudibonde, patriarcale et surmoïque ; il y avait un fort sentiment de libération – sans doute d’origine pulsionnelle - , mais  la période était empreinte par des penseurs-phares stimulant la réflexion, la contestation du « ça va de soi » ; il y avait une critique radicale des institutions : du système pénitentiaire, avec les actions du GIP et du CAP[20], de la psychiatrie avec M. Foucault qui inspira beaucoup le courant de l’Antipsychiatrie.

C’est dans ce contexte fructueux que nous assisterons au retour à Freud impulsé par Lacan, à la déconstruction des structures langagières et l’essor de la linguistique, avec Jakobson, de la sociologie - comme sport de combat - avec Bourdieu, de l’ethnologie avec Levis-Strauss, de la production philosophique avec Deleuze, Derrida, Foucault, Althusser, pour ne citer (arbitrairement) que ces quatre-là. Cette effervescence intellectuelle et instituante a un point commun : la remise en cause de l’institution comme structure reproductrice des situations inégalitaires et comme appareils idéologiques d’Etat,[21] bien que ce dernier concept demeure spécifiquement althussérien.

 Il y a une vague montante des sciences sociales et humaines, se caractérisant par l’emprise du signe, du signifiant, et de la structure.

Pour en revenir un peu en arrière, dans le contexte de l’après-guerre, il faut souligner que de nombreux infirmiers et/ou psychiatres, déportés dans les camps nazis, refuseront à leur retour toute idée de concentration d’individus, toute idée d’enfermement et de coercition. Il y a un fort esprit de résistance, et Oury en est une incarnation majeure : il gardera la posture pendant 61 ans à La Borde, ce qui évoque un sacerdoce laïc.

La PI prend de l’ampleur, il y a de nombreux lieux qui peu à peu changent leur manière de travailler et d’accueillir la maladie mentale.

« Les diverses élaborations théoriques et les transformations concrètes qu’elles induisent au sein des institutions que différents acteurs animent, se trouvent, en 1952, rassemblés dans un courant qui va prendre le nom de psychothérapie institutionnelle (…)[22]. Oury en eu vite assez de ce concept de PI, il le trouvait pompeux et compliqué. Pour lui, ce qu’il essayait de faire avec son équipe, ce n’était que la moindre des choses, c’est-à-dire de la psychiatrie.

En 1953, il commence une analyse avec Lacan : elle dura 28 ans, et s’achèvera à la mort de son mentor en psychanalyse en 1981. Oury se moquait souvent de lui-même, en proclamant qu’il était analysable à vie ; mais avec Lacan, ce fut une vraie rencontre, aussi importante que celle avec F. Tosquelles. « J’ai pour ce type un respect absolu. Je n’ai pas changé d’avis. Chez moi, c’est le coefficient de stabilité qui est absolu. Ça ne veut pas dire que son travail est au-delà des critiques. En le travaillant, on est amené à le critiquer. Et ça ne m’a jamais interdit d’aller chercher ailleurs ce qui pouvait aider à réfléchir. Je ne me suis jamais senti lacanien ».[23]

Cette année 1953 sera une année décisive. A Saumery, il y a beaucoup de problèmes, générés notamment par la conception architecturale et l’état délabré des lieux. Il y a aussi des tensions avec l’administrateur qui est aussi le propriétaire de la clinique. Oury – qui se fout de l’argent – est salarié et mal payé, alors qu’il travaille seize heures par jour, sept jours sur sept. Dès 1952, il fera le projet de réaménager la clinique, afin de pouvoir créer des ateliers, des lieux de rencontre et de réunions, c’est-à-dire « essayer de faire un peu de PI », et semer les graines recueillies à Saint Alban auprès de F. Tosquelles, pouvoir les réinvestir. Il posera un ultimatum à la Direction, leur donnant six mois pour effectuer les transformations désirées. Rien n’étant fait six mois plus tard, il partira, non sans avoir mis son successeur à la porte de son bureau, et manu militari !  Oury avait « le sang chaud » et était coléreux.

Ainsi, le 10 mars 1953, il prévient le Conseil de l’Ordre et quitte Saumery avec 32 malades, n’en laissant que huit à la clinique, ceux qui ne pouvaient pas marcher. Aujourd’hui, ça parait impensable, Oury se retrouverait en garde à vue ! Cette migration dans le Loir et Cher qui n’est pas sans évoquer une improbable nef des fous, dura trois semaines, les patients seront hébergés dans divers hôtels, et notamment dans une maternité où un étage était vide. Cette errance – réelle – mais qui prendra par la suite les formes d’un mythe fondateur, s’achèvera fin mars 1953, par la découverte du Château de la Borde. Oury, son équipe et les patients y entrèrent sans argent, avec des échéances de remboursement contractualisées avec les propriétaires du château ; mais Oury n’était pas inquiet, compte tenu   de la désertification du soin psychiatrique dans le département : « ça » ne pouvait que marcher, et il remboursa toutes les échéances. « En raclant les tiroirs avec les copains, j’ai pu récolter 500 000 francs (anciens). Le propriétaire m’a dit : on peut vous le céder payable en sept ans, et si dans un an vous ne pouvez plus payer, on vous vire. Ça faisait deux millions et demi par an, mais j’étais tranquille parce que j’étais tout seul dans le département, il n’y avait pas d’hôpital public ».[24]     

A La Borde, et très vite, après le huis clos de Saumery, il y eu ce qu’Oury appela « l’invasion », à l’origine de cela, il y a Félix Guattari, lequel était déjà lié à Oury depuis Saumery, et qui travailla à La Borde dès l’année 1955, et jusqu’à sa mort en 1992. Il initia un flux migratoire (« Venez à La Borde ! Le monde est à La Borde ! »), ethnologues, médecins, philosophes, artistes, psychiatres et antipsychiatres y convergent, chacun doit se confronter à La Borde, l’antithèse de la psychiatrie concentrationnaire ; il y eu même du voyeurisme, voire un certain « tourisme psychiatrique » qui exaspérait Oury, et les clichés et autres représentations imaginaires abondaient. Néanmoins, et par-delà ce folklore intellocrate, une centaine de psychiatres y firent leur internat, et l’institution forma des milliers de stagiaires. Il y eut un véritable engouement, et il fallait la plupart du temps attendre des années pour venir y faire un stage, tant il y avait de candidatures. Ce fut – et c’est encore ? – un lieu de formation praxique et clinique.

1955, c’est l’année où s’organisent les premiers stages d’infirmiers psychiatriques, encadrés par des formateurs des CEMEA.

1957 est une année marquée par la création du Groupe de Sèvres, sous l’impulsion de G. Daumezon. Le groupe dura deux ans, mais il laissera des traces tangibles sur la praxis psychiatrique, notamment sur la participation des infirmiers aux psychothérapies, ainsi que sur l’avènement de la future politique de secteur. C’est aussi autour des orientations du Groupe de Sèvres que s’élaborera un projet ambitieux de formation des infirmiers de secteur psychiatrique.

Quatre ans après sa création, La Borde se confond déjà avec son fondateur. Ce fut un lieu qu’il sut maintenir vivant, malgré les tracasseries administratives et financières, les attaques au prix de journée, les injonctions de mise aux normes (notamment la cuisine), les pesanteurs, les pressions de toutes sortes, voire des hostilités et des calomnies fantasmatiques (La Borde, maison de retraite pour vieux gauchistes, de drogués, lieu de vie pour marginaux et clochards, où se pratiquent des orgies sexuelles entre soignants et soignés …) ; sans compter les débordements causés par certains pseudos-disciples de Guattari, et autres visiteurs invasifs, partisans d’une antipsychiatrie primaire.

 « Ceux contre lesquels je peste toujours, que j’appelle les soixante-huitards, il (Guattari) les a trainés dans son sillage, et ça a eu des effets parfois infects sur La Borde. Ici, ils avaient renversé une poubelle devant mon bureau, et avaient mis des pancartes en me traitant de sale capitaliste. A ceci près qu’ils venaient de Paris en promenade, et que je travaillais vingt heures par jour ».[25]

 La Borde, et la personnalité d’Oury attira de nombreux psychiatres, il était – et est encore - une référence incontournable en psychiatrie, un réseau était très actif, bien souvent en lien avec Lacan et l’Ecole Freudienne de Paris, et c’est ainsi que les 4 et 5 juin 1960 eut lieu la première réunion du groupe qui allait devenir le GTPSI[26]. Les 35 membres, praticiens en psychiatrie et chercheurs-acteurs, gravitent tous autour des deux lieux historiques, Saint Alban et La Borde. Il y eut au total quatorze rencontres entre 1960 et 1966. « Ce serait très intéressant, si c’est publié, de relire des extraits des minutes du GTPSI. On se réunissais autour de thèmes du genre « fantasme et institution », ou bien « transfert et institution », ou « l’argent à l’hôpital psychiatrique », etc… Je regardais, par exemple, celui de novembre 1961, c’est étonnant, deux cents pages à chaque fois. On travaillait le matin, l’après-midi, et le soir, et l’on remettait ça le lendemain. Et le matin, on se racontait nos rêves (…)[27]S’y retrouvent : J. Oury, F. Tosquelles, R. Gentis, H. Torrubia, J. Ayme, H. Chaigneau, F. Guattari, G. Pankow, J. Schotte… et quelques autres. Ces rencontres étaient des discussions « à bâtons rompus » - hors tout esprit de consensus - entre de vieux amis et complices ; et si le climat y était convivial, le niveau théorique  était très haut, chaque participant étant un praticien expérimenté, et surtout, en posture de recherche permanente.

 La psychiatrie, malgré la déconsidération dont elle est l’objet, est quelque chose de très complexe, de très rigoureux, si l’on veut comprendre ce que l’on fait. Il y avait au sein du groupe un esprit cultivant l’intranquillité et la recherche, et qui refusait toute simplification dogmatique et autres recettes. C’était un groupe réuni autour de la clinique psychiatrique, éclairée par la psychanalyse de Freud augmentée par Lacan, ce dernier étant lui-aussi psychiatre hospitalier, et se définissait comme tel, ce qui annule certaines représentations erronées de Lacan, comme un psychanalyste de salon, éloigné de la clinique. Ce même Lacan participera ponctuellement aux travaux du GTPSI, lequel était délibérément d’inspiration lacanienne.

1971 : Oury anime un séminaire hebdomadaire à la clinique de La Borde. Il s’agit, comme il dit « d’un exercice hebdomadaire d’improvisation » devant un public hétérogène et souvent extérieur à La Borde. Tous les mercredis soir, il parle durant une heure trente sans notes, sans rien préparer, il improvise, il associe, il pense tout haut.

1981 : Lacan est mort et c’est le début du séminaire (mensuel) de Saint Anne. Il regroupait jusqu’à 200 personnes venues de toute la France, et même de Belgique. Comme le dit Oury : « (…)  il faut essayer de justifier le choix des thèmes qu’on essaie d’évoquer. Je ne prétends pas chaque année faire le tour des problèmes. Il s’agit surtout de souligner l’importance d’un thème, d’un concept. Nous avons commencé en octobre 1981. Chaque année, il y a eu un thème : le transfert, transfert et espace, la décision, la vie quotidienne, le collectif, les groupes, le Réel, etc… ce serait intéressant de voir ce qu’il en reste – non pas seulement dans la tête de chacun – mais surtout dans la pratique. »[28]

Il anima les séminaires de St Anne et de La Borde jusqu’à la fin de sa vie.

1992 : Mort de Félix Guattari. Malgré certaines tensions et des divergences passées, Jean Oury est très peiné, car c’est un compagnonnage de 47 ans qui s’achève : « C’est vrai qu’on avait recommencé à réfléchir sérieusement ensemble, et qu’il avait pris le chemin de mon séminaire, alors que, pendant des années, ses disciples traitaient de pauvres cons ceux qui venaient écouter ce sale curé. On avait plein de choses à se dire, c’était comme un nouveau début. Mais ce couillon, il est mort, et Deleuze aussi, de chagrin (…) C’est vrai. Dans les pires moments d’opposition, ça n’a jamais cassé. Il y avait une sorte de connivence lointaine qui tenait (…) Cette connivence, ça permettait de traverser n’importe quel conflit apparent ou réel, ça tenait. Et ça avait commencé en 1945. »[29]

Jean Oury est mort le 15 mai 2014, à la clinique de La Borde…

« De ses mains sont tombées les trois cartes dont jouait sa passion éthique, la psychose, l’institution, et la mort (…) »[30] Oury nous laisse une œuvre écrite, c’est-à-dire dix- sept ouvrages, dont certains sont des livres d’entretiens. Oury a une écriture très dense, il écrit un peu comme il parle, mais quand il parle, il pense tout haut, et sa pensée, d’inspiration philosophique, marxiste, et psychanalytique, est souvent difficile d’accès. Elle demande au préalable d’être familiarisé avec cette culture multi référentielle. Comme sur le divan – dont il a une expérience approfondie d’analysant et d’analyste -, il associe, il métaphorise, rebondit, contextualise, dialectise, - il faut suivre, c’est parfois déroutant, insaisissable - il illustre ses concepts par des situations cliniques très riches qui éclairent la théorie, et ses références recouvrent beaucoup de champs, y compris le champ philosophique, et notamment Marx, Hegel, Heidegger, et particulièrement Kierkegaard.

Par sa culture encyclopédique, Oury ouvre sur beaucoup d’autres, le lire est un bonheur d’épistémophile, je suis « travaillé » par Oury, ce fut pour moi - et c’est toujours – une vraie rencontre, quelque chose qui fait sillon dans le réel, même si cette rencontre n’est qu’imaginaire et symbolique. Pour le lire, il est recommandé – peut-être - de commencer par lire des recueils d’entretiens, c’est ce qui est le plus accessible, bien que, selon l’interlocuteur, les échanges peuvent être parfois de haut vol. Il est regrettable que ses séminaires n’aient été publiés que très partiellement[31]. Lire toute son œuvre, et en particulier les séminaires, ça demande un effort, ce n’est pas « donné », ce n’est pas du « prêt-à-penser », c’est comparable à la lecture de Lacan, cette pensée de Lacan qui se cherche sans cesse, toujours en travail et jamais close sur elle-même, ouverte à toute déconstruction. Oui, c’est difficile, et comme le dirait Léo Ferré, « il faut prendre sa loupe et ses bachots ». Jean Oury revendiquait pour son compte une grande rigueur théorique, il détestait les simplifications, les lieux communs, les poncifs et les tautologies ; et s’il articula la clinique psychiatrique à la politique, c’est dans le sens noble du signifiant « politique » : c’est-à-dire agir sur son milieu en défendant une position éthique exigeante, juste mesure entre l’action et le désir, et branchée sur le Réel ; ce qui n’a rien à voir avec la politique politicienne contemporaine qui s’engraisse d’elle-même et ne cherche que le pouvoir, lequel est du côté de l’imaginaire !

Avec Tosquelles et quelques autres, il créa un courant critique qui s’étaye sur la psychanalyse, le marxisme, et la phénoménologie, remettant sans cesse en question les structures pyramidales, les positions hiérarchiques, les statuts, fonctions, et rôles ; qu’utilisent allègrement les technocrates, liquéfiant le lien social et le sens de l’humain. Oury était un psychiatre « de l’homme » qui soulageait les souffrances et ouvrait de nouveaux possibles à « l’aliéné », et s’il affirmait souvent que la psychanalyse était l’alphabet de la psychiatrie, à l’unisson avec Lacan, il devait dire modestement : « Nous allons apparemment nous contenter de nous faire les secrétaires de l’aliéné. On emploie d’habitude cette expression pour en faire grief à l’impuissance des aliénistes. Eh bien, non seulement nous nous ferons ses secrétaires, mais nous prendrons ce qu’il nous raconte au pied de la lettre – ce qui jusqu’ici a toujours été considéré comme la chose à éviter (…) »[32]Le secrétaire de l’aliéné n’est pas dans une posture passive d’enregistrement, cela nécessite une écoute active afin que les énonciations du sujet psychotique puissent s’inscrire, tel un texte, dans le symbolique.

En cette époque non épique de dérive managériale et de normalisation, en psychiatrie comme dans l’ensemble du travail social,  il est plus que nécessaire de transmettre les idées de Jean Oury, partout où c’est possible : si l’on regrette sa disparition, il ne faut pas le laisser enterré dans un musée de la psychothérapie institutionnelle.

 



[1] Marie Depussé est écrivain et professeur de littérature à Paris VII- Jussieu. Elle s’associa dès l’âge de vingt ans au travail de La Borde. Elle a notamment écrit « Dieu git dans les détails : La Borde, un asile » (1993), et « A quelle heure passe le train ? Conversations sur la folie » (2003) », cité souvent dans cet ouvrage.

 

[2] A quelle heure passe le train ? P 18/19

 

[3] Préalables à toute clinique des psychoses (déjà cité) p 235.

 

[4] J. Oury, « l’arrière-pays », document inédit et à paraitre.

 

[5] Il y a plusieurs jeunesses, comme il y a de multiples façons de vieillir. Je hais toutes les globalisations nivellatrices qui liquéfient le sujet singulier : les jeunes, les vieux, les fous, les arabes…les femmes !

 

[6] Séminaire sur l’aliénation, P 21.

 

[7] Ibidem p 239

 

[8] Jacques Lacan, « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité », Le Seuil 1932.

 

[9] « Agir » : dans le sens du concept de Toni Lainé, psychiatre et militant des CEMEA.

[10] A quelle heure passe le train ? P 307.

 

[11]  Jean Oury, « il, donc », 10/18, 1978, page 38

 

[12] Roger Gentis, « les murs de l’asile », Maspéro 1970, p 10.

 

[13]  Oury et Faugeras p 239.

 

[14] A quelle heure passe le train ? P 198.

 

[15] Ibidem, P 25.

 

[16] Oury rencontrera Guattari pour la première fois en 1945.

[17] Il ne faut pas confondre les effets de certains « groupies » de Félix Guattari et ce dernier, qui n’en était pas responsable. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pu les empêcher.

 

[18] A quelle heure passe le train, P 222.

[19] C. Melman et J.P. Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

 

[20] Groupe d’Informations sur les Prisons » animé notamment par M. Foucault, et le Comité d’Action des Prisonniers.

 

[21] Louis Althusser « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat », in « Positions », Editions sociales 1976.

 

[22] Oury et Faugeras, p 240.

 

[23]  A quelle heure passe le train ? P 255.

[24] Oury et Faugeras, p 240

[25] A quelle heure passe le train ? P 222.

 

[26] Groupe de Travail en Psychothérapie et Sociothérapie Institutionnelle.

 

[27] Oury et Faugeras, P 244.

[28] Jean Oury, « L’aliénation », Galilée 2012, p 17.

 

[29] A quelle heure passe le train, P 209/211.

 

[30] « Onze heures du soir à La Borde », Editions Galilée, page 53

 

[31] Voici, et à ma connaissance, les seules transcriptions publiées : « Le collectif », le séminaire de Saint Anne (1984/1985), « Les séminaires de La Borde » (1996/1997), Champ social éditions, et le séminaire de Saint Anne (1990/1991) sur « l’aliénation », Galilée 2012.

[32] Jacques Lacan, Séminaire III « les psychoses », Seuil, page 233.

 

 

 

 

 

 

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14 février 2016

Celui qui faisait sourire les schizophrènes...

 

Le séminaire sur Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle a commencé le samedi 6 février, et si nous ne sommes pas très nombreux, c’est un groupe actif, et si deux des participantes travaillent en psychiatrie, leur réalité professionnelle est loin d'être désespérante, comme qui il y a des bonnes nouvelles. Aujourd'hui, je publie l'introduction à ce séminaire, peut être cela suscitera en vous un peu du désir que nous partagions tout cela ensemble, c'est à dire par des dialogues et élaborations - en référence à la praxis clinique de chacun - dans un petit groupe restreint. La prochaine session se déroulera le 19 mars, de 13h30 à 17h, au cabinet de psychanalyse, 23 rue de Savoie 74700 Sallanches. Pour me joindre : 06.16.13.26.48. Il est possible de « prendre le train en marche », j’adorais ça, lorsque j’étais jeune ! 

 

Séminaire « découverte de la psychothérapie institutionnelle »

« Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes »

 

  1. Présentation du séminaire, introduction à la PI

Jean Oury nous a quitté le 15 mai 2014, il avait 90 ans, et il était onze heures du soir à la Clinique de La Borde. Sa disparition – celle d’une figure historique de la psychothérapie institutionnelle (que j’appellerai PI pour faire plus court) – a généré des dizaines de textes, de numéros de revues, et d’articles, plus ou moins biographiques, voire parfois hagiographiques. Je n’ai pas l’intention de faire un séminaire mémoriel et nostalgique, mais plutôt que nous parvenions ensemble, à « attraper » certains de ses concepts opérationnels, de ses outils de compréhension de la maladie psychique, c’est-à-dire nous réapproprier sa pensée. C’est une condition de salubrité dans cet univers gestionnaire déniant tout intérêt aux pratiques institutionnelles, dans lequel le malade psychique est objectalisé, c’est-à-dire considéré comme un usager-client-objet de soins, et non sujet de sa guérison.

Durant ces trois demi-journées, et par-delà l’intitulé du séminaire : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes », il y aura la Folie et le désordre. Cette Folie occupe la place, comme en filigrane. Autre signifiant maître : l’institution… et Oury durant toute sa vie se posera sans cesse cette question : qu’est ce qui fait institution ? Cette question de l’institution s’origine dans les pratiques d’analyse institutionnelle, nées à l’Hôpital psychiatrique de St Alban (Lozère), avec François Tosquelles et Lucien Bonnafé, pendant la seconde guerre mondiale. Cette praxis psychiatrique - qui sera nommée PI dans les années cinquante – redonnera la parole aux malades, leur permettant aussi de circuler librement dans les divers espaces hétérogènes de l’hôpital, et de participer à la vie quotidienne du collectif. Nous verrons que la PI accorde une grande importance au cadre de soin, c’est en rapport avec la société et ce qui fait lien social, car s’il y a une aliénation spécifiquement psychique (aliéné : perdre le lien avec le réel et le Symbolique), il y a d’abord une aliénation sociale qui impacte sur le psychisme des sujets les plus fragiles.

La PI est une double utopie psycho-sociale, fonctionnant encore en certains lieux qui résistent à la pression normalisatrice. Elle n’est pas, à priori une discipline d’enseignement, elle a un statut à part, comme la psychanalyse ; la PI n’existe que par / et dans les lieux « où ça se passe », s’originant d’un double mouvement, celui de la psychanalyse inspirée par Freud et Lacan, et le mouvement social de l’après-guerre, d’inspiration marxiste. Dans cette dynamique qui tend à soigner l’institution, et qui s’origine à St Alban, puis à La Borde et d’autres lieux, se dessine la sectorisation psychiatrique. Elle verra le jour en 1960, il s’agit d’une vision territoriale de la psychiatrie, qui s’illustrera par le développement d’une psychiatrie « extra-muros », où sera privilégié le maintien du patient au sein de sa famille. La psychiatrie est de plus en plus extra hospitalière, par le développement des CMP, des appartements thérapeutiques, par les hôpitaux de jour. En ce sens, et pour ironiser comme Jean Oury, en colère : « C’est l’antipsychiatrie qui a finalement gagné ! ». Ainsi, la politique de secteur, inspirée par Bonnafé, fut dévoyée et détournée de son esprit, et nous allons voir pourquoi.

A partir de 1972 et de certains nouveaux textes régissant la psychiatrie, naît une tension entre une psychiatrie de l’évaluation médicalisée, inspirée par les neurosciences, la biologie, et le comportementalisme ; et les psychiatres institutionnalistes et désaliénistes, inspirés par la psychanalyse et la pensée de Lacan. On peut constater une dérive gestionnaire dès la fin des années 70, à la fois managériale et scientiste ; d’année en année, elle gagne du terrain, et tend à devenir hégémonique ; et ce n’est pas sans conséquences pour la psychiatrie, les malades, et les familles – et je regrette l’absence de praticiens en psychiatrie, afin d’accréditer ou contredire mes propos…qui ne tombent pas du ciel ! – Bon, concrètement, voici quelques conséquences funestes qui ressemblent à un sabotage de la psychiatrie et à une mort annoncée :

  • Disparition en 1992 de la formation et du diplôme d’infirmier de secteur psychiatrique.

  • Banalisation médicale de l’internat de psychiatrie.

  • Sous encadrement des services induisant une recrudescence des mesures d’isolement et de l’utilisation des contentions.

  • Disparition, en quatre décennies de 60000 lits en psychiatrie.

 

Cette situation d’agonie n’est pas sans effets sociétaux : 1/3 de la population carcérale souffrirait de troubles mentaux, de même que 50 % des sans- abris. La psychiatrie, comme dans la grande distribution, travaille à flux tendus, s’efforçant de « gérer »[1] les crises psychiques, afin de renvoyer le patient chez lui dès que c’est possible. On ne soigne plus, on tempère l’urgence, faute de lits, les places sont chères ! Dans un service de psychiatrie de liaison de la région, j’ai vu des praticiens hospitaliers bien embarrassés : il n’y avait qu’une place dans l’établissement, et il fallait choisir entre un patient mélancolique et suicidaire, et un bipolaire en pleine crise maniaque, dangereux pour lui-même et les autres ! Cruel dilemme pour un praticien hospitalier…il ne faut pas s’étonner si la France manque autant de psychiatres, ça ne se bouscule pas, tant il est de notoriété que la psychiatrie est déconsidérée, voire méprisée, et que les conditions de travail y sont de plus en plus difficiles.

Comme le disait justement Bonnafé, nous sommes passés de l’internement abusif à l’externement généralisé. La société veut ignorer la folie ordinaire, elle prône implicitement un monde sans fous, une société de consommateurs de semblants d’objets @[2], individus tous semblables, adaptés et dociles, béats-morts, anesthésiés, et amorphes. Quant aux plus atteints et les plus dangereux, ils finiront dans les oubliettes de la nuit sécuritaire, ce ne sont pas les lieux qui manquent ! La psychiatrie se veut contrôle social, elle se réfère au Discours de la Science, cela induit des thérapies protocolaires, médicalisées, celles qui sont le plus susceptibles d’être quantifiées, où règne le primat du paiement à l’acte, des pratiques évaluables, et selon le modèle dominant des « bonnes pratiques », prônées par la Haute Autorité de Santé.

Tel est le tableau de la psychiatrie contemporaine, celle qui se fait au détriment du sujet malade qui n’est pas écouté, aux dépens aussi d’une praxis institutionnelle qui a fait ses preuves pendant des décennies ; par la mise à l’index de la psychanalyse par le ministère de la santé, et notamment dans le soin des enfants autistes. Les patients subissent de plein fouet les effets d’une idéologie[3] de la normalité, c’est-à-dire l’adéquation avec le vivre en société, par la rééducation psychosociale. L’injonction implicite est adaptation aux normes sociétales, c’est-à-dire à se conformer à ce que la société leur demande d’être, et ce faisant, en reprochant à l’insensé ce qu’il n’est pas, niant de ce fait toute la singularité du sujet.

Tous les praticiens en psychiatrie que je connais convergent dans le même constat : depuis deux décennies, les conditions d’exercice de la psychiatrie se sont considérablement dégradées. Compte tenu des sous-effectifs et du manque de lits, la demande de soin est bien supérieure à l’offre ; alors les malades échouent en médecine générale, en « soins de suite », en gériatrie ou en EHPAD[4] pour les plus âgés.

Ce séminaire est l’occasion de se poser la question : est-ce que la PI a encore un avenir, en ce début de millénaire marqué par la pulsion de mort (et de meurtre) ? Notre époque n’est pas sans rappeler ce qu’annonçait déjà Freud – ce visionnaire – en 1929, dans « Malaise dans la civilisation »[5]. Alors, s’il y a un avenir, sortons de la tentation du passéisme, du « c’était mieux avant, la psychiatrie, avec Tosq et Oury… ».

Bien sûr que c’était mieux « avant », je peux en témoigner. Cet « avant » évoque en moi l’amour des commencements, et cette écriture intelligente, élégante et subtile, j’ai nommé l’écrivain et psychanalyste J.B. Pontalis[6] :

« Quand Lacan, inspiré, nous entrainait dans la sinuosité de sa parole, apostrophant soudain son auditoire – nous étions à peine une centaine – et qu’il n’avait pas encore fabriqué de « lacaniens »

Quand la psychanalyse était encore inventive ou même, dans un temps plus reculé, objet de scandale (…)

Quand le mot « Révolution » était porteur d’espoir (…)

Quand, et quand, et quand (…)

Mais cet « avant » ne doit pas nous empêcher de vivre le présent et d’essayer de le transformer, accueillir ce qui vient, aussi anxiogène soit-il, et ne pas rester « scotché » sur le passé, comme des anciens combattants.

Comme l’écrit si justement Joseph Rouzel[7] « Certes, la nost-algie n’est plus ce qu’elle était, mais c’est quand même une sourde douleur qui prend au corps et au cœur. Une algie, une douleur du retour, du « c’était mieux avant ». Ça fait souffrir. Ça pince. Mais comment avancer à reculons ? Douleur ou doux leurre ? Ce qui en son temps marqua notre enfance de l’art, de se faire compagnons de route de dits « psychotiques », n’est plus que ruine de l’âme. Bien sûr, les doux noms de « Tosq », comme on l’appelait gentiment, Oury, Gentis, Bonnafé, Torrubia, etc., nous bercent, mais serait-ce d’illusions ? L’au-delà freudien n’a rien de religieux, c’est la pulsion de mort et ses avatars. La nostalgie en est un des fers de lance. Revisiter le passé à pied sec ne peut que poser en ligne de mire de le dépasser, de s’en libérer. Pas de s’y ficeler[8].

Oui, il faut aller « de l’avant », même si « ce qui vient » est surtout anxiogène pour le soignant qui voudrait bien faire ce pourquoi il est payé. L’orientation biologico-comportementaliste de la clinique psychiatrique est dominante, même s’il y a de la résistance dans quelques bastions irréductibles. De nos jours, la parole du psychotique est déconsidérée et « hors sujet ». Les psychanalystes qui œuvrent en psychiatrie soulignent la nécessité de l’écoute de cette parole, de sa prise en compte, car il y a quelque chose à en apprendre. A notre époque non épique, la psychanalyse n’a pas le vent en poupe, mais elle s’en remettra, ce n’est pas la première fois qu’elle subit des attaques. Mais il y a quand même une tendance lourde en psychiatrie qui réfute l’approche analytique et institutionnelle, préférant privilégier la « raisonnable » association du scientisme, du comportementalisme, de la psychopharmacologie et des discours sécuritaire sur la dangerosité des plus fous. En outre, les inspirateurs – non inspirés – de cette psychiatrie agonisante sont très condescendants à l’égard de ceux qui animent – et à contre-courant- les derniers lieux où se niche la PI, c’est-à-dire ceux qui font encore de la psychiatrie. Les acteurs de cette psychiatrie humaniste et alternative seraient de doux rêveurs passéistes, et autres post-soixante- huitards attardés[9]. Ce n’est pas l’avis de Michel Marie-Cardine, psychiatre lyonnais qui écrivait : « La PI représente encore un mode de traitement privilégié des psychoses les plus graves » et en concluait dans le même article : « qu’elle demeure l’un des éléments majeurs du traitement des malades mentaux graves. (…) La PI, considérée comme le mouvement indispensable à l’exercice d’une psychiatrie ne se contentant pas d’un modèle basé sur la seule chimie du cerveau, ou sur le seul couple « stimulus /réponse ».[10]

Ce séminaire est l’occasion de visiter cette praxis de l’institution qu’est la PI, essayer d’en « attraper » quelques concepts, en particulier ceux issus de la « boite à outils » d’Oury ; de comprendre le sens et la nature de ce travail pathoplastique[11], qui consiste à créer des lieux psychothérapeutiques, à haut potentiel soignant, un  travail qui s’étaye sur le collectif soignant /patients, sur les modalités du « vivre ensemble », un travail qui existe encore aujourd’hui en quelques lieux. Dans le contexte contemporain, il s’agit d’ilots de résistance, des lieux éthiques qui ne cèdent pas au fatalisme du discours dominant : dans certains services de psychiatrie publique et privée, dans certains lieux de placement de la Protection de l’enfance, je pense notamment à l’expérience de certains LVA[12] qui ont gardé une éthique, ceux qui accompagnent et soutiennent les travailleurs handicapés en ESAT, ceux qui soutiennent les enfants en ITEP, en IME,  les personnes très âgées en EHPAD ; certaines classes expérimentales dans l’enseignement, puis enfin, certains instituts de formation tels que PSYCHASOC[13] et les CEMEA[14], pour qui la formation des travailleurs sociaux n’est pas un formatage, mais au contraire le lieu (topique) d’une prise de conscience et de transformation, dans et par le groupe de formation, tout en étant un espace d’apprentissage et de savoir. Auto-formation, mutuelle, guidée et active…

Aujourd’hui, nous rencontrerons Jean Oury par une brève biographie. Nous ferons ensuite – et pour paraphraser Michel Foucault – « un petit tour de folie », c’est-à-dire un détour historique en psychiatrie, sur la manière dont la société traitait ses insensés, à travers les âges. Mon support d’intervention est un texte que j’ai construit, il a demandé un temps de gestation, c’est du travail. Je vous l’ai envoyé afin que vous puissiez vous en servir de support. Si je l’ai écrit et que je souhaite le relire avec vous, en prenant le temps, et en le commentant, je ne veux pas que nous soyons rivés à mes signifiants, ce qui serait une aliénation de plus. Par conséquent, n’hésitez pas à m’interrompre, me poser des questions, de me demander de reformuler, je me nourris de vos interlocutions. Ce séminaire, comme celui de l’an dernier doit être rythmé par des discontinuités, des respirations, des ruptures, tout en gardant le cap, et un fil conducteur que nous déroulons ensemble, je sais où je vous emmène. Ces trois demi-journées ne seront réussies qu’à la condition de l’interactivité. Je ne fais pas un cours, et je ne vois pas au nom de quoi j’en ferais un, même si j’en avais la tentation. Mon intention est de vous transmettre quelques petits bouts de savoir épars, votre savoir à vous fera supplément d’âme à ce séminaire qui n’est que mon bricolage personnel ; fait de longues lectures, de vision de films sur la question, d’échanges avec des complices – et « maitres » ! – qui eux, ont bien connus Oury, Tosquelles et Bonnafé, et bien sûr, par ce travail d’écriture, lequel m’est indispensable. Je suis d’une génération de l’écrit et l’assume sans complexes.

L’an dernier, nous nous sommes réunis pendant trois matinées pour un séminaire intitulé : « Louis Althusser, entre génie et déraison ». Cette année, il s’agit de « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ». Il y a quand même un point de réel énigmatique entre ces deux thèmes, « ça » parle de la Folie. D’un « soigné » et d’un « soignant », et les deux ont laissé une œuvre, une empreinte dans le symbolique.

Serais-je marqué par la Folie ? Ferait-elle habitus ?[15] 

 

 



[1] Gérer ! Ce signifiant en inflation galopante n’est pas anodin, voir l’utilisation abusive qui en est faite, en travail social, en psychiatrie, dans l’éducation, comme si les sujets humains étaient des marchandises pris dans des flux, c’est-à-dire des objets gérables et floués !

 

[2] Objet « cause du désir » …le dernier IPhone, la dernière tablette, le dernier produit amincissant…tous ces ersatz censés combler le manque à être, nous y reviendrons….

[3] « La représentation du rapport imaginaire des individus, à leurs conditions réelles d’existence », d’après le philosophe Louis Althusser.

[4] Dans un EHPAD dans lequel j’intervenais comme superviseur, parmi les 85 résidents, il y avait 15 psychotiques vieillissants, dont certains très délirants. Les équipes pourtant de bonne volonté, se sentaient démunies face au désordre, la Folie, la fureur, l’angoisse et la mort….

[5] « Malaise dans la civilisation », S. Freud, Editions Points, 2010

[6]  J.B. Pontalis, « Avant », Folio 2012

[7] On ne le présente plus, mais pour ceux qui le méconnaissent, il s’agit d’un psychanalyste issu du travail social, superviseur, écrivain, formateur, et notamment directeur de l’Institut européen PSYCHASOC (psychanalyse et travail social), à Montpellier. Voir bibliographie en fin de séminaire.

 

[8] Joseph Rouzel, « La psycho, terre- à pies, institue si on aile » in Sud-Nord N° 26, « La psychothérapie institutionnelle, matériaux pour une histoire à venir », ERES 2015.

 

[9] Au signifiant « soixante-huitard » qui ferait S1, est souvent associé un S2, celui « d’attardé », illustration annexe de l’idéologie des dominants ?

 

[10] Revue Sud Nord N°26, page 8 (déjà citée)

 

[11] La pathoplastie est un des concepts principaux de Jean Oury, nous en parlerons lors de la dernière session.

[12] Lieux de Vie et d’Accueil

[13] Déjà cité.

[14] Centres d’Entrainement aux Méthodes d’Education Active, mouvement d’éducation populaire né en 1937.

[15] Système de dispositions acquises et durables, concept cher à Pierre Bourdieu, et à mon sens, à mi-chemin entre la sociologie et la psychanalyse.

 

 

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19 décembre 2015

La clinique inventive

La clinique inventive d’Éric Jacquot

Je ne me lasserai jamais de vous présenter mon ami Éric Jacquot, il est mon alter égo, mon complice, et j’apprécie beaucoup sa plume trempée dans le vitriol. C’est une approche phénoménologique, et ses récits sont à mi-chemin entre la description ethnographique - qui serait comparable dans l’esprit, à un Pierre Sansot – et la psychanalyse en institution. Ses textes nous parlent du quotidien, du réel, et à chaque fois du transfert qui peut se nouer entre un gosse et un éducateur. Souvenez-vous du « bal des psychotiques » ou d’ « acteur en lieu de vie » déjà publiés sur ce blog. Ses textes sont praxiques : ils transforment le Réel en Symbolique ; et avec du style, c’est singulier, langage coloré, très métaphorique, riche en associations, allusions, mots d’esprit, c’est du dire épicé, impressionniste, on n’est jamais dans l’asepsie émotionnelle et le « politiquement éducatif », il s’agit du langage d’un sujet, non d’un individu, ni d’une personne, ce masque sociétal. Éric nous raconte toujours – et avec humour et autodérision, des histoires fondées sur sa clinique inventive, son travail quotidien avec des jeunes et des éducateurs, dans un Lieu de vie. C’est une écriture qui a du corps, comme un bon vin du Jura tout proche… une écriture qui transporte, qui transfère.

Éric Jacquot est responsable du Lieu de Vie et d’Accueil « La Bergeronnette », c’est en plein pays bressan, en Saône et Loire. Le LVA est une structure permanente financée par les Conseils départementaux placeurs, dont la vocation est d’accueillir des enfants ou des adolescents, lesquels, en raison de graves carences s’originant dans des déterminismes sociaux et/ou familiaux, présentent des troubles de la personnalité et du comportement qu’il n’est pas possible de prendre en charge dans le cadres d’institutions traditionnelles, ou dans des formules de placement classiques.

Dans le texte qui suit, Éric retourne à ses débuts comme éducateur, il nous parle d’un parachutage éducatif, d’un non-accueil institutionnel qui ressemble à de l’irrespect, puis d’une vraie rencontre avec un jeune, d’un stratagème, d’un bricolage éducatif qui du coup a augmenté le champ des possibles. Un bricolage qui déverrouille, autorise une meilleure respiration. Cela se déroule en ITEP, il y a une vingtaine d’année… et ça me fait penser à la psychothérapie institutionnelle, ce creuset de trouvailles, d’inventions, cette clinique inventive qui soigne et prend soin de l’autre, et pour rendre plus facile la vie de certains sujets psychotiques.

Je vous souhaite une bonne lecture de « la télécommande éducative », c’est une bonne façon de boucler l’année.

Serge DIDELET, le 19 décembre 2015

 

 

 

LA TELECOMMANDE EDUCATIVE

 

Salim est un adolescent de 17 ans. Il a un physique d’adulte et pratique la boxe américaine ce qui ne l’empêche pas de continuer à « s’entrainer » en dehors de toute éthique sportive auprès de ses pairs de placement et des adultes qu’il rencontre au quotidien.

Il vient d’une grande métropole où il a déjà une réputation légitime de petit caïd. Il vend de la drogue et il revient parfois dans notre foyer avec ce qu’il appelle son argent de poche et qui correspond  presque à la moitié de mon salaire de pré-stagiaire.

A l’époque je ne travaillais pas encore au LVA La Bergeronnette et je commençais à apprendre le métier de l’impossible. Je faisais mes classes.

Pour vous mettre dans le contexte, je vais vous raconter mon premier jour de travail.

Après un entretien d’une heure et demie avec le directeur, un chef de service, le psychiatre de l’établissement, mon chien Snoopy et un sandwich dépassant de la poche de ma veste.

On m’a embauché sans autre forme de procès !

Un futur collègue éducateur qui m’avait croisé ce jour-là dans le couloir des bureaux n’en revient toujours pas, il m’avait pris pour une espèce de mendiant qui avec son chien cherchait une petite pièce. Patrice, j’ai beaucoup appris de toi par la suite et je t’en remercie.

Je devais commencer le jour même pour la prise de service de 17h à 22h.

Dans le travail social, on bosse dans ce qu’ils appellent les «coupures» c’est une forme d’organisation du travail où l’on vous saigne en toute légalité ! On vous coupe la vie en deux ou en trois et vous devez passer d’un endroit à l’autre comme si de rien n’était.

Une super école, en fait, c’est important ce genre d’endroit pour savoir ce qui est de l’ordre des possibles et découvrir l’impossible.

L’unité de vie se situait en plein centre-ville dans un grand appartement, loué par l’association employeur.

Personne ne m’attend ce jour-là, sur mon nouveau lieu de travail. Ni les jeunes âgés entre 16 et 19 ans, ni mes collègues, ne sont prévenus de mon arrivée. Présentations faites, ma collègue diplômée est contente d’avoir le renfort tellement attendu.

Elle aurait espéré un type avec de l’expérience et diplômé mais elle va voir dit-elle d’un ton sec. Elle me fait découvrir l’appartement. Bureau des zéducs, cuisine, salon, les chambres…

L’endroit est correct et j’observe du coin de l’œil, l’agitation de chacun. Ma collègue me donne quelques consignes et recommandations lapidaires sur ce que l’on attend de moi puis part en cuisine confectionner le repas avec l’un des ados. C’est urgent car c’est une démarche éducative.

Je suis seul dans le salon au milieu de 6 ou 7 ados. Pour le nombre total du groupe, je n’ai pas plus d’info.

Je me sens comme balancé dans la vie des autres sans en avoir les codes de fonctionnement.

J’essaie de faire connaissance, de m’intéresser, de savoir où j’ai atterri !

La sonnette tintinnabule. Quelqu’un arrive, je me lève pour ouvrir puisque personne d’autre ne le fait.

Un grand gaillard entre sans me dire bonjour et interpelle ses colocataires « c’est qui ce bouffon ? ». A vrai dire au-delà de l’interjection argotique, je trouve qu’il n’a pas forcément tort. Je n’ai pas été annoncé et j’arrive comme un cheveu sur la soupe qui semblait se préparer. Et cette colocation n’a rien à  voir avec l’idée que je me  suis fait, d’une auberge espagnole et je dois m’en faire une raison !

Je me présente donc comme le nouvel éduc du groupe, c’est ça qu’on m’a laissé croire lors de mon  entretien d’embauche et je n’ai pas dit pré-stagiaire, histoire de ne pas me faire trop sous évaluer ou plutôt pour avoir un semblant de prestance !

Je viens remplacer Godot, un éduc qui est parti déjà depuis plus de 3 semaines.

Le grand gaillard derrière la porte, c’était Salim et il me présente donc immédiatement ses lettres de noblesse, catalogue redoutable de faits de délinquance et autres exploits connus apparemment de tous, lui donnant un sentiment de toute-puissance.

Il jouit de la bouche et j’étais scotché si près que je le sentais de l’intérieur et cela ne sentait pas très bon cette histoire. Ce n’est pas qu’il avait mauvaise haleine, mais c’était plutôt le peu de distance qu’il mettait pour m’envoyer en forme de postillons son curriculum vitae. J’avais sur le visage de quoi faire un prélèvement ADN qui permettrait de faire inculper au moins 5 coupables et 10 faux-témoins dans une série de NCYS.

 De sa violence, j’en tremble de l’intérieur, en catimini, histoire de ne rien montrer de ce qui m’habite à ce moment ou plutôt de ce qui m’abime ! Je n’étais pas loin d’être im-pressionné et je tentais de faire mine comme si de rien….

Je me disais comment peut-on se vanter de cela, je n’étais pas préparé à ce que j’entendais...

Peter la gueule à un vieux pour lui piquer sa montre, agresser un fonctionnaire de police endimanché se rendant à la messe avec son petit, mettre son poing dans la gueule d’un éduc, tirer le frein à main de la bagnole de service sur l’autoroute lancée à 130 kms à l’heure, transpercer la joue d’une éducatrice d’un seul coup de poing, une de ses dents passant à travers sa joue, renverser toute la table du repas, exploser un mur à coup de poings et de pieds, casser 60 vitres en une journée de la maison-mère qui l’accueille… La liste était plus longue que je ne l’écris et j’ai pu par la suite vérifier que tout était vrai, même ce qu’il avait oublié de me dire !

Ce soir-là, je n’ai pas vu ma collègue, elle est restée « occupée » dans la cuisine jusqu’à 22 heures. Je n’ai même pas pu avoir le temps de prendre de ses nouvelles, ni lui dire dans quel embarras je me trouvais. Les 10 mètres qui séparaient le salon de la cuisine ressemblaient pour moi à véritable parcours du combattant. Un espace qui m’apparaissait infranchissable tellement, j’étais sollicité dans le salon.

Pourtant point de repas n’a vu le jour, aucune autre consigne, les uns sortants en ville et les autres rentrants à leur gré.

Je n’avais ni la force ni la légitimité pour interdire quoique ce soit, en même temps, je ne savais pas ce qui était interdit. J’ai donc régulé l’humeur des uns et surtout celle de ceux qui restaient ou repassaient à l’appart avec d’autres jeunes, d’autres groupes à l’air pas tibulaires mais presque.

Je me sentais seul en milieu hostile. Il me fallait improviser.

Je suis intervenu sur quelques débuts de bagarres entre eux pour une manette de console de jeux. J’ai fait comme j’ai pu avec ce qui était de l’ordre de mon bagage personnel et c’était du genre attaché-case d’un petit représentant qui vendait du vide !

J’étais à l’agonie, mon savoir-faire et mon savoir-être étaient à leurs limites.

J’étais seul face à un monde que je ne connaissais pas et que je n’avais jamais même soupçonné d’exister. Autant le dire que j’étais sur la planète Mars. J’étais un étranger, un intrus… j’étais à la fois, illégitime, atopique et atypique.

A un moment Salim s’est mis à allumer un feu sur le plancher en parquet de bois de la salle à manger, histoire d’après lui de mieux allumer sa cigarette.

A l’époque pas encore de loi Evin et si cela avait été le cas, j’aurais peut-être timidement écrit au ministre pour qu’il me dise comment faire pour appliquer sa loi !

Salim venait me défier et les autres rigolaient à plein poumons de ce qui allait se passer. La jouissance montait. Il me fallait atterrir au plus vite.

Ni une, ni deux, je saute à pieds joints sur le début du brasier pour l’éteindre. Là, c’est plus le danger d’un feu total de l’immeuble qui m’a fait réagir plutôt que l’éducateur que je n’étais pas encore.

Salim me prend donc a parti « t’es qui toi bouffon, qu’est-ce que tu veux fils de pute ? ». C’était chaud, très chaud les marrons.

En même temps, il me pousse en arrière avec sa main et je recule sans savoir quoi vraiment faire. Les autres jubilent, il va l’éclater cet éducateur de merde et je ne suis  pas loin de leur faire confiance, vu la tournure des événements.

Ma collègue qui doit entendre tout ce brouhaha reste enfermée dans la cuisine, je suis seul face à Salim et finalement face à tous.

Mon transport arrière à force de reculades se termine dans le canapé.

Terminus tout le monde descend enfin bref il n’y a que moi à cet arrêt au port de mes convictions.

Par la force de ses projections, je me suis retrouvé assis en me demandant ce que je devais faire.

Je venais à peine d’être embauché, c’était mon premier jour et me faire éclater par un gamin de 17 ans aurait sûrement signé la fin de mon contrat.

Si je me lève et je me défends dans ce qui ne manquera pas de ressembler à une bagarre, je me dis que la direction n’oubliera pas de faire valoir mon inaptitude à savoir gérer un conflit et se séparera de moi sans aucune difficulté.

 En même temps, je ne dis pas que lors de l’entretien, ils aient caché la difficulté de la mission mais ils n’avaient pas les mots pour le dire. Il y a le langage du front et celui de l’arrière !

Il me faut réfléchir vite fait bien fait ! Les secondes me sont comptées. Je mords dans un bout de mon sandwich tordu et mou encore coincé dans la poche de ma veste comme dans un réflexe de survie. Je m’aperçois alors que je n’ai alors pas eu encore le temps de quitter ma veste. Je n’habite pas encore là…

Et puis je ne sais pas d’où m’est venue cette idée, en une fraction de seconde car je sentais que j’allais prendre un pain qui n’avait rien à voir avec l’onctuosité fantasmée de mon sandwich.

« Arrêtes Salim, c’est quoi ce que tu as à l’œil, ce n’est pas une infection ce truc ? ». Salim a effectivement un petit début d’orgelet à l’œil gauche, il le sait et ce que je ne savais pas, c’est qu’il etait aussi du genre hypocondriaque et quand on parle de sa santé tout de suite il passe dans un autre registre, le ton change, il redevient enfant et je dois ouvrir la boite à pharmacie d’après lui de toute urgence pour trouver le remède miracle avant qu’il ne meurt de son œil.

Par chance, je trouve un tube de pommade prévu à cet effet mais dont la date est un peu dépassée. Je ne lui dis pas sinon je sens bien que tout va repartir à zéro. J’espère qu’aucun contrôleur ne me lira mais je suis tranquille, ils ne jurent que par Excel ces gens-là.

Je lui mets donc délicatement de la pommade sur la paupière en évitant dans une tentative précise, son œil. Je lui dis de ne surtout pas bouger et en même temps je m’aperçois que je tremble et que j’essaie de le dissimuler. Salim en fin observateur me le fait remarquer. «O bouffon, tu trembles ?»

Il a peur pour son œil, normal car je tremble et que c’est à cause de lui et il sait comment il peut faire peur, il en a des tonnes à raconter à ce sujet.

Je fais pourtant très attention comme une mère suffisamment bonne mais sa confiance à des limites et il ne faut surtout pas parler de sa mère. Je lui explique donc que cette histoire ne m’a pas laissé insensible et que cela m’aurait embêté de me cogner avec un mec que je n’avais pas encore eu l’honneur de connaître. Il est étonné qu’en tant qu’éduc, je puisse lui dire cela. En même temps, il ne le sait pas, je ne suis pas éduc. C’est mon premier jour de taf !

D’habitude et d’après lui les zéducs se laissent faire, ils n’ont pas le droit de répondre sinon ils       prennent un avertissement. Il me cite les noms de deux ou trois dans ce cas-là sauf l’instit rajoute-t-il, lui ce n’est pas un éduc !

Il m’explique alors que c’était pour rigoler, histoire de faire connaissance.

Je tente de lui raconter qu’il y d’autres moyens mais bon il n’est pas plus réceptif que ça, à ce que je lui dis, je n’insiste pas. Il est dans une sorte de compulsion de répétition dont je ne maitrise pas encore la traduction. Sauver mon moi-peau n’est pas loin d’être à ce moment mon unique souci.

Le lendemain, je file à la pharmacie et avec mes propres deniers, j’achète un tube de pommade que je lui offre avant qu’il ne parte à l’école. Je n’en parle pas à ma femme, elle ne comprendrait pas.

Salim sait que je ne suis pas de service, ce geste le touche et il me le dit.

Je ne sais pas encore si je vais reprendre le boulot ce midi.

Hier soir en rentrant chez moi, ma femme m’a demandé comment s’était passé cette première journée de travail comme cela se fait quand on embauche dans un nouveau boulot. Je ne savais pas quoi lui dire, j’étais sidéré, assis là encore dans un canapé. Les mots de la normalité ne pouvaient résumer ce que j’avais vécu. J’étais en manque de mots. Elle ne me comprenait pas quand je tentais de dire l’indicible. Les mots étaient manquants : impossible de symboliser le réel. Je bégayais, mélangeais, confusionnais, j’étais inaudible. J’avais les mots qui se mordaient la langue maternelle. Ma mère ne m’avait jamais appris ce langage ordurier et toute sa violence procurative.

Je ne savais pas si je pouvais y retourner le lendemain, je lui disais et je sentais bien chez elle à mon égard, une certaine défiance du genre, a-t-il vraiment envie de travailler ? Je concluais alors mon 3ème  mois de chômage.

Le doute était partout et comme je l’ai écrit, je doutais de ma capacité à pouvoir y retourner.

L’épisode du feu, du canapé, de ma collègue présente-absente, de mon épouse en attente d’une rentrée d’argent venait me mettre dans une ébullition qui n’avait rien de bien rassurante.

Et puis il y avait ce Salim, ce grand costaud aux pieds d’argile qui m’avait fait peur et qui m’avait aussi touché autrement d’une certaine manière. Capable de passer d’une ultra violence à une forme de connivence sociale ou éducative pour peu qu’on puisse s’occuper de ses petits bobos.

J’avais su faire la part des choses et au-delà de ma colère, de ma peur m’occuper de lui comme d’un tout petit au final.

J’avais envie d’en savoir plus, d’abord égoïstement pour ma propre expérience et puis aussi de savoir oui ou non, ce qui aurait pu faire de moi un vrai éduc.

Je ne savais rien de ce boulot et personne ne m’avait rien dit à ce sujet.

On m’avait embauché, c’était tout et j’y suis donc retourné ! J’avais un vrai boulot…

Bon OK je me suis un peu forcé, oui quand même au final, pas mal ! J’avais pas mal à ma mère mais mal surtout à moi-même en y retournant.

Le deuxième jour et les jours suivant furent difficiles mais bien moins que mon baptême du feu. Je commençais à trouver mes repères dans l’hyperactivité du groupe de jeunes et le mal-être professionnel de mes collègues. Une quinzaine d’arrêt de travail en même temps parmi le personnel, c’est ce qui se racontait dans la boite…

J’avais décidé de ne rien lâcher avec Salim et je m’interposais pour qu’il ne fasse pas sa loi. Bon pour cela, j’ai mis les formes en m’occupant entre autres de sa petite santé dans son versant psychosomatique.

Par la suite plus en confiance dans notre relation équitable, je le faisais parfois se lever de son lit dès potrons minet sans ménagement et cela ne se passait finalement pas si mal. Salim refusait tous les matins de se lever et à vrai dire, je me demandais s’il n’avait pas raison mais ça je ne lui disais pas mais il devait le sentir.

Pour le lever avec lui tout le monde était en difficulté. Il  fallait si reprendre au moins à 10  fois

Je me souviens d’une anecdote, est-elle d’ailleurs à ranger au registre de l’anecdote ? Cette histoire est inscrite dans le marbre institutionnel et on me l’a racontée à plusieurs reprises.

Un matin, un collègue ne pouvant lever Salim, fatigué et exaspéré, était allé voir le chef de service à 9h. Ils s’étaient alors rendus ensemble sur place. Le chef de service avait l’idée de montrer au collègue, comment il fallait faire en bon professionnel.

Le chef s’était retrouvé au final avec un pistolet collé contre son cou en s’entendant dire « c’est pas l’heure ».

Le pistolet était factice mais l’effet lui non !

Et le gosse est resté couché, ce jour-là… Jusqu’à l’arrivée de la maréchaussée.

En même temps dans ma pratique au quotidien avec Salim, je tentais de rester juste quand ce n’était pas lui qui était à l’origine de l’embrouille, je le défendais.

Le fait que je puisse le défendre, lui le mauvais objet de toutes les projections groupales venait l’interpeller sans vécu de persécution. Je ne lui laissais pas la place de se poser en victime de l’institution. J’étais là pour lui quand cela semblait nécessaire et  j’étais moi aussi membre de cette institution  qu’il  détestait.

Je me comportais comme une espèce d’avocat qui dans une forme de symbolisation lui évitait un passage à l’acte et j’étais très souvent au prétoire éducatif pour tenter de délier le faux du vrai de ce qu’il mettait en image de lui si souvent à son insu. Les résultats étaient plus qu’aléatoires, Salim finissait toujours par en éclater au moins un, dans la journée.

Petit à petit la confiance était de mise. Il n’y avait rien de certain mais il y avait moins d’incertitude entre nous-deux. On se parlait du regard et c’était aussi fort que des mots qu’il n’aurait pas forcément compris ou admis.

Salim, je l’avais dans les tripes et il l’avait compris.

Ce gamin, il m’habitait et pourtant nous n’avions absolument rien de commun. J’étais aux antipodes de ce qu’il donnait à voir de lui.

Quand j’ai eu enfin droit d’assister au groupe d’analyse de la pratique, j’ai mis au travail cette relation et cela n’a jamais été simple ni pour mes collègues institutionnels, ni pour moi-même. D’autant que lors de ces réunions, certains passaient leur temps à être dans la plainte contre la direction. Alors qu’un pré stagiaire vienne à parler de sa relation avec un ados confié cela n’était pas à mettre à l’ordre du jour de leurs âmes en peine. Pourtant c’était une évidence, j’avais besoin de cet espace de parole pour tenter d’améliorer ma pratique. Je n’avais  aucune formation et je cherchais celle de mes collègues sans vraiment la recevoir.

Je me souviens d’un autre jour où j’avais convoqué une réunion avec l’équipe, le chef de service et un instituteur spécialisé qui se battait presque tous les jours avec Salim.

Ceci afin de trouver d’autres solutions et de faire reconnaitre à mon collègue de l’éducation nationale qu’il était complètement hors cadre et que ce n’était pas en lui cassant la gueule qu’on résoudrait le « problème Salim ». Cela même si la direction semblait fermer les yeux au regard de son investissement personnel dans le projet d’établissement et qui n’était naturellement pas rémunéré par son employeur. Cet instit, il donnait beaucoup de son temps personnel aux projets et aux sujets même si quelques fois, c’était dans la démesure.

Ce jour-là, l’instit qui est devenu aussi mon ami avec le temps avait fondu en larmes et j’étais mal, loin d’avoir prévu un tel scénario. Je ne voulais pas lui faire mal, c’était pour moi, juste une réunion de travail comme on en parlait dans la boite,  une réunion où l’on pouvait tout se dire, j’avais entendu qu’on pouvait tout se dire, alors ce jour-là, je faisais comme !

Mon pote Sylvain, l’instit disait qu’il avait un passé de violence lié à son père et qu’il se rendait compte que parfois il se laissait emporter avec Salim qui lui renvoyait des trucs… de l’ordre du transfert.

Cet instant public et impudique qui dans un deuxième temps s’est passé avec Salim a permis par la suite de réguler leur relation sans les violences habituelles.

Enfin ils se comprenaient ? Ils étaient peut-être les deux faces d’une même pièce ?

Salim ne connaissait son instit que par la violence de leur relation et là, il avait vu un homme en face de lui et comme lui pris par ses propres démons.

Se lever, le matin devint par la suite pour Salim, plus facile. Quel rapport ? Je n’en sais rien mais voilà, je l’écris.

Mon collègue instituteur m’a ensuite beaucoup remercié pour ce que j’avais pu dire lors de cette réunion, je n’avais pourtant pas été tendre en reflétant la réalité de ce qui se passait. Il m’a dit que cela l’avait touché au point de revoir son fonctionnement, moi en tant que pré stagiaire je me demandais si j’avais été à ma place, aucun de mes collègues n’avaient eu, le courage de cette idée auparavant ! Je me disais  dans ce boulot qu’est-ce que mes mots vont faire de moi ?

Salim lui ne m’en a rien dit mais depuis ce jour-là, j’ai senti qu’il ne me regardait plus de la même façon, j’avais le droit à ce qui représentait pour lui une forme de respect « Jako c’est un sacré fils de pute mais c’est de la balle quand même ».

Salim continuait pourtant à terroriser tout ce qui se trouvait sur son passage, éducateurs techniques, stagiaires, veilleurs de nuits, femmes de ménage…

J’avais remarqué qu’avant de passer à l’acte, il augmentait petit à petit le son de sa voix qui quand elle en était à son maximum de décibels possible, l’entrainait vers un inévitable passage à l’acte.

Il fallait qu’il conclue et sa voix devenait voie vers une violence incontrôlable.

Un jour, étant spectateur de ce qui se produisait comme d’habitude, j’ai tenté un truc, un bricolage improvisé afin d’éviter un nouveau passage à l’acte. Je crois que j’ai fait cela sans conviction, juste histoire d’essayer encore un improbable nouveau stratagème éducatif…

Salim montait en watt après un veilleur de nuit qui n’était pas non plus lui aussi, blanc de tous soupçons. Ce veilleur faisait régulièrement savoir à qui voulait bien l’entendre et avec un éclat, loin de toute forme de discrétion qu’il ne supportait plus tous ces arabes qui nous faisaient chier et que d’ailleurs les zéducs étaient des cons de gauche car ils les protégeaient… D’après lui, on leur trouvait toujours toutes les excuses et qu’ils allaient finir par nous bouffer et que cela le ferait bien rigoler ! Rien à voir évidemment avec les discours d’aujourd’hui, c’est certain. Ce veilleur de nuit était un précurseur, pas un visionnaire, le pire c’est pour bientôt.

Ce jour-là, je sentais bien que Salim allait lui régler son compte, il en parlait déjà depuis un moment. Alors quand il a commencé à augmenter le volume, prémices d’un futur passage à l’acte genre «  qu’est-ce qu’il y a ? » qu’il répétait de plus en plus fort jusqu’à son éclatement. Je me suis mis alors derrière Salim en faisant mine et en lui expliquant que je touchais un bouton dans son dos pour baisser le son à cause de la fragilité de mes oreilles.

Cela l’a fait se marrer. Salim était étonné qu’à ce moment précis où il se mettait hors de lui que je pense à ma petite santé auditive et par jeu il jouait avec moi.

A mon grand étonnement, cela marchait, quand je tournais le bouton fictif, Salim baissait le son de sa voix jusqu’à être inaudible !

J’essayais l’expérience inverse en lui disant que j’augmentais le son et cela marchait aussi !

Salim, les autres, moi, étions sidérés et cela eu le don de nous faire beaucoup rire. Sauf le veilleur de nuit qui lui continuait dans son délire de facho.

Pour Salim, j’avais alors appuyé sur off et il était déjà passé à autre chose !

Un autre jour quand Salim semblait repartir en mode crise, je tentai une expérience à distance. L’expérience du bouton dans le dos je l’avais déjà mainte fois expérimentée avec succès.

Salim me donnait plusieurs fois par jour, l’occasion de m’entrainer. Quand cela ne semblait pas marcher, je simulais un éventuel bug informatique et Salim jubilait d’un sourire éclatant de me voir en galère dans mes réglages de fortune. Je bricolais dans son dos comme un psychanalyste hors les murs.

Il me laissait faire dans une complicité pleine d’humour ou  l’absurde avait sa juste part.

Pour en revenir à cet autre jour, où il partait en mode crise, j’étais environ à une dizaine de mètres de lui et il montait dans les watts après un éduc. Je savais que je ne pouvais pas me précipiter vers lui, on avait nos codes. Me précipiter vers lui pour l’empêcher n’était pas encore de l’ordre du réalisable. Nous avions nos limites tacites.

J’ai alors mimé avoir une télécommande dans ma main en la lui faisant bien voir, je baissais le son où je le remontais à gré quand il disait quelque chose de plus cohérent. Quand il partait en vrille, je tentais toujours de trouver au moins un mot pour augmenter le son et le ramener à une certaine forme d’humanité.

Et cela marchait et je n’en croyais pas mes yeux ! Je jubilais de l’intérieur pour ne pas fâcher les uns et les autres de cette réussite improbable et toute personnelle.

Je n’ai jamais poursuivi plus loin cette expérience avec Salim. J’avais cette télécommande pour l’empêcher de passer à l’acte, je l’utilisais et je ne voulais surtout pas qu’il soit la souris de mon laboratoire d’inexpérience.

J’avais déjà conscience à l’époque qu’il ne fallait pas me mettre « hors sujet».

Je vais tout de même illico déposer le brevet de cette télécommande éducative. Il y sans doute un bizness à se faire ! « Ce n’est pas du bidon, ce n’est pas du bidule et cela stimule les globules » disait mon oncle bonimenteur et marchand forain !

«Un simple portable même HS peut suffire, point besoin de 3G. Un regard, de la confiance et de l’humour. Le prix du stock = zéro euro, validé sans garantie par n’importe quel CAFERUIS».

Comme panneau publicitaire, j’utiliserai comme slogan, une phrase de Jean Oury sur fond bleu « être proche, ce n’est pas toucher. La plus grande proximité, c’est d’assumer le lointain de l’autre ».

Je plaisante et comme Salim quand il plaisante, nous l’avons vu plus en avant, je peux parfois paraitre, un peu brutal.

Je n’ai jamais recommencé cette expérience avec un autre enfant, c’était un truc entre nous, entre Salim et moi.

Pour moi ce n’est pas scientifique la clinique, elle a sa propre logique qui tient parfois de l’art brut. Tu vois un bricolage de professionnel non professionnel où l’on s’autorise à faire une connerie à peine réfléchie et à la répéter pour se soigner, soigner l’institution et l’autre. Mais attention, répéter la même chose en espérant un changement, tient parfois de la folie disait  Albert Einstein !

C’était un bricolage singulier non modélisable mais qui laisse entendre que tout reste à inventer, tout est inventable et que rien n’est impossible dans ce métier de l’impossible qui tente de fabriquer de l’humain loin des normes ISO et du DSM.

Il faut ouvrir nos boites à outils et bricoler le quotidien de nos relations en faisant confiance à  nos propres imaginations créatrices. Il faut savoir ne pas savoir, être dans le doute et faire plus confiance en l’intelligence d’une certaine forme apprivoisée de naïveté. Il faut être naïf pour tenter d’éduquer disait sous une autre forme Oncle Sigmund ou être fou pour croire qu’à lui seul, un éduc puisse éduquer un enfant répondait en écho Fernand Deligny !

La normopathie ambiante asphyxie nos printemps cliniques et réfléchir sur nos pratiques va  bientôt se résumer à cocher une case dans un référentiel prémâché par des technocrates ignorant tout, des singularités de nos réalités de terrain.

En période d’état d’urgence clinique, il est urgent de mettre en place une clinique éducative de combat. IL faut résister au dictat du risque zéro.

Je n’ai pas encore cette télécommande ! Et l’important ce n’est pas de la trouver, l’important c’est de chercher. Il nous faut chercher encore et toujours.

Quand on cherche, on réfléchit et c’est bien la moindre des choses que l’on doit aux sujets qui nous sont confiés.

Cela met au boulot dans un boulot qui commande à une recherche de sens.

Chercher ce n’est qu’un prétexte qui ne doit pas laisser tranquille, on n’est pas là pour ça. On n’est pas payé pour être tranquille. « Sort de ce corps Marc Ledoux !!! »

Ne rien faire serait nier le sujet de ce qui au final devrait nous réunir dans ce que l’on pourrait appeler une singularité collective.

J’adore les néologismes, les oxymorons et là je pèse mes mots car je m’en balance pas mal, ce soir à Paris, à la terrasse d’un café avec mon pote Sliman en sirotant une bière de derrière les fagots. Des fagots laissés par une ceinture d’explosifs déposée par d’ignobles lâches mal éduqués...

Si éduquer est impossible comme le suggère entre autres provocations entre ces «lignes » Sigmund, tentons autres choses, tentons l’impensable comme Marc Twain nous y invitait !  « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l‘ont fait ». Nous sommes Paris, nous sommes Charlie et nous ne sommes pas.

Nous sommes ce que nous ferons de nous.

Indignons-nous ! Soyons clinique… 

 

  Eric Jacquot, le  17 décembre 2015

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02 novembre 2015

PRAXIS 74, ça continue, à contre courant...

 

MES  ACTIVITES

 

Je pratique en cabinet privé et en institution, je me déplace dans toute la France.

 

Les pratiques sociales mettent souvent à mal les professionnels de la relation d’aide. Le travail avec les « publics », les collègues, la hiérarchie, les partenaires sociaux, les politiques ; lequel se fonde sur une dynamique relationnelle impliquante, induit une mise en tension permanente et une usure. Cela nécessite un travail d’entretien réparateur de l’outil de travail, à savoir le sujet humain au travail, et sa capacité d’enthousiasme.

 

A minima, avoir la possibilité de parler en son nom propre, et plus seulement au nom de l’Autre institué, sans encourir le risque du jugement, cela participera déjà d’une fonction cathartique et libératrice. Ce qui est interrogé dans ces groupes de travail, c’est la demande du sujet et le transfert dans lequel est pris le professionnel. Dans ma fonction tierce, je suis le garant d’un cadre qui facilite la circulation de la parole dans l’institution. Quelles qu’en soient les modalités choisies après entretiens préliminaires avec les demandeurs, il s’agit d’un travail analytique sur ses propres pratiques professionnelles, récentes ou en cours ; autorisant de ce fait la distanciation nécessaire, afin d’élucider des situations au travail parfois douloureuses et problématiques, pouvant avoir un impact sur la vie personnelle et professionnelle.

 

Le travail social nécessite du tiers !

 

La représentation-but, s’il y en a une, serait à minima une amélioration du « mieux-être » au travail.

 

Références :

Hôpitaux du pays du Mont blanc, Centre Hospitalier Alpes Léman, EHPAD de Marnaz, Bonneville, Ambilly, Service petite enfance Passy, MDEF Cluses, ESAT du Mt Joly, LVA « La bergeronnette », ADMR 74, SIVOM  HVA, CEMEA Paris…

CABINET DE PSYCHANALYSE

23 rue de Savoie  74700 SALLANCHES

06.16.13.26.48.

 

Je réponds aux demandes qui me sont adressées, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents, ou d’adultes. Je reçois des sujets qui souffrent, souvent en difficultés relationnelles, dans leur vie, dans leur être, cherchant par la parole, à se dégager des aliénations dans lesquelles ils sont pris. Les thérapies que je pratique se réfèrent à la praxis psychanalytique, dans sa théorie et sa clinique. Si elles n’ont pas de visées réadaptatives ou normalisatrices, elles participent généralement à un « mieux-être » et de la facilitation dans le « vivre avec », il y aura dès lors un allègement du symptôme, voire sa disparition, mais surtout une plus grande aptitude à se déterminer selon son propre désir et pas seulement selon la demande de l’Autre. Ce qui compte est le sujet singulier, et tel qu’il est dans son étrangeté légitime. Il s’agit de thérapies par la parole, structurées par l’écoute, la relance, l’interprétation :

  • Thérapies d’inspiration analytique (en face à face).

  • Psychanalyse (cure-type).

 

Le choix thérapeutique se fera au cours d’entretiens préliminaires.

 

La psychanalyse n’est pas une promesse de bonheur, c’est même-là une des grandes différences entre elle et nombre de psychothérapies. Le travail analytique est une association volontaire entre deux protagonistes, l’analysant et l’analyste. Après ce travail, le sujet se connaitra mieux lui-même, et il pourra de surcroit se réconcilier avec deux modalités de l’existence : « Aimer et travailler » (Freud). Je vous reçois six jours sur sept, de 8h à 19h. Contactez-moi au 06.16.13.26.48. et laissez-moi un message, si je ne réponds pas, je vous rappellerai au plus vite.  S’il s’agit d’une urgence, veuillez le spécifier. Je peux aussi me déplacer à domicile. En outre, je reçois des enfants placés dans les foyers de l’ASE avec – ou sans – leurs éducateurs. La clinique de l’enfant abandonnique est un de mes domaines de prédilection. Ce travail analytique s’effectuera selon des modalités techniques différentes, selon qu’il s’agisse d’adultes, d’adolescents, ou d’enfants.

INTERVENTIONS  SUR SITE

Maisons de retraite et EHPAD

A leur demande, je me déplace auprès des personnes âgées pour un suivi thérapeutique et un soutien relationnel.

Supervision / Analyse des pratiques

Ces deux concepts « fourre-tout » recouvrent une même praxis : il s’agit du traitement institutionnel du transfert. Nous travaillons sur le réel de la rencontre clinique, sur le désir du professionnel, par le regroupement mensuel d’un petit groupe volontaire et actif. Ce travail d’élaboration s’inscrit dans la durée.

Groupes de parole

Il s’agit d’un espace d’échanges sur les difficultés professionnelles, c’est un lieu de partage, d’écoute et de confiance. L’effet de groupe réduit l’isolement psychosocial et la souffrance au travail. Sa durée est variable. Il peut être mis en place suite à un évènement grave.

Analyse institutionnelle

Il s’agit d’une technique d’intervention participative : la socioanalyse. C’est une extension de la supervision / analyse des pratiques à l’ensemble du personnel d’une institution. C’est un processus d’une durée importante (plusieurs sessions durant une année).

Accompagnement méthodologique des équipes

Aide à l’évaluation interne. Elaboration méthodologique du projet d’établissement. Ecriture professionnelle.

Formations sur sites

J’étudie toute demande de formation si elle correspond à mon champ de compétences, et je vous rencontrerai sans engagement, j’élaborerai ensuite un projet de formation et un devis.

FORMATION ET RECHERCHE

Au sein de GREFO PSY, j’anime chaque année un séminaire, partage en petit groupe d’une question ou d’un sujet que j’ai mis au travail durant toute une année, parfois plus.

En 2015 : « Louis Althusser, entre génie et déraison » ; 2016 : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ».

GREFO PSY propose aussi chaque année :

Un séminaire de lecture de textes psychanalytiques (séminaire de Lacan par exemple).

  • Un séminaire sur la clinique des groupes (Anzieu, Bion, Kaes… et la praxis de chaque participant).

  • Une formation en psychopathologie.

Je vous propose également des interventions sur les thématiques suivantes :

  • Le travail en équipe en institution.

  • Initiation à la psychanalyse.

  • Le transfert et la relation éducative.

  • Idéologie et inconscient.

  • Qu’est- ce que le social ?

  • L’amour et la haine.

  • Le développement du petit d’homme (formation petite enfance).

  • L’éducation populaire en question.

  • Besoin, désir, demande.

  • De la prise en charge à la prise en compte.

  • Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle.

  • Usager ou sujet ? Une question éthique.

 

     CONTACT: 06.16.13.26.48 / serge.didelet@wanadoo.fr

 

 

 

 

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01 août 2015

PSYCHANALYSE A SALLANCHES (HAUTE SAVOIE)

 

Le 1er août 2015

 

A partir de début septembre, j’élargis mon champ d’activités : outre mon travail de superviseur au sein d’institutions du social, du médical, du médico-social, je vais partager avec un collègue (Jean Pierre Renaud) un cabinet de psychanalyse sur la ville de Sallanches (74700), au 23 rue de Savoie, au deuxième étage.

Je répondrai aux demandes qui me seront adressées, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents, ou d’adultes. Cette demande est demande d’aide, elle s’origine toujours à une souffrance, une difficulté à être, à vivre en société, ou en couple, des symptômes qui peuvent être invalidants et/ou aliénants. Les thérapies que je pratique se réfèrent à la praxis psychanalytique, dans une approche clinique. Si elles n’ont pas de visées réadaptatives ou normalisatrices, elles participent généralement à un « mieux-être » et à un allègement du « vivre avec ».

Ce qui compte est le sujet singulier pris dans ses symptômes, et tel qu’il est dans sa vérité singulière, son étrangeté légitime. Il s’agit de thérapies par la parole :

  • Thérapies d’inspiration analytiques.

  • Psychanalyse.

La psychanalyse n’est pas une promesse de bonheur, c’est même-là une des grandes différences entre elle et nombre de psychothérapies. Le travail analytique est une association volontaire entre deux protagonistes, l’analysant et l’analyste. Le sujet peut alors et dans certaines conditions, se dégager des déterminismes qui le conditionnent et qui entravent sa vie. Après ce travail, le sujet se connaitra mieux lui-même, et il pourra de surcroit se réconcilier avec deux modalités de l’existence : « Aimer et travailler » (Freud).

Ce travail analytique s’effectuera selon des modalités techniques différentes, selon qu’il s’agisse d’adultes, d’adolescents, ou d’enfants.

ACTIVITES

  • Thérapies d’inspiration analytiques pour enfants, adolescents et adultes.

  • Psychanalyse et « cures-types », généralement pour adultes.

  • Analyse des pratiques et supervision d’équipe (social, médical, médico-social)

  • Interventions sur site (analyse institutionnelle, accompagnement à l’évaluation interne, à l’élaboration du projet d’établissement…).

  • Formation et recherche au sein de GREFO PSY (Groupe de recherche, d’enseignement, et de formation à la clinique psychanalytique).

  • Conférences et séminaire annuel.

 

DOMAINE DE PREDILECTION

La clinique de l’enfant abandonnique (enfants placés par l’ASE, par exemple).

CONTACT

Serge DIDELET,  Analyste-superviseur

121, rue de l’Essert    74310 Les Houches

Cabinet de psychanalyse: 23 rue de Savoie  74700  Sallanches

Tel : 06.16.13.26.48.

SIRET : 423 739 515 00025

Organisme de formation  GREFO PSY N° 82740175474

www.praxis74.com / serge.didelet@wanadoo.fr

 

 

 

 

 

 

 

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30 mai 2015

Projet de séminaire 2016

 

PROJET DE SEMINAIRE 2016 POUR GREFO-PSYCHOLOGIE

 Intitulé : « Jean OURY, « Celui qui faisait sourire les schizophrènes »…

Séminaire structuré par trois matinées (3x3h30)

Descriptif :

 

« La question fondamentale a toujours se poser, c’est « qu’est-ce que je fous là ? » dit Jean Oury. Elle n’attend pas une réponse qui serait conjoncturelle, voire circonstancielle ; elle touche plutôt à des dimensions existentielles et ontologiques : elle interroge le sens.

Créateur de la Clinique de la Borde en 1953, le Dr Oury consacrera sa vie entière à prendre soin des personnes psychotiques, et développera, avec quelques autres, et sur les traces de Tosquelles, une conception des soins psychiques qui réhabilitera l’idée-même de la psychiatrie, comme antithèse d’une psychiatrie asilaire et concentrationnaire. Je vous propose une rencontre imaginaire et symbolique avec celui qui faisait sourire les schizophrènes, nous nous arrêterons un moment sur ce qu’il appelait « sa boite à outils conceptuelle », issue de la psychanalyse de Lacan. Nous nous familiariserons avec la praxis de la psychothérapie institutionnelle, revisitant en passant, le concept problématique d’institution. Nous rencontrerons aussi d’autres lieux animés par le souci des « entours », de ce qui fait « ambiance », nous apercevant de ce fait que la psychothérapie institutionnelle n’est pas un concept périmé, que cette idée est vivante et se niche encore dans divers endroits qui résistent à l’idéologie managériale, laquelle tue peu à peu la psychiatrie, et d’une façon globale la qualité du soin à apporter à l’autre, au détriment de l’humain.

Publics concernés :

Psychiatres, psychologues, psychanalystes, éducateurs, et / ou toute personne intéressée par la psychiatrie et le soin psychique.

Plan d’intervention :

I – Présentation de la psychothérapie institutionnelle. Déconstruction du concept d’institution. Historique de la psychiatrie en France. Lectures de textes (Oury, Tosquelles, Gentis, Delion, Faugeras)

 

II - La clinique de la Borde, de 1953 à aujourd’hui. Les Lieux de vie, autres lieux contemporains et fondés sur la psychothérapie institutionnelle. Présentation du LVA « La Bergeronnette » par Eric Jacquot.

 

III - La boite à outils conceptuels de Jean Oury. Les séminaires de Laborde et Saint Anne. Perspectives. Lecture du texte « le château des chercheurs de sens ». Bilan du séminaire.

 

Horaires : 8h45/12h15

 

Lieu : GREFO-PSYCHOLOGIE, 19 rue de la République  74700 Sallanches

 

Contact : serge.didelet@wanadoo.fr / 06.16.13.26.48.

Tarif : 120 euros pour les trois matinées (formation continue : 200 euros)

Dates à déterminer.

 

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