PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

09 novembre 2019

Séminaire 2020 à Sallanches

L’association l’@Psychanalyse organise le samedi 20 juin 2020 :

Un séminaire sur l’aliénation, à Sallanches, en Haute Savoie.

Il sera animé par Serge Didelet (Psychanalyste, superviseur d’équipes, formateur).

Pour cette cinquième année du séminaire de Sallanches, j’animerai cette journée sur le thème de l’aliénation, qu’elle soit sociale ou psychique. Pour la troisième fois, il s’agit d’un séminaire de Psychothérapie institutionnelle.

Idée directrice : L’aliénation est double : l’une – dans la lignée théorique de Freud et Lacan – par l’entrée du sujet dans l’ordre du langage et de la problématique du désir. L’autre – dans la lignée théorique de Marx – par l’entrée du sujet dans l’ordre social. Mais l’une ne va pas sans l’autre, même si leur logique n’est pas la même.

Contenus : Intervention didactique, lecture commentée de textes, échanges en référence à la pratique de chaque-un.

Participants : Toute personne intéressée par la psychanalyse et/ou la psychiatrie.

Lieu : Cabinet de psychanalyse, 23 rue de Savoie, 74700 Sallanches.

Horaires : 9h à 12h30 ; 14h à 17h30.

Participation financière : 40 euros.

Inscriptions : joindre un chèque d’arrhes de 15 euros à cette adresse :

Serge DIDELET 121 rue de l’Essert 74310 Les Houches.

 

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27 octobre 2019

Idéologie, société, et inconscient freudien

 

En ces temps de néocapitalisme triomphant, le signifiant idéologie pourrait sembler désuet, voire douteux ou suspect. A la fin des années 80, la Doxa n’avait-t-elle pas annoncé la mort des idéologies ? Annoncer le déclin des idéologies, c’est plus que jamais de l’idéologie, laquelle avance toujours masquée. Cette annonce, largement relayée par les médias, était de la poudre aux yeux ; les détenteurs apocryphes du pouvoir planétaire voulaient surtout se débarrasser (enfin !) du marxisme, cette épine dans le pied du « talon de fer » capitaliste, pour faire un clin d’œil à l’homme admirable que fut Jack London. Annoncer qu’il n’y a plus d’idéologie, c’est, en filigrane acter le fait qu’il n’y en aurait plus qu’une seule, d’idéologie, désirable, viable et vendable ; une idéologie aboutissant à une pensée unique qui est celle du discours du capitaliste, par laquelle, l’agent, sujet de l’individuel[1], doit courir sans cesse après la queue de la comète de l’objet cause du désir, c’est-à-dire ce que nous appelons l’objet @, grâce à l’inventivité de Jacques Lacan. En d’autres termes, les individus de 2019 sont sommés de jouir, c’est-à-dire de consommer ; et cette jouissance sans limites – Cet au-delà du principe de plaisir [2]- l’a emporté sur le désir, lequel est toujours marqué par l’absence et le manque à être. Comme le disait le psychanalyste Charles Melman[3] en 2002 : « Nous avons affaire à une mutation qui nous fait passer d’une économie organisée par le refoulement, à une économie organisée par l’exhibition de la jouissance. Il n’est plus possible aujourd’hui d’ouvrir un magazine, d’admirer des personnages ou des héros de notre société, sans qu’ils soient marqués par l’état spécifique d’une exhibition de la jouissance. »[4]

Ce début de troisième millénaire porte l’empreinte de la perversion, alors que les siècles précédents fonctionnaient au refoulement, ce qui pouvait s’illustrer, à l’époque, par une généralisation des névroses ; ces états cliniques s’apparentant à une normalité médiane, résultante du conflit permanent entre le pôle pulsionnel et le Sur Moi de chaque sujet. Cette propension à la perversion a une incidence sur la clinique, dans le huis clos des alliances thérapeutiques. Pour en avoir parlé avec certains de mes ainés,  je sais que les psychanalystes les plus expérimentés constatent combien les patients ont changé dans leurs demandes et leurs symptômes. Faudrait-il déconstruire la psychanalyse ? Déconstruire ne veut pas dire détruire ; il s’agit de mettre à plat, de problématiser, d’interroger, de définir, d’identifier, un peu comme un gosse qui démonterait un jouet afin d’en comprendre le fonctionnement. Comme la psychanalyse n’est pas une praxis achevée et verrouillée sur elle-même, les psychanalystes de bonne volonté (et j’en connais) consentent à un effort théorique d’adaptation, sachant que « la donne » n’est plus la même qu’à Vienne, en 1920, ni même qu’à Paris en 1970.

 Nous sommes donc passé de l’ère névrotique à l’ère de la perversion, dans la mesure où la perversion ne tient pas compte de la castration. Comme le disait si justement ce même C. Melman : « Pour le névrosé tout objet se présente sur fond d’absence, c’est ce que les psychanalystes appellent la castration. Le pervers, quant à lui, va mettre l’accent exclusivement sur la saisie de l’objet, il refuse de l’abandonner. Et il entre de ce fait dans une économie qui va le plonger dans une forme de dépendance vis-à-vis de cet objet, différente de de celle que connait « le normal », autrement dit, le névrosé. »[5]

A l’inverse du psychotique qui a l’objet du désir dans la poche, le pervers n’ignore pas la castration, mais il la contourne. Jouissance objectale et perversion sont les deux mamelles-matrices de la société macronique. Elles s’inscrivent même dans les relations sociales et professionnelles, voire dans les relations amoureuses ; c’est observable, comment maintenant l’individu, et le plus souvent, n’hésitera pas à « jeter » son (ou sa) partenaire jugé(e) insuffisant(e), comme un objet obsolète qui a fait son temps, c’est-à-dire un déchet, puisque tous les objets sont remplaçables et interchangeables. Cette société est une fabrique d’obsolescence où les humains sont sérialisés, chosifiés, instrumentalisés, marchandisés ; en un mot : aliénés.

Voici venu le temps des assassins dirait Arthur Rimbaud…

En tant que déchet, je sais de quoi je parle, et de l’érosion du Moi qui l’accompagne lorsque l’ombre portée de l’objet perdu fait de vous son captif…mais je m’égare, et pourquoi, impromptu, l’éternel retour de cette question, alors que j’ai auparavant supprimé un chapitre entier lui étant consacré ? Il faudrait écrire avec un sabre de ninja, trancher dans le vif du sujet, car il faut bien en finir, surtout à mon âge, avec cette réitération du m’aime ! Dans cette société de gagneurs en exhibition phallique, le perdant est celui qui s’expose au manque, alors que chaque-un peut devenir milliardaire, et quand, pour trouver un emploi, il suffit de traverser la rue ! Tout est là, rien ne saurait manquer ! A quarante ans, si tu n’as pas créé ta « startup », tu n’es rien ! Le pauvre est un perdant, un incompétent à rééduquer, il sera stigmatisé, culpabilisé ; car ce qu’il vit, c’est de sa responsabilité, et ça, croyez-moi, les amis, c’est vraiment de l’idéologie ! Une représentation que l’établi voudrait comme collective. En 2019, les grandes figures paradigmatiques du marxisme – le couple d’opposition « bourgeois et prolétaires » – seraient dépassées par celles de « L’assisté au RSA » (l’incompétent, le looser, voire le fainéant) et le manager » (le gagneur, dynamique, compétent) ; les inégalités seraient de nature, alors qu’elles sont de structure. L’ancien banquier qui nous gouverne est le porte-voix le plus efficace de ces représentations, et la plus-value de Marx fonctionne de pair avec le « plus de jouir » de Lacan, ce qui nous renvoie à la pertinence d’une transdisciplinarité à inventer dans les pratiques.

Les gens sont dans une quête permanente des objets, et il y en a une infinité, chaque jour des nouveaux, à même de procurer au consommateur une satisfaction à la fois narcissique et objectale ; même si – et c’est de structure – l’objet n’est jamais à la hauteur de son désir, il y a comme un « reste » irréductible, alors la quête est sans fin. L’objet @, cette invention théorique de Lacan ne se (dé)montre que de ses effets, car si « ça » n’existe pas, « ça » agit !

Je mesure avec amusement, O combien je suis atypique, avec mon téléphone de vieux avec ses grosses touches! Alors, l’Autre sociétal se demande comment je fais pour vivre dans ce dénuement, alors que cela procède de mon choix, sous peine d’être disqualifié. Résultat : je suis sans cesse inondé de propositions commerciales afin d’acquérir un Smartphone.  Hors de l’IPhone, point de salut !

Samsung objet cause du désir ? Quelle dérision !

 Certes, il y a les apparences de la liberté dans cette jouissance objectale, celle de pouvoir assouvir ses passions pulsionnelles (ou de ne pas pouvoir, alors le sujet s’endettera) ; mais en contrepartie, nous assistons à un collapsus de l’intelligence qui en sera le prix à payer. Comme le chantait Jacques Brel, dans les années soixante : « Il faut dire, monsieur, qu’avec ces gens-là, on ne pense pas, monsieur, on ne pense pas ! ».

Pourquoi et comment penser, alors que chaque-un, esclave consentant et aliéné, est rivé H24 à la machine, connecté en permanence à cette société spectaculaire et marchande ?[6]

Et à défaut de lire (ne parlons pas d’écrire !), les petits Mickey de la macronie feront des selfies, ces monstrations narcissiques ; artefacts d’une apogée du miraginaire, au détriment du symbolique. Ce qui compte, c’est d’exister, en se montrant ! Malaise dans la civilisation dirait Freud ? Qu’en penserait-il, de ce déclin du symbolique ?

Cette idéologie dominante – arrogante, rectifierait un Roland Barthes[7], pour qui toute idéologie est par essence dominante – distille de l’aliénation en continu, les Appareils Idéologiques d’Etat (Althusser 1970) tels que les médias tous puissants jouent pleinement leur fonction nivellatrice par le bas. Il ne s’agit plus d’éduquer, de tirer vers le haut. Il faut satisfaire le bon peuple, les gens veulent surtout du pain et des jeux, ils recherchent avant tout le divertissement, c’est la tendance naturelle de l’humain moyen. Et surtout, il y a cette fascination pour l’image : il s’agit de voir, d’être vu ; l’exhibitionnisme prolongeant le voyeurisme qui est en chacun.

Depuis longtemps, je suis travaillé par ce concept d’idéologie, il est au centre de mon épistémè, c’est-à-dire mon cadre théorique de référence. J’ai commencé à le fréquenter au début des années 90, alors que je participais avec assiduité et passion théorique au séminaire « Déconstruire le social », animé talentueusement par le philosophe et sociologue Saul Karsz[8]. C’était à la vieille et vénérable Sorbonne, amphi Durkheim, en soirée, un rendez-vous mensuel que je ne ratais pas, car je travaillais alors en région francilienne. (En cas d’absence, nous pouvions lire sa transcription, le rapport mensuel). Je n’oublierai jamais que nous sortions de ces soirées avec l’impression d’être plus intelligents, quelle allégresse ! C’est vous dire ! Je dois notamment à Saul Karsz de m’avoir fait découvrir Louis Althusser, qui fut, est, et demeurera un de mes cinq piliers de référence ; je nommerai Marx, Freud, Lacan, Althusser, et Jean Oury, ce qui, pour ce dernier, n’étonnera personne, compte-tenu de mon livre précédent[9].

L’idéologie fait associer avec la Doxa, c’est-à-dire l’opinion publique, la pensée majoritaire, le consensus sociétal, les préjugés conformistes, les représentations imaginaires, du genre : « Il y aura toujours des riches et des pauvres ». Qui n’a pas entendu ça quand il était môme ? L’aliénation à la Doxa génère l’endoxalite chronique (concept cher à Jean Oury), cette propension, consubstantielle à la majorité des individus, à accueillir l’opinion publique et médiatique comme une vérité[10] invariable ; ce qui signifie ne jamais pouvoir penser par soi-même. Cette soumission au « prêt à penser » (la pensée unique) produit aussi une doxologie (Barthes), c’est-à-dire « toute manière de parler adaptée à l’apparence, à l’opinion, ou à la pratique »[11] ; cela peut générer aussi une « novlangue » (Orwell 1950), cette simplification lexicale de la langue et cet appauvrissement langagier rendent impossible l’expression des idées instituantes : par la diminution du nombre de mots et la disparition de certains concepts. Nous sommes déjà sur cette voie, c’est très insidieux, mais la réduction du langage à quelques centaines de mots va peu à peu rendre les individus (et là, je ne parle pas de sujets) de plus en plus manipulables quant à leur opinion sur les choses de la vie. L’idéologie agit sur l’inconscient de chaque sujet. Bien sûr, à son insu. Elle induit une culture des dominés.

Le moment est venu de définir, d’entrer dans le vif du sujet par une démarche définitionnelle qui va de pair avec une nécessaire déconstruction. Une définition est une construction théorique charpentée par une problématique, c’est une élaboration conceptuelle qui sous-tend des hypothèses et un travail de mise à l’épreuve, c’est-à-dire, autant que faire se peut, un travail de vérification. Cela demande une rigueur théorique, il ne s’agit pas de se payer de mots. Des mots, il faut s’en justifier, et, à l’instar de Freud, ne rien lâcher sur les mots au risque de lâcher sur les idées.

Pour le philosophe Louis Althusser (1918-1990), « L’idéologie est une représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence »[12]. Pour le sociologue et philosophe Georges Lukacs (1885-1971), « L’idéologie est une projection de la conscience de classe de la bourgeoisie, qui fonctionne pour empêcher le prolétariat d’atteindre une conscience réelle de sa position, sur le plan politique et révolutionnaire »[13]. Ces deux définitions, bien que formulées différemment s’articulent entre elles. Dans celle d’Althusser, les individus humains perçoivent leur existence sous une forme imaginaire. Ils n’ont, de ce fait, pas accès à la réalité. Dans celle de Lukacs, et du fait de l’idéologie, les prolétaires[14] ne peuvent accéder à une conscience réelle de leur existence. Ainsi, dans l’idéologie, il n’est jamais question des conditions réelles d’existence, mais plutôt de la représentation (imaginaire) que les individus en ont. Lukacs et Althusser s’accordent sur un fait : l’idéologie dépossède les individus d’une conscience de la réalité ; j’en conclurais que l’idéologie serait par conséquent un vecteur d’aliénation.

Au risque de faire hurler certains psychanalystes, il n’est pas inintéressant de chausser de temps à autre les lunettes sociologiques[15]afin de comprendre comment certaines catégories sociales se représentent la réalité dans laquelle ils vivent. Il suffit, - comme je l’ai fait dans les années 90[16] – de discuter avec les gens dans le cadre d’entretiens compréhensifs.[17] Voilà qui me fait associer avec une rencontre que j’avais fait, à cette période, avec un conducteur de métro parisien.[18]

Ce conducteur du métro gagnait environ 20 000 francs net[19] par mois, sans les primes, soit quatre fois le SMIC de l’époque. Propriétaire d’un pavillon en banlieue acheté à crédit, marié à une enseignante, il se vivait comme un privilégié, voire comme un « petit cadre », occultant complètement les aspects négatifs de son métier : la monotonie, la solitude, la peur des accidents ou des suicides, la répétition des mêmes gestes tout au long de la journée ; et surtout cette vie en sous- sol, dans le noir du tunnel, pouvant à la longue induire un état dépressif.

Ainsi, par ces représentations imaginaires, l’idéologie génère une fausse conscience des réalités, elle « fait faire », elle fait penser, et ce phénomène est inconscient. Le sujet est agi. On peut dire que l’idéologie est structurée par une opposition majeure entre l’idéologie dominante et l’idéologie dominée, laquelle est un sous-produit de l’idéologie dominante. L’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante, celle des capitalistes et des financiers. L’idéologie est une construction imaginaire sociétale, semblable au statut du rêve pour le sujet. Agissant sur l’inconscient de chaque sujet, elle suscite des consciences aveuglées et aliénées. On peut se demander comment et pourquoi les hommes utilisent ces constructions imaginaires pour se représenter leurs conditions réelles d’existence ?

De tous temps, il y a eu des hommes distillant des mensonges, ainsi, au XVIIIème siècle : « Pour que, croyant obéir à Dieu, les hommes obéissent en fait aux Curés ou aux despotes, le plus souvent alliés dans leur imposture, les curés étant au service des despotes. »[20]

Par conséquent, l’origine de cette perception imaginaire des conditions d’existence se retrouve toujours dans l’action concertée de quelques idéologues grassement rémunérés, imposant -comme vérités- leurs représentations erronées du monde, afin d’asservir les mentalités, et de perpétuer les conditions de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Pour cette reproduction de la domination, l’idéologie a besoin d’outils, il s’agit des Appareils Idéologiques d’Etat (AIE). Comme l’écrivait Louis Althusser en 1970 : « Ils ne se confondent pas avec l’Appareil (Répressif) d’Etat. Rappelons que dans la théorie marxiste, l’Appareil d’Etat (AE) comprend : le Gouvernement, l’Administration, l’Armée, la Police, les Tribunaux, les Prisons, etc…, qui constituent ce que nous appellerons désormais l’Appareil Répressif d’Etat. Répressif indique que l’Appareil d’Etat en question « fonctionne à la violence », du moins à la limite (car la répression, par exemple administrative, peut revêtir des formes non physiques. »[21]

Les AIE regroupent sous cette appellation des institutions distinctes, variées, et bien identifiées. Il y aurait :

. L’AIE scolaire et l’AIE familial, les plus influents car ils agissent sur l’enfance.

. L’AIE juridique.

. L’AIE politique et l’AIE médiatique qui génèrent la Doxa, nommée comme opinion publique, c’est-à-dire ce qui est politiquement correct de penser.

. L’AIE des réseaux sociaux[22], où interagissent le pire comme le meilleur.

. L’AIE religieux, lequel, dans certaines zones du monde, induit une violence inouïe et engendre la haine de l’altérité. En France, l’AIE catholique est en déperdition, et peu s’en plaindront.

. L’AIE culturel qui fonctionne avec l’AIE médiatique, il y a aussi une culture dominée, donc une idéologie des dominés.

. L’AIE du travail social, cette unité de soins palliatifs, aux fonctions contradictoirement instituantes et instituées, l’AIE du travail social est un agent double, à l’instar de ces mêmes travailleurs dits sociaux.

Dans cette pluralité des AIE, on peut se demander quelle en est son unité mobilisante. On peut aussi se questionner sur la différence de nature, entre les Appareils Répressifs d’Etat (ARE) et les AIE. La distinction qu’en fait Althusser est fondamentale :

« L’Appareil Répressif d’Etat fonctionne à la violence, alors que les AIE fonctionnent à l’idéologie. »[23]

La reproduction des rapports de production entre exploiteurs et exploités est organisée selon une division des tâches. L’ARE assure par la force et la violence (légale)[24]les conditions de la reproduction de la société duale (divisée en classes sociales antagonistes). L’Appareil d’Etat sera notamment garant du libre exercice des AIE ; et les AIE, par- delà leur diversité, œuvreront dans le même but qui est la reproduction des rapports de production de mode capitaliste, puisque ce modèle sociétal serait – selon l’idéologie dominante- indépassable. CQFD…en attendant, c’est bien cette idéologie capitaliste qui a gagné, et son arrogance n’a d’égal que son succès planétaire…et de ses dégâts dits collatéraux.

Ainsi, chaque AIE participe à l’obtention d’un résultat, celui que ce paradigme sociétal puisse continuer à être opérationnel, et sans cesse rebondir, se pérenniser et s’auto-reproduire, par- delà les crises financières qui sont structurelles et consubstantielles au capitalisme mondial. Les AIE travaillent dans l’ombre, le plus souvent sans en avoir l’air, sous des apparences de respectabilité et d’intérêt général, c’est très insidieux et efficace.

Afin d’illustrer mon propos, nous laisserons Louis Althusser évoquer l’AIE- Ecole :

« Elle prend les enfants de toutes les classes sociales, dès la Maternelle, avec les nouvelles comme les anciennes méthodes, elle leur inculque, pendant des années où l’enfant est le plus vulnérable, coincé entre l’AIE- Famille et l’AIE- Ecole, des « savoir-faire » enrobés dans l’idéologie dominante (le français, le calcul, l’histoire naturelle, les sciences, la littérature) ou tout simplement l’idéologie dominante à l’état pur (morale, instruction civique, philosophie) ».[25]

Il semble bien que l’Ecole, dans son alliance avec la Famille, soient les deux AIE les plus influents ; par- delà l’accès nécessaire au Symbolique, le « petit d’homme » sera formaté, formé et déformé, en vue d’un destin prédéterminé. Les lois de la reproduction (Bourdieu et Passeron 1970)) fonctionnent parfaitement, les fils d’ouvriers seront majoritairement ouvriers, et les enfants d’universitaires iront majoritairement à l’Université. En outre, la plupart des éducateurs – fussent-ils parents, instituteurs ou professionnels de l’éducation spéciale – ne soupçonne pas un instant qu’ils transmettent à leur insu une idéologie dominante qui, au bout du compte, assujettit, c’est-à-dire qui interpelle l’individu en sujet. Nul n’est maître en sa demeure, la liberté est un leurre qui se conquiert dans la différence, et l’idéologie agit toujours à l’insu du sujet, comme l’inconscient freudien.

Ainsi, et selon Althusser, le discours idéologique interpelle les sujets afin de les transformer en sujets idéologiques, et cette interpellation (de l’ordre du recrutement) produit des effets inconscients, autorisant les individus à une assomption de la fonction de sujets idéologiques, c’est-à-dire des esclaves consentants, mais à leur insu.

 Sous la houlette éclairée d’Althusser, nous constatons :

  1. L’existence de l’inconscient comme structure autonome, découvert et investi par Freud et ses héritiers en psychanalyse.

  2. Une articulation de cette structure de l’inconscient (structurée comme un langage) sur la superstructure idéologique.

En d’autres termes, l’existence du sujet de l’inconscient « est indispensable pour que fonctionne le système par lequel l’individu assume son rôle de sujet idéologique, interpellé en sujet idéologique, par le discours idéologique. »[26]

Cela veut dire que pour qu’il y ait des sujets idéologiques, il faut de l’inconscient et un sujet pris dans le langage. Ainsi, les chats et les chiens ne fonctionnant pas apparemment à l’idéologie, me les rendent très sympathiques et dignes d’intérêt.

Donc, et selon le même Althusser, l’inconscient s’articule sur le sujet idéologique, par conséquent sur l’idéologie, et il fonctionne pour beaucoup à l’idéologie,[27] comme un moteur à explosion fonctionne à l’essence. Cela renvoie à la thèse de Saul Karsz, leit- motiv central de ses séminaires : « L’idéologie et l’inconscient font nœud », et ce nœud s’incarne dans le sujet interpellé et assujetti par l’idéologie.

Ce nouage symbolique entre idéologie et inconscient renvoie – par association libre de la pensée – au concept de double aliénation développé par Jean Oury, par lequel il distinguait l’aliénation sociale et l’aliénation transcendantale (les psychoses). Auparavant, Freud avait déjà compris l’importance de la surdétermination, car tous les actes, toutes nos pensées, tous nos désirs sont déterminés par quelque chose d’invisible (l’idéologie) et pernicieux. Cette surdétermination est le facteur d’aliénation de l’homme social, encombré aux entournures par ses habitus,[28] et qui agira et pensera dans l’illusion de la liberté.

Par ce texte, j’ai surtout désiré « lancer » des pistes de travail qui pourraient à l’avenir être fécondes, il me semble que les recherches d’Althusser sur l’idéologie pourraient être approfondies, voire augmentées ; mais tout seul, il me sera difficile d’aller plus loin, et un jour, comme le disait le regretté Pierre Desproges, « J’irai vivre en Théorie, car en Théorie, tout se passe bien ».

Seule demeure cette intuition théorique qui est mienne depuis deux décennies : « L’idéologie serait à l’Autre sociétal ce que l’inconscient freudien serait au sujet ». Si cette formulation me semble juste, je ne peux pas m’empêcher de penser que si c’était vrai, ça se saurait, et personne – à ma connaissance - n’a jamais rien dit du même ordre ; bien que, en filigrane, il me semble qu’Althusser le suggère – entre les lignes -, comme un message posthume de son inconscient. Avec Louis, « l’avenir dure longtemps ».[29] Si cette hypothèse me plait, je ne saurais l’étayer, c’est une intuition, vous dis-je, et peut être invérifiable et inconfrontable à la réalité. Parce que ce ne sont que des mots, après tout…

(27/10/2019)

 

Serge Didelet, Psychanalyste, formateur et superviseur d’équipes.

 



[1] Le sujet ne serait même plus divisé, car un sujet divisé s’interroge sur le sens de son existence, marquée par l’incomplétude et le désir. 

[2] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », 1920, in « Essais de psychanalyse », Payot 1981. 

[3] Né en 1931, Charles Melman est psychiatre et psychanalyste. D’orientation lacanienne, il est le fondateur de l’Association Lacanienne Internationale. 

[4] Charles Melman et Jean Pierre Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

[5] Ibid. 

[6] Référence amicale à Guy Debord (1931-1994), auteur de « La société du spectacle » et inspirateur de l’Internationale situationniste. Il est à l’origine du slogan soixante huitard : « Vivre sans temps mort, jouir sans entraves », largement récupéré par le capitalisme. 

[7] « Roland Barthes » par Roland Barthes, Le Seuil 1995. 

[8] Voici Saul Karsz, tel qu’il se définissait dans les années 90 : « Un peu polonais, un peu argentin, assez français », philosophe et sociologue, engagé dans la recherche d’une vie, où il tente d’articuler trois registres : philosophique, sociologique, et psychanalytique. Auteur de plusieurs ouvrages, il organise des séminaires, et il fut aussi Maître de conférences à l’Université Paris V. Sa thèse principale, « l’idéologie et l’inconscient font nœud » fut (et demeure) une source inépuisable de réflexions et de pulsion épistémophilique, c’est-à-dire une sublimation réussie ! 

[9] Serge Didelet, « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes », Champ social Editions, 2017. 

[10] Il me plait de prôner la Varité, la vérité variable, mais je ne sais plus où j’ai « attrapé » ce néologisme pertinent…peut-être bien de Lacan ? 

[11] Laquelle n’est pas sans rapport avec le concept de « persona », de Karl Gustav Jung.

[12] Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat », in « Positions », Editions sociales 1972. 

[13] Georges Lukacs, « Histoire et conscience de classes », Editions de minuit 1960. 

[14] Qui n’ont pour seule richesse que leur force de travail. 

[15] Je suis passé par la sociologie des groupes et des organisations avant de me consacrer à la psychanalyse. Au début des années 2000, j’ai connu un glissement épistémologique dans mes centres d’intérêts, passant de l’étude des groupes sociaux à l’apprentissage de la psychanalyse, si toutefois celle-ci peut s’apprendre. Je préfère dire qu’elle se transmet. 

[16] Entre 1997 et 2000, j’ai mené une recherche-action sur les enjeux d’un loisir (social) culturel, facteur de développement des personnes. J’ai mené des dizaines d’interview, confrontant les dires à mes hypothèses théoriques. Cette recherche se déroulait dans le cadre du Diplôme des Hautes Etudes des Pratiques Sociales (DHEPS), à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). 

[17] Jean Claude Kaufmann, « L’entretien compréhensif », Nathan Université 1996. 

[18] Je travaillais alors pour le Comité d’entreprise de la RATP, qui était – comme nous le disions entre collègues – un des derniers pays du bloc de l’Est ! 

[19] 20 000 francs = 3048 euros 

[20] « Idéologie et Appareils Idéologiques d’Etat » (déjà cité). 

[21] Ibid. 

[22] Comme l’écrivait Umberto Ecco : « les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin, et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite, alors qu’aujourd’hui, ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. »

[23] Ibid. 

[24] Alors que la violence instituante sera illégale et condamnable. Voir la répression du mouvement populaire des Gilets jaunes en 2019. 

[25] Ibid.

[26] Louis Althusser, « Trois notes sur la théorie des discours » (1966) in « Ecrits sur la psychanalyse », Stock/IMEC 1993. 

[27] Ou à l’idéalogie, l’Idéal du Moi ? 

[28] Habitus : Il s’agit d’un concept issu de la théologie médiévale. C’est un ensemble de dispositions acquises tout au long de la vie, elles sont durables et pérennes. Il s’agit aussi d’une illusion de la liberté de penser, d’agir et de choisir, conforme à des régularités objectives, « L’habitus étant engendré dans et par des conditions objectivement définies par ces régularités. » (Pierre Bourdieu). En d’autres termes : l’habitus fait faire, c’est le contraire de la liberté.

[29] Louis Althusser, « L’avenir dure longtemps »,Stock/IMEC 1992.

 

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23 juin 2019

Psychiatrie, santé mentale et psychothérapie institutionnelle

 

Ce texte est la transcription de mon intervention à l’IREIS d’Annecy le 20 juin 2019 

 

Bien en amont de cette intervention, j’avais prévenu l’IREIS de son erreur dans l’intitulé.[1] Bien sûr qu’il s’agissait de sourire : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes », tel le titre éponyme de mon livre sur Jean Oury. Je n’ai jamais vu de schizophrène rire à gorge déployée, et dans la vie d’un schizophrène, il n’y a pas de quoi rire, il s’agit d’un effondrement existentiel parfois persécutant et le plus souvent effrayant. Un collapsus de la transcendance disait François Tosquelles. Alors, oui, le sourire, qui peut mettre des années à apparaitre, c’est cela, la temporalité d’une psychiatrie humaine, digne de ce nom. Le sourire, c’est important, mais là, il ne s’agit pas de sourire sur commande, d’avoir des sourires d’hôtesse d’accueil. Un sourire, c’est ce qui se donne, dans une certaine connivence, ce n’est pas du même ordre que le rire qui peut être agressif. Le sourire, ça évoque en moi le sourire du chat, qui est aussi le titre d’ une excellente autobiographie de l’éditeur-écrivain François Maspero. On peut se demander quel est l’usage qu’on fait du sourire du chat en PI ? Est-ce que le sourire ne serait pas corrélatif avec l’objet cause du désir ?

Quelques mots sur mon intervention dans le cadre de ces impromptus de l’IREIS. Aujourd’hui, je suis venu pour vous parler de la PI – donc de la psychiatrie- à travers l’un de ses acteurs princeps : le Dr Jean Oury, décédé en 2014. Mon intervention est structurée en trois parties :

  1. Les sources de la PI, c’est-à-dire d’où elle s’origine, d’un point de vue historique.

  2. Jean Oury et la clinique de La Borde.

  3. Un état des lieux de la psychiatrie contemporaine, enfin…ce qui en reste.

Alors, vous pouvez vous demander : qu’est ce qui m’autorise à venir parler de ça avec vous ? C’est Eric Miano, formateur à l’IREIS qui m’a sollicité suite-à l’édition de mon livre en 2017. Quant à moi, ce qui m’anime est de transmettre ce que j’ai pu réinvestir de mon itinéraire : mon socle épistémique – le cadre de référence – c’est l’éducation spéciale avec des jeunes placés par la Protection de l’enfance, puis un long détour par l’Université pour un Master de recherche sur les pratiques sociales, et surtout, une formation à la psychanalyse de plus d’une décennie qui n’est d’ailleurs jamais achevée, selon le principe qui m’est cher, celui d’une formation continuée tout au long de la vie. De même, et vous-mêmes, étudiants dans les formations qualifiantes du travail social, votre formation ne s’arrête pas à l’obtention du diplôme tant convoité. Face à la complexité du monde et de l’humain, induit par le malaise dans la civilisation, je ne peux que vous encourager à continuer à travailler, à lire, à écrire, et à réfléchir sur le sens de votre pratique. Comme le disait Oury : « Il faut être intelligent, sinon on est complice ! ». En outre, et d’un point de vue éthique, il me semble qu’un travailleur social sérieux et sincère ne peut qu’être dans une posture instituante, face à un institué qui tend à sacrifier l’humain tant il est investi par les questions économiques et financières. De cette dérive, nous en reparlerons tout à l’heure.

Quelques mots sur mon activité afin que vous compreniez d’où je parle. J’exerce la psychanalyse en cabinet, j’interviens sur site comme superviseur d’équipes et comme formateur, et j’anime régulièrement un séminaire, partage dans un petit groupe actif d’une question, ou d’un sujet que j’ai mis préalablement au travail durant une année, parfois plus…  Evidemment, et je ne peux pas m’en empêcher, j’ai travaillé sur cette intervention, et je suis venu avec un texte que j’ai rédigé. Il faut toujours que j’en passe par l’écriture, c’est pour ça que j’aime bien évoquer cette fonction épistémique de l’écriture, écrire permet de clarifier sa pensée et de réfléchir. Je vais essayer le plus possible de me décoller du texte, de m’en écarter de temps à autre. J’utilise le texte comme fil conducteur afin de rester cohérent et compréhensible. Mais de plus en plus, j’ai du plaisir à improviser, me distancier de mon texte, me laisser aller à parler, à associer. C’est une nécessité éthique qui s’est peu à peu imposée à moi ; dans le sens où ce que je dis doit être de l’ordre de ce je peux rendre compte de mon propre cheminement, ce avec quoi nous abordons l’Autre, Autrui, dans sa misère existentielle.

1 . Les sources de la PI.

On peut repérer trois évènements déterminants dans la naissance de la psychiatrie contemporaine. Je pourrais oser dire trois ruptures épistémologiques puisque nous avons à faire à des moments qui se veulent constitutifs d’une science ; et comme le disait Michel Foucault, il s’agit d’un monologue de la raison sur la folie. Donc, trois évènements, 3 ruptures :

  1. La naissance de la psychiatrie avec Philippe Pinel et Jean Baptiste Pussin qui – en 1795 - ont libéré les aliénés de leurs chaînes, d’abord à l’Asile de Bicêtre, puis à la Salpêtrière. C’est par leur action à visée humaniste (le fou n’est plus considéré comme un animal) que se développa l’idée d’un traitement moral de la folie. Le traitement moral supposé libérateur sera, selon le philosophe Michel Foucault, un nouvel enfermement où les chaînes de fer ont été remplacés par un discours normatif, produit par des psychiatres soucieux d’exercer leur plein-pouvoir médical.

  2. L’invention de la psychanalyse par Freud au début du XXème siècle, qui donna un modèle théorique d’approche du psychisme humain jusque dans ses ultimes limites.

  3. L’émergence du mouvement de la PI pendant la seconde guerre mondiale, qui a permis de repenser l’institution psychiatrique, et d’appliquer les concepts de la psychanalyse, à un traitement possible des psychoses. La politique du secteur qui naîtra dans les années 70 sera son complément afin de penser les modalités d’un extrahospitalier.

En 2019, quand la santé mentale tend à remplacer une psychiatrie moribonde, la visibilité de ces trois sources est de moins en moins apparente. Pinel et Pussin font partie d’une histoire ancienne, et ils disparaissent en même temps que le modèle de l’asile de fous. La psychanalyse est malmenée au profit d’approches fondées sur la biologie, le comportement et la socio-éducation, approches objectivantes et quantifiables. A ce titre, la HAS a qualifié la psychanalyse et la PI de non pertinentes, et peu efficaces dans le soin des autistes et autres troubles envahissants du développement, ; et à les interdire dans les établissements, exerçant pour se faire, un chantage aux subventions (si vous ne voulez pas crever, faites comme on vous dit…). Heureusement, le Conseil d’Etat a annulé ces décisions en 2014, ce qui constitue quand même un désaveu de l’outrepassement autoritaire de la HAS. Malheureusement, la psychanalyse a quasiment disparu de la formation des psychiatres et des infirmières. Elle survit dans quelques universités et dans la formation des psychologues cliniciens, elle est de moins en moins évoquée dans la formation des éducateurs. Et pourtant…pour moi, les fondamentaux psychanalytiques sont l’alphabet de ces professions du social, ces métiers de la relation.

            Quant à la PI, on peut se poser la question de son avenir. Si elle résiste en certains lieux emblématiques, elle est minoritaire, elle n’existe que dans le mouvement, c’est un processus sans cesse à bâtir, à interroger, c’est un vrai chantier, la PI, comme la psychiatrie, d’ailleurs. Elle est apparue dans un hôpital psychiatrique de Lozère, à 1000 mètres d’altitude, dans un village isolé plusieurs mois par la neige. C’est l’hôpital psychiatrique de Saint Alban. Pendant la guerre, il devint un lieu de refuge et de protection pour de nombreux dissidents. Ce fut l’asile, au sens littéral, un lieu d’accueil, face à une armée allemande qui occupait la région, face aux collabos à leur service.

            Outre les malades (environ 700), l’hôpital accueille des résistants recherchés par la Gestapo, des artistes, des écrivains, des philosophes : Paul Eluard, Tristan Tzara, Georges Canguilhem ont vécu à Saint Alban.  En 1941 arrive François Tosquelles, psychiatre catalan. La défaite de la République espagnole l’a obligé à migrer en France, il est condamné à mort par Franco. Il passera la frontière à pieds, par les Pyrénées, il sera fait prisonnier et interné au camp de Sept Fonds, puis il arrivera à Saint Alban. Il en deviendra rapidement le médecin-directeur. Tosquelles amènera deux livres dans sa valise, lesquels et à eux-seuls, peuvent symboliser les deux axes de travail qui seront entrepris à St Alban, et qui rayonneront ensuite dans toute la France pendant trois décennies sous l’appellation de PI. Le premier livre est la thèse de doctorat de Jacques Lacan : « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité ». Cette thèse illustre le regard de la psychanalyse sur la psychose, montrant que la production psychotique n’est ni insensée, ni due à un déficit, elle est une création humaine porteuse de sens et digne d’attention. C’est à l’institution de savoir se donner les moyens de l’accueillir. Le concept d’accueil est central en PI.

            Le deuxième livre est du psychiatre Hermann Simon, il s’intitule « Une thérapeutique active à l’hôpital psychiatrique ». H. Simon, fondateur de l’ergothérapie, distingue ce qui, dans les maladies mentales, est dû à la personne malade, et ce qui est induit par l’institution elle-même. Il énumère les trois maux générés par l’hôpital psychiatrique : l’inaction du patient, l’ambiance défavorable, et le préjugé d’irresponsabilité du malade par les soignants. Il pense que seule la vie collective peut fournir la base d’une vraie thérapie. Cette thérapie s’appuiera sur trois principes : liberté de circulation du patient, responsabilisation, et analyse des résistances émanant de l’établissement lui-même, ce que l’on appellera plus tard l’analyse institutionnelle.

            Donc, dans ces deux ouvrages apportés par Tosquelles, nous trouvons le germe du fondement princeps de la PI : la théorie de la double aliénation, l’aliénation mentale et l’aliénation sociale ; c’est pour cela que l’on peut dire que la PI marche sur deux jambes : Marx et Freud.  Dans cette naissance de la PI, on ne peut pas occulter les circonstances historiques . Beaucoup d’infirmiers ont connu la déportation et les persécutions, cela leur a fait prendre conscience que l’hôpital psychiatrique était un univers carcéral et anxiogène ; que l’ambiance délétère et de déréliction produisait des pathologies, ce qui renvoie au concept de pathoplastie cher à Jean Oury : il s’agit de pathologies générées par l’ambiance. On ne peut pas soigner quelqu’un dans un milieu qui est nocif, d’où l’évidente actualité du mot d’ordre de la PI : Pour que l’hôpital soit thérapeutique, il faut soigner l’hôpital.     Et soigner l’hôpital, c’est aussi prendre soin de ceux qui y travaillent, à l’inverse de ce qui se passe actuellement : l’institution thérapeutique qui rend malade ses propres agents, c’est pour vous dire que tout va bien !

            Tosquelles arrive à St Alban, et en quelques mois, l’ambiance a changé. Il n’y a plus de pavillons fermés, et puis, s’en est fini des séparations sémiologiques où étaient concentrés les malades dans des lieux-poubelle : les aigus, les chroniques, les agités, les furieux, les gâteux…taxonomie délibérément ségrégationniste qui faisait régresser les malades. Tosquelles fera tout le contraire en fabriquant de l’hétérogénéité. Il est remarquable que dix ans avant la naissance des neuroleptiques, il fut possible de calmer l’agitation et la jouissance mortifère, et simplement en modifiant l’ambiance.            Ainsi l’hôpital de St Alban fut la Mecque de la PI pendant quelques années, il sera aussi un lieu de formation pour de nombreux psychiatres qui auront à cœur d’essaimer cette praxis psychiatrique dans les divers établissements où ils travaillent. C’est ainsi que Jean Oury, en 1947, il a 23 ans, il est à la fin de ses études médicales, et il passera deux ans à St Alban, et sa rencontre avec Tosquelles sera déterminante et infléchira toute sa vie. St Alban fut son socle épistémique, sa propédeutique psychiatrique. En 1949, à la demande de Tosquelles, il part pour un remplacement à la Clinique de Saumery…je pourrais en dire quelques mots, afin que vous compreniez le contexte, à la fin, si nous avons le temps.      En 1953, c’est ce que j’appelle dans mon livre la nef des fous, le mythe fondateur ouryen : il ouvrira la Clinique de la Borde et il y mourra 61 ans plus tard.

 

2. Jean Oury et la clinique de La Borde.

En PI, et s’il y avait un signifiant-maître, ce serait l’accueil. L’accueil, ce n’est pas l’admission qui peut dans certains cas devenir un anti-accueil. L’admission a une dominante administrative, il s’agit de l’enregistrement d’une arrivée, c’est d’essence bureaucratique. Il existe des admissions qui vont à l’encontre de l’accueil : admissions dépersonnalisantes, déshumanisées, voire humiliantes. Voir ce qu’il en est de l’admission dans beaucoup de services psychiatriques, avec la fouille des affaires personnelles comme préalable, suivie de l’obligation de porter un pyjama (souvent de couleur bleue) ; stigmatisation par le port obligatoire de cet uniforme qui peut être ressenti comme la marque de l’indignité, voire de l’infamie.

Une admission se déroulant ainsi est un anti-accueil. Mais qu’est-ce que l’accueil ? Ce ne doit pas être une formalité, c’est un processus subtil qui ne se réduit pas au jour d’arrivée, c’est une fonction continuée, ça n’est jamais fini, accueillir est une posture qui fonctionne de pair avec l’écoute. L’accueil, c’est collectif, et cela nécessite une disponibilité non feinte de la part du personnel soignant. Les schizophrènes ont des antennes questionnantes, ils sont très sensibles, ils ne s’y trompent pas, ils sentent tout de suite qui est là, qui a le désir d’être là, et qui ne l’a pas. Ce qui compte, c’est l’expérience personnelle de chaque soignant, cela n’a rien à voir avec un diplôme, même s’il est recommandable de passer les diplômes.

Quel est « l’arrière-pays » des gens qui travaillent à la clinique de la Borde ? Plus qu’un diplôme, ce qui compte beaucoup pour Jean Oury, c’était par exemple d’avoir traversé une vraie dépression ou une décompensation psychotique, il disait que c’était une chance dans la formation personnelle de quelqu’un, de pouvoir traverser un épisode de ce genre et de s’en sortir, c’était l’occasion de ne pas finir idiot. En outre, ce savoir expérientiel qui n’est enseigné nulle-part peut servir aux autres.La pensée d’Oury s’articule à partir de deux axes : celui d’une théorisation permanente de la clinique des psychoses, dans laquelle une psychanalyse – d’inspiration freudienne et lacanienne – tient une place essentielle, et celui de l’analyse institutionnelle permettant l’organisation et la mise en œuvre du travail quotidien en psychiatrie. Pour Oury, la psychanalyse est l’alphabet de la psychiatrie.

Yannick Oury, fille de Jean Oury définit ainsi la clinique de la Borde :

 « La clinique de La Borde est une clinique destinée à accueillir les malades psychotiques, grâce à un dispositif institutionnel tenant compte de l’extrême complexité de ces pathologies. »

            Diverses instances dans l’établissement, des commissions, le club thérapeutique, des contre- pouvoirs, des espaces du dire, un collectif, des activités, et une analyse institutionnelle permanente… hiérarchie horizontale et transversalité. Penser autrement un lieu de soin. Au-delà de l’établissement de soins, il y a de nombreuses institutions au travail.

La vie quotidienne est aussi une activité. Les soignants, quels que soient leurs diplômes sont appelés « moniteurs ». La Borde, c’est un collectif fait de plusieurs institutions au sein de l’établissement. A ne pas confondre avec une collectivité. Les collectivités ont tendance à se refermer sur elles-mêmes, c’est le syndrome de la forteresse assiégée, il faut sans cesse prendre garde à ce qu’il y ait une greffe permanente d’ouvert. Tosquelles disait : « l’établissement, ce sont les murs ; l’institution, les murmures… »

            Il ne faut pas confondre établissement et institution. L’établissement renvoie à la collectivité, à l’établi, c’est de l’ordre de la logistique, de l’organisationnel, c’est en rapport avec les normes sociétales dans la mesure où un établissement de soin a un contrat avec l’Etat. La Borde est une clinique psychiatrique, un établissement agréé par la sécurité sociale, donc soumis au prix de journée, par conséquent, hétéronomes aux tutelles, et Jean Oury s’est battu avec les tutelles pendant plus de soixante ans…des tutelles qui essayaient de l’empêcher de travailler.

            Si l’on reste à ce niveau-là, on reste pris dans l’homogénéisation, de la ségrégation, du primat des statuts, et des hiérarchies pyramidales. Le statut, c’est légal, c’est le diplôme, c’est inscrit en haut de la fiche de paye. Le rôle, ce sont surtout les autres, les collègues qui vous le donnent pour que vous trouviez votre utilité au travail. La fonction, en PI c’est la fonction soignante, elle est partagée, et elle ne doit pas être la propriété du directeur, ni des médecins. A la Borde, il y a un potentiel soignant, qui vient non seulement des moniteurs salariés, mais aussi de certains patients qui prennent soin de leurs pairs. Il y a beaucoup de solidarité entre les pensionnaires de la Borde. On pourrait parler de sympathie, certains ont évoqué la gentillesse. Un des mots-clés de la PI, c’est l’hétérogénéité. Si le milieu n’est pas hétérogène, on est dans le cloisonnement. Pour qu’il y ait de l’hétérogène, il faut de la libre circulation. Il faut lutter contre la tendance à l’homogénéisation, ce qui est intéressant, c’est la tuché, la rencontre réelle de ce qui n’est pas soi. Mettez des alcooliques ensemble, ils n’auront qu’un désir, celui de boire ! Regrouper les malades par pathologies, c’est une tendance héritée de la bureaucratie. Lorsque Tosquelles est arrivé à Saint Alban, il y avait le pavillon des agités, des gâteux, des aigus, des chroniques ; il a ouvert toutes les portes et a mélangé les patients, et cette bouffée d’air frais a supprimé les artefacts…le gâtisme, l’agitation, et cela, avant l’arrivée des neuroleptiques…et l’on n’entendait plus les fous hurler d’un pavillon à un autre.

Le collectif labordien s’efforcera d’éviter tout ce qui sépare, tout ce qui cloisonne, tout ce qui tend à homogénéiser coûte que coûte. Les schizophrènes manquent de point de rassemblement, ils sont disloqués, éparpillés, dissociés, effets de la Spaltung (Bleuler). La dissociation est le pilier des symptômes primaires de la schizophrénie. La dissociation, contrepoint à l’association libre de la cure analytique, comme quoi il vaut mieux pouvoir associer que d’être dissocié. Le patient, soumis à un processus primaire de dissociation, s’en défendra en produisant des symptômes secondaires tels que le délire paranoïde ou les hallucinations, constituant, de ce point de vue, une tentative d’auto-guérison. Oury disait que dans la psychose, c’est le transfert lui-même qui est dissocié. Tosquelles parlait de transfert multiréférentiel. Le travail, c’est de tenir compte de ces multiples investissements transférentiels, par conséquent, il est nécessaire d’avoir un milieu de vie multiple, pluriel, varié, hétéroclite et hétérogène. Un établissement où tout est cloisonné empêche le patient de circuler, de passer d’un point à un autre, de faire des choix, d’investir un objet transférentiel.  Avec les psychotiques, il faut du bric à brac.

La topique de ce vécu d’enfer schizophrénique est ce qu’Oury appellera « le point d’horreur », situé derrière un miroir qui ne joue pas son rôle de rassembleur du corps éparpillé, dissocié, sous l’œil de l’Autre, le responsable d’autrui. A l’opposé, Oury propose « le point d’aurore », espaces de possibles rassemblements de l’image du corps, lieux d’accueil rendant possible une contenance des transferts dissociés et autres espaces du dire.

            Pour que les psychotiques puissent « habiter quelque-part » et s’arrimer à divers petits espaces transférentiels, il leur faut non seulement des lieux hétérogènes, avoir la possibilité du choix, et qu’ils puissent circuler sans contrainte, mais aussi il est souhaitable que les moniteurs ne se ressemblent pas, qu’eux aussi soient hétérogènes. L’hétérogène permet de passer d’un point à un autre. Il faut que les lieux soient différents, cette différence crée de la distinctivité. Si les patients peuvent circuler, ils peuvent faire des rencontres, c’est mieux que l’isolement. Sans un minimum d’analyse, l’ambiance propre aux établissements de soins peut être pathogène.

 A contrario, on voit parfois des malades dont l’état s’améliore très vite par un simple changement d’ambiance, de milieu de vie. La constellation transférentielle est une bonne illustration du rôle de l’hétérogénéité. C’est un petit groupe de personnes, investies positivement ou négativement, et qui parlent d’un patient. Imaginons qu’un patient psychiatrique devienne de plus en plus difficile, envahissant tout l’espace institutionnel, et de ce fait, remuant le contre transfert du groupe soignant. La constellation, ça nous vient de la clinique de la Borde. Le principe : plusieurs personnes se réunissent pour parler de quelqu’un en graves difficultés.

 La constellation aura d’autant plus d’efficacité si elle est hétérogène. Si l’on convoque six médecins, ça sera beaucoup moins efficace qu’un cuisinier, une maitresse de maison, une femme de ménage, un psychologue, un médecin et un éducateur. Il y aura là beaucoup plus de possibilités et d’ouvertures, de surprise, d’échanges, de manifestations et d’expressions. Le principe : convoquer des personnes différentes, aux fonctions différentes, mais qui toutes ont un lien avec le patient. Cela peut provoquer des changements extraordinaires, c’est la mise au travail d’une chose fondamentale qui est niée par la psychiatrie traditionnelle : la pathoplastie. Le milieu, ça se travaille. Hétérogénéité et distinctivité, deux états institutionnels qui autorisent la respiration. Alors vous verrez que suite-à cette constellation, la situation s’apaisera, et les fantasmes (imaginaires) perdront de l’ampleur, c’est quelque chose qui fonctionne, à inclure dans votre boite à outils, et c’est quelque chose de transférable à vos milieux d’intervention, moi-même, je l’ai utilisé en MECS, dans un foyer d’enfants de l’ASE.

Ce qui est frappant quand on arrive à La Borde, c’est l’ambiance. Vous êtes accueillis par les poissons-pilotes, il y a un accueil permanent à La Borde, et ce sont les pensionnaires qui l’incarnent.

Les anges-gardiens : ils accompagnent ceux qui vont le plus mal, cela renvoie à la fonction soignante du collectif tout entier. Ce sont les appellations insolites de la Borde : les anges-gardiens, les poissons-pilotes, les constellations, le club thérapeutique, le comité d’accueil, la commission des menus, l’association culturelle…il y a un vocabulaire labordien, une culture. C’est un lieu très singulier.Pas de blouses blanches, ni badges, on ne sait pas à qui on a affaire et ça peut être cocasse. Pas de distinction soignants/soignés, ça induit sur l’ambiance. L’ambiance est un facteur déterminant de guérison, au même titre que le bon usage des médicaments, de la psychothérapie, ou de la sociothérapie. Puisque l’aliénation est double (psychopathologique et sociale), le travail avec le patient s’appuie à la fois sur des thérapies individuelles (psychanalyse par exemple) et sur un travail en collectif, à travers diverses instances langagières, et notamment sur la qualité de la vie quotidienne.

C’est important, l’ambiance. Ce n’est pas la même chose d’être attaché sur un lit, dans une chambre d’isolement, que de pouvoir circuler librement, avoir des relations sociales en différents lieux, avoir la possibilité du choix, voire prendre des responsabilités. Comme le disait Oury : « l’ambiance, ce sont les entours, il faut les soigner… ». Comment faire vivre un lieu, ses pratiques, pour faire vivre autrement ceux et celles qui l’habitent ? Quand est-ce qu’un lieu devient pathogène et porte les symptômes d’une maladie grave qui ronge ceux qui l’habitent ? Répondre à ces questions, cela renvoie à l’analyse institutionnelle qui doit être quotidienne, l’AI, analyse de l’aliénation.

L’ambiance, ça renvoie à la pathoplastie, peut-être le concept le plus important de la PI : la création par l’ambiance de la symptomatologie morbide, d’où l’importance de l’ambiance dans la vie quotidienne.

Veillance et disponibilité sont les mots d’ordre princeps de la PI. Consentir à se faire secrétaire de l’aliéné, comme le conseillait Lacan, être attentif à la qualité de l’ambiance. Il faut aussi de la connivence, c’est à dire une complicité positive. Ne pas être omnipotent, ne pas avoir l’air d’être (trop) là comme un personnage providentiel, mais être pourtant bien présent, disponible et veillant. La fonction – 1 , fonction vacuolaire de l’institution : il faut une case vide pour que ça puisse bouger, qu’il y ait des échanges. Cela renvoie à la nécessité qu’il y ait des espaces vides de toute incitation ou contrainte. La fonction – 1 est celle du désir, celle du manque, celle du désirant. Il vaut mieux être désirant que désirable. La bienveillance, Oury s’en méfiait, au nom de la bienveillance, on peut faire les pires choses…comme utiliser les psychotropes comme camisoles chimiques, ou attacher quelqu’un sur son lit tout au long de l’année, comme nous l’avons vu il y a deux ans à Bourg en Bresse. Cela renvoie à la qualité de la vie quotidienne, des quantités de nuances qui jouent dans les entours.

S’il y a une fonction psychiatrique, elle est non seulement transdisciplinaire (en rapport avec tous les registres de l’homme : le biologique, le psychique, le social), mais elle est en rapport avec une connivence généralisée. « Ce qui devrait être le souci majeur de tout praticien : tracer chaque jour son champ d’action, redéfinir ses outils, ses concepts, lutter contre sa propre nocivité afin de préserver ce domaine toujours menacé : l’éthique ».

Quant à l’éthique, c’est l’adéquation de son désir propre, avec l’action menée ; et l’action, c’est, dans la relation thérapeutique, la responsabilité pour autrui. On peut dire aussi que l’éthique, cela consiste à ne rien céder sur son désir, comme le conseillait Lacan dans son séminaire 7.

De nos jours, dans de nombreux lieux psychiatriques, les bonnes volontés sont écrasées, empêchées, c’est une période de nihilisme thérapeutique, qui a commencé au début des années 80 : la clinique est réduite au DSM, ramenée à la description athéorique des symptômes, au détriment d’une psychopathologie qui tend à passer dans les oubliettes. Le sujet est hors sujet, sa singularité est niée, il devient un usager-objet de soins plus ou moins bien consentis. En outre, dans certains établissements pathogènes, les personnes de service ne doivent pas parler avec les malades. Pour parler, il faut avoir un des diplômes de la parole : éducateurs, psychologues, psychiatres. La fonction infirmière s’est appauvrie, il faut dire qu’il n’y a plus de formation d’ISP depuis 1992 . La suppression de cette formation diplômante marqua -selon Oury- le début d’un assassinat de la psychiatrie. Ces établissements, de plus en plus nombreux, ne sont pas en phase avec l’humain et sa folie, ils ne connaissent que les protocoles.

Nous sommes dans l’ère du « tout chimique », du « tout médical », avec les contentions et l’isolement pour juguler les débordements de la jouissance mortifère, et pallier au manque de personnel. La clinique est envahie par les protocoles, les procédures, les évaluations normatives, les ratios de fonctionnement et les recommandations de « bonnes pratiques » de la HAS. La psychiatrie se transforme en technocratie régulatrice des crises existentielles, une psychiatrie inhospitalière qui n’accueille pas. La psychiatrie publique a été structurée en « pôles », avec mutualisation des moyens entre plusieurs secteurs. Voilà qui fait des ravages : le pôle, structure administrative et financière est confondue avec l’idée de « service » qui est une structure clinique. La notion même d’institution a été oubliée, ne demeure que l’établi, l’institué conservateur, avec ses chefs de pôles qui parfois ne connaissent rien à la psychiatrie, et sortent fraichement diplômés de l’ENS de Rennes.

Le chef de pôle qui a des ambitions de carrière n’aura de cesse de satisfaire la direction de l’ARS, comme cette dernière fera tout pour satisfaire le ministre de la Santé ; et pour ce faire, il se dotera d’un DRH, d’un directeur des soins avec ses cadres de santé et ses médecins à sa botte. C’est ainsi qu’un projet managérial s’impose au médical, et les actualités récentes en sont une bonne illustration. Voir la souffrance au travail dans les services d’urgence.

La psychiatrie ne soigne pas, elle gère les crises psychiques.

Le secteur, faute de moyens suffisants, ne peut pas accueillir la folie. Les psychotiques sont à la rue ou en prison. Nous avons perdu 65 000 lits en quarante ans, ainsi comme le disait Oury, c’est l’antipsychiatrie qui a gagné.

Demeurent quelques lieux qui résistent, telle la clinique de la Borde, où tout le personnel (idéalement) est soignant.

Oury évoquait souvent le potentiel soignant du collectif ; il y incluait le potentiel soignant de certains patients. Oury n’aimait pas la distinction soignant-soigné, il préférait « payants-payés », c’est plus juste, car il y a eu des patients avec un meilleur potentiel soignant que certains salariés ; c’est pourquoi il préférait parler des fous-payants et des fous-payés, mais ça ne plaisait pas aux syndicats.

Oury, dans une interview filmée, disait que pour travailler en psychiatrie, il faut à la fois savoir être balayeur et pontonnier. Balayeur, pour une bonne asepsie, traquer, balayer les toxines mentales, tout ce qui pourrait être nocif, dans le fonctionnement institutionnel.

            Pontonnier, afin de faire des passerelles des uns vers les autres, d’éviter le cloisonnement, de faire des greffes « d’ouvert », afin de permettre à chacun de se délimiter. Si l’on est fermé, on est nulle-part, c’est le pontonnier qui permet quelque chose qui est de l’ordre de « l’avec », de « l’avec les autres ». D’autant plus que la spécialité des psychotiques, c’est de couper les ponts ! C’est peut-être le moment d’évoquer les clubs thérapeutiques, ils sont les outils paradigmatiques de la PI. Il s’agit de clubs intra hospitaliers, régis par la Loi de 1901, ils sont par conséquent indépendants de l’établissement. L’établissement psychiatrique traditionnel tel que Tosquelles le découvre en 1940 à Saint Alban, est marqué par des impératifs de ségrégation, de réclusion, et de contrainte. Pinel il y a deux siècles en parlait déjà de ce système concentrationnaire. Une hiérarchisation quasi militaire gérait des entités repérées : les gâteux, les agités, les travailleurs, les hommes, les femmes, les enfants-fous et anormaux, les hospitalisés libres. Création de ghettos aux effets mortifères : chronicisation et sédimentation. Au sein de ces établissements, le préjugé est roi, et le fou, mis en distance.

La faible sociabilité des lieux est imputée au déficit individuel de chaque malade alors qu’elle est induite par l’établissement. Le Club thérapeutique est l’antidote à l’ambiance pathogène générée par l’institué. Comme le disait Tosquelles : « Le club thérapeutique est le Cheval de Troie dans l’institué ». Par la remise en question du style de la vie quotidienne imposé par l’établissement et sa hiérarchie, le Club ouvre vers l’environnement, devient vecteur de culture, refonde le collectif, et de ces faits, par la fonction de remise en question des règles de vie, le phénomène de la Folie retrouve sa dignité.

            Ce travail en psychiatrie nécessite d’être sérieux, dans le sens de Kierkegaard. Le sérieux, c’est difficile à définir, c’est existentiel, c’est le sérieux existentiel. Si l’on quitte le sérieux, c’est la dérive, on peut alors transformer un hôpital psychiatrique en camp de concentration !  Oury répétait en boucle cette question existentielle : « Qu’est-ce que je fous là ? ». Cette question était pour lui quotidienne, essentielle, refus d’un « ça va de soi », et positionnement éthique de la fonction soignante. Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce que « je », le fou que je suis, fait là ? La PI prend en compte la double aliénation : par la psychothérapie et la sociothérapie. « Ainsi l’aliénation est double : l’une – dans la lignée théorique de Freud et Lacan – par l’entrée du sujet dans l’ordre du langage et de la problématique du désir. L’autre – dans la lignée théorique de Marx – par l’entrée du sujet dans l’ordre social, mais l’une ne va pas sans l’autre, même si leur logique n’est pas la même » (Horace Torrubia, 1992).

Cela renvoie à une réflexion nécessaire sur le soin. Qu’est-ce que soigner ?

Il y a une différence d’ambition entre la prise en charge et la prise en compte. De même, il y a une différence entre un établissement et une institution.

Entre le particulier et le singulier.

L’institution est toujours en avance par rapport à l’établissement.

L’institution est le phallus de l’établissement. Elle permet l’émergence des désirs et la confrontation entre instituant et institué, ce que l’on nomme processus d’institutionnalisation.

Pour conclure cette présentation de la PI, il ne s’agit pas de se demander comment faire de la PI dans votre établissement, mais plutôt comment la penser dans votre pratique, et de ça, nous pourrions en parler, à la fin de mon intervention. 

 

3. La psychiatrie contemporaine.

Pour conclure cette intervention : Quelques mots sur la psychiatrie aujourd’hui, on peut dire qu’elle est en danger, certains évoquent sa disparition.

En 1992, est supprimée arbitrairement la formation spécifique des infirmiers de secteur psychiatrique. Il aura fallu attendre cette décision politique annonciatrice d’une mort de la psychiatrie, pour que de nombreux psychiatres réagissent et s’expriment pour défendre la spécificité de ce métier et de sa formation, sans doute un peu tard, Oury accusera les psychiatres d’avoir laissé faire.

… et l’érosion du nombre de lits continue… comme le dit Oury : « La psychiatrie est en danger depuis toujours. Mais c’est vrai qu’il y a, depuis plusieurs années, la mise en place d’un processus de destruction dont l’étape fondamentale a été la fermeture des écoles d’infirmiers psychiatriques. » Alors, qu’en est-il de la psychiatrie aujourd’hui ? La disparition des 65 000 lits en 40 ans, la suppression de la formation des infirmiers sont des marqueurs d’une mort annoncée de la psychiatrie, qui peu à peu perd sa spécificité, réduisant sa clinique au DSM, pour ne devenir, à moyen terme, qu’une branche dévalorisée de la médecine. Les places sont rares en intra-hospitalier, un psychiatre de mes relations ironisait récemment sur « le jeu des chaises musicales » : dans son EPSM, pour que quelqu’un soit admis, il faut qu’un autre sorte, et les choix sont parfois draconiens, mettant en danger la vie des patients avec le risque suicidaire. Ainsi, les hospitalisations sont de plus en plus courtes, il s’agit dans l’urgence de « gérer » la crise psychique, (ce qui n’est pas l’accueillir) de la stabiliser en quelques jours, puis le patient, muni d’une prescription, sera renvoyé dans ses foyers, devra affronter le Réel qui pourra se montrer terrorisant et menaçant, avec comme perspective un suivi extrahospitalier en CMP ou en hôpital de jour. Dans certaines situations et de plus en plus fréquentes, il s’agit de non-assistance à personnes en danger.

Actuellement, nous assistons à un triple phénomène : 

. Une rationalisation économique et managériale de la santé publique, se traduisant par une désinstitutionalisation, observable par un externement généralisé.

. Une indigence du « secteur » à être en contact des malades gravement touchés par la marginalisation et l’exclusion sociale. La vie dans la rue et la misère, ça rend le plus souvent fou. Des milliers de psychotiques vivent dans la rue et sans aucuns soins.

. Une augmentation inquiétante de systèmes de repérages des malades mentaux, afin de mettre en place des systèmes de classification, de statistiques, dans un but diagnostique ; codifications normatives des comportements observés, en lien avec des prescriptions psychopharmacologiques, censées être la seule réponse adéquate aux symptômes. Nous sommes loin d’une culture phénoménologique, psychanalytique, et psychiatrique, qui respecte le sujet dans sa position subjective ; loin d’une psychiatrie de l’homme.

En outre, il y a de nos jours une prolifération de cas de maltraitances, de nombreuses pratiques en matière d’isolement ou de fermeture des portes sont contraires aux réglementations en vigueur, en matière de droits des patients. Depuis une vingtaine d’années, nous assistons à un retour des pires pratiques asilaires, et en particulier suite au discours de Sarkozy en 2008, qui accéléra et rendit accrues les nouvelles mesures sécuritaires en psychiatrie : retour de plus en plus fréquent des contentions, utilisations abusives des chambres d’isolement, camisoles chimiques, chantages aux permissions de sortie, c’est-à-dire des lieux où le sujet n’a plus la parole, où il n’est plus qu’objet hétéronome d’une équipe de soins, ayant perdu son libre-arbitre. « Isoler le patient dérangeant peut parfois offrir la possibilité de ne pas avoir à penser les modalités de son accompagnement, ni d’analyser ce qu’il y a de mortifère dans l’institution, d’aliénant dans certains comportements vis-à-vis des symptômes des malades (…).

En travaillant ainsi, le soignant croit se libérer, mais il se déresponsabilise, il perd le sens de son travail, et il peut ainsi échapper à la relation transférentielle qui le lie au patient, il est vrai que c’est parfois « lourd » à porter, mais tout le monde n’est pas obligé de travailler en psychiatrie. Je sais aussi que la PI est – en certains lieux thérapeutiques – la mauvaise conscience des équipes, lesquelles se réfugient dans le passéisme, évoquant sans cesse « l’avant » ; mais continuent à être impuissantes et fatalistes dans le présent, confondant principe de réalité et principe de résignation. En outre, il y a une culture psychiatrique qui se perd, il faut réagir, le niveau est devenu très bas, je connais des jeunes psychiatres de bonne volonté, mais complètement paumés, sans points de repères, faute d’une culture psychiatrique conséquente.

Après, en 2004 et 2008, il y a eu le voyeurisme de la société spectaculaire marchande qui a exploité deux faits divers. Cela marqua un tournant inquiétant, s’originant à deux drames qui ont considérablement nuit aux représentations collectives sur la psychiatrie : à Pau, en 2004, un patient schizophrène qui n’était plus en soins à l’hôpital, tua une aide-soignante et une infirmière, avec beaucoup de sauvagerie. Quatre ans plus tard, en 2008, un malade du CHS de Saint Egrève (Isère), pendant une « permission », assassina un homme en plein centre-ville de Grenoble. La psychiatrie devint le mauvais objet de Sarkozy – et de l’idéologie dominante distillée par les médias – pour de prétendus manquements face à la dangerosité des fous. Sarkozy préconisa que tous les services soient sous clés, voulut imposer un durcissement des conditions d’hospitalisation, il véhicula une idéologie ségrégationniste qui stigmatisa les malades psychiques et leurs familles.

2008 fut marquée par le primat de la préoccupation sécuritaire au détriment des ambitions éthiques du soin psychique. La Folie fut associée à la dangerosité sociale, en assimilant la maladie mentale à la délinquance. Cette orientation sécuritaire est de plus aggravée par l’inégalité de l’accès aux soins, et par la mainmise gestionnaire et technocratique sur la psychiatrie. Enfin, grâce à Sarkozy (mais ni Hollande ni Macron n’y changeront quelque chose), ce qui est adressé aux psychiatres, c’est cette injonction : « Attention danger, sécurisez, enfermez, contraignez, et surtout n’oubliez pas que votre responsabilité sera engagée en cas de dérapage ».

 L’antidote au fléau sécuritaire, c’est la PI, là où elle existe. Son principe fondateur est : si nous voulons soigner des malades psychiques, il faut en passer par le traitement de l’institution, et notamment par la praxis de l’analyse institutionnelle. Oury parlait souvent d’asepsie, non pas d’une asepsie émotionnelle, mais l’asepsie, au sens de « faire le ménage », se débarrasser de tout ce qui est mortifère, aliénant et pathogène dans le fonctionnement. La PI est à la psychiatrie ce que l’asepsie est à la chirurgie. L’asepsie, c’est traquer les toxines mentales, éviter toutes les mesures d’isolement, et les routines aliénantes ; et au contraire, favoriser les conditions d’une ambiance qui ne soit pas nocive, prendre soin des entours, où chacun peut exister comme sujet, et être partie prenante de la vie collective, dans le quotidien. Nous assistons maintenant à une banalisation des pires pratiques asilaires (isolement, contentions, camisoles chimiques), et ce constat est consubstantiel à la dérive managériale où le souci de rentabilité est roi, où l’établissement de soins devient une entreprise, où chaque acte est tarifé et payé. D’où une recrudescence des électrochocs en certains lieux : leur facturation élevée optimise non seulement les finances des établissements, mais aussi « technicise » l’image d’une santé mentale en recherche de légitimité scientifique.

Jean Oury conclura cette intervention  : « Les conseils qui sont donnés dans les hôpitaux, c’est de revenir à la psychiatrie d’avant - guerre, à peu de choses près ! De différencier, de faire une ségrégation étagée : les aigus, les demi-chroniques, les chroniques, les déments, les foutus, les vieux…ils n’ont pas ajouté le four crématoire, mais ça viendra ! Et puis, sur le plan du personnel, si vous voulez davantage de personnel, vous pouvez lourder quelques infirmiers diplômés pour prendre trois ASH, c’est plus économique ! Ce sont les conseils ministériels ! C’est pour dire que tout va bien ! »

Merci de votre attention et d’être resté jusqu’à la fin. Nous pouvons discuter et échanger à bâtons rompus. Je peux aussi essayer de dissiper quelques difficultés ou incompréhensions, clarifier certains points. Après le « dit », faisons place au « dire », et « qu’on se dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend », cette phrase est de Jacques Lacan, du coup, c’est lui qui conclura, mais Jean Oury ne s’en plaindrait pas…

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Eric Miano, responsable de formation à l’IREIS s'en explique, évoquant un lapsus énorme, et si l'acte est manqué pour l'intitulé de l'intervention, il est réussi pour l'inconscient de son auteur, qui m'explique qu'il était dans un état de jubilation à l'idée de faire entrer le loup dans la bergerie, heureux à la perspective d'un moment instituant qui va un peu bousculer l'établi et ce qu'il considère comme une ambiance de plus en plus scolaire et normative. Alors il était content, sans doute pris dans la jouissance, le rire fut inscrit, au détriment du "sou" du "sourire"...

 

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30 mai 2019

Une conférence sur la psychothérapie institutionnelle...

 

JEUDI 20 JUIN 2019

De 17h30 à 19h30 

 

A l’IREIS de la Haute Savoie

1 bis Boulevard du Fier

74000 ANNECY 

 

J’anime une conférence-débat avec un auditoire de travailleurs sociaux en formation :

« Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes »… 

 

Dans le cadre des « impromptus » de l’IREIS.

 

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31 mars 2019

Retraite et retrait...

 

 

 

Avec un quidam… je tiens une conversation onirique… 

 

« -- Alors, c’est la retraite ?

-- Je suis surtout en retrait.

-- Tu veux dire en retraite ?

-- Être en retrait, c’est un acte de sujet, celui de l’anachorète laïc, ça peut vouloir dire qu’on ne croit plus en la boutique du grand Autre, que l’on passe à autre chose. La retraite, c’est l’objectalisation instituée, assujettie et pensionnée, dédommagement dérisoire de l’esclavage sociétal.

-- Avec des idées pareilles, tu devrais te suicider ! Pas étonnant que tu vives seul !

-- C’est cette constante idée du suicide qui – jusqu’à maintenant – m’a autorisé à supporter la vie et les autres, durant 64 ans. Savoir qu’il y avait – en réserve – cette solution : pouvoir en sortir un jour ou l’autre.

-- C’est l’idée du suicide qui t’as empêché de te suicider ?

-- Un paradoxe vivifiant et dynamisant, pas vrai ? »

            Ce n’est pas totalement vrai. Même si je vis dans un retrait relatif et dans la solitude, habitant dans ce que j’appelle « ma grotte », maison isolée, au bout d’un raide et improbable chemin ; et n’ayant plus à subir la double contrainte du salariat et du couple monogame,  je demeure engagé dans les affaires de la cité et les questions sociétales. J’ai gardé une activité professionnelle supportable – car autonome - ; elle me tient en éveil et me dynamise, je peux ainsi continuer à être enseigné de ma confrontation langagière avec les sujets de mes groupes « parlants » : aide soignantes, infirmières, éducateurs, AMP, AVS …les petites mains du social, que je rencontre en sessions de supervision ; j’exerce aussi la psychanalyse en cabinet privé, et j’anime des temps de formation, de transmission, des séminaires.

            Si je me penche du côté du passé, à travers les contingences de la trajectoire professionnelle, voire celles de la trajectoire vitale, je peux dire que j’ai été toute ma vie utopique, atypique, et atopique, posture inconfortable s’il en est, l’équilibre dans le déséquilibre.

Expliquons : j’ai flirté souvent avec ma propre utopie, ça transcendait le morne quotidien, c’était une forme de sublimation. Sans vivre pour autant dans l’utopie – je me coltinais quand même le Réel – je vivais d’utopies créatrices, une de ses formes fut la poésie autour de mes vingt ans, une poiésis branchée sur l’amour fou et le désir de révolution. Je sais : j’imagine combien ça peut paraitre désuet en 2019 !  Désuet, dépassé, et atypique…un peu « dinosaure » versus mélancolique. C’est ainsi que je fus aussi un éducateur atypique, un directeur atypique, dans le sens où je ne pouvais consentir à m’inscrire dans une typologie, je ne voulais pas rentrer dans des cases et être assigné à un rôle unique de force enfermant ; il fallait que je sois en-dehors, en retrait ; être dans l’être-là, mais à la marge. Prédilection obsessionnelle pour les bords, la périphérie, refus de l’emprise de l’Autre. J’étais souvent là où l’Autre ne m’attendait pas, et ça générait des malentendus. La retraite, c’est la scansion de ces malentendus.

 Je n’ai jamais marché au pas. Je fus par surcroit, le plus souvent atopique, une atopia caractérisée par l’absence de place. Car si j’en avais une, de place, ça ne pouvait s’installer dans la durée, au bout de quelques années, elle devenait caduque. La juste place que je voulais prendre m’était déniée. Au mieux, l’établi voulait m’assigner à une autre, néantisant ma position subjective, mes convictions, mon désir instituant : réification, chosification du sujet.

Réminiscences nauséeuses : « Mettez-vous en rang ! Je ne veux voir qu’une tête ! »

Je n’ai jamais cédé aux injonctions…

            Mon niveau de retraite est en conséquence, c’est même devenu pour moi un motif de fierté, comme quoi on se console comme on peut ! Ainsi, ma « pension » est en rapport avec le style singulier que j’ai développé durant ces quarante années de salariat. Ce n’est pas la retraite d’un corrompu, c’est la retraite d’un « berger honnête », clin d’œil et mot d’esprit à mes copains du lieu de vie presque éponyme[1]. La retraite d’un « ça ne va pas de soi », d’un « trouvailleur soucieux » dirait l’ami Joseph Rouzel, ou du « Religieux B », selon Kierkegaard et transmis avec bonheur par le Dr Oury.

            Il y a du plaisir dans ce retrait, à condition de s’occuper intelligemment, et de résister à l’entropie : en ce qui me concerne, lire, écrire, voyager dans l’imaginaire, bouger son corps par une méditation en mouvement, traverser à pieds de grands espaces…et cultiver la fonction épistémique de l’écriture. Le temps libéré de la retraite est un temps à soi, pour soi, libre, autotélique, et ipsatif. S’il y a un retrait inévitable et nécessaire du fait de l’abandon de la sphère professionnelle, il ne s’agit pas – pour moi - de repli sur soi, d’isolement ou de paresse statique. Depuis deux ans, je vis comme une sensation pleine d’allégresse, celle d’une désincarcération, une levée d’écrou : fini de faire des claquettes pour endormir la hiérarchie, terminé le jeu de rôle sociétal, le primat des statuts et des protocoles, le masque de la persona…bas les masques ! Ne plus souffrir des contraintes horaires, des couperets budgétaires castrant toute bonne initiative, des incompréhensions de l’établi, de l’abêtissement conformiste et nivellateur, et autres niaiseries athéoriques, réchauffées au bain-marie de la connerie ambiante de ce cauchemar climatisé, générés par l’assujettissement à l’endoxal.

            Si vous saviez comme j’ai pu souffrir lors d’éternelles réunions soporifiques où l’on ne parlait que du cadre, le moins possible des sujets. Humiliation par l’obligation de présence, résistance par le semblant de participation : ne pas « être-tout-là », sauvegarder sa singularité légitime.

Le monde du travail nivelle le plus souvent par le bas, et chacun est tenté de ne pas faire de vagues, de se fondre dans la masse, afin – en retour – de pouvoir bénéficier d’une homéostase sociétale de plus en plus caduque, contrepartie de dupes…et les non-dupes errent comme le disait le bon Docteur Lacan en 1973. Les non-dupes empruntent des lignes d’erre (Deligny 1975), suivent des chemins de traverse, empruntent des ponts, escaladent les murs, cultivent l’hétérogène, la transversalité, et bousculent dans un élan instituant le « ça va de soi » des normopathes.

Le non-dupe que je suis n’a décidément aucune nostalgie du monde du travail, je suis vraiment fâché avec, je l’ai même déserté avant l’heure légale, afin de faire ce que j’avais envie de faire, et rencontrer cette juste mesure où se rejoignent désir et action : une praxis éthique. Certes, il y a du pessimisme dans ce rapport au travail salarié. Mais je sais aussi que dans un lieu sérieux où se serait pratiquée une institutionnalisation permanente, j’aurais pu demeurer salarié. Mais ces endroits sont rares et menacés.

Si c’était à refaire, je serais allé travailler comme moniteur, à la clinique de la Borde, et j’y serai encore. Tranquille…caché dans la maison des fous[2] ; mais bon…muss es sein, es muss sein ![3] On n’a pas de vie de rechange, alors, inutile de décliner les regrets du « si c’était à refaire », à cet exercice, on ne peut que se faire du mal.

 Oui, dans tous les établissements où j’ai travaillé, je passais pour un pessimiste, alors que je suis surtout un optimiste qui s’est informé ! En outre, je partage cette assertion de Romain Rolland : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence avec l’optimisme de la volonté ». J’ai déserté le salariat fin 2011 : quand c’est insupportable, on ne supporte plus ! Prise de risque énorme à 57 ans, et assomption de ma position subjective. La psychanalyse y est pour quelque chose, comme quoi elle peut avoir des effets, n’en déplaise à ses détracteurs… l’effet-sujet : oser être soi, ni plus, ni moins. C’est F. Dolto qui disait que « la psychanalyse, c’est aider les gens à devenir ce qu’ils sont ».

Assurément, le monde du travail est le continent humain où les pires motions pulsionnelles sont érigées en valeurs – phares : individualisme, esprit de compétition, culte de l’ego, convoitise, agressivité, complexe d’intrusion, jalousie, rivalité, déni de l’autre, et exhibition phallique… voilà ce que l’on voudrait injecter dans la tête de nos gamins, l’aliénation commence à l’orée de la vie. C’est pour ça que les autistes nous disent « merde », ou nous le signifient. De cette aliénation à l’Autre, ils n’en veulent pas, même si le prix de ce refus est énorme de conséquences.

 Nous assistons à une inversion des valeurs, la civilisation va droit dans le mur, et c’est peut-être pourquoi je ne vis plus maintenant qu’avec des chats ; qui eux, dispensés du langage, n’ont jamais marché au pas cadencé, ni exploité leur prochain. Le spectacle de l’homme me fatigue.

Ne dit-on pas avec admiration d’un cadre dynamique, qu’il a des qualités de « killer » ? (Il sait foutre les autres à la porte, ou remplacer une infirmière par deux ASHQ [4]!), que c’est un gestionnaire implacable, un gagneur, un pragmatique, et qu’il ne fait pas de cadeaux, et l’établi trouve ça très bien, voire modélisable. L’entreprise, c’est le défilé des semblants et des masques sociétaux, l’obligation permanente à s’adapter à des normes instituées, à des routines protocolaires, à faire semblant de se prendre pour son statut, et cela pendant quarante ans minimums.

Le salariat est un esclavage accepté, prix de la survie ; mais vivre n’est pas survivre…

Quel vrai bonheur que d’en être affranchi, et de percevoir une pension – aussi modeste soit-elle – juste dédommagement de cette aliénation consentie !

De ce fait, j’ai vécu un véritable sentiment de libération à quitter mon ultime emploi salarié. Je pourrais en témoigner : comment en novembre 2011, et en moins d’une minute, j’ai quitté une durabilité, une stabilité, une sécurité de l’emploi (relative), c’est-à-dire une condition aliénée et bien rémunérée, pour l’inconfort de la liberté. J’ai voulu fuir l’institution ramenée à la peau de chagrin de l’établissement. Ne pas continuer à être complice d’une violence éducative ordinaire. Insupportable de ce jeu de rôle. Alors ? M’élever…

En rompant avec cette hétéronomie qui m’insupportait, j’ai décidé dans le même élan de créer mon activité, pratiquer la supervision, de soutenir la parole des sujets dans les équipes, car je connaissais les difficultés des travailleurs sociaux, je savais qu’il y avait des besoins d’allégement, de parole libre, et de tiercéité. Je fus très content et émoustillé par cette liberté : pouvoir dire « je » en toutes circonstances. Le « je » du sujet, celui de mon analyse, et celle-ci, écourtée par un 35 tonnes du Djihad islamique…[5]

J’avais ce désir, rivé au corps : ne plus jamais être hétéronome.

Comme participant, j’avais déjà une bonne expérience de la supervision, pendant une décennie, j’en avais connu – selon les intervenants - le meilleur comme le pire ; alors, j’avais des idées quant à l’encadrement de ces groupes. J’étais porteur d’un désir : le désir du désir de l’autre. C’est animé par ce désir que j’ai vécu l’expérience de mon premier groupe de supervision, c’était fin 2011, dans un internat éducatif, avec une dizaine d’éducateurs, suppléants parentaux, en proie à l’entre-croisement des transferts, et à la pulsion de mort.

Mais croyant m’échapper de la violence de l’Autre institué, je n’avais pas réalisé que j’allais la retrouver, mais cette fois à une place différente, une place d’exception, mais c’est une autre histoire à raconter, une problématique à déconstruire : le désir du superviseur, lequel n’est pas sans rapport avec le désir de l’analyste (Lacan 1964).

 

Serge DIDELET (octobre 2018)

 

 

 

 

 

 

 



[1] Il s’agit du Lieu de vie « La bergeronnette ») qui accueille des enfants « inclassables » et rejetés de partout. Implanté en Bresse profonde, c’est un lieu clinique que je soutiens. Il n’est pas sans rapport avec l’éthique de la psychothérapie institutionnelle…enfin…c’est la représentation que je m’en faisais en 2014/2015.

[2] Didier Daninckx, « Caché dans la maison des fous », Editions Bruno Doucey 2015.

 

[3] « Muss es sein, es muss sein ! » : cela doit-il être, cela est ! Une phrase de L.V. Beethoven, reprise dans un poème de Léo Ferré en 1974.

 

[4] Les Agents de Service Hospitaliers Qualifiés, sous prolétaires de l’hôpital.

 

[5] Je fais référence à Pierre Hattermann (1960-2016), qui fut mon psychanalyste et mon mentor durant une décennie, il était aussi psychologue clinicien, superviseur d’équipes et formateur. Homme de bien et de convictions, fédérateur, il généra du lien social et un réseau important en Haute Savoie. Pierre est mort tragiquement avec 85 petits autres, des suites de l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016.

 

 

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09 décembre 2018

Un séminaire de psychothérapie institutionnelle.

L’association l’@Psychanalyse organise le samedi 25 mai 2019 :

Un séminaire sur la psychothérapie institutionnelle, à Sallanches (Haute Savoie)

Ce séminaire sera animé par Serge Didelet (psychanalyste, superviseur, formateur).

« J’anime régulièrement un séminaire, partage dans un petit groupe actif d’une question, ou d’un sujet que j’ai mis préalablement au travail durant une année, parfois plus…

En 2012, ce fut « Transfert et relation éducative », destiné à des acteurs de la protection de l’enfance. En 2015, « Louis Althusser, entre génie et déraison », et en 2016, ce fut « Jean Oury. Celui qui faisait sourire les schizophrènes », métaphore éponyme du titre de mon livre (Champ social éditions, 2017).

Le 25 mai 2019, je vous invite à participer à un séminaire d’introduction à la psychothérapie institutionnelle ; cette praxis encore bien vivante en certains lieux constitue le paradigme d’une psychiatrie qui reconnait la valeur humaine de la Folie, respectueuse du sujet, et qui s’oppose à toutes les discriminations et à la normopathie ambiante ».

Contenus : histoire de la folie ; les sources de la PI ; Tosquelles et Oury, les pionniers ; promenade conceptuelle : l’institution, le collectif, l’aliénation, la pathoplastie…

Ce regroupement concerne toute personne intéressée par la psychiatrie et la psychanalyse.

Horaires : 9h 12h/ 14h 18h.

Lieu : à Sallanches, en Haute Savoie. Le lieu du regroupement sera communiqué ultérieurement.

Participation financière individuelle : 35 euros.

Inscriptions : serge.didelet@wanadoo.fr / 06.16.13.26.48.

 

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07 novembre 2018

Melancholia...

 

Fureur scripturaire matinale évacuant les brumes oniriques où se rejouent sans cesse les duperies spéculaires de l’homme ; pulsions sublimées même si La Femme n’ex- iste pas - il n’y a que des femmes – n’en déplaise aux innocents, also sprach der psychoanalytiker. Oui, c’est ce qui arrive, lorsque les objets perdus jouent à l’incruste dans les rêves. Alors, apparaissent des femmes, éphémères et intrusives, feux follets insaisissables, éternel retour du refoulé ; restes diurnes de l’aube sale, déchets libidinaux et autres oripeaux de l’objet @ : « O revenez, amours envolées ; faites pas les cons, ya pas la place ! ». Ce matin, je suis dicté par un magnétophone branché sur les limbes, paysage mental qui me fait associer ; et associer, c’est préférable qu’être dissocié, éparpillé en petits fragments, comme quoi je ne suis pas le psychotique que vous croyez.

 La Femme, - terra incognita – et l’infinie Féminité mythologique ne sont que des émotiphages où l’homme, nu et désarmé, ne peut qu’éternellement se condamner à mort. Où s’entend, occulte la solution pour l’être, telle une absence de nomination relative à la supposée jouissance de l’Autre, ce lieu où se constitue le « je », pris dans l’étau sociétal de l’interlocution, c’est-à-dire celui qui parle avec celui qui entend. Ainsi cette juvénile et jolie schizophrène conversant avec « ses voix », pavillon Paul Lévèque, à Lagny sur Marne.

Je cherche et je ne trouve pas la tonalité d’une écriture de la fureur instituante qui saisirait le Réel, notations impossibles et inatteignables – horizon qui recule sans cesse – autant bouffer le semblant d’objet @ du livre, comme le peintre fou mange ses couleurs et devient peinture, en incorporant l’objet. Les mirages de l’amour et de l’amitié, marquent, balisent ce point de l’être vide, ce point où le rapport sexuel ne cesse pas de ne pas s’écrire.

Ça ne s’écrit pas, ça se gueule dans la rue du brouillard blême, ou comme Artaud le Momo, dans les corridors de Ville -Evrard ; ou ça se cherche dans l’Un solitaire, perspectives boutiquières de l’anachorète laïc, faites d’alambics et d’herboristerie, ritualisations maniaques faisant procédure à l’écoulement du temps ; assignation à résidence alors que dehors, la publicité solaire de l’été indien bat son plein, comme démenti à une mort annoncée depuis toujours. Arnaque mordorée de ce paysage de carte postale alors que Nanterre et ses insurgés, c’était si beau !

A rester chez soi, dans l’homéostase livresque, demeure cette jouissance singulière qui consiste à bouffer l’objet oral, faire de la fumée. D’où l’invention validée par la Doxa et l’endoxal millérien, hommage constant et assidu, mamelle-matrice d’une transmission freudo lacanienne en perpétuation, pour les siècles des siècles, Amen, Aum, Alléluia, Allah Akbar et Om Mani Padme Hum !

L’été indien a fait long feu, laissant place à un tableau monochrome, gris, glauque, fait de grises nébulosités. Station assise ou debout du solitaire en proie à sa mélancolie active :  marcher dans le petit matin, seul ! Emprunter chaque jour son chemin, libre.

C’est cela, réussir sa folie privée !

Psychogéographie animée de l’esprit de dérive, d’errance, courir aussi, au long cours, comme les Tarahumaras, dans ce même mouvement salutaire, qui tient à ne rien céder sur son désir.

Rester vivant.

 La solitude est ma configuration originelle. Mon logiciel, diraient – ILS dans leur novlangue managériale. Pour la sauvegarder, cette solitude, il m’a fallu tuer tous mes amis ; mais il en reste. Si je tue, c’est à bon escient, avec parcimonie.

Le dernier en date que j’ai liquidé ressemblait à un vieil échassier – en imitant bouffonnement le bestiaire de La Fontaine –, un héron déplumé, myope et ventripotent ; malade de l’être, et sous perfusion d’éthanol glucosé, et de narcissisme. Du style, il en avait, c’est indéniable, afin d’entretenir l’illusion et la captation imaginaire de l’autre, l’alter ego. Dans la séduction et le bagou, il avait du savoir-faire. Il aurait pu être forain, improbable Zampano, et montrer des serpents, dans une odeur de barbe à papa. Etron visqueux chu de l’anus du Diable, il cherche ; et c’est son Graal – à l’instar de nous-autres, autres étrons – il cherche à survivre, en se prenant pour un artiste. Pourquoi pas ? En outre, et s’il a été informé de la castration – il est censé transmettre la Loi - , il se démène au quotidien pour la contourner, ne renonçant jamais à la jouissance, illustration clinique d’une père version dirait l’impromptu de Vincennes, un jour de dissolution de la colle.

Chacun son bricolage, et à chacun son imposture, qui lui en voudrait ? Ce n’est pas facile d’être, je peux en témoigner ; de cette réitération du m’aime. Il faut bien un peu de transcendance. Et le Réel qui se répète, c’est un mode de jouissance mortifère, même si – paradoxe - on se lasse, en fin de vie, de la pulsion de mort.

Alors, table rase des faux semblants : je suis un autre mec !

Alors, tel Erostrate, j’ai flingué à tout va… N’empêche, la vie est plus facile pour moi depuis que j’ai fait « place nette », je me sens moins encombré aux entournures par les faux semblants sociétaux. Je respire mieux.

Comme l’écrivait Louis Althusser, ce fou de génie : « Une fois que le deuil est fait, la transaction avec le souvenir de l’objet est plus facile qu’avec l’objet vivant ».

A une exception près…autre histoire.

Ma vie fut parfois comparable à une entreprise de démolition. N’attendant plus rien de l’Autre, je me prépare au pire, en participant à l’entropie galopante : retour au nihil de mes vingt ans, ça permet d’être sujet et non objet. J’ai rencontré la varité – vérité variable – après six ans sur le divan : j’ai compris qu’Il n’y a Rien. Il n’y a plus rien. Reste le Verbe du commencement – alpha et oméga - et ces déserts en friche, à labourer du soc de ma plume Mont blanc. Avec des mots, toujours des mots – et les mots tuent La Chose - , des mots en deçà du Réel, cette palette de couleurs de l’écrivant. N’empêche…tout jeune je suis tombé dans cette marmite des signifiants. C’est plus fort que moi, les mots, j’ai envie de les étreindre, de les tordre.

L’écrivant génère un ajustement de la distance à l’Autre et à la sempiternelle question des jouis-sens qu’il conviendra de différencier, de garder bien distinctes, de déconstruire. L’état d’écriture est l’envers du désêtre, ça permet de faire danser la vie, dans le plus de jouir hypomaniaque. Mais comme il y a toujours un prix à payer, le sujet désirant sera confronté malgré lui à la crainte damocléenne que ça s’arrête, par l’irruption de la panne de désir, celle qui est toujours embusquée ; annonciatrice de la mélancolie stuporeuse, et de l’éternel et irrésistible désir d’un retour vers l’inanimé. L’homme tend à la mort, il faut le savoir, même si ça ne va pas de soi pour la multitude qui veut croire en plus belle la vie. La mélancolie, « c’est du lourd » et ça a plus de conséquences que le spleen baudelairien, même si, quand même, Gérard de Nerval, rue de la Vieille lanterne, ce n’était pas frimé !

Tombée en désuétude par un DSM a-théorique, la mélancolie se noie dans le marais indifférencié des troubles de l’humeur. C’est pourtant un état existentiel terrifiant, par lequel le sujet n’ayant pas pu faire le deuil de l’objet l’a haussé au plus haut niveau d’Absolu : alors, sans aide, il se laissera bouffer par lui, érosion terrifiante du Moi, ombre portée de l’objet perdu. C’est ainsi que l’on porte une Blonde en soi…à jamais…La Blonde avec le « La » barré. Si l’objet perdu a tant d’attrait pour l’inconscient, c’est parce que depuis toujours, il est perdu.

Au final, après un long travail de parlêtre : la forme supérieure de la critique, prenant l’allure du deuil des illusoires comblements et autres complétudes d’encombrement. Conscientisation et vérité. 

Vous qui entrez ici, abandonnez toute illusion !

 Cependant, il peut arriver que le mélancolique rencontre quelqu’un(e) qui déchainera - souvent à son insu – sa passion ambivalente : hainamoration enest son néologisme ; car cet autre semblera être détenteur de la Chose, depuis toujours absente, nous révélant ainsi avec beaucoup de clarté, l’affinité secrète entre la Passion de l’Amour Fou et la mélancolie.

Melancholia : la bile noire d’Hippocrate… 2400 ans après, la mélancolie d’Althusser…

La mélancolie, consubstantielle aux animaux parlants, est de structure.

Il y a un siècle, Freud nous avait pourtant prévenu – qui l’écoute ? -  : cet autre aura été élu sur une base narcissique et imaginaire ; ce qui en revient à dire que c’est encore lui-même que le mélancolique, pris dans les rets de l’Amour Fou – ou de l’amitié – croit avoir trouvé. On ne s’en sort pas, même lorsqu’on a compris que l’amour, l’amitié et la haine participent d’une même duperie spéculaire.

Le sujet n’y peut rien, il n’est pas maître en sa demeure : captation par l’image et corpo-réification, chosification à l’image du corps parlant. Demeure la psychanalyse, contre vents et marées cognitivocomportementaux, contre le nihilisme thérapeutique et le défaitisme. La psychanalyse que l’on croyait perdue ex-siste, je l’ai rencontrée ! A contre -courant des « ça va de soi » et des normopathes. Cette psychanalyse, c’est le lisible contre le visible, le mot contre l’image ; autant dire le pot de terre contre le pot de fer, dans ce monde iconophile où chacun, sous l’emprise de la jouissance scopique, est rivé à son écran dès l’âge de onze ans ; là où l’exhibition de la jouissance sans limites a supplanté le désir, faute de Re – Pères. Le point de repère, ça marche à la fonction paternelle, depuis longtemps aux soins palliatifs.

 Ce n’est pas l’objet, mais le manque d’objet qui structure le sujet et l’accompagne, de la nature à la culture : apprentissage de la castration, c’est-à-dire éducation, condition de ce qui fait civilisation. Mais dans ce monde parfait macronique, où chacun peut devenir milliardaire ; et lorsque l’injonction sociétale est de jouir sans limite des objets, c’est-à-dire de consommer, il ne saurait y avoir de manque. Il n’y a qu’à se servir dans l’hypermarché planétaire.

Profitez ! Et surtout : circulez ! Voilà ce que veulent les maîtres des flux.

 A manquer de manque, c’est avoir l’objet @ dans la poche, et ça peut porter à conséquences de ne plus désirer. Cette liberté est amère et n’augure rien de bon pour les sujets humains, quels qu’ils soient, mais après tout ils ne l’ont pas volé ! Amère liberté que confère le capitalisme, faillite de la pensée : aphanisis de l’intelligence, perte du libre arbitre et du sens critique, nivellement par le bas, principe de réalité mutant en principe de résignation…au nom du réalisme économique.

Où sont passé les hommes ? Les Raymond Aubrac ? Les Jean Oury ? Les François Tosquelles ? Les Lucien Bonnafé ?

Alors ? La transmission comme mot d’ordre.

Perchés sur le gibet des amours avortés, ils sont beaux et fiers ces oiseaux du malheur qui passent leur journée à croasser des nouvelles du monde inquiet ; troublant la sépulcrale ambiance de novembre, quand le ciel de plomb, bas et lourd est le paysage mental des pauvres gens qui se terrent, pour se cacher de la mort.

La journée est passée, marquée par ce texte iconoclaste, auto-parodique et fictionnel s’il en est. Aux lecteurs hypothétiques : ne pas prendre tout « ça » à la lettre, ce n’est que vagabondage et exorcisme. Prenez-ça, si vous le voulez bien pour un poème. Mais quand même, ce soir, je suis fatigué des mots, et je me laisserais bien tenter par la contemplation béate d’images. De plus, à la longue, das Ding, ça rend dingue ! Pour ce soir, je passe la main, et je donne ma langue au ça !

 

Serge DIDELET (7/11/2018)      

 

 

 

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26 septembre 2018

Réseaux et ressources

Quand les rats quittent le navire à la mort du capitaine, ceux qui sont restés doivent serrer les rangs, pouvoir compter les uns sur les autres, et coûte que coûte, ne pas céder à la normose et à la morosité, résister et sauvegarder les espaces du dire. Ainsi, suite au décès de Pierre Hattermann en août 2016, le « réseau »[1] fut traversé par un processus de déliaison quasi généralisé et le repli individuel de beaucoup de cet « entre nous » imaginaire. Il faut rappeler que Pierre, de par sa personnalité, sa gentillesse, et son charisme, avait réussi en quelques années à fédérer une bonne centaine de personnes en Haute Savoie.

On se demande où sont les gens, et ce qu’ils font de leur vie…

Deux petits groupes ont résisté à la pulsion de mort, et se réunissent mensuellement. Et ça continuera en 2019. Ce sont des groupes de travail sur la praxis psychanalytique. L’un est un groupe qui existe depuis 2008, il est la continuation de ce groupe de lecture, fondé et animé par Pierre jusqu’en 2016. Nous sommes actuellement dans les dernières séances du séminaire II de Lacan (le Moi dans la théorie de Freud et la technique psychanalytique). L’autre groupe, vestige de la défunte association ACLIS, s’origine d’Isabelle Guer, qui anime ce groupe depuis plusieurs années. Il s’agit d’un groupe de travail sur les concepts fondamentaux de la métapsychologie, un peu dans l’esprit du cartel lacanien, mais en plus détendu. Après « la demande », « la pulsion fut mise au travail » ; et depuis un an, nous travaillons sur le transfert, à travers le prisme éclectique de Ferenczi, Freud, Lacan, Oury…et quelques autres.

J’ai le bonheur d’appartenir à ces deux groupes, deux associations « de fait », qui avec modestie, contribuent à la recherche psychanalytique, au regard non seulement des textes théoriques, mais surtout de la clinique de chacun.

Ainsi, nous étions fin-juin, à l’orée des deux mois de l’ennui estival, le groupe de lecture de textes psychanalytiques se réunissait, comme chaque mois ; nous devions lire ensemble un chapitre du séminaire II de Lacan ; cette fois il s’agissait du chapitre intitulé : « Le désir, la vie et la mort ».

Sans jamais nous prendre au sérieux, nous sommes sérieux, peut-être au sens de Kierkegaard ; mais nous savons emprunter un chemin de traverse lorsqu’il s’invite à nous. Notre amie N. (psychiatre retraitée qui travaille en supervision d’équipes) nous propose – à la place - de regarder un film sur la clinique de la Borde, il s’agit de « Au jour le jour, à la nuit la nuit » d’Anaëlle Godard.[2]

Ce film pourrait déconcerter par sa lenteur et sa discrète poésie. Il n’est sans doute pas accessible à tous, cela demande disponibilité et attitude d’accueil, être capable de laisser venir… il s’agit d’une vraie immersion dans le phalanstère labordien, et cela fait sens, par-delà les significations, à ce qui échappe au langage, à ce que la parole ne parvient pas toujours à exprimer. Nous visitons ces lieux qui, chaque jour, doivent se réinventer afin d’accueillir le transfert dissocié des psychotiques. Réajustement quotidien, voire de chaque instant. Chaque matin émerge l’impérieuse nécessité de réinventer le monde. C’est de ça que parle le film. Il y a aussi comme une déambulation dans le dialecte labordien : les SAM (soin, animation, ménage), les poissons-pilotes, le Club thérapeutique, la grille, la réunion d’accueil, la polyvalence des fonctions, les fous-payants et les fous-payés.

La réalisatrice filme avec une extrême douceur et modestie. Elle rend visible ce travail invisible de ce que l’on a appelé psychothérapie institutionnelle, qui n’est, ni plus ni moins qu’une psychiatrie de l’homme, une anthropopsychiatrie disait Jacques Schotte.

Ce long métrage filmé à La Borde en 2015 est très émouvant. Je pense notamment à cette séquence où, dans le grand salon, le Dr Oury joue du piano, Marc Ledoux – l’ami de longtemps – à ses côtés, qui le regarde avec affection. Et les patients, debout, silencieux, attentifs, écoutent la musique qui ponctue la psychose, l’institution, la mort.

Cette soirée partagée entre nous fut un grand moment, et Lacan ne nous en voudrait pas d’avoir différé sa lecture. Pour en finir avec cette histoire de groupes, je précise qu’il s’agit de groupes ouverts – car il existe des groupes fermés, j’en ai rencontré un en 2015 – Pour y participer, il suffit d’en faire la demande, ça fonctionne au désir, celui de travailler ensemble et de s’impliquer. Selon l’adage, plus on est de fous, plus on rit ! Il est vrai qu’il faut quand même une bonne dose de folie pour se retrouver le soir, après la journée de travail, et de s’immerger pendant deux heures dans les arcanes de Freud et Lacan. Cette folie-là, je l’aime bien, une folie douce dirait Joseph Rouzel, une folie qui emprunte des voies socialement acceptables ; c’est une folie réussie, celle qui ne consent pas à céder sur son désir (Lacan 1960). Pour rester vivant, malgré l’entropie du vieillissement et ce rétrécissement du champ des possibles, il faut continuer à être désirant.

Etre le désirant, pas le désirable, rajouterait le Dr Oury.

 

(Le 25/09/2018)

 

 

 

 

 



[1] Il s’agit d’un réseau haut savoyard, composé de travailleurs dit « sociaux » : psychologues, éducateurs, assistants de service social, enseignants, infirmières, psychanalystes, psychiatres…

 

[2] « Au jour le jour, à la nuit la nuit », un fil d’Anaëlle Godard, Abacaris films.

 

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06 septembre 2018

Fragments d'analyse: une histoire de crème glacée, d'ordinateur portable, et d'objet @

 

 

Le 30 octobre 2013 au matin, et pour la 249 éme fois, j’entre tout fier dans le cabinet de Pierre Hattermann[1] – psychanalyste - , avec mon « Chromebook », petit ordinateur portable que je viens d’acquérir. Selon les canons dominants de la mode - encore un coup de l’idéologie - , il est "comme il faut être", non pansu, à la ligne extra-plate, un écran de onze pouces, il démarre en trois secondes, montre en main, en phase avec cette époque non épique où la plupart des gens se vivent pressés, connectés, branchés, se sentent importants et désirent participer à la folie collective ; pris dans des flux, floués-flués, réduits à des consommateurs béats-morts, assujettis aux réseaux sociaux, ce grand Autre au rabais ; mais ils ne le savent pas…ils ne savent pas grand-chose, il y a peu de gens conscientisés, l’aliénation joue pleinement son rôle, via le bras armé de l’idéologie et des appareils idéologiques d’Etat (Althusser 1970).

 Ce petit portable pèse moins d’un kilogramme, il a une jolie couleur gris argentée...couleur de l’argent-roi. Bon, je suis content de l’avoir, c’est un bon objet, ni plus, ni moins, j’ai envie de le montrer, mais il n’en reste pas moins que - comme à chaque fois - je me sens un peu floué, arnaqué, et cela, par la distorsion décalée entre l’avoir de l’objet réel et ce qu’a représenté pendant quelques jours cet objet-cause-du-désir (l’objet @[2]du Dr Lacan), cet objet qui vient obturer le trou du manque à être, un objet qui revêtit pour moi tout au long de la vie, de multiples formes de « semblants ». Pour mémoire, et j'en oublierai, je citerai sans hiérarchie ni diachronie : être pris par l’imaginaire de ses vingt ans et se prendre pour un révolutionnaire professionnel, vivant dans la conspiration et la clandestinité, certaines femmes de ma vie qui se dérobaient à mes fantasmes d'amour unique, la recherche du cristal parfait caché au cœur des plus hautes montagnes, la peinture à l'huile – ce feu de paille de deux ans, et ses vingt toiles -, l'écriture de mon mémoire de Master sur la révolution culturelle du temps libre, la poésie, la pratique d’un alpinisme « engagé », devenir directeur de maison de vacances familiales, intégrer l'université à 40 ans, pratiquer les arts martiaux traditionnels et se prendre pour un ninja, apprendre l’italien afin de lire Primo Lévi dans le texte, devenir un ultra-traileur, mon travail d’éducateur dans un foyer d’enfants (où comment l'objet idéal se transformera en objet persécuteur), ma crise mystique de 2005/2006 par laquelle j'ai cru que c’était le Plan du Divin que j’aille travailler avec les enfants du foyer.... (Le tout est d'en sortir, de cet imaginaire, un jour ou l'autre, en deçà de la douleur de la perte...), et puis, il y a eu la psychanalyse, qui n'est pas un "feu de paille", cela dure depuis une décennie...et je suis habité par elle, du H24. C’est seulement la perception de l’analyste qui muta peu à peu, et en sept années, passant du Sujet-supposé-savoir au semblant d’objet@. Cette conscientisation sonne le glas d’une analyse infinie (Freud) ; mais c’est un crétin pseudo djihadiste, au volant d’un 35 tonnes, qui mit fin à mon analyse : scansion tragique, Réel intrusif, innommable, indicible, irreprésentable…

Revenons à cette histoire d’ordinateur portable. Ce désir étant satisfait, il y a malgré moi un sentiment d’arnaque qui gâche mon plaisir, et me fait comprendre qu’il va me falloir trouver un nouvel objet-cause-du-désir, un objet qui me fera « causer du désir », qui suscitera du désir en moi, qui me sortira de la quiétude ennuyeuse de l’homéostasie, état consubstantiel au principe de plaisir. A tous prix : il me faut éviter la panne de désir qui inaugure mauvaiserie et mélancolie, ces effondrements existentiels, cette érosion de l’estime de soi, et autres maladies mortelles du Moi.

Cela me propulse quelques années en arrière, en 2012, où, assujetti et obsédé par des chaînes de signifiants tournant en boucle dans ma tête, voire piratant les rares et précieux moments de sommeil dérobés à l’insomnie; au saut du lit, un matin très tôt – il faisait nuit -, je réagis, comme si ma conduite dès le réveil était dictée, comme si c’était une question de vie et de mort, je me libère de ces obsessions oniriques, par un acte dans le réel à grande portée symbolique: je crée un blog sur internet, c’est à dire une vitrine narcissique, un lieu d'où je peux dire: "j'existe".

Et c’est crucial lorsque l’on doute de son existence.

Encore de l’imaginaire à l’état brut, mais cette fois, au service du symbolique, puisqu’il s’agit de publier mes textes, et non des photos et des vidéos. L’écrit (« Lire et écrire »)[3]est l’antidote à l’iconophilie, société d’images et de médiocratie. Le désir est satisfait, j’édite mon premier texte, et il peut être lu dans le monde entier. C’est grisant. Du coup, je me sens mieux, mais avec toujours cette impression que "c'est ça, mais pas tout à fait ça", ce n’est pas tout à fait ce que je désirais...que cela laisse donc à désirer, et c’est bien ce qui compte, cette propension au désir, c’est un effet du vivant.

L’objet-cause-du-désir revêt régulièrement la forme d’un texte sur lequel je travaille, parfois plusieurs jours de suite. Je le peaufine, je le désire parfait, comme un “grand œuvre” maçonnique, épuré comme le fil d’un sabre japonais. Alors, j’y reviens sans cesse, tordant la syntaxe, corrigeant, coupant, copiant, collant, métaphorisant, poursuivant le « signifiant idéal », c’est comme une fièvre, elle ne cesse qu’au moment où je décrète – et toujours à regret - que le texte est achevé, parce qu’il ne sera jamais le corpus parfait, pierre philosophale ou Graal. En outre, il faut bien que cet « au - delà du principe de plaisir »[4] s'apaise et se taise, afin d'éviter la surchauffe psychique. Alors l’objet-texte est envoyé à des petits autres, alter ego et compagnons de route, lesquels, par leur silence, car parfois, ils ne me répondent pas, et par ce silence énigmatique, dénient mon existence, enfin, c'est de cette façon imaginaire que je le vis. Ils incarnent alors un Autre qui pourrait sembler menaçant, un Autre qui m'ignore, "qui ne me calcule pas", comme l'énoncent si joliment les jeunes ; un Autre qui me met à l’index, au ban du lieu : c’est l’Autre méchant, désigné par le psychanalyste Jacques Alain Miller[5] et repris par Joseph Rouzel[6] .Mais cette première publication m'apaise, mon désir s’est dégonflé, tout en sachant qu’il va me falloir retrouver un nouvel objet @, que sans nouvel objet, je vais être confronté au manque, car dans ma vie, je n'ai jamais manqué de manque, tant je désire, je fus - et demeure - un grand désirant.  

Ce qui compte, c’est le désir et la promesse de jouissance, la forme revêtue par l’objet importe peu, Freud le disait déjà à propos de la pulsion, que le choix de l’objet avait peu d’importance. Si cela concerne la jubilation intellectuelle à construire un texte, il n’en reste pas moins qu’il ne s’agit que d’une pulsion sexuelle sublimée. Au bout du compte, c’est ce qui permet de faire société, ces pulsions sexuelles sublimées, mais je m’égare, j’associe…mais il faut associer, c’est la clé de voute de l’acte analytique. Associer, c’est l’inverse d’être dissocié.

Quant à manquer de manque, ce serait un signe de la psychose : et dans la poche, posséder l’objet @...je ne manque pas de manque, je suis marqué depuis toujours par le manque à être, et ce que j’ai désiré toute ma vie, c’était un état de toute jouissance, un au-delà du principe de plaisir, un dérèglement de tous les sens (Rimbaud) et – contradiction - de me mettre à l’abri de la souffrance, me tenir éloigné des sources du déplaisir. Cette succession d’investissements psychiques - des motions pulsionnelles-vers des objets en capacité à susciter du désir, me fait penser à un “bricolage” psychique, une tentative, un stratagème afin d’échapper à l’angoisse de la castration (et l’idée du vieillissement de plus en plus omniprésente, en est une des formes) ; et comme le disait métaphoriquement ma jeune mère quand j’étais adolescent : “Il a toujours un trou à boucher ! ”...oui, un trou à boucher, une béance qui appelle le désir. La pulsion qui fait le tour de l’objet @ et retour sur l’érogène. Dans une vie, y a des signifiants qui déterminent, la preuve : ils ressortent 45 ans après, que l’on ne me raconte pas que l’inconscient n’existe pas. Cette énonciation maternelle était refoulée, mais emmagasinée quelque part dans l’appareil psychique, et un jour, par association signifiante, elle surgit, et en passant, étonnera l’analyste. Pour ne pas qu’il s’ennuie et qu’il s’endorme dans l’écoute flottante, il faut étonner son psychanalyste ; comme quoi l’analysant doit avoir des compétences et être acteur.

Fils unique à mon grand regret, j’ai vécu une relation plutôt fusionnelle avec ma mère, nous fûmes des complices au long cours, et en grandissant, je devins malgré moi son confident, nous étions dans la con-fusion (des places), et en accueillant ses confidences, j’avais le sentiment de trahir mon père. Ma mère fut la référence centrale de mon enfance et de mon adolescence, elle était un peu une mère totale, toute puissante, omnipotente et incestuelle - je n’ai pas dit incestueuse -, aimante mais excessive, parfois brutale...verbalement, ou dans certains gestes, vous allez voir. Dans cette histoire du trou à boucher, j’ai l’impression que c'est elle qui veut le boucher, ce trou, et de ce fait, être tout pour moi, être une mère-toute, manifestation d’un désir de la mère tout puissant, qui ignore le nom du père.

En fin de séance suivante, avec Pierre, soit le surlendemain, cela réveilla un autre souvenir, stocké dans le préconscient : automne 1964, j'ai dix ans, il fait beau, nous allons au marché, c’est jeudi, le jour des enfants. Ma mère aurait bien voulu ce matin-là combler mon manque à être, une mère qui m’offrait un cornet de glace au chocolat, alors que je sanglotais, et que j’étais inconsolable, car j’attendais ce jour-là un cousin, un grand gaillard de vingt ans que j'aimais beaucoup, sans doute pour moi une autre modalité paternelle, un jeune adulte support d’identification ; il m’avait promis une longue ballade sur le porte-bagage de son Vélo Solex, mais il vient de prévenir ma mère, il a eu un imprévu, il ne peut pas venir, et moi, qui n’accepte pas la frustration – manque imaginaire d’un objet réel - , je refuse le cornet de glace maternel, persiste dans mon vague à l’âme. J’aurais bien dit à ma mère :

« Dis-donc, tu crois que tu vas boucher ma déchirure avec de la crème glacée ? C’est un peu court, madame ma mère ! »  

         Mon réel est troué. Je vis comme un deuil, je suis inconsolable.lors, je prends un air encore plus malheureux comme pour lui signifier : désolé, mais même toi tu n'y peux rien ! Et de perpétuer mes épanchements lacrymaux.

Ma mère fut contrariée, se sentit impuissante, et se conscientisa – comme à regret - qu’elle ne pouvait être tout pour moi, qu’elle n’était pas l’objet total comblant le manque à être, celui qu’elle croyait être dans les mirages de son imaginaire : la mère-toute. Elle jeta avec colère le cornet de glace dans le caniveau. Je le revois, le cornet, la glace au chocolat se répandait avec tristesse sur le bitume ensoleillé, c’est comme si un peu de moi était resté depuis dans ce caniveau.

Serge Didelet (31/10/2013, révisé le 3 /09/2018)

Ce texte a été publié aussi sur le site de l’association l’@Psychanalyse : www.apsychanalyse.org

 



[1] Pierre Hattermann (1960-2016) était psychanalyste, psychologue clinicien, superviseur d’équipes et formateur. C’était aussi un homme de bien et de convictions. Fédérateur, il généra du lien social et un réseau important en Haute Savoie. Il fut durant sept années mon analyste. Pierre est mort tragiquement avec 85 petits autres, lors de l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016. 

[2] A l’instar de Jeanne Lafont et de Joseph Rouzel, il me semble que l’objet “a” doit être symbolisé autrement que par une lettre. L’@ qui n’est pas une lettre mais un signe est tout à fait adéquat ; car le signe représente quelque chose pour quelqu’un, alors que le signifiant ne représente le sujet que pour un autre signifiant.

[3] « Lire et écrire », in « Ainsi parlait Zarathoustra », F. Nietzsche, Union générale d’éditions 1958. 

[4] S. Freud, « au-delà du principe de plaisir », in « Essais de psychanalyse », Petite bibliothèque Payot 2001. 

[5] Jacques Alain Miller, « L’Autre méchant », Navarin 2010. 

[6] Joseph Rouzel, « La folie douce – Psychose et création- », Erès 2018.

 

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17 juin 2018

Premier colloque de l'@psychanalyse

 

L’ASSOCIATION L’@PSYCHANALYSE

 

Organise un colloque

Samedi 6 et dimanche 7 octobre 2018

Salle Pétrarque de Montpellier

2, Place Pétrarque

 

« Retrou(v)er la psychanalyse : Eloge de l’impossible » 

 

Retrouver la psychanalyse ? On aurait donc perdu de vue son chemin, tant il s’avère habilement recouvert par les mirages du management, la marchandisation généralisée, l’addiction aux objets, les encombrements désubjectivants du système capitaliste… ?

Quant à nous psychanalystes, censés appréhender l’insaisissable du réel, sommes-nous toujours prêts à affronter l’énigme insondable de la clinique ? Pouvons-nous véritablement consentir à l’inconsistance de notre savoir ? Sommes-nous à même de nous affranchir de l’insupportable de l’altérité ?

Retrouver la piste de la psychanalyse, dans la cure comme dans la cité, fort de ce que Freud nous enseigna que le subjectif et le collectif ont partie liée, passe par en inventer, une fois encore, le discours et la pratique. Nous (re)mettrons aux commandes l’impossible, seul à même de trouer sans cesse les tentatives de fétichisation et de dogmatisation. Subversion du sujet et dialectique du désir : comment combattre aujourd’hui les effets corporatistes d’entre-soi, l’hermétisme du discours et les dérives de la pulsion de mort sur le plan institutionnel ?

Lors de ce colloque, chacun (psychanalyste, travailleur du social, psychologue, soignant, enseignant…) est invité à témoigner, de sa place, du lieu de sa pratique, de l’épreuve et l’éprouvé de l’impossible. Là où « ça rêve, ça rate, ça rit » (Jacques Lacan). Là où « ça crée ».

Pour que vive la clinique…

Inscription : Auprès de l’association l’@psychanalyse, 3 rue Urbain V, 34000 MONTPELLIER

Participation : 120 euros (chèque à l’ordre de « l’@psychanalyse ».

La salle ayant un nombre de places limitées, il est fortement conseillé de s’inscrire maintenant…

Renseignements : apsychanalyse@gmail.com

 

www.apsychanalyse.org

 

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