PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

11 octobre 2021

La double aliénation

La double aliénation

 

Ce texte est la retranscription de mon intervention au colloque « Marx et Freud » de l’association l’@psychanalyse, du 9 octobre 2021, à Montpellier. 

« Je suis venu vous parler de la double aliénation. Parce que l’aliénation est double. S’il y a une aliénation sociale qui impacte tout le monde insidieusement, certains sujets sont touchés par une aliénation psychopathologique, ou transcendantale, qui concernerait, selon les statistiques, une personne sur cent, ce qui n’est pas rien.

 C’est François Tosquelles qui disait que la schizophrénie était un collapsus de la transcendance. Un collapsus, c’est l’indication d’une diminution, d’un déficit, la transcendance est un mouvement d’élévation, un dépassement de soi, par conséquent, il s’agit donc d’une baisse, voire d’un effondrement de la conscience qu’un sujet peut avoir de lui-même.

 Cette double aliénation renvoie au leit motiv de ce colloque, avec toute la journée, en filigrane, les personnages emblématiques de Marx et Freud, ces deux barbus qui ne sourient pas trop, comme l’évoquait Gérard Pommier. La première aliénation, dans la lignée théorique de Marx et Engels, par l’entrée du sujet dans l’ordre social ; la deuxième, dans le droit-fil d’une métapsychologie freudo-lacanienne, par l’entrée du sujet dans l’ordre du langage de l’Autre -avec un grand A- et de la problématique du désir.

 Il ne s’agit pas de confondre les deux composantes qui ont leurs propres déterminations, mais dans notre travail de psychiste, nous savons d’expérience que les deux plans se rejoignent, s’imbriquent, s’articulent en certains points nodaux qu’il est nécessaire d’identifier, mais pour se faire, il sera nécessaire d’être doté d’outils conceptuels permettant de penser ensemble le singulier et le pluriel. Afin de lever d’hypothétiques confusions, nous remarquerons – et c’est important – que la problématique « tosquello-ouryenne » de la double aliénation s’oppose aux théories simplificatrices de l’Antipsychiatrie du temps de Laing et Cooper, pour qui les psychoses n’étaient que des artefacts induits par l’organisation sociale, impactant la psyché des individus.

 Jean Oury n’appréciait pas d’être régulièrement assimilé à l’Antipsychiatrie, laquelle n’était pour lui qu’une simplification pseudo révolutionnaire, voire réactionnaire. Rejetant tout traitement possible des psychoses – certains d’entre-eux niaient même leur existence -, les « antipsychiatres » préconisaient la fermeture totale des lieux de soins psychiatriques. C’est ainsi qu’un peu plus tard, l’Etat français instrumentalisa les mots d’ordre de l’Antipsychiatrie, en supprimant 60 000 lits en quatre décennies. Au nom d’une déviation de l’esprit du secteur inspiré par Bonnafé, on a vidé les hôpitaux psychiatriques, laissant les malades mentaux face à l’alternative entre la rue et la prison, c’est-à-dire les lieux de l’atopie…ne pas avoir de place, c’est de la ségrégation ; et c’est toujours d’actualité. La majorité des malades psychotiques sont dans la rue ou en prison

 Ce n’est pas en supprimant des lits que l’on va soigner les écorchés de l’existence. Le Dr Oury préconisait une transformation radicale des hôpitaux psychiatriques afin qu’ils deviennent des lieux ouverts et collectifs. Il ne voulait surtout pas les supprimer et jeter les fous à la déréliction de la rue. La folie – cette catastrophe existentielle consubstantielle à l’humain - a besoin de lieux d’accueil, de terres d’asile, de territoires adéquats.

Recentrons-nous sur notre objet annoncé : la double aliénation, et qu’en est-il, de ce concept d’aliénation ? Une question qui mérite une déconstruction alliée à une démarche définitionnelle.

Il s’agit là d’une notion ambigüe, polysémique, problématique, elle nous renvoie le plus souvent à l’idée d’avoir perdu son libre-arbitre, sa liberté de raisonner, d’être autonome. Étymologiquement, l’aliénation vient d’« aliénus » - qui appartient à un autre – et d’ « alienatus », l’individu qui ne s’appartient pas à lui-même, celui qui est hétéronome. « Plusieurs termes sont utilisés pour parler de l’aliénation… certains avec des racines latines, et d’autres, des racines germaniques. « Alienatio » s’employait au XIIIe siècle dans un sens juridique. Au XVe siècle, on parle « d’alienatio mentis », c’est la folie. Plus tard, on parle « d’alienare » qui veut dire « étranger », et à cette époque-là, « alienatio » veut dire étrangeté, hostilité » (Jean Oury).

 Si – comme l’énonçait Lacan « le désir du sujet est le désir de l’Autre », il y a une forme primitive de l’aliénation, c’est-à-dire l’aliénation à l’Autre maternel. Du fait de sa prématuration, le petit d’homme se retrouve dans une situation d’hétéronomie absolue vis-à-vis de sa mère, et il a intérêt à être aimé, à être aimable, s’il veut survivre. Il devra passer sous les fourches caudines du grand Autre maternel, et il désirera qu’un petit autre devienne un grand Autre qui le désirera lui-même, l’infans désirera le désir de l’Autre maternel. Cette dépendance hétéromorphique sera l’aliénation primordiale, comme quoi parfois, l’aliénation aurait du bon…à condition d’en sortir, un jour…

Ce chemin précoce d’aliénation le mènera, avec les années, à une plus grande liberté. Cette plus grande liberté, c’est la séparation, laquelle, pour y parvenir, passe par un chemin difficile, balisé par les diverses modalités du besoin, du désir et de la demande, et de la triangulation œdipienne, quand il y a quelqu’un pour « faire père ».

Lacan identifie la Mère à la Chose (das Ding), c’est-à-dire l’objet perdu de la jouissance première – l’expérience de satisfaction inaugurale - qui déclenche le désir. Le désir est marqué par le manque et il sera toujours le désir d’autre chose, le désir étant la métonymie du manque à être, et ses objets interchangeables, et il en sera ainsi tout au long de la vie. Le désir se fait par force captif du langage, le sujet est dans la nécessité de s’aliéner à l’ordre symbolique afin d’exister. Comme l’écrivait Lacan : « Or, il convient de rappeler que c’est dans la plus ancienne demande que se produit l’identification primaire, celle qui s’opère de la toute-puissance maternelle, à savoir celle qui non seulement suspend à l’appareil signifiant la satisfaction des besoins, mais qui les morcelle, les filtre, les modèle aux défilés de la structure du signifiant».

Le symbolique rend possible l’absence, il est le meurtrier de la Chose… un meurtre nécessaire : le sujet non dupe aux signifiants se condamne à l’errance de la psychose, ou au non-être (supposé et apparent) des autistes profonds : « Les non-dupes errent ».

C’est ainsi qu’à leur façon, les autistes disent « merde » au grand Autre, refusant avec frénésie, de passer sous le joug des structures langagières. De ce refus et de cette liberté, ils en paieront le prix fort.

Demeure un éventail de significations de l’aliénation selon les divers contextes. En outre, le verbe « aliéner » renvoie aussi à la possibilité d’aliéner l’esprit de l’autre, voire de le rendre fou. L’aliéné peut aussi être compris comme le sujet sans lien avec l’Autre sociétal ; il sera alors traité comme un a-social, un a-normal, c’est-à-dire étranger (alien), différent, dissemblable à la norme médiane.

Par association, cela évoque l’aliénisme - premier nom de la psychiatrie, les premiers psychiatres étaient des aliénistes -, et l’aliénisme se définissait comme une science médicale toute neuve – discours univoque de la raison sur la folie – entre le XVIIIe et le XIXe siècle, moment historique important où les techniques coercitives de la vie asilaire se transforment peu à peu, par des interventions persuasives, voire manipulatrices et comportementalistes, afin de ramener l’insensé vers plus de normalité.

Ce fut le traitement moral de la folie (Pinel et Pussin, Bicêtre 1795), remplaçant les chaînes par la normopathie et la rééducation sociétale. L’hôpital psychiatrique structuré en pavillons nosographiques, remplace l’asile d’aliénés, trop connoté négativement. Comme le disait Jean Oury : « Dans la mise en place des soins psychiatriques, tout est basé sur des systèmes absurdes d’organisation collective, les mêmes que ceux de l’école, de la prison, de la caserne ou au mieux du patronage et… du Club Méditerranée».

L’aliénation marque l’œuvre de Marx. Pour ce dernier, l’aliénation est d’abord de nature économique et sociale, dans la mesure où le prolétaire, contraint de vendre sa force de travail (au prix le plus bas), est dépossédé du sens même de ce travail, car le travail est parcellisé et divisé, c’est ce que Marx et Engels appellent la division sociale du travail. Le prolétaire est de plus dépossédé de ce qu’il produit dans la mesure où n’en étant pas propriétaire, il ne possède que sa force de travail, c’est-à-dire la capacité à s’auto-reproduire. En l’occurrence, c’est ainsi que les capitalistes déterminent le niveau du salaire minimum : que le prolétaire puisse à minima auto-reproduire sa force de travail. Se nourrir, se loger…mais rien de prévu pour la culture ou les loisirs !

 Par conséquent, dans la société capitaliste, exploitation de l’homme par l’homme, l’aliénation est double ; par une dépossession à la fois économique et psychologique qui n’est pas sans effets : voir la perception (imaginaire) de soi, souvent malheureuse, cette souffrance au travail qui grandit, au point que la Médecine du même nom, depuis quelques années, a ouvert des consultations (gratuites) de ce nouveau mal de vivre sociétal, et les thérapeutes n’y chôment pas, compte-tenu d’une recrudescence des pathologies anxiodépressives causées par un mal-être au travail qui se banalise ; une activité professionnelle qui peut devenir pathogène pour le sujet ; en d’autres termes, un travail aliénant, voire mortifère, dans la mesure où elle convoque la pulsion de mort.

Depuis deux ans, je rencontre deux fois par mois des psychologues cliniciennes en supervision. Il s’agit de deux professionnelles expérimentées, animées d’une forte éthique du soin et du sujet, elles travaillent en pédopsychiatrie publique. Nous parlons rarement de cas cliniques. Elles se sont emparées de cette supervision comme d’un remède contre une violence institutionnelle vécue au quotidien, elles ont même trouvé un autre remède qui est le mi-temps thérapeutique. C’est vous dire ! C’est l’illustration d’un paradoxe de plus en plus répandu, celui de l’établissement thérapeutique qui rend malade ses propres agents !

L’aliénation est un concept qui fait lien entre le registre individuel et celui du social ; d’où le concept « tosquello-ouryen » de l’aliénation double. Comme l’énonçait Jean Oury en 1996 : « Nous sommes profondément et ontiquement aliénés. Et Lacan a bien raison de dire : une des premières aliénations, c’est le langage même (…) Je disais en 1948, pour répondre à Bonnafé, que j’avais fait la distinction, déjà, entre deux aliénations : l’aliénation sociale, très complexe, et une autre, l’aliénation psychotique ».

Et quand Jacques Lacan énonce « L’inconscient, c’est le social », cette assertion n’est au final pas si énigmatique qu’au premier abord ; il voudrait seulement dire que les conditions sociales d’existence impactent l’appareil psychique, de même que Marx pensait que c’était les conditions sociales d’existence qui déterminaient la conscience, comme quoi Marx n’était pas étranger à Lacan. Freud lui-même, à l’aube de la psychanalyse, avait compris que toute psychologie était une psychologie sociale.

Dans le mouvement de la psychothérapie institutionnelle – et particulièrement avec Oury – l’aliénation occupe une place centrale, il y consacrera son séminaire à Sainte Anne en 1990-1991. Il distinguera l’aliénation sociale de l’aliénation psychopathologique, et cette distinction est une prise de position fondamentale, antidote au courant antipsychiatrique qui considérait la folie comme la conséquence de l’aliénation sociale. Or, cette sociogenèse hypothétique est, il faut en convenir une simplification réductrice. Il est vrai que les conditions sociales d’existence déterminent la psyché de chaque-un, dans sa singularité subjective à les vivre. Manifestement, la société peut rendre fou, voire pousser aux suicides. Il faut se rappeler les 35 suicides à France Telecom en 2008. Cependant, dans l’Antipsychiatrie est trop évacuée la psychogenèse et, quoi que Laing et Cooper pourraient en dire s’ils étaient encore vivants, est minorisée l’importance de la sexualité, laquelle interfère sans cesse sur la réalité psychique. C’est cette problématique de la sexualité qui fit le lit de la rupture entre Jung et Freud, rupture que l’on peut maintenant regretter, de même que celle avec Ferenczi…

Pour Oury, l’aliénation sociale agit insidieusement, par le vecteur de l’idéologie avec une grande violence, et dans les institutions psychiatriques, ce n’est pas sans dommages sur les malades eux-mêmes. Lorsque j’évoque l’idéologie, je fais référence à la définition qu’en donne Louis Althusser : « l’idéologie comme représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence », et par association, ça me fait penser à Saul Karsz quand il énonçait, dans les années 90, le leit motiv central de son séminaire : « L’idéologie et l’inconscient font nœud », mais je m’égare un peu. Enfin, pour conclure, il serait nécessaire et salvateur, de mettre en place dans les établissements thérapeutiques les conditions d’une analyse institutionnelle permanente qui ferait asepsie : celle qui traque l’aliénation, ses artefacts, et autres toxines psychosociales. Dans ces conditions fertiles, l’établissement peut alors – telle la chrysalide du papillon – devenir institution, grâce à un travail d’institutionnalisation : un supplément d’âme pour un établissement de soins, sachant que – comme le disait Marc Ledoux, psychanalyste à La Borde - l’institution est le phallus de l’établissement ».

(Serge Didelet, le 22/09/2021)

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29 septembre 2021

C'est la rentrée !

Superviseur certifié :

J'interviens sur site, à votre demande, pour :

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Dans le champ social, médico-social, et sanitaire...

Mon cadre de référence est la psychothérapie institutionnelle et la psychanalyse.

Quelques références :

MDEF 74, IRTESS de Bourgogne, IREIS d'Annecy, service petite enfance de Passy, Centre Hospitalier Alpes -Léman (CHAL), Hôpitaux du pays du mont blanc (supervision médecine et pédiatrie), Secteur psychiatrique de l'est vaudois (Suisse), ADMR, ESAT de Sallanches, EHPAD(S) de : Bonneville, Cluses, Ambilly, Marnaz, Megève, LVA « La bergeronnette » (71), CEMEA Ile de France...

 Contact : 06.16.13.26.48. /serge.didelet@wanadoo.fr

 

 Psychanalyste :

Je peux vous accueillir sur rendez-vous au 23 rue de Savoie (2ème étage) à Sallanches (74720).

En cas d'urgence, je m'engage à vous recevoir dans les 24 heures...

Contact : 06.16.13.26.48.

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16 août 2021

Troisième ouvrage à paraitre...

A paraitre début octobre à l’Harmattan 

"La boite à outils du Dr Oury"…

Abécédaire provisoire de psychothérapie institutionnelle

Serge Didelet 2021 

Ce livre – troisième ouvrage de l’auteur – se veut comme une transmission d’un héritage, légué par le Docteur Jean Oury, un des principaux acteurs d’une alter-psychiatrie : la psychothérapie institutionnelle. Celle-ci n’est pas une somme de dogmes érigés en vérité, ni une théorie figée et refermée sur elle-même, c’est surtout et d’abord une praxis psychiatrique à haut niveau éthique, qui n’existe que dans sa mise en actes, à contre-courant, dans une société de plus en plus normosée, où l’idée même de soin psychique est en déperdition.

Médecin-Directeur de la Clinique de La Borde, de 1953 à 2014, compagnon de François Tosquelles et de quelques autres, Jean Oury a élaboré des outils conceptuels pour mieux comprendre et éclairer sa praxis. Il s’agit d’une authentique métapsychologie, socle épistémo-critique concernant l’institution, le collectif, la folie, la mort.

Ce présent ouvrage est un Abécédaire conceptuel, recensement et démarche définitionnelle de trente notions issues de « la boite à outils » du Dr Oury, celle-ci s’inspirant de Kierkegaard, de Tosquelles, et de Lacan.

L’auteur, animé d’un désir de transmission chevillé au corps, invite le lecteur à s’immerger « dans cette modeste contribution à ce qui devrait être le souci majeur de tout praticien : tracer chaque jour son champ d’action, redéfinir ses outils, ses concepts, lutter contre sa propre nocivité afin de préserver ce domaine toujours menacé : l’éthique. »

Cet « Abécédaire » provisoire de psychothérapie institutionnelle aurait sa place dans toutes les écoles d’éducateurs.

 

Serge Didelet, avant d’être psychanalyste, fut, durant trois décennies un travailleur social impliqué par l’éducation des plus jeunes. Membre de l’association l’@Psychanalyse, il intervient également sur site comme superviseur d’équipes, formateur, et conférencier.

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14 juin 2021

L'ère de la cérébrologie

Assises de la psychiatrie couchée. Episode 1: la consécration de la cérébrologie

29 AVR. 2021 PAR MATHIEU BELLAHSEN BLOG : LE BLOG DE MATHIEU BELLAHSEN

Décidées par le gouvernement, « les Assises de la psychiatrie » sont l'un des éléments de la stratégie d'étouffement d'une psychiatrie soignante. Ces Assises de la psychiatrie couchée entérineront sa disparition au profit de ce que nous décrirons sous le terme de cérébrologie.

De la psychiatrie à la cérébrologie

Dans le chapitre 2 de « La Révolte de la psychiatrie » nous évoquions l’assomption d’une neuropsychiatrie de deuxième génération alliant antipsychiatrie gestionnaire, neuropolitique et santé mentale néolibérale. La reprise de ce terme ancien de « neuropsychiatrie » correspondait aux discours politiques qui proclamaient que « au vu des progrès des neurosciences et de l’imagerie cérébrale, la partition entre neurologie et psychiatrie n’est plus de mise à l’heure actuelle ».

Mais reprendre le même mot – neuropsychiatrie- entretient l’idée du retour d’une forme ancienne, déjà connue. Or, la situation actuelle impose de clarifier, dans sa nomination même, la nouvelle discipline qui prend corps.

Penchons-nous sur le terme même de psychiatrie : « psych-iatros ». « Le iatros », celui qui soigne ; la « psuchê », l’âme, la psyché. La racine grecque de iatros (iaomaï : soigner) suppose l’activité de soigner.

Or, depuis des années, nous constatons que la psyché et les soins s’effacent comme organisateurs structurants de la psychiatrie.

Remarquons qu’il n’y a que trois domaines de la médecine qui portent dans leur nom même cette activité de soigner : gériatrie, pédiatrie, psychiatrie. Les soins de la vieillesse côtoient ceux de l’enfance et de l’âme. Si nous ne comptons pas « la médecine générale », les autres spécialités sont constituées dans leur nomination du « logos », c’est à dire des lois et des discours rapportés à un objet. L’objet est ici tel ou tel organe comme cela apparaît dans cardiologie, neurologie, ophtalmologie, diabétologie, gynécologie etc.

Si nous prenons au sérieux cette nomination qui distingue le logos (pour les organes) du iatros articulé à l’enfance, à la vieillesse et à la psyché, quel est l’organisateur imaginaire reliant ces trois éléments ?

Si nous partageons avec les autres espèces de nombreux organes, des physiologies et des anatomies proches, l’analogie fonctionne-t-elle quand il s’agit de l’enfance, de la vieillesse ou encore de l’âme ?

L’activité de soigner sous tendue par le iatros induit une logique de l’indétermination qui tout en reconnaissant les lois de la rationalité scientifique ne les considère pas comme suffisantes. La trace et l’ampleur des constructions anthropologiques et sociales insistent aux côtés de ces trois notions. Nos enfances, nos âmes et nos vieillesses s’inscrivent dans le monde et ne se contentent pas d’obéir à des lois. Elles ont une part d’ineffable qui échappent à ce que Castoriadis nomme la logique ensembliste identitaire. Quand l’enfance, la psyché et la vieillesse sont frappées par la maladie, elles ne mobilisent pas que des lois, elles s’inscrivent dans des rapports complémentaires polydimensionnels, anthropologiques, existentiels, environnementaux, politiques. Elles sont instituées sur un fond imaginaire de la société qui se résume pas à une rationalité, qu’elle soit scientifique, économique ou autre.

La marque de ces trois spécialités fondées sur le iatros, n’est-elle pas la reconnaissance de processus constitutifs de notre humanité même qui ne se limiterait pas à une relation entre un objet, des discours et des lois ?

La psyché n’a-t-elle pas déjà son logos avec la psychologie ? Si la séparation entre les lois de la psyché (psychologie) et l’activité de ceux qui prennent soin de la psyché (psychiatrie) existe depuis longtemps, la psyché, notion suffisamment indéterminée, résiste aux réductions imposée par ce logos. Malgré la tendance où penser les lois de la psyché pourrait exonérer de l’activité de soin aux malades, force est de constater que les théories de la psyché humaine, pour le meilleur et pour le pire, ne viennent pas à bout de ce dont nous avons besoin dans l’activité de soins psychiques.

Depuis plus d’une décennie, le soin des malades se transforme puis s’efface. Il n’est plus question ni de psychiatrie ni de psychologie. Les prises en charge découlent désormais des lois supposées du cerveau. Le iatros n’est plus l’activité de cette nouvelle forme qui, dès lors, nous ne pouvons plus nommer « soins ». Les pratiques se réorganisent non plus autour d’une activité (celle de soigner, iatros) mais autour d’une objectivation (celle du cerveau, logos). Les lois et discours sur le cerveau prennent l’ascendant sur les activités de soins aux malades de l’âme.

En témoigne l’orientation de la recherche depuis des années vers les sciences du cerveau par le biais des financements et des légitimités scientifiques qu’elle procure. La formation initiale des psys (psychologues, psychiatres) suit ce mouvement. Désormais, les internes en psychiatrie doivent produire des articles « scientifiques » ayant pour base les neurosciences à défaut d’autres formes de recherches comme la recherche clinique basée sur la rencontre avec les patients. Les recherches fondées sur les monographies sont relayées aux placards de la vieille psychiatrie.

De ce constat, où l’objectivation remplace l’activité de soin, où le iatros s’efface au profit du logos, où cerveau et neuro se substituent au psychisme, nous concluons que le terme de neuropsychiatrie de deuxième génération est insuffisant à décrire ce mouvement.

srevice-cerebrologie

Nous parlerons désormais de cérébrologie.

Nous entendons la cérébrologie comme la métonymie des réductions matérialistes des phénomènes psychiques aux phénomènes organiques. Si le cerveau est le lieu privilégié de la cérébrologie, peuvent également y être inclues les hypothèses hormonales, auto-immunitaires, microbiotiques ou autre.

La cérébrologie et son objet

La cérébrologie prend les patients pour des objets d’étude en tant qu’ils sont porteurs d’un cerveau là où c’était l’activité de soins qui fondait les rapports entre patients et soignants en psychiatrie. Avant son baptême sémantique, nous décrivions la cérébrologie comme une psychiatrie de tube à essai. Les pratiques autour des tubes à essai ne sont pas une activité de soin mais un projet de recherche. La cérébrologie avance masquée, le confusionnisme qu’elle crée est stratégique. Identifier la recherche sur le cerveau à une activité de soins permet de ne plus se préoccuper du soin réel aux personnes. Ce qui comptera désormais c’est le discours tenu sur ce que sont désormais les soins en excluant ce qui ne s’y adapte pas.

Cette réorientation de pratiques de soins vers des pratiques discursives et des pratiques de recherches découpe de nouveaux objets avec de nouveaux noms. La création de la notion de « neuro-développement » accolé à certains troubles de l’enfance auparavant articulé à la pédo-psychiatrie en est un exemple. Progressivement on dépsychiatrise pour cérébrologiser.

Dépsychiatriser revient à « déstigmatiser », à « inclure ». Les troubles du neuro-développement ne doivent plus être pris en charge par la psychiatrie puisque ce sont désormais des handicaps et non des maladies. La cérébrologie, en fixant ses objets, fixe aussi les personnes dans nominations d’où découlent des trajectoires et des "parcours".

Les pratiques de « soins », de financement et de créations de dispositifs comme les plateformes sont orientées par la cérébrologie. Cela permet aussi de comprendre que les soins qui nécessitent parfois un temps plus ou moins long sont remplacés par des diagnostics et des évaluations, c’est-à-dire la production de lois et discours prenant pour base le fonctionnement cérébral, ses habilités, ses capacités, ses dysfonctionnements.

Si le iatros est l’activité de la personne qui soigne, qu’est-ce que le logos cérébral construit pour prendre en charge les accidentés de la cérébrologie ?

La cérébrologie a pour habitude d’aborder les « déficits » des processus cognitifs ou les « circuits dysfonctionnels » des connexions neuronales ou d’aires cérébrales. La cérébrologie institue la remédiation cognitive, le rétablissement des fonctions, l’amélioration du fonctionnement, la réparation du déficit comme objet de ses interventions médicales.

La prise en charge n’est plus celle du soin, de la guérison ou de l’expérience que fait traverser la maladie à la personne malade.

D’autres bascules du iatros vers le logos

Ailleurs, le glissement du iatros au logos s’est déjà faite de façon plus visible. La gériatrie s’est progressivement muée en « gérontologie ».

Si la pédiatrie ne s’est pas encore transformée en "pédologie", des signes avant-coureurs naissent au sein de la société : dans ce champ de la justice, les enfants s’effacent pour faire place aux mineurs. La minorité n’est pas l’enfance. La « Justice des mineurs » n’est pas protection de la jeunesse.

François Tosquelles disait que toute révolution débute par la place accordée à l’enfance. Se réapproprier son enfance, laisser parler l’enfant en nous permet à l’enfant dans l’adulte de rêver le monde et de le construire à sa mesure. A contrario, le mineur est un adulte miniature. On lui appliquera les mêmes référentiels que ceux des adultes, des majeurs. On sacrifiera son enfance, on mutilera l’adulte en devenir qui sera incapable de s’appuyer sur cet enfant en lui.

Et que penser de la construction de nouveaux objets comme « le neuro-développement » ? N’est-ce pas le signe que la cérébrologie gagne l’enfance et que le passage de la pédo-psychiatrie à la « pédo-cérébrologie » est en cours? Les dispositifs éducatifs et de rééducations ne s’articulent plus aux soins, ils se substituent à eux selon une logique éliminationniste.

Cérébrologie sans état d’âme

On l’aura compris, une nouvelle signification imaginaire sociale apparaît avec le cerveau. La cérébrologie est sans « état d’âme ». Ses promoteurs ne jurent que par les IRM, par les questionnaires standardisés et par les programmes de prise en charge courts qui leur sont articulés. Le big data apportera des données complémentaire recueillies dans les centres experts pour que ces prises en charge courtes soient congruentes au modèle de financement par objectifs. Les processus d’objectivation, que ce soit celui des diagnostics et des prises en charge ou que ce soit celui des coûts économiques et des ressources nécessaires sont des opérations proches qui s’accouplent facilement.

Le mariage de ces processus d’objectivation des coûts et des prises en charges légitime l’arrivée de la tarification à l’activité en psychiatrie, la T2C (tarification de compartiment).

Prendre des patients comme objet de prises en charge ou des citoyens comme objet de politiques expertes n’est pas si éloigné. Cette cérébrologie va s’articuler à l’utilitarisme néolibéral et à la catastrophe gestionnaire de la santé mentale.

Ce sera l’objet du deuxième épisode des Assises de la psychiatrie couchée.

Mathieu Bellahsen

29 avril 2021

 

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06 juin 2021

Les quatre discours

A l’instar de Lacan, Jean Oury disait que l’on ne parle qu’à partir d’une place. D’où la nécessité de s’interroger sur la place que l’on occupe dans le discours, comme autant de formes possibles de l’intersubjectivité, à un moment et une situation données. Il faut savoir d’où l’on parle. Si l’on parle de discours, il faut l’entendre dans un sens plus large que la linguistique.

« L’inconscient c’est le discours de l’Autre » énonçait Lacan dès le début des années cinquante ; ainsi, le discours ne se réduit ni à la langue, ni à la parole ; il a une structure, et nous allons comprendre pourquoi. Si l’on veut comprendre le discours, il faut consentir à travailler avec quatre éléments : S1 le signifiant-maître ; S2, qui peut représenter soit le savoir inconscient, soit le lieu de l’Autre, ou encore la chaîne des signifiants : $, le sujet divisé, barré, symptomatique :  et l’objet @, objet cause du désir et/ou « plus de jouir », par analogie avec la plus-value de Marx. (indiscutablement Lacan avait lu Marx). Le locuteur est l’agent du discours, et tout discours s’adresse à un autre, un auditeur. Le discours appelle une réponse même si celle-ci est un silence. La réponse est le produit du discours, ou encore son effet. L’agent parle au nom d’une vérité. Il y a donc quatre structures du discours où – nous allons le constater - les places tournent comme sur un tourniquet :

AGENT

AUTRE

VERITE

PRODUIT

 Dans son séminaire XVII, « L’envers de la psychanalyse »[1], Lacan montre qu’il y a quatre formes de discours – il en rajoutera un cinquième un peu plus tard[2] - Le Discours du maître en est la matrice, c’est-à-dire la forme fondamentale d’où vont dériver les autres discours ; à savoir le Discours de l’hystérique, le Discours de l’université, et le Discours de l’analyste. Le Discours du maître s’origine dans la « phénoménologie de l’esprit » hégélienne, dans lequel le maître exploite l’esclave par son travail, et par surcroit, s’accapare le surplus de jouissance généré par ce même travail (le plus de jouir /la plus- value) :

 

AGENT

S1

AUTRE

S2

VERITE

$

PRODUIT

@

 L’agent S1 (par ailleurs sujet divisé et symptomatique) commande à l’autre, S2, et ça produit @, l’objet cause du désir. Cela peut s’interpréter autrement : Un signifiant S1 représente le sujet $(S barré), pour un autre signifiant S2 (la chaîne signifiante), et ça produit du manque à être et du désir, notamment à cause de l’incomplétude du langage.

Voilà qui me renvoie, par association libre, à cette assignation à une place de savoir que j’ai rencontré à partir de 2012 : outre mon activité de psychanalyste, j’exerce depuis quasiment une décennie, comme superviseur d’équipes, dans le champ social, médico-social ou sanitaire. Aux équipes rencontrées, il me faut leur proposer un cadre de travail solide et fiable. Placé symboliquement à la place du sujet supposé savoir (Lacan 1964), il me faut assumer le Discours du maître si je veux que ça fonctionne. Le superviseur / psychanalyste – et sujet divisé ($) comme chaque-un - que je suis censé incarner, désirant mettre les participants au travail, posera le cadre et les règles (S1) et il faudra tenir la place et l’assumer. Le S2 sera le savoir (parfois insu) expérientiel des participants à propos de leur métier, et ce qu’ils peuvent en dire. A l’issue d’une session réussie, cela produira des effets, notamment celui du désir épistémophilique, le désir de savoir, objet cause du désir (@) ; et c’est ce désir de l’objet – l’inaccessible objet ! – qui fera revenir les participants à la prochaine session…jusqu’à une hypothétique destitution du sujet supposé savoir, mais c’est une autre histoire, et si ce n’est pas non plus une fatalité, c’est un destin possible, voire désirable ; c’est même le signe que la supervision a opéré. En outre, la chute du sujet supposé savoir est une étape qui n’implique en aucun cas d’assimiler l’analyste-superviseur à un déchet.

 Il en sera de même dans le cadre duel de la cure analytique.

Le Discours de l’hystérique n’est pas un discours énoncé par un(e) hystérique, il est un des aspects du lien social dans l’interlocution, par lequel l’agent $ (barré et divisé) est en quête de connaissance (S2) :

AGENT

$

AUTRE

S1

VERITE

@

PRODUIT

S2

 Le Discours de l’hystérique symbolise la faille entre la demande du sujet et ce que l’Autre lui offre en réponse : incomplétude et insatisfaction de l’hystérique. Cette impossible satisfaction sera emblématique de l’hystérique englué dans une plainte permanente. Dans le Discours de l’hystérique, l’objet @ du sujet $ est en place de vérité, le sujet $ en place d’agent, s’adresse au signifiant-maître S1, afin qu’il produise le savoir (S2), qui pourrait lui donner la clé de l’énigme de son désir. Le signifiant S1 reste un signifiant qui renvoie toujours à d’autres signifiants, c’est la chaîne signifiante.

Pour résumer : l’hystérique attend de l’Autre un savoir qu’il a sur lui. La question récurrente et structurelle de l’hystérique est : « Qui suis-je ? ». Par conséquent, le sujet $ attend le savoir (S2) en passant par le signifiant maître (S1).

Il est notable que lors des débuts – qui peuvent durer plusieurs mois, voire plus – d’une cure analytique, l’analyste, du fait du transfert de l’analysant, sera à la place du sujet supposé savoir, et il mettra l’analysant à la place de l’hystérique.

« L’ambiance est fabriquée, elle est constituée de faits, d’évènements, de rencontres, qui sont, en fin de compte, des faits de discours ; d’où l’importance de pouvoir typifier chacun des discours en question. La proposition de Lacan de typifier quatre grands discours – typologie à quatre termes – le Discours du maître, le Discours de l’universitaire, le Discours de l’hystérique, le Discours de l’analyste, n’est possible que par la mise en acte d’une distinctivité, d’une fonction diacritique ; et ce ne peut être réalisé que par l’émergence d’un certain type de discours : le Discours de l’analyste ».[3]

Lorsque le psychanalyste (ou le superviseur) est destitué de la place du sujet supposé savoir, il se retrouvera dans le Discours de l’analyste :

AGENT

@

AUTRE

$

VERITE

S2

PRODUIT

S1

 Le Discours de l’analyste renvoie à une place vide (voir la fonction « moins un ») puisque le @ symbolise l’absence, le manque, l’analyste est objet cause du désir du sujet $, il s’adresse à lui en mettant le S1au travail (recherche du signifiant – maître). Pour résumer, nous avons @ comme agent, c’est-à-dire le désir, qui s’adresse au sujet barré et symptomatique ($) et le discours analytique produira S1 (signifiant maître).

Nota : $ / S1 est une vérité qui soutient la division du sujet.

@ / S2 : Le S2 (la formation de l’analyste) légitime l’analyste pour soutenir sa place de semblant d’objet @. Continuons à faire tourner « le tourniquet » d’un quart de tour, dans le sens des aiguilles d’une montre. Cela nous amène au Discours de l’université (ou discours de la science), très prégnant et envahissant tout l’espace médiatique en cette funeste période pandémique :

AGENT

S2

AUTRE

@

VERITE

S1

PRODUIT

$

 

 Le savoir (S2) est en place d’agent et communique à l’apprenant son « manque à savoir » (@). Sa vérité (S1) est une injonction : « Continues à apprendre ! ». Ce discours produit un sujet divisé par son incomplétude et ses carences lacunaires : il ne saura jamais tout. Dans le cas du superviseur d’équipes que j’incarne, assigné à la place du sujet supposé savoir, je suis à la place de l’agent dominant S2 (le savoir) ; mais cette place est un piège narcissique. Le superviseur soutient une place vide afin que chute le sujet supposé savoir. Il ne pourra soutenir cette place que s’il la laisse vacante. Il passera ainsi du Discours du maître au Discours de l’analyste (où l’agent est @) en passant par les deux autres discours.

Pour résumer, l’analyste et/ou le superviseur d’équipes, et le psychiste d’une façon générale, assumera divers discours, où, à la place d’agent il occupera différentes places :

-         La place du maître (S1) pour mettre en place le cadre et inciter les autres au travail.

-         La place du savoir (S2) pour éclairer (et satisfaire) les autres qui le mettent à la place du sujet supposé savoir.

-         La place du sujet divisé, marqué par l’incomplétude de toutes choses, un sujet symptomatique. Comme l’écrivait J. Nasio : « Quand l’analyste interprète, il prend le statut de sujet divisé, car d’un côté, il dit et s’engage dans son dire, et de l’autre côté il est absent parce qu’il est dépassé par son acte (…) Par rapport à certaines fonctions telles l’interprétation, il reste dans une position d’exclusion partielle ».[4]

-         La place du semblant d’objet @ (objet cause du désir) qui symbolise le manque à être.

« Le sens n’apparaît que dans le passage d’un discours à un autre, dans la traduction d’un discours à un autre (…) Quand le désir inconscient « concrétisé » si l’on peut dire par l’objet @, est en place de l’agent du discours, il peut rendre possible le frayage d’un chemin vers la réalité, l’existence, le Dasein ».[5]

 

 

 

 

 

 

 



[1] J. Lacan, « L’envers de la psychanalyse » (séminaire XVII), Editions du Seuil 1992.

[2] Il s’agit du discours du capitaliste qui produit une injonction à la jouissance sans limites, donc à la pulsion de mort.

[3] J. Oury, « Le Collectif » (séminaire de Sainte Anne 1984-1985), Champ social 2005.

[4] J.D. Nasio, « Le fantasme », Petite bibliothèque Payot 1992.

[5] J. Oury, « L’aliénation » (Séminaire de Sainte Anne 1990-1991), Galilée 1992.

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14 avril 2021

La psychiatrie agonise !

 

Il n’est pas un jour sans annonces catastrophiques concernant la psychiatrie en France.

Ces annonces concernent les conditions dans lesquelles les patients sont traités et à vrai dire trop souvent maltraités. Elles concernent également les soignants-psychiatres, psychologues, infirmiers et autres-, qui sont débordés, démotivés, découragés et ont envie de quitter l’hôpital public ou même de changer de métier. Les très nombreux administratifs de la psychiatrie commencent à se trouver eux-mêmes en difficulté pour répondre aux questions cruciales que pose la déshumanisation de la psychiatrie. En effet, chaque jour les plaintes affluent, le nombre des contentions augmente, les listes d’attente s’allongent et les soignants démissionnent, ce qui contribue à noircir davantage le tableau général de la psychiatrie.

Pendant que se joue ce drame qui concerne les malades, leurs familles et leurs soignants, le gouvernement met la dernière main à un projet de psychiatrie portant essentiellement sur une approche nouvelle fondée sur la recherche et les neurosciences. L’ensemble du système de la psychiatrie française, publique, associative et privée va se réorganiser autour du concept de plateformes diagnostiques disposant de moyens conséquents pour entreprendre des bilans neurophysiologiques approfondis (recours aux IRM, à l’Intelligence Artificielle, aux algorithmes…) débouchant sur les diagnostics promus par le DSM V et passibles de traitements médicamenteux et cognitivo-comportementaux à l’exclusion de toute autre approche de la souffrance psychique spécifiquement humaine. Le dernier décret relatif à l’expertise des psychologues du 10 mars 2021 indique de façon limpide la direction prise par la « réforme » promise.

Cette réorganisation va coûter un « pognon de dingue » et permettre de développer une recherche neuroscientifique permettant un rattrapage du prétendu retard français dont nos gouvernants, sous l’influence de lobbies directement intéressés par ce nouvel angle d’attaque (c’est le mot adéquat) de la psychiatrie, ne cessent de nous rebattre les oreilles. On comprend mieux la casse massive de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle entreprise depuis quelques années par le pouvoir et ses agences réputées indépendantes telles que la HAS.

Mais c’est oublier un peu vite que les travaux portant sur la psychopathologie transférentielle avaient permis de restaurer l’humanité dans la relation avec des patients en grandes difficultés dans leur souffrance psychique. En effet, les progrès considérables survenus dans les neurosciences et la génétique ne doivent pas faire oublier que la condition humaine ne peut se réduire au déploiement du génome dans un environnement standard, et que l’intervention d’autrui dans la construction du petit d’homme est primordiale. De la même manière, la prescription de médicaments et de traitements psychothérapiques ne peut se penser hors de cette relation intersubjective spécifique de l’humain. Et c’est précisément ce qui avait permis à la psychiatrie de quitter les asiles et de s’ouvrir au monde, notamment grâce à cette invention française que nous ont envié les autres pays, la psychiatrie de secteur. Et ainsi de rendre son humanité aux pratiques psychiatriques avec les adultes et les enfants.

Le succès de cette organisation sectorielle a été tel que les listes d’attente des consultations dans les Centres Médico-Psychologiques s’est accru à un point difficilement compatible avec les très faibles moyens mis à la disposition des équipes soignantes. Quand un médecin des beaux quartiers demande un an d’attente pour fixer un rendez-vous, ne dit-on pas qu’il doit être excellent ? mais que la même durée existe dans le secteur public et voilà que l’équipe ne sait pas s’organiser…

Bref !, la psychiatrie est maintenant dans un état déplorable et ce constat a été établi par toutes les instances officielles, y compris la défenseure des enfants, mais plus tragiquement encore par les personnes souffrant psychiquement et leurs proches.La psychiatrie qu’on nous promet va droit dans le mur de la régression la plus scandaleuse puisque nous savons comment soigner humainement en psychiatrie.Continuer à attendre des seules neurosciences la solution pour traiter la maladie mentale est une imposture grave dont les générations futures nous rendront responsables.Continuer à penser que des économies peuvent être faites sur la psychiatrie est une erreur profonde de jugement de nos dirigeants.Continuer à diviser les soignants, les familles des malades et les citoyens est une manipulation de bas étage organisé par des groupes de pression puissants et intéressés.Il est grand temps de réunir les forces en présence pour refonder une psychiatrie à visage humain qui prend en considération les différents aspects bio-psycho-anthropologiques, qui bénéficie des mêmes moyens que toutes les autres spécialités médicales, tout en tenant le plus grand compte de ses spécificités.Les projets gouvernementaux actuels ne sont pas à la hauteur des enjeux et doivent être reconsidérés avec les avis de tous les partenaires concourant à une psychiatrie digne de ce nom.

 

Pierre Delion. Avril 2021.

 

 

 

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02 avril 2021

Supervision clinique institutionnelle et psychanalyse

 

Superviseur certifié PSYCHASOC

J’interviens sur site, à votre demande, pour :

  • Supervision clinique institutionnelle.

  • Analyse des pratiques professionnelles.

  • Groupes de parole.

  • Analyse institutionnelle.

  • Formations.

Dans le champ social, médico-social, et sanitaire…

Mon cadre de référence est la psychothérapie institutionnelle et la psychanalyse.

Quelques références :

MDEF 74, IRTESS de Bourgogne, IREIS d’Annecy, service petite enfance de Passy, Centre Hospitalier Alpes -Léman (CHAL), Hôpitaux du pays du mont blanc (supervision médecine et pédiatrie), Secteur psychiatrique de l’est vaudois (Suisse), ADMR, ESAT de Sallanches, EHPAD(S) de : Bonneville, Cluses, Ambilly, Marnaz, Megève, LVA « La bergeronnette » (71), CEMEA Ile de France…

Contact : 06.16.13.26.48. /serge.didelet@wanadoo.fr

Psychanalyste :

Je peux vous accueillir sur rendez-vous au 23 rue de Savoie (2ème étage) à Sallanches (74720).

En cas d’urgence, je vous reçois dans les 24 heures…

Contact : 06.16.13.26.48.

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08 mars 2021

Les constellations transférentielles, un outil pour les équipes...

François Tosquelles est à l’origine de ce concept de Constellation transférentielle (CT). Pour l’expliquer, rien de tel qu’une situation clinique tirée de la réalité. En 2017, j’étais depuis quelques mois le superviseur d’un Groupe de vie (ils appelaient ça une famille…et c’est vrai que le groupe, était aussi aliénant qu’une famille !), au sein d’une Maison d’Accueil Spécialisée (MAS). Se retrouvent en MAS des « malades » dont la psychiatrie publique et privée s’est débarrassée ; ce sont les inéducables, les chroniques inguérissables, les incasables, les inclassables de la clinique. Certains évoquent des « lieux-poubelles » où survivent, dans une promiscuité chaotique, des autistes profonds (type Kanner), des schizophrènes catatoniques vieillissants, des trisomiques mélancoliques, et quelques cas atypiques. Une équipe pluridisciplinaire y est au travail, H24…la MAS est un internat, les malades sont appelés euphémiquement résidents. Ils sont huit dans l’équipe, il y a quinze résidents. Un psychologue clinicien (et psychanalyste) fait aussi office de responsable du service. Il y a deux éducateurs spécialisés, quatre A.M.P.[1], une employée de maison (ménage et traitement du linge), une veilleuse de nuit. Une fois par semaine, un kinésithérapeute vient toute la journée pour de l’éveil musculaire. Il y a seize résidents dans ce groupe de vie, et quatre groupes dans la MAS. Les résidents les plus jeunes ont vingt ans, le plus vieux a soixante ans et attend une place en EHPAD qui tarde à se libérer. Certains résidents sont en fauteuil roulant.

La session de supervision commence, et c’est une éducatrice qui se propose de prendre la parole ; elle évoque un résident diagnostiqué bipolaire, en crise maniaque depuis trois semaines, qui fait beaucoup parler de lui dans l’établissement.

En d’autres termes, il remue le contre transfert institutionnel.

Il se nomme Django (sur la carte d’identité, c’est Raymond !), il est gitan, il a cinquante ans et il réside à la MAS depuis deux mois, après de nombreux séjours en EPSM[2] et autres Maisons de santé d’où il s’est fait virer. Grosso-modo, ce n’est pas « un cadeau », mais il est là, il existe, et il faut bien faire avec ça. Il faut dire que chaque jour il est l’objet de plaintes, s’originant à d’autres résidents, ou parfois de professionnels excédés. Django dérange, il n’a pas de Surmoi, il n’a pas rencontré l’éducation, son père est mort pendant son enfance, il n’y a pas eu d’adulte qui ait compté pour lui, il a été élevé par une mère incestueuse et alcoolique. Par conséquent, il ne connait pas le renoncement pulsionnel, alors, du matin au soir, il s’agite, déambule, réclame, revendique, conteste toutes les règles, il peut être menaçant, obscène (ne s’est-il pas masturbé en public en salle de télévision ?). En outre, il arrive qu’il passe du verbal à des démonstrations physiques destructrices, alors il casse du matériel, enfonce des portes, brise des vitres, vole des cigarettes à ses pairs ; et si quelqu’un d’excédé s’interpose pour le réguler, il peut réagir avec une violence démesurée. Il est par surcroit très fort, et très fier de sa musculature qu’il entretient en faisant des répulsions au sol (des pompes !).

Il arrive parfois qu’il s’apaise – ce qui augure la fin de la crise maniaque qui annonce une phase mélancolique – et consente à discuter avec « l’employée de maison » nommée Marie, c’est elle qui nettoie sa chambre et s’occupe de son linge.Ainsi, le transfert demeure envisageable, tout n’est pas si désespérant, mais l’équipe fatigue et se plaint sans cesse. On ne parle plus que de Django, certains attendant avec impatience la crise mélancolique qui aura raison de lui et le laissera prostré sur son lit pendant plusieurs jours.

En outre, sa conception de l’hygiène est très approximative, il ne se lave jamais, se contentant de se raser avec un rasoir électrique, et il laisse souvent traîner son dentier sur la table, provoquant rejet et dégoût des autres convives. Alors, les autres résidents l’évitent, autant que faire se peut dans une MAS ! Depuis peu, Django recrache systématiquement son traitement (déjà peu efficace, il est pharmaco-résistant) dans le lavabo, dès que l’infirmier a le dos tourné.

Résultat, tout le monde se plaint, et j’ai le sentiment que Django – à son insu- fait analyseur des contradictions de l’institution. Des postures de rejet s’actualisent, de même que des tentations ségrégatives de la part de certains professionnels qui préconisent le recours aux entraves et à l’isolement en chambre dédiée[3]. Avec bonheur – et c’est louable – la majorité de l’équipe ne veut recourir à ces méthodes coercitives que seulement en état d’urgence. Le psychologue (chef de service) tient bon, lui non plus, animé d’une éthique humaniste, ne veut pas recourir à la coercition systématique, mais il redoute les réactions de l’équipe trop mise à mal depuis plusieurs semaines.

A l’issue de la narration, phase I de l’Instance clinique[4], chaque-un a pris le temps de s’exprimer quant à ses affects relatifs à Django. Nos échanges langagiers ont pu édulcorer la colère et les ressentiments imaginaires. Alors, il nous restait une heure, et c’est ainsi que j’ai proposé à l’équipe de transformer l’espace de supervision en Constellation transférentielle, demandant de plus que Marie (employée de maison) vienne nous rejoindre.

« La constellation, ça nous vient de la Clinique de la Borde. Le principe : plusieurs personnes se réunissent pour parler de quelqu’un en graves difficultés. La constellation aura d’autant plus d’efficacité si elle est hétérogène. Si l’on convoque sept psychologues, ça sera beaucoup moins efficace qu’un cuisinier, une maitresse de maison, une femme de ménage, une aide-soignante, un psychologue, un médecin et un éducateur. Il y aura là beaucoup plus de possibilités et d’ouvertures, de surprise, d’échanges, de manifestations et d’expressions. Le principe : convoquer des personnes différentes, aux statuts, fonctions et rôles différents, mais qui toutes ont ce point commun : un lien transférentiel avec le patient. Cela peut provoquer des changements extraordinaires, la mise au travail d’une chose fondamentale qui est niée par la psychiatrie traditionnelle : la pathoplastie. Le milieu, ça se travaille ».[5]

A propos de Django, trois Constellations eurent lieu (et la première avec moi) et regroupant toute l’équipe, du chef de service à l’employée de maison. Les changement furent rapides, certains professionnels en seront « bluffés » : Django découvrait l’usage de la parole, négociait au lieu de crier, il intégrait peu à peu la notion de limite, la vie collective et l’ambiance devinrent beaucoup plus paisibles pour tout le monde, et ce changement s’opéra en trois semaines.

Comment l’expliquer ?

Il faut partir du constat qu’une personne est à l’entrecroisement d’un grand nombre d’interactions avec d’autres, alors, il fallait réunir pour ce résident l’ensemble de l’équipe, chacun étant impliqué dans l’existence quotidienne de Django, ce résident « remuant ». L’hétérogénéité du groupe de Constellation (la diversité des statuts et des rôles) sera un « plus » qualitatif. En quelques jours, Django qui semblait isolé et s’opposait à tout dialogue – il préférait frapper les autres et détruire du matériel – avait, à son insu, et malgré tout des liens avec quelques autres, certains comptaient pour lui, et s’ils ne le savaient pas, lui non plus.

Comme le disait Oury : « On s’est aperçu à La Borde, de façon banale, qu’il suffisait parfois de se réunir à quelques-uns, ceux qui connaissent un peu un malade à la dérive – un schizophrène entre-autre – et de parler, comme ça, pour que le lendemain, il y ait un changement, une sorte d’ouverture, chez le malade dont on avait parlé. Ce n’est pas de la magie »[6]

La CT est une instance clinique qui interroge le désir et le transfert. En questionnant les affinités, les inimitiés, la sympathie et l’antipathie, c’est sa propre position subjective vis-à-vis de l’autre, qui est interrogée, c’est le désir dans le transfert, qu’il soit positif ou négatif, et ça purge la pratique et « le ronron des ça va de soi ». Les CT participent à l’asepsie de l’établissement, en s’affranchissant des préjugés et des représentations stéréotypées et imaginaires. Elles ne fonctionnent que dans l’hétérogénéité, et quand elles fonctionnent, c’est le plus souvent positif : cela modifie l’ambiance et la qualité des relations interpersonnelles, cela change le gradient pathoplastique. Les CT font partie de « l’arsenal thérapeutique » dans tout traitement possible des psychoses ; d’autant plus qu’il ne peut avoir de thérapie sérieuse des psychoses que collective et institutionnelle.

Accompagner un psychotique – et surtout un schizophrène – ça ne doit pas se faire tout seul dans le huis-clos d’un cabinet, avec le dispositif divan-fauteuil de la cure. Il faut du tiers, des lieux où déambuler, il faut de l’Autre : réinjection d’un peu de symbolique.

Les CT constituent un outil transmissible et transférable à tous les secteurs du champ social, qu’il soit thérapeutique ou éducatif.

 

 

 

Serge Didelet, le 7 mars 2021

 

 

 

 

 

 

 



[1] Aides Médico Psychologiques, titulaires d’un diplôme d’Etat de niveau V. Il y a des gens admirables dans cette relativement jeune corporation, ils sont au cœur de la clinique, font souvent un travail d’éducateurs et sont payés au SMIC.

[2] Etablissement Public de Santé Mentale, nouveau nom des hôpitaux psychiatriques publics.

[3] Un lit scellé au sol, un lavabo, un seau pour se soulager, une caméra…pour le monde, on a de la tendresse !

[4] Joseph Rouzel, « La supervision d’équipe en travail social », Dunod 2007.

[5] Serge Didelet, « Psychanalyse et question sociale », l’Harmattan 2020.

[6] Jean Oury et Marie Depussé, « A quelle heure passe le train ? », Calmann-Lévy 2003.

 

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18 janvier 2021

"Liberté, tu t'laisses aller !

 

 

« Il faut revenir à l’essence-ciel. Se parler, se déplacer pour acheter de la nourriture, prendre l’air, promener le chien…Essentiel. » [1]

 

En 2020, et pour cause de pandémie, l’humanité a été assignée à résidence pendant plusieurs mois. Nous avons été isolés les uns des autres, interdits de contacts, de liens, de toucher, et même privés d’odorat. C’est une vie sans saveur, une mascarade généralisée, cauchemardesque, et qui ne saurait perdurer sans imploser.

Insidieusement, nos libertés se réduisent peu à peu. Depuis la vague d’attentats de 2015, l’état d’urgence s’est substitué à l’Etat de droit. La nouvelle donne est qu’il est passé début mars 2020, du sécuritaire au sanitaire. Ce sont maintenant le Ministre de l’Intérieur et le Préfet de Police – supervisés par Castex – lesquels, en vase clos, décident arbitrairement des mesures de restriction de libertés qui concernent l’ensemble de la population. La démocratie parlementaire est bafouée. Il devient urgent de pouvoir penser ensemble, afin de définir démocratiquement d’autres stratégies sanitaires ; et non, passivement, s’en remettre à un Directoire sanitaire régissant les vies quotidiennes de chaque-un. L’Etat autoritaire installe son pouvoir en jouant avec la peur des gens, les conditionnant, les abreuvant de vérités -souvent contradictoires et issues du discours de la Science - , et d’injonctions culpabilisantes, saturant tout l’espace d’informations, mettant en place de nouveaux outils de surveillance et de répression. Comme l’écrivait Machiavel : « Celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leurs âmes. »

Malheureusement, et du fait du niveau d’aliénation sociale dans ce pays, il y a peu de contestation, d’autant – et c’est là où le bât blesse – que globalement, les mesures sécuritaires – l’hystérie hygiéniste et le principe de précaution à son plus haut niveau d’absurdité ! – rassurent la majorité des individus. Convaincue de la nécessité de faire face au Covid, et quel qu’en soit le prix à payer, la majorité de la population a renoncé à la liberté ; liberté qui induisait des actes dans le libre arbitre de chaque-un, des pratiques essentielles, aux saveurs antécovidiennes : aller au cinéma (à défaut l’Etat magnanime vous autorise d’aller à la messe !), au bistrot, au restaurant, en bibliothèque, à la piscine, chez des copains…faire ce que l’on veut…c’était encore ainsi, en 2019.

Par une surenchère quant aux moyens, toutes les conditions sont dès lors réunies pour faire le berceau d’une dictature durable. Le Covid est devenu en un an le signifiant- maître, la première préoccupation des trumains qui aiment croire en l’unanimité illusoire, symbole d’une injonction qui dictera l’idéal-type des bonnes conduites.

Par contre, si, comme moi et beaucoup d’autres - critiques mais gens de bonne volonté -, vous pensez que l’Etat sur-réagit, en fait un peu trop, que nous pourrions peut être faire autrement, vous êtes le suspect à abattre, l’asocial, le mauvais sujet à surveiller. Ainsi, en moins d’un an, je me suis « brouillé » avec deux normopathes avérés que je prenais pour des amis. La situation est clivante, elle favorise la pulsion de déliaison, composante majeure de la pulsion de mort.

COVID…un signifiant qui sature l’espace d’informations depuis un an. On ne parle plus que de ça, et les recommandations de Big Brother (Orwell 1950) sont diffusées en boucle sur les ondes nationales. Il y a comme un défaut d’ambiance, celle-ci est normative, culpabilisante, anxiogène. Cela renvoie au concept de pathoplastie, cher à Jean Oury : l’émergence de pathologies générées pas l’ambiance. Et oui, beaucoup d’individus deviennent malades, non du Covid, mais de ses conséquences sociétales.

 La délation, que l’on aurait pu croire disparue depuis Pétain, réapparait. De bons français, ravis dans leur veule obséquiosité, dénoncent leurs voisins à la Police, ces derniers ayant osé transgresser les injonctions étatiques, et réveillonnés avec des amis, le soir du 31décembre. Cette soirée fut marquée par quelques descentes musclées dans des sphères privées, des coups, des humiliations, des amendes pécuniaires, des gardes à vue…il n’y a pas d’erreur, nous sommes en France !

En outre, j’ai pu observer une surenchère dans l’exécution des gestes dits « barrières », croisant quotidiennement des « mickeys » masqués sur des chemins forestiers déserts. Une catégorie d’hommes aurait donc perdu tout discernement ? L’obéissance et l’endoxalite fonctionnent à plein régime, les puissants de ce monde peuvent être rassurés, ils ont de beaux jours devant-eux. Nous sommes dans un pays qui se tient sage[2]

En attendant, les libertés s’amenuisent, se raréfient, nous assistons à un inéluctable rétrécissement des possibles et des marges de manœuvre, une vie-peau de chagrin pour beaucoup de catégories sacrifiées. Un seul mot d’ordre : « Travaillez ! » (télétravail pour les cadres, métros et autobus bondés pour la piétaille prolétaire), « Ne faites pas de vagues, rentrez chez vous et regardez BFMTV ; nous aurons des jours meilleurs. »

En outre, les avis dissonants sont écartés avec mépris, les bonnes nouvelles n’ont pas droit de cité. Les professeurs Tubiana, Toussaint, et Raoult (j’en oublie, il y en a d’autres…) sont devenus des complotistes extravagants, alors que ce sont des scientifiques aux travaux mondialement connus. A qui et à quoi sert cette ostracisation ?

Je ne suis pas un scientifique et j’avoue avoir du mal à me forger une opinion avisée, alors que chacun est envahi d’informations en boucle souvent contradictoires. Comme l’écrivait Hannah Arendt : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit en rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut pas se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez »[3]. Le quidam que je suis se permettra juste quelques remarques et questions.

Avec une régularité métronomique, Castex nous parle à vingt heures, c’est un discours descendant, celui du Maître à l’esclave. Comme le disait Aristote : « Jamais l’esclavage n’est aussi bien réussi que quand l’esclave est persuadé que c’est pour son bien ». Cet homme triste et vieillot a la tête des mauvaises nouvelles qu’il annonce, avec ses allures rétros de « père-fouettard », il incarne l’Autre qui punit, à grands coups de couvre-feux, de confinements, d’amendes pécuniaires, tout le monde est sous haute surveillance et chacun peut devenir le flic de l’autre. A défaut des sourires, la défiance de l’autre brille dans les yeux. Castex et consorts donnent des leçons de civisme aux français, comme si ces derniers, patients, disciplinés, résignés pour la plupart, et qui « en bavent » depuis mars dernier, étaient responsables de la situation :  cet état pandémique du monde qui, peut-être, fait signe d’une nature saturée et fragilisée qui se vengerait des (ex)actions humaines !?

Faute de compétences pour l’étayer, cette hypothèse ne saurait être négligemment écartée, et beaucoup de recherches, dans des champs différents, convergent en ce sens. Freud, visionnaire, écrivait en 1930 : « Les hommes sont arrivés maintenant à un tel degré de maîtrise des forces de la nature, qu’avec l’aide de celles-ci, il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. Ils le savent, d’où une bonne part de leur inquiétude actuelle, de leur malheur, de leur angoisse ».[4]

Alors, l’Etat-Macron sur-réagit à grands coups de confinements, de couvre-feux, et de mascarades en plein air ; conscientisé de l’inadéquation de la structure hospitalière face à la recrudescence de la pandémie, et ne voulant pas être accusé de laxisme, il ne peut pas faire d’autres choix. Il faut rappeler aux amnésiques que, depuis plusieurs décennies, le système hospitalier, a été démantelé par les précédentes politiques, consacrées au culte du Dieu Gestion. Ainsi, si les citoyens de France sont assignés à résidence à partir de 18 heures, c’est pour limiter le nombre d’hospitalisations et parce que nos hôpitaux ne sont pas en capacité de soigner tous les malades, puisqu’on ne peut pas pousser les murs ! Il faut se souvenir de la dictature managériale, laquelle, pour optimiser les ratios financiers, supprimera 100 000 lits hospitaliers (et les emplois qui allaient de pair) entre 1993 et 2018.

En outre, il est déplorable de constater l’absence d’une réflexion sur ce que pourrait être un risque humainement acceptable. L’Etat surenchérit, fonce tête baissée, nous protégeant au besoin par la force et la coercition. Ce sont souvent les dictateurs qui choisissent seuls les chemins menant au bonheur de la population. Quand l’absurdité bouffonne de certaines mesures est érigée en système, la valeur humaine est niée, et le sujet, en dehors de toute logique, peinera à conserver une organisation psychique cohérente.

Ainsi, si protéger (de force éventuellement) devient liberticide, la société devrait se questionner quant à cette contradiction. En attendant, cette trouille étatique paralyse un pays, annule un million d’emplois et génère des pathologies psycho-sociales. L’Etat s’en prend délibérément au lien social, à ce qui fait société, et cela a des répercussions cliniques. La normose ambiante distillant morosité et ennui, en a fait décompenser plus d’un ; mais là, encore, l’infrastructure psychiatrique n’est pas à la hauteur de la demande. Souvenez-vous que les divers gouvernements ont supprimé 60 000 lits psychiatriques depuis le début des années 90, lorsque la gestion a commencé à supplanter le médical. Par conséquent, cet Etat d’urgence sanitaire induit une autre manière d’être au monde, faite d’enfermement, d’évitement des autres, de suspicion, et de repli sur soi. C’est l’esprit-même du collectif qui est en souffrance et s’il y aura beaucoup de victimes collatérales, faites de faillites financières et de chômage, il y aura aussi des catégories sacrifiées. Vivre ainsi, ce n’est pas une vie qui vaudrait la peine d’être vécue. Voir le niveau de désespérance et de précarité des étudiants, voir du côté des enfants, otages de cette période mortifère, freinés dans l’ auto-construction d’eux-mêmes, voir les personnes âgées dans les EHPAD, enfermées dans leur chambre pendant deux mois et demi, le printemps dernier, et beaucoup d’entre-eux, du fait de l’isolement affectif total, en sont morts de chagrin…syndrome de glissement dira l’Autre médical, augmentant sa nosographie.

On peut se demander quel est l’avenir de l’homme dans cette société sans visage. En menaçant notre santé, nos projets, nos aspirations, nos croyances en l’avenir, le virus tue aussi nos illusions et révèle cruellement les failles de cette société : Inadéquation du système de santé, impuissance des politiques, crise économique aux conséquences implacables, crise du lien social, signes ostentatoires de désespérance.

« Il faut bien composer avec la réalité et l’Etat fait ce qu’il peut » rétorqueront les pragmatiques. Oui, mais depuis le début, il le fait mal, le remède générant autant de nuisances que la maladie, tel le pharmakon.[5] Cette crise devrait unir les gens et les responsabiliser, plutôt que les cliver, les infantiliser, et les soumettre. L’Exécutif devrait cesser de distiller quotidiennement la peur via les médias[6], ces communications anxiogènes, qui, systématiquement, exagèrent les dangers sans jamais rien expliquer. Il y en a marre de cette infantilisation et de ces mesures imbéciles telle que l’obligation du port du masque en extérieur, dans la plupart des zones urbaines. Cela ne sert à rien et cela entretient une ambiance de bouffonnerie anxiogène où Ubu est devenu roi.

Alors, n’y aurait-il pas – pour vaincre l’épidémie – d’autres manières d’organiser les modalités du « vivre ensemble », plutôt que de paralyser un pays en obligeant les gens à rester isolé chez eux ? Les décideurs se posent-ils cette question ? Que pourraient-ils en dire ?

Enfin, il y a l’ultime recours qui peut être fonctionnera, les divers vaccins créés savamment en huit mois, qui – s’ils se pérennisent - vont générer un juteux marché financier, comme quoi il y aura des heureux du Covid, c’est indéniable ; cependant, et même si la campagne de vaccination démarre avec une lenteur inquiétante, ce vaccin est quand même une bonne nouvelle, dans ce pays qui forclot la mort, il va certainement permettre à moyen terme, la cessation des cas graves et des décès liés au virus. Au pays de Pasteur, nous devons lutter contre l’obscurantisme complotiste, laissons la peur des vaccins aux Témoins de Jéhovah (et la peur du rouge aux bêtes à cornes !).

Cependant, une grande fraction de la population demeure méfiante et sceptique, notamment les personnes de moins de quarante ans. A ce jour, seuls 55% des français ont décidé de se faire vacciner. Cette réticence fait signe du problème de fond : la perte de confiance des citoyens vis-à-vis des élites scientifiques et des décideurs des autorités sanitaires. On pourrait dire une défiance par rapport à l’autorité tout court, cet Autre sociétal ; un processus de déliaison qui fait malaise dans la civilisation. Oui, cette défiance est réelle, générée par la succession des scandales sanitaires de ces dernières décennies : sang contaminé, Médiator, amiante, et j’en oublie… « Qui sème le vent récolte la tempête ».[7]

 

 (Les Houches, le 17/01/2021)



[1] Joseph Rouzel, « Corona, psychanalyse », Editions le Retrait 2020.

[2] « Un pays qui se tient sage », un film de Davis Dufresne (2020).

[3] Ibid.

[4] Freud Sigmund, « Malaise dans la civilisation », Editions Point 2010.

[5] Pharmakon : mot issu du grec ancien qui pouvait signifier aussi bien le remède, la drogue, le philtre que le poison ou le venin.

[6] Depuis presque un an, il y a une confusion organisée dans le but de faire peur. Voir l’annonce quotidienne du nombre de personnes contaminées, assimilées à des malades du Covid dans l’inconscient collectif.

[7] Livre d’Osée 8,7 (Ancien Testament).

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05 octobre 2020

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