PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

11 août 2022

Psychanalyse et supervision d'équipes

Psychanalyste :

Je vous accueille sur rendez-vous au 23 rue de Savoie (2ème étage) à Sallanches (74720).

Psychanalyse et thérapies d’inspiration analytiques. Thérapies par le rêve éveillé.

En cas d’urgence, je m’arrangerai pour vous recevoir dans les 24 heures…

Contact : 06.16.13.26.48. 

 

Superviseur certifié :

J’interviens sur site, à votre demande, pour :

-         Supervision clinique institutionnelle.

-         Analyse des pratiques professionnelles.

-         Groupes de parole.

-         Analyse institutionnelle.

-         Formations.

Dans le champ social, médico-social, et sanitaire…

Mon cadre de référence est la psychothérapie institutionnelle et la psychanalyse.

Quelques références :

MDEF 74, IRTESS de Bourgogne, IREIS d’Annecy, service petite enfance de Passy, Centre Hospitalier Alpes -Léman (CHAL), Hôpitaux du pays du mont blanc (supervision médecine et pédiatrie), Secteur psychiatrique de l’est vaudois (Suisse), ADMR, ESAT de Sallanches, EHPAD(S) de : Bonneville, Cluses, Ambilly, Marnaz, Megève, LVA « La bergeronnette » (71), CEMEA Ile de France…

 

Contact : 06.16.13.26.48. /serge.didelet@wanadoo.fr

 

 

 

Serge Didelet est né en 1954. Il a été ce qu’il est convenu d’appeler génériquement « un travailleur social » durant les quarante années de sa trajectoire professionnelle. Il fut acteur en divers champs : l’éducation populaire – par la pratique de la montagne - avec des jeunes de banlieue, le tourisme social et familial, l’animation socio-culturelle, et, pendant une décennie, l’éducation spéciale avec des jeunes abandonniques, puis les dernières années, la formation et l’animation de séminaires (sur le transfert dans la relation éducative, sur Louis Althusser, sur Jean Oury, sur l’aliénation…). Titulaire du Diplôme des Hautes Etudes en Pratiques Sociales (Paris III Sorbonne), psychanalyste et superviseur d’équipes (certifié PSYCHASOC) il anime des groupes de parole dans le social et le médico-social, il intervient comme formateur dans les centres de formation de travailleurs sociaux. Serge Didelet est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont notamment : « Jean Oury… Celui qui faisait sourire les schizophrènes », préfacé par Joseph Rouzel, Champ social Editions, juin 2017. A lire avant qu’il ne soit épuisé.

Contact : serge.didelet@wanadoo.fr/ 06.16.13.26.48.

Blog : www.praxis74.com

 

 

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01 juillet 2022

Point de chute

C’était dans les prémices de la décennie 90, je ne sais plus trop quelle année ; le drame s’est déroulé un soir d’été où l’orage menaçait.

Il s’appelait Jean Vednarek, les familiers l’appelaient Jeannot, sexagénaire solide, d’origine polonaise, il faisait la plonge depuis plus de deux décennies dans cette maison familiale de vacances dans laquelle j’étais le Directeur. Concrètement, j’étais le chef (un chef non-chef !) d’une équipe pluridisciplinaire composée de quinze personnes. Une maison de vacances, c’est comme un hôtel où – outre le gîte et le couvert – l’on permet aux vacanciers d’accéder à des activités sportives et culturelles, et notamment des sorties diverses en montagne : nous sommes au pied du Mont blanc. Ces maisons de vacances étaient l’émanation d’un mouvement né à la fin de la Seconde guerre mondiale : le tourisme social et familial. Autre époque où, avec quelques collègues, étions animés d’une éthique : que le temps libre ne soit jamais un temps vide.

Depuis qu’il occupait cette place de plongeur, Jean en avait vu défiler, des directeurs. Je fus le dernier. Quelques années auparavant, j’étais alors animateur spécialisé, et avec bienveillance paternelle, il m’avait vu gravir les échelons de la promotion socio-professionnelle. De ce fait, nous nous connaissions un peu et nos relations étaient amicales.

Il avait de l’allure, le jeannot, toujours impeccable et rasé de près, il mesurait plus d’un mètre quatre-vingts, il avait même le coup de poing facile si quelqu’un le cherchait ; il faut dire qu’il avait passé cinq années à la Légion étrangère ! Il avait l’air du mec qu’il ne faut pas chercher, mais je sais que c’était une carapace sociale, car il était très gentil. Les vacanciers l’aimaient bien, il faut dire qu’il « faisait partie des meubles », comme il l’énonçait souvent avec fierté. Du fait de son ancienneté, il était la mémoire de l’établissement.

Il passait l’essentiel de ses jours de repos hebdomadaires dans divers bars du coin, il jouait aux cartes et buvait « sec », il était l’objet d’une soif inextinguible ! Le soir, je le voyais souvent revenir, sa Mobylette avait l’air de connaître la route et le ramenait toujours à bon port, il roulait à dix à l’heure, tête baissée, signes tangibles qu’il était dans les vignes et que la journée avait été chargée. Dans cette situation, il évitait tout le monde, prenait l’ascenseur au sous-sol et direction sa piaule au cinquième étage, retour à la case de départ !

Il occupait une petite chambre mansardée, sous le toit, son univers faisait neuf mètres carrés, dans lequel étaient réunis toutes les traces de sa vie : photographies de ses filles, de ses petits-enfants, de la Légion, où il avait fière allure avec son képi blanc. Sa chambre était toujours propre et bien rangée, c’était son lieu de vie et il y tenait.

J’ai appris par la rumeur que depuis quelques temps il déprimait, consécutivement à un ultimatum de la DRH qui lui avait annoncé son départ imminent à la retraite. Il avait 62 ans, et de cette retraite, il n’en voulait pas, il voulait continuer à travailler au moins jusqu’à 65 ans. Un jour, il m’avait confié que la perspective de partir d’ici était pour lui très angoissante. Sa vie était ici, dans ses neufs mètres carrés, avec ses copains en ville, ses filles qui n’étaient pas loin, et son travail en cuisine. Il ne voulait pas se déraciner à nouveau, il savait ce que cela voulait dire, ayant quitté la Pologne à 18 ans, premier « débranchement » … « Pour aller où ? » m’a-t-il dit. « Mes filles ne peuvent pas me prendre chez elles, les loyers sont hors de prix, je ne sais pas où aller. Avant de partir d’ici, il faudrait que je me trouve un point de chute ! »

C’était un samedi de juillet, grosse journée pour moi où se croisaient les flux de vacanciers, une centaine partait, une centaine arrivait. J’ai croisé Jean dans l’après-midi, j’ai trouvé qu’il avait le teint jaune et l’air sinistre. Vague échange langagier, le protocole social minimal : « Ça va ? – ça va ! », propos vides de sens qui ne disent rien du sujet et dont depuis j’ai horreur.

Vers 19h30, alors que le service de restaurant avait commencé, une collègue de travail, affolée, m’annonce que Jean est couché dans la rue, étalé sur la route et qu’il a l’air inconscient.

Je me rends sur les lieux. Il est couché sur le dos, et, insolite, une chaussure lui manque. Il râle, et je pense à un comas éthylique, alors je le place en position latérale de sécurité et je demande à ma collègue d’appeler les pompiers. L’orage gronde, il y a un vent impétueux qui tournoie en entraînant des feuilles, des grosses gouttes commencent à tomber sur nous, alors je demande que l’on m’apporte une couverture afin de le protéger.

Du chalet presque mitoyen une femme sort, l’air affolé. Elle me dit qu’elle l’a vu tomber, et je crois comprendre qu’elle l’a vu tomber de sa hauteur, comme un homme pris de boisson ; mais elle insiste, et me dit qu’elle l’a vu enjamber le balcon et qu’il a sauté du dernier étage. Je lève machinalement la tête, cinq étages, ça fait bien dans les quinze mètres. Comment est-ce possible alors qu’il a l’air intact, il ne saigne même pas du nez !?

Il ouvre les yeux, semble me reconnaître, puis les referme en marmonnant des phonèmes incompréhensibles. Les pompiers arrivent, professionnels et efficaces. Matelas coquille, minerve, perfusion, oxygène. Ils l’emmènent à l’hôpital. Je suis hagard… d’émotion…de stress…rincé par la pluie. J’apprendrai un quart d’heure plus tard que Jean est mort pendant son transfert à l’hôpital.

Il avait trouvé son point de chute…

 

 

 

Serge DIDELET, le 1er juillet 2020

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16 juin 2022

Des signes ostentatoires de désespérance?

« Ces livres venus sur le tard, « L’avenir d’une illusion » et « Le malaise dans la civilisation » ne sont peut-être pas aussi nourris que les précédents ; mais ils sont plus poétiques. Ils contiennent moins de science démontrable, mais plus de sagesse (…) C’est comme si, pour la première fois, derrière le regard scrutateur, surgissait l’être humain si longuement dissimulé qu’est Sigmund Freud.

Mais ce regard qui contemple l’humanité est sombre ; il est devenu tel parce qu’il a vu trop de choses sombres ; continuellement, pendant cinquante ans, les hommes n’ont montré à Freud que leurs soucis, leurs misères,, leurs tourments et leurs troubles, tantôt gémissant et interrogeant, tantôt s’emportant, irrités, hystériques, farouches ; toujours il n’a eu affaire qu’à des malades, des victimes, des obsédés, des fous ; seul le côté triste et aboulique de l’humanité est apparu inexorablement à cet homme durant toute une vie. Plongé éternellement dans son travail, il a rarement entrevu l’autre face de l’humanité, sereine, joyeuse, confiante, la partie composée d’hommes généreux, insouciants, gais, légers, enjoués, bien portants, heureux. Il n’a rencontré que des malades, des mélancoliques, des déséquilibrés, rien que des âmes sombres. Sigmund Freud est resté trop longtemps et trop profondément médecin pour n’en être pas arrivé peu à peu à considérer toute l’humanité comme un corps malade. Déjà, sa première impression, dès qu’il jette un regard sur le monde du fond de son cabinet de travail, fait précéder toutes recherches ultérieures d’un diagnostic terriblement pessimiste : « Pour toute l’humanité, de même que pour l’individu, la vie est difficile à supporter. »

Stefan Zweig, « Sigmund Freud, la guérison per l’esprit », Le livre de poche 2021.

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16 mars 2022

Mort d'un homme de qualité...

Le « président » Alain Krivine est mort samedi 12 mars, à Paris, à l’âge de 80 ans, a appris Le Monde auprès de sa famille. « Président », c’était le surnom affectueux que lui donnaient ses amis en souvenir de cette élection présidentielle de 1969 où un bidasse portant cravate – il effectuait alors son service militaire comme deuxième classe au 150e régiment d’infanterie de Verdun –, un peu raide, la tignasse et le regard sombres, se revendiquant du mouvement de Mai-68, s’était présenté au suffrage des électeurs tout en dénonçant la « duperie » des élections. « Le pouvoir n’est pas dans les urnes », professait celui qui débutait chacune de ses interventions télévisées par : « Pour la première fois, un candidat révolutionnaire s’adresse à vous… »

Né le 10 juillet 1941 à Paris, Alain Krivine est issu d’une famille de juifs ukrainiens émigrés en France après les pogroms antisémites de la fin du XIXe siècle. Entré à 17 ans aux Jeunesses communistes, l’organisation de jeunesse du Parti communiste français (PCF), où militent également ses quatre frères, il exprime son désaccord avec la ligne politique d’un parti qui rejette l’indépendance de l’Algérie. Il rejoint une organisation clandestine, Jeune résistance, qui multiplie les actions pour inciter les jeunes soldats à refuser d’aller faire la guerre en Algérie. C’est sa première expérience du militantisme radical, qui va rapprocher de la IVInternationale trotskiste ce militant modèle, éduqué dans le creuset de la famille communiste, et va l’amener à rompre avec le stalinisme.

« Gagné à la cause »

Alain Krivine est discrètement cornaqué par des responsables trotskistes du Parti communiste internationaliste (PCI), dont Pierre Franck, ancien secrétaire personnel de Trotski, lorsqu’il devient un des dirigeants du Front universitaire antifasciste (FUA), créé en réaction au putsch d’Alger du 22 avril 1961. Le 23 mars 1962, une charge de plastic explose devant la porte de l’appartement de son père, le docteur Krivine, spécialiste en stomatologie, provoquant d’importants dégâts.

Bien qu’étant déjà « gagné à la cause » du trotskisme, il continue à militer au sein de l’opposition de gauche à l’Union des étudiants communistes (UEC). Animateur du secteur Sorbonne-lettres de l’organisation liée au PCF, il se bat pour le « droit de tendance » et la « déstalinisation » du parti. Le congrès de mars 1965 donne lieu à de violents accrochages. Orateur éloquent, à l’ironie mordante, Alain Krivine interpelle à la tribune les gardiens de la ligne. Un an plus tard, le « secteur », qui a notamment refusé de soutenir la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1965, contrairement à la direction du parti, est exclu de l’UEC.

Alain Krivine et les militants de « Sorbonne-lettres » créent alors la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), qui jouera un rôle important dans les mobilisations contre la guerre au Vietnam puis pendant les événements de Mai-68. Alain Krivine, dont le frère, Jean-Michel, chirurgien, a pris part à deux commissions d’enquête médicales au Vietnam, est un des fondateurs du Comité Vietnam national au côté du mathématicien Laurent Schwartz. La JCR, si elle se réclame du trotskisme, se veut ouverte aux courants nouveaux du marxisme et notamment à ceux qui ébranlent le tiers-monde (castrisme, guévarisme…) et la jeunesse occidentale. Elle établit de nombreux contacts avec les dirigeants de mouvements révolutionnaires de pays étrangers comme Rudi Dutschke en Allemagne ou Tariq Ali en Angleterre. Lorsqu’en 1968 commencent les premières secousses de ce qui allait se transformer en grève générale et ébranler le pouvoir gaulliste, Alain Krivine est secrétaire de rédaction à mi-temps chez Hachette. Il déserte rapidement son poste pour s’immerger dans le mouvement. Le service d’ordre de la JCR forme l’ossature de celui de l’UNEF lors des principales manifestations de Mai-68. Les cadres de la JCR jouent un rôle d’encadrement et d’animation, notamment lors de la « nuit des barricades », le 10 mai, ou de la tentative de jonction entre étudiants et ouvriers chez Renault, le 17 mai, violemment repoussée par les bataillons de la CGT et du PCF.

Après que le pouvoir gaulliste a repris la main, la JCR est dissoute par décret du 12 juin. Alain Krivine entre alors dans une semi-clandestinité. Il est appréhendé le 16 juillet en compagnie de sa femme, Michèle, fille de l’ancien secrétaire général adjoint du Parti socialiste unifié (PSU) Gilles Martinet. Inculpé pour « maintien et reconstitution de ligue dissoute », il est écroué pendant cinq semaines à la prison de la Santé avant d’être remis en liberté provisoire sur les instances du nouveau ministre de l’éducation nationale, Edgar Faure, qui essaie de se ménager une rentrée « apaisée ».

En avril 1969 naît la Ligue communiste. Au côté d’Alain Krivine, ses principales figures s’appellent Daniel Bensaïd, Henri Weber et Charles Michaloux. Présenter un candidat à l’élection présidentielle est un véritable défi. « Nous voulons faire entendre la voix révolutionnaire de mai et juin 68 à la télévision, expliquent ses jeunes dirigeants. Cette candidature révolutionnaire tendra à dissiper les illusions électoralistes et parlementaristes du PC. Nous voulons rompre avec cette vision et affirmer une force sur la gauche du PC. »

Au premier rang des contestations

Des personnalités des milieux intellectuels, littéraires et artistiques – comme Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Michel Leiris, Maurice Nadeau – lancent un appel en sa faveur. La ligue parvient à recueillir 230 signatures d’élus pour parrainer son candidat, plus du double du nombre requis, cent à l’époque. Alain Krivine bénéficie alors d’une « permission spéciale ». Après avoir mené « une campagne rouge », comme le nom de l’organe de presse, Rouge, dont s’est dotée la jeune formation, il recueillera un peu plus de 1 % des voix. Il sera de nouveau candidat en 1974, après la mort de Georges Pompidou, et récoltera un maigre 0,37 %. « Je n’ai pas été élu président de la République. Il m’a toujours manqué 99 % des suffrages », aimait-il répéter.

Entre-temps, la Ligue communiste a été dissoute après qu’elle se fut opposée par la force, le 21 juin 1973, à un meeting du mouvement d’extrême droite Ordre nouveau contre « l’immigration sauvage »Alain Krivine est de nouveau interpellé, inculpé d’infraction à la loi anticasseurs et écroué à la Santé. Appuyé par un fort mouvement de soutien, il est libéré cinq semaines plus tard.

Révolutionnaire, il l’est resté toute sa vie, ça ne lui est pas passé avec l’âge – contrairement à ce que dit le titre de ses Mémoires, parus en 2006, Ça te passera avec l’âge (Flammarion). Il a traversé plus d’un demi-siècle sans jamais dévier de la conviction que « la révolution est possible », qu’« il n’y a jamais eu autant de raisons de se révolter », attentif à tous les mouvements de contestation susceptibles de contribuer à l’émancipation sociale, de faire bouger les lignes du mouvement ouvrier. « Le véritable bonheur pour tout homme digne de ce nom, c’est de participer, conscient, à toutes les luttes d’émancipation », déclarait-il en 1973 alors qu’il s’apprêtait à prendre part une nouvelle fois à l’élection présidentielle, où il fait campagne sur le thème « ni trêve ni compromis ».

De Lip aux comités de soldats, des mouvements féministes aux mobilisations lycéennes et étudiantes, des manifestations internationalistes aux combats antiracistes et antifascistes, du soutien aux sans-papiers aux actions pour le droit au logement, des coordinations aux soubresauts du mouvement syndical, sans négliger les tribunes électorales, l’organisation dirigée par Alain Krivine, devenue Ligue communiste révolutionnaire (LCR) en décembre 1974, a été de tous les terrains de lutte. Avec l’obsession constante de « faire bouger les choses » et de « trouver un débouché politique aux mouvements sociaux », le dirigeant trotskiste – même s’il n’aimait pas ce terme – a tenté de semer « les graines d’une nouvelle gauche, ni social-démocrate ni stalinienne », inlassablement prêt à s’enflammer malgré les reculs, les échecs et les déceptions.

Sur tous les fronts de contestation, Alain Krivine était au premier rang, toujours disponible, toujours prêt à « donner un coup de main aux camarades », à exploiter son impressionnante liste de contacts pour populariser une initiative, à servir de relais pour élargir le champ des soutiens. Le mouvement social de l’hiver 1995 insuffle une énergie décuplée à une LCR qui pense pouvoir rencontrer un écho plus large auprès de nouvelles couches radicalisées.

Premier mandat électif

Aux élections européennes de 1999, la LCR fait liste commune avec Lutte ouvrière (LO). Alain Krivine est en deuxième position derrière l’emblématique porte-parole de LO, Arlette Laguiller. La liste recueille plus de 5 % des voix et obtient cinq élus. A 58 ans, celui qui a déjà derrière lui plus de quarante ans de militantisme politique occupe un premier mandat électif. L’élection au Parlement européen, outre la découverte du monde politique institutionnel, lui permet de disposer de moyens supplémentaires et d’embaucher un assistant parlementaire. Pendant un an, c’est un jeune militant syndicaliste de La Poste, Olivier Besancenot, qui occupera cette fonction.

En 2002, Alain Krivine le convainc, non sans mal, d’être le candidat de la LCR à l’élection présidentielle. Le jeune postier recueille 4,25 % au premier tour d’une élection qui voit le candidat du PS, Lionel Jospin, éliminé du second tour, qui met aux prises Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. Cinq ans plus tard, Olivier Besancenot est de nouveau candidat à la présidentielle et obtient plus de 4 % à l’issue d’une campagne qui soulève un engouement sans précédent pour un candidat d’extrême gauche. La Ligue décide de se dissoudre pour céder la place à un Nouveau Parti anticapitaliste plus à même, espère-t-elle, d’élargir l’audience de l’ancienne formation trotskiste.

Une nouvelle génération prend le relais. Alain Krivine a pris du champ et n’exerçait plus de responsabilités politiques, mais il restait toujours présent. Bien qu’il ait fait valoir ses droits à la retraite en 2004, il continuait encore, bien après, à occuper un bureau au-dessus de l’imprimerie Rotographie, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), et à distiller ses conseils : « Siempre presente. » Une vie de révolutionnaire… sans révolution.

 

Alain Krivine en quelques dates:

10 juillet 1941 Naissance à Paris

1958 Entre aux Jeunesses communistes

1966 Exclu de l’Union des étudiants communistes

1967 Création de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR)

1969 Création de la Ligue communiste

1969 Candidat à l’élection présidentielle

1974 Candidat à l’élection présidentielle

2006 Publie « Ça te passera avec l’âge » (autobiographie)

2009 Dissolution de la Ligue et naissance du Nouveau Parti anticapitaliste

2022 Mort à l’âge de 80 ans

 

 

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04 février 2022

Une praxis de la psychanalyse

 

Ce texte est extrait de l'ouvrage collectif "Une praxis de la psychanalyse" qui vient d'être publié chez l'Harmattan, sous la direction de Joseph Rouzel et sous l'égide de l'association " l'@Psychanalyse". En vente en ligne ou chez votre libraire préféré.

 

L’ombre portée du disparu

 Être psychanalyste, c’est assumer une place singulière, où, celui qui veut bien l’occuper, accompagne ceux qui apprennent « sur le tas » ce que parler veut dire, et qui désirent – via les mots – s’affranchir de ce que ces mêmes mots ont gravé en eux et à leur insu, comme autant de déterminismes faisant peu à peu routines et habitus, systèmes de dispositions acquises, tout ce qui entrave la liberté du sujet et accroit son aliénation. A l’issue d’une analyse menée à son terme, le sujet vit souvent un sentiment de libération, accompagné de l’assomption d’une inévitable solitude, et ainsi le travail analytique peut se prolonger alors dans un processus d’émancipation sociale à travers l’exercice de sa propre citoyenneté. Le sujet, grâce au long travail de cure, n’est plus rempardé dans des identifications mortifères et moïques : il peut enfin dire « je », il peut, avec plus d’aisance, aimer et travailler, c’est-à-dire vivre une vie qui vaut la peine d’être vécue.

Quel fut l’impact de mes six années de cure analytique, à savoir presque 500 séances de cinquante minutes sur le divan de Pierre Hattermann ? C’est de ça dont j’ai envie de parler, dans la mesure où – outre la formation théorique – je ne m’autorise à pratiquer la psychanalyse qu’à partir d’un savoir expérientiel, celui que j’ai pu extraire de ma propre cure. Il faudrait avoir l’espace et le temps afin d’historiciser, pouvoir retracer mon itinéraire de psychiste, expliquer comment tout a commencé, tout en tenant compte que si le cadre de cet ouvrage fait barrage à l’exhaustivité, il a le mérite d’exister.

D’abord, à l’aube du XXIe siècle, mon vécu d’un glissement épistémologique : comment, et à partir de mon intérêt au long fleuve pour la psychosociologie des groupes et des organisations, ainsi qu’à l’analyse institutionnelle, j’en étais arrivé à l’étude systématique et plurielle d’une métapsychologie freudo lacanienne. La sociologie clinique et compréhensive (De Gaulejac 1990) m’avait rapproché de la problématique psychique, car pour celle-ci, l’individu, sujet déterminé par les rapports sociaux, est le produit de son histoire sociale, familiale et professionnelle ; et s’il est sujet, c’est surtout parce qu’il est assujetti aux déterminismes tant psychiques que sociaux, ce qui renvoie aux théories de la double aliénation (Oury, Tosquelles). Cependant, l’individu étant le produit de son histoire, il en est aussi le producteur et il cherchera souvent à en devenir le sujet de son historicité, celui qui peut dire « je », parler en son nom propre. L’objet de cette épistémè est l’articulation des conflits psychiques et sociaux, ce qui renvoie à la métaphore des « deux jambes tosquelliennes ».

Depuis ma jeunesse post soixante huitarde – années de plomb et de poudre ! -, je boitais, marchant sur une seule jambe, celle de Marx et du social ; dès le début de l’année 2000 je me suis mis à marcher sur deux jambes, la deuxième étant celle où les trumains ne sont pas maîtres en la demeure, la jambe freudienne et psychique que j’avais négligé, la trouvant peut-être nombriliste. C’est ainsi qu’à cinquante ans, j’entrais dans le continent analytique, animé par une inextinguible curiosité intellectuelle, une grande capacité de travail et un désir qui, peu à peu, prenait toute la place. C’est la nature même de mon activité professionnelle qui généra l’assomption de ce nouveau désir. Après douze années de purgatoire à diriger des établissement sociaux-éducatifs, j’ai délibérément quitté ce que je vivais le plus souvent dans le conflit de rôle, afin de m’immerger dans le terrain, me salir les mains dans le cambouis du social, celui de la misère du monde : en travaillant comme éducateur dans un foyer accueillant à plein temps des enfants carencés, abandonnés, abandonniques, et certains, victimes de violence familiale.

C’est ainsi que j’ai commencé ma formation de psychiste, en partageant le pain quotidien de la misère, de la pulsion, de la folie. Veiller à l’harmonie d’une vie de groupe tout en respectant la singularité de chaque-un et qu’elle soit prise en compte. Plus tard, loin du regard panoptique de l’Autre de l’établi (L’établi, l’établissement, l’institué…le plus souvent en position surmoïque…), j’ai parfois utilisé des espaces interstitiels en pratiquant une forme d’analyse profane avec certains enfants qui désiraient se confier et parler avec moi. Cette activité était apocryphe, et les seuls à qui j’ai pu en parler étaient mon analyste et ma compagne de l’époque.

J’ai commencé ma propre cure analytique en 2010. Je m’y rendais deux fois par semaine, c’était sérieux, je le vivais comme un sacerdoce. Je notais tous mes rêves et racontais le déroulement des séances dans un carnet. C’est d’ailleurs entre deux séances qu’opérait un travail inconscient dont le contenu manifeste était formé de rêves que j’essayais de traduire comme un rébus. Le travail analytique stimulait les productions oniriques et la propension à rêver : je rêvais beaucoup. Si j’avais déjà le désir de devenir analyste – je l’avais formulé – je ne voulais pas m’encombrer de cette représentation-but, et, refusant l’aspect réducteur d’une analyse didactique, je voulais vivre pleinement et jusqu’à son terme une analyse traditionnelle. Porteur de symptômes, je voulais y voir plus clair et mettre de l’ordre dans mes désirs, puis accéder à un savoir insu, en arriver à dire ce que je ne savais pas : « Wo es war, soll ich werden », où était le « ça », le « je » doit advenir, en d’autres termes, dépasser la pulsion, la détourner de son but, l’amener « à la dignité de la Chose", savoir sublimer et connaître la liberté de l’effet-sujet, et pourquoi pas se faire acteur d’une vie nouvelle ? Ecrire des livres et les soutenir face à un auditoire ? Traversée du fantasme…

Pierre Hattermann venait de Strasbourg, l’Alsace était son berceau familial. Etudiant en DEA à l’UFR de psychologie clinique, il fut un des meilleurs élèves du professeur Lucien Israël, très inspiré par Lacan. Pierre était psychologue clinicien, psychanalyste, superviseur d’équipes et formateur. Au milieu des années 80, il s’installa en Haute Savoie, fonda un Centre de formation à la psychanalyse (GREFO PSY), anima des conférences, et un séminaire mensuel sur Lacan qui regroupait parfois jusqu’à 25 participants. C’est avec lui et quelques autres que nous fondâmes l’ACLIS, association pour une clinique du lien social. C’était un homme fédérateur, un créateur de liens, et je dirai, un homme de bien. Il m’ouvrit en grand les portes de son réseau, je peux dire qu’il m’a vraiment accueilli ; c’est ainsi que durant une décennie, j’ai fréquenté assidument des groupes de lecture, des cartels, des « présentations de malades » en milieu psychiatrique, et j’ai lu encore plus que d’ordinaire, réduisant mon temps de sommeil à cinq heures par nuit.

J’étais dans une dynamique de formation-action, processus itératif entre le réel de la cure et la métapsychologie freudienne, augmentée par Lacan : apprentissage d’une praxis par les formations de l’inconscient, un travail au long cours, une dizaine d’années étant nécessaires à l’avènement d’un psychanalyste débutant. De ce fait, et outre mes deux séances hebdomadaires sur le divan, je voyais et côtoyais souvent Pierre dans ces diverses instances de travail. Certains orthodoxes lacanoides lui ont reproché d’occuper toutes les places ; quant à moi, je sais qu’il assumait pleinement sa position. En fonction de l’instance, il savait toujours d’où il parlait, et lors de nos séances, il a toujours su garder sa place d’analyste, et moi la mienne.

En 2015, j’ai vécu la destitution du « sujet supposé savoir », l’analyste faisant pour moi fonction d’« objet cause du désir », c’est-à-dire incarnait le manque, une béance, un trou dans ma demande initiale de complétude : être plus équilibré, me débarrasser des symptômes qui me font souffrir, des répétitions cycliques…guérir ! Mais peut-on guérir de la vie ?

Si Pierre m’avait patiemment et talentueusement accompagné, il n’était pas le sauveur suprême, si je voulais me sauver, c’est à moi seul qu’incombait de faire ce travail nécessaire à ma libération.

J’ai vécu quelques temps dans un sentiment de désenchantement, comme si j’avais été trompé par le symbolique, me conscientisant du fait qu’après plusieurs années de cure, force m’était d’admettre qu’il n’y aurait jamais d’Autre tout puissant qui pourrait combler le mal-être de ma vacuité, ma mauvaiserie et mes déchirures. L’Autre était barré, et l’objet perdu depuis toujours était perdu, j’étais seul depuis ma naissance, et il me fallait assumer ce ressenti de ratage dans la symbolisation du réel, mais du fait de l’insatisfaction, je demeurais désirant, preuve que la cure analytique relance le désir. En outre, à l’instar de la devise inscrite au frontispice du Temple de Delphes, j’avais beaucoup progressé dans le « Connais-toi toi-même », je connaissais mieux mon fonctionnement, mes impasses relationnelles, mes répétitions du même et du m’aime, je pouvais les dépasser, tendre vers un peu plus de transcendance, et au bout du compte, devenir quelqu’un d’augmenté, allant à contre-courant du chemin entropique, architectonie de la nécropole : « Deviens ce que tu es ! » (Nietzsche)

 Au-delà de l’impression d’arnaque, je sentais en moi souffler comme un vent libérateur, comme si s’ouvrait en grand le champ des possibles, comme si m’avaient poussé des ailes du désir.

Au début de l’été 2016, à l’issue de six années d’analyse, nous évoquons la même hypothèse : celle de la fin (provisoire) de cette cure analytique, cette conjecture s’impose à nous, et nous convenons d’un accord mutuel, celui de nous donner encore une année, toute l’année 2017 : le moment de conclure et de piloter ce passage du divan au fauteuil, car depuis peu, je recevais quelques rares « patients » au cabinet qu’un ami voulait bien partager avec moi.

Par anticipation, Pierre me proposa de devenir ensuite mon superviseur pour m’accompagner dans ce travail thérapeutique, ainsi que dans mes supervisions sur sites : effet de passe parmi d’autres. L’idée de la passe qui s’origine à Lacan a été dévoyée, c’est un échec, et dans la plupart des associations lacanoides, elle est devenue une commission d’agrément sous l’égide d’un jury de « chefs » qui est là surtout pour vérifier si le passant connait bien son catéchisme lacanien, qu’il a bien intégré le jargon de la secte. Si l’analysant désire passer du divan au fauteuil, c’est parce que cette idée s’est imposée à lui comme une évidence. Comme l’énonçait Lacan, « Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même », et cet énoncé indique que l’analysant est seul dans l’assomption de ce choix : devenir analyste. Un peu plus tard, sans doute pour édulcorer son propos, Lacan rajoutera « et de quelques autres », lesquels sont les pairs que côtoie le postulant dans les diverses instances de travail. Par effet de passe, ces « quelques autres » mettront l’analysant à la place symbolique d’analyste, sans pour autant lui délivrer une autorisation d’exercer. Il me semble qu’il y a bien d’autres façons de faire passe, que ces passes institutionnelles face à un jury : tenir un séminaire, organiser un cartel, écrire des articles ou des livres ; mises à l’épreuve de ce que le « je » va engager dans ce processus : la transmission de la psychanalyse.

Le 13 juillet 2016 au matin, je ne savais pas que je vivais ma dernière séance avec Pierre, j’ignorais que je ne le reverrai jamais. Pierre quant à lui ignorait qu’il allait être victime le lendemain soir d’un attentat sur la Promenade des Anglais, à Nice, que sa vie allait s’arrêter à 56 ans.

 Le pauvre…lui qui manifestait tant de joie, à la perspective de partir trois semaines en Corse avec son épouse et ses gosses, après une longue année de travail. Après le feu d’artifice, la famille Hattermann comme beaucoup d’autres, fut prise dans la trajectoire du camion djihadiste. Françoise, sa femme, et Elouan, son fils mourront sur le coup. Léane sera juste blessée et devra vivre à 13 ans la perte de ses parents et de son frère. Pierre décédera le 4 août après trois semaines de coma, et, compte tenu de la gravité de ses lésions, ce fut sans doute préférable pour lui…et puis, aurait-il pu survivre à un tel deuil ?

L’homme qui me connaissait mieux que ma mère a disparu dans les limbes d’avant sa naissance, emportant avec lui les arcanes de mon fonctionnement psychique ; c’est un vrai dépouillement, une érosion du Moi, je me sens nu, impuissant, diminué, vulnérable.

C’est à ce moment-là que j’ai vraiment compris les diverses définitions que donne Lacan du Réel : l’impossible, l’insymbolisable, l’indicible, ce qui fait effraction, intrusion. Oui, le Réel c’est l’impossible, car il est impossible à imaginer et il est irréductible à l’ordre symbolique et ça ne cesse pas de ne pas s’écrire. Pendant les trois semaines d’attente angoissée, entre l’attentat et le décès de Pierre, j’oscillais entre sidération et déni. C’est au moment de la cérémonie de sépulture, avec deux cents petits autres, que je pris la perte de plein fouet. Alors, je me suis senti orphelin, submergé par les sanglots du chagrin de l’enfant enfoui en moi. Les cinq années qui suivirent ponctuèrent un processus conduisant de la perte à l’absence, ce que l’on nomme travail de deuil : du choc du réel à la symbolisation de la réalité.

Pendant l’été 2016, tout fut bouleversé. Ce n’est pas ainsi que l’on arrête son analyse, et ce coup d’arrêt est préjudiciable et injustifiable. Ce fut – et demeure – difficile de vivre avec ce parcours analytique inachevé, avec de surcroit ce lien transférentiel qui n’est pas dénoué. Si, par la destitution du sujet supposé savoir, la représentation que je me faisais de l’analyste avait été modifiée, le transfert était toujours là et la mort de l’analyste ne pouvait pas correspondre à la liquidation du transfert, mais à contrario ne pouvait que le raviver, voire au risque même de vivre un transfert éternel. Je pense chaque jour à Pierre, cet absent qui ne cesse pas d’être absent. C’est un devoir de mémoire, une façon de l’immortaliser.

 Derrière moi, il y a l’ombre portée de Pierre Hattermann, elle n’est pas menaçante ni inquiétante, elle est paternelle, douce et veillante.

Symboliquement, Pierre n’est pas mort. Le groupe de lecture qu’il animait s’est perpétué et se regroupe mensuellement : c’est le GPS (Groupe psychanalytique de Sallanches), association de fait, qui regroupe quelques psychistes ; psychiatres, psychologues, enseignants spécialisés, psychanalystes, pour une pratique de bavardage autour de la lecture de textes théoriques, d’ouvrages éclectiques, de faits d’actualité. Pierre y occupe une place vide, et je suis perçu implicitement comme le garant de l’existence du groupe.

Entre lui et moi, il y a eu transmission. La psychanalyse participe à un processus de transmission ; non pas d’un contenu, d’une somme d’enseignements à caractère « uni-vers Cythère », mais de la transmission d’une posture à tenir, celle d’un savoir être avec, voire d’un désir, désir du désir de l’Autre, le désir de l’analyste. Il s’agit de la transmission d’une praxis, la praxis psychanalytique, cette mise à l’épreuve de la pensée sur la réalité, processus itératif entre théorie et pratique – la pratique théorique d’Althusser – qui est, selon Lacan dans le séminaire XI, « « Le terme le plus large pour désigner une action concertée par l’homme, quelle qu’elle soit, qui le met en mesure de traiter le réel par le symbolique. Qu’il y rencontre plus ou moins d’imaginaire ne prend ici que valeur secondaire ».

La praxis désigne la pratique, c’est-à-dire les activités qui ne sont ni contemplatives, ni théoriques, mais qui transforment le sujet. Praxis nous vient du philosophe Aristote (IVe siècle avant JC) et du grec ancien prattein : faire…et ce faisant, se faire.

Si la praxis analytique est depuis toujours en butte à de nombreux détracteurs, c’est parce qu’elle dérange en affranchissant les sujets de leurs déterminations, qu’elle les rend plus libres, dans cette société normosée où sans cesse reculent les libertés individuelles. N’en déplaise aux normopathes de la Haute Autorité de Santé qui voudraient l’éradiquer, la psychanalyse a sauvé des milliers de personnes depuis qu’elle existe, et continue de le faire. A cinquante ans, elle a donné un second souffle à ma vie alors que j’étais en proie à l’instinct de mort, et englué dans des impasses mortifères répétitives.

Alors, que faire ? Soutenir et transmettre !

 

Serge Didelet, le 6/11/2021


 

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14 janvier 2022

La double aliénation

 

Ce texte est la retranscription de mon intervention au colloque « Marx et Freud » de l’association l’@psychanalyse, du 9 octobre 2021, à Montpellier.

 

« Je suis venu vous parler de la double aliénation. Parce que l’aliénation est double. S’il y a une aliénation sociale qui impacte tout le monde insidieusement, certains sujets sont touchés par une aliénation psychopathologique, ou transcendantale, qui concernerait, selon les statistiques, une personne sur cent, ce qui n’est pas rien.

 C’est François Tosquelles qui disait que la schizophrénie était un collapsus de la transcendance. Un collapsus, c’est l’indication d’une diminution, d’un déficit, la transcendance est un mouvement d’élévation, un dépassement de soi, par conséquent, il s’agit donc d’une baisse, voire d’un effondrement de la conscience qu’un sujet peut avoir de lui-même.

 Cette double aliénation renvoie au leit motiv de ce colloque, avec toute la journée, en filigrane, les personnages emblématiques de Marx et Freud, ces deux barbus qui ne sourient pas trop, comme l’évoquait Gérard Pommier. La première aliénation, dans la lignée théorique de Marx et Engels, par l’entrée du sujet dans l’ordre social ; la deuxième, dans le droit-fil d’une métapsychologie freudo-lacanienne, par l’entrée du sujet dans l’ordre du langage de l’Autre -avec un grand A- et de la problématique du désir.

 Il ne s’agit pas de confondre les deux composantes qui ont leurs propres déterminations, mais dans notre travail de psychiste, nous savons d’expérience que les deux plans se rejoignent, s’imbriquent, s’articulent en certains points nodaux qu’il est nécessaire d’identifier, mais pour se faire, il sera nécessaire d’être doté d’outils conceptuels permettant de penser ensemble le singulier et le pluriel. Afin de lever d’hypothétiques confusions, nous remarquerons – et c’est important – que la problématique « tosquello-ouryenne » de la double aliénation s’oppose aux théories simplificatrices de l’Antipsychiatrie du temps de Laing et Cooper, pour qui les psychoses n’étaient que des artefacts induits par l’organisation sociale, impactant la psyché des individus.

 Jean Oury n’appréciait pas d’être régulièrement assimilé à l’Antipsychiatrie, laquelle n’était pour lui qu’une simplification pseudo révolutionnaire, voire réactionnaire. Rejetant tout traitement possible des psychoses – certains d’entre-eux niaient même leur existence -, les « antipsychiatres » préconisaient la fermeture totale des lieux de soins psychiatriques. C’est ainsi qu’un peu plus tard, l’Etat français instrumentalisa les mots d’ordre de l’Antipsychiatrie, en supprimant 60 000 lits en quatre décennies. Au nom d’une déviation de l’esprit du secteur inspiré par Bonnafé, on a vidé les hôpitaux psychiatriques, laissant les malades mentaux face à l’alternative entre la rue et la prison, c’est-à-dire les lieux de l’atopie…ne pas avoir de place, c’est de la ségrégation ; et c’est toujours d’actualité. La majorité des malades psychotiques sont dans la rue ou en prison

 Ce n’est pas en supprimant des lits que l’on va soigner les écorchés de l’existence. Le Dr Oury préconisait une transformation radicale des hôpitaux psychiatriques afin qu’ils deviennent des lieux ouverts et collectifs. Il ne voulait surtout pas les supprimer et jeter les fous à la déréliction de la rue. La folie – cette catastrophe existentielle consubstantielle à l’humain - a besoin de lieux d’accueil, de terres d’asile, de territoires adéquats.

Recentrons-nous sur notre objet annoncé : la double aliénation, et qu’en est-il, de ce concept d’aliénation ? Une question qui mérite une déconstruction alliée à une démarche définitionnelle.

Il s’agit là d’une notion ambigüe, polysémique, problématique, elle nous renvoie le plus souvent à l’idée d’avoir perdu son libre-arbitre, sa liberté de raisonner, d’être autonome. Étymologiquement, l’aliénation vient d’« aliénus » - qui appartient à un autre – et d’ « alienatus », l’individu qui ne s’appartient pas à lui-même, celui qui est hétéronome. « Plusieurs termes sont utilisés pour parler de l’aliénation… certains avec des racines latines, et d’autres, des racines germaniques. « Alienatio » s’employait au XIIIe siècle dans un sens juridique. Au XVe siècle, on parle « d’alienatio mentis », c’est la folie. Plus tard, on parle « d’alienare » qui veut dire « étranger », et à cette époque-là, « alienatio » veut dire étrangeté, hostilité » (Jean Oury).

 Si – comme l’énonçait Lacan « le désir du sujet est le désir de l’Autre », il y a une forme primitive de l’aliénation, c’est-à-dire l’aliénation à l’Autre maternel. Du fait de sa prématuration, le petit d’homme se retrouve dans une situation d’hétéronomie absolue vis-à-vis de sa mère, et il a intérêt à être aimé, à être aimable, s’il veut survivre. Il devra passer sous les fourches caudines du grand Autre maternel, et il désirera qu’un petit autre devienne un grand Autre qui le désirera lui-même, l’infans désirera le désir de l’Autre maternel. Cette dépendance hétéromorphique sera l’aliénation primordiale, comme quoi parfois, l’aliénation aurait du bon…à condition d’en sortir, un jour…

Ce chemin précoce d’aliénation le mènera, avec les années, à une plus grande liberté. Cette plus grande liberté, c’est la séparation, laquelle, pour y parvenir, passe par un chemin difficile, balisé par les diverses modalités du besoin, du désir et de la demande, et de la triangulation œdipienne, quand il y a quelqu’un pour « faire père ».

Lacan identifie la Mère à la Chose (das Ding), c’est-à-dire l’objet perdu de la jouissance première – l’expérience de satisfaction inaugurale - qui déclenche le désir. Le désir est marqué par le manque et il sera toujours le désir d’autre chose, le désir étant la métonymie du manque à être, et ses objets interchangeables, et il en sera ainsi tout au long de la vie. Le désir se fait par force captif du langage, le sujet est dans la nécessité de s’aliéner à l’ordre symbolique afin d’exister. Comme l’écrivait Lacan : « Or, il convient de rappeler que c’est dans la plus ancienne demande que se produit l’identification primaire, celle qui s’opère de la toute-puissance maternelle, à savoir celle qui non seulement suspend à l’appareil signifiant la satisfaction des besoins, mais qui les morcelle, les filtre, les modèle aux défilés de la structure du signifiant».

Le symbolique rend possible l’absence, il est le meurtrier de la Chose… un meurtre nécessaire : le sujet non dupe aux signifiants se condamne à l’errance de la psychose, ou au non-être (supposé et apparent) des autistes profonds : « Les non-dupes errent ».

C’est ainsi qu’à leur façon, les autistes disent « merde » au grand Autre, refusant avec frénésie, de passer sous le joug des structures langagières. De ce refus et de cette liberté, ils en paieront le prix fort.

Demeure un éventail de significations de l’aliénation selon les divers contextes. En outre, le verbe « aliéner » renvoie aussi à la possibilité d’aliéner l’esprit de l’autre, voire de le rendre fou. L’aliéné peut aussi être compris comme le sujet sans lien avec l’Autre sociétal ; il sera alors traité comme un a-social, un a-normal, c’est-à-dire étranger (alien), différent, dissemblable à la norme médiane.

Par association, cela évoque l’aliénisme - premier nom de la psychiatrie, les premiers psychiatres étaient des aliénistes -, et l’aliénisme se définissait comme une science médicale toute neuve – discours univoque de la raison sur la folie – entre le XVIIIe et le XIXe siècle, moment historique important où les techniques coercitives de la vie asilaire se transforment peu à peu, par des interventions persuasives, voire manipulatrices et comportementalistes, afin de ramener l’insensé vers plus de normalité.

Ce fut le traitement moral de la folie (Pinel et Pussin, Bicêtre 1795), remplaçant les chaînes par la normopathie et la rééducation sociétale. L’hôpital psychiatrique structuré en pavillons nosographiques, remplace l’asile d’aliénés, trop connoté négativement. Comme le disait Jean Oury : « Dans la mise en place des soins psychiatriques, tout est basé sur des systèmes absurdes d’organisation collective, les mêmes que ceux de l’école, de la prison, de la caserne ou au mieux du patronage et… du Club Méditerranée».

L’aliénation marque l’œuvre de Marx. Pour ce dernier, l’aliénation est d’abord de nature économique et sociale, dans la mesure où le prolétaire, contraint de vendre sa force de travail (au prix le plus bas), est dépossédé du sens même de ce travail, car le travail est parcellisé et divisé, c’est ce que Marx et Engels appellent la division sociale du travail. Le prolétaire est de plus dépossédé de ce qu’il produit dans la mesure où n’en étant pas propriétaire, il ne possède que sa force de travail, c’est-à-dire la capacité à s’auto-reproduire. En l’occurrence, c’est ainsi que les capitalistes déterminent le niveau du salaire minimum : que le prolétaire puisse à minima auto-reproduire sa force de travail. Se nourrir, se loger…mais rien de prévu pour la culture ou les loisirs !

 Par conséquent, dans la société capitaliste, exploitation de l’homme par l’homme, l’aliénation est double ; par une dépossession à la fois économique et psychologique qui n’est pas sans effets : voir la perception (imaginaire) de soi, souvent malheureuse, cette souffrance au travail qui grandit, au point que la Médecine du même nom, depuis quelques années, a ouvert des consultations (gratuites) de ce nouveau mal de vivre sociétal, et les thérapeutes n’y chôment pas, compte-tenu d’une recrudescence des pathologies anxiodépressives causées par un mal-être au travail qui se banalise ; une activité professionnelle qui peut devenir pathogène pour le sujet ; en d’autres termes, un travail aliénant, voire mortifère, dans la mesure où elle convoque la pulsion de mort.

Depuis deux ans, je rencontre deux fois par mois des psychologues cliniciennes en supervision. Il s’agit de deux professionnelles expérimentées, animées d’une forte éthique du soin et du sujet, elles travaillent en pédopsychiatrie publique. Nous parlons rarement de cas cliniques. Elles se sont emparées de cette supervision comme d’un remède contre une violence institutionnelle vécue au quotidien, elles ont même trouvé un autre remède qui est le mi-temps thérapeutique. C’est vous dire ! C’est l’illustration d’un paradoxe de plus en plus répandu, celui de l’établissement thérapeutique qui rend malade ses propres agents !

L’aliénation est un concept qui fait lien entre le registre individuel et celui du social ; d’où le concept « tosquello-ouryen » de l’aliénation double. Comme l’énonçait Jean Oury en 1996 : « Nous sommes profondément et ontiquement aliénés. Et Lacan a bien raison de dire : une des premières aliénations, c’est le langage même (…) Je disais en 1948, pour répondre à Bonnafé, que j’avais fait la distinction, déjà, entre deux aliénations : l’aliénation sociale, très complexe, et une autre, l’aliénation psychotique ».

Et quand Jacques Lacan énonce « L’inconscient, c’est le social », cette assertion n’est au final pas si énigmatique qu’au premier abord ; il voudrait seulement dire que les conditions sociales d’existence impactent l’appareil psychique, de même que Marx pensait que c’était les conditions sociales d’existence qui déterminaient la conscience, comme quoi Marx n’était pas étranger à Lacan. Freud lui-même, à l’aube de la psychanalyse, avait compris que toute psychologie était une psychologie sociale.

Dans le mouvement de la psychothérapie institutionnelle – et particulièrement avec Oury – l’aliénation occupe une place centrale, il y consacrera son séminaire à Sainte Anne en 1990-1991. Il distinguera l’aliénation sociale de l’aliénation psychopathologique, et cette distinction est une prise de position fondamentale, antidote au courant antipsychiatrique qui considérait la folie comme la conséquence de l’aliénation sociale. Or, cette sociogenèse hypothétique est, il faut en convenir une simplification réductrice. Il est vrai que les conditions sociales d’existence déterminent la psyché de chaque-un, dans sa singularité subjective à les vivre. Manifestement, la société peut rendre fou, voire pousser aux suicides. Il faut se rappeler les 35 suicides à France Telecom en 2008. Cependant, dans l’Antipsychiatrie est trop évacuée la psychogenèse et, quoi que Laing et Cooper pourraient en dire s’ils étaient encore vivants, est minorisée l’importance de la sexualité, laquelle interfère sans cesse sur la réalité psychique. C’est cette problématique de la sexualité qui fit le lit de la rupture entre Jung et Freud, rupture que l’on peut maintenant regretter, de même que celle avec Ferenczi…

Pour Oury, l’aliénation sociale agit insidieusement, par le vecteur de l’idéologie avec une grande violence, et dans les institutions psychiatriques, ce n’est pas sans dommages sur les malades eux-mêmes. Lorsque j’évoque l’idéologie, je fais référence à la définition qu’en donne Louis Althusser : « l’idéologie comme représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence », et par association, ça me fait penser à Saul Karsz quand il énonçait, dans les années 90, le leit motiv central de son séminaire : « L’idéologie et l’inconscient font nœud », mais je m’égare un peu. Enfin, pour conclure, il serait nécessaire et salvateur, de mettre en place dans les établissements thérapeutiques les conditions d’une analyse institutionnelle permanente qui ferait asepsie : celle qui traque l’aliénation, ses artefacts, et autres toxines psychosociales. Dans ces conditions fertiles, l’établissement peut alors – telle la chrysalide du papillon – devenir institution, grâce à un travail d’institutionnalisation : un supplément d’âme pour un établissement de soins, sachant que – comme le disait Marc Ledoux, psychanalyste à La Borde - l’institution est le phallus de l’établissement ».

(Serge Didelet, le 22/09/2021)

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12 décembre 2021

Fernand Deligny, une figure paradigmatique de l'éducateur

 

Fernand Deligny (1913-1996) est à mon sens le père spirituel des éducateurs dignes de ce nom. Son expérience au long cours avec des enfants en marge et refusés de partout est à l’origine des lieux alternatifs tels que les Lieux de Vie et d’Accueil (LVA), petites structures d’hébergement, le plus souvent en milieu rural, à mi-chemin entre l’internat éducatif et la famille d’accueil.

Opposant irréductible à la prise en charge coercitive et asilaire des enfants « a-normaux », psychotiques, pervers polymorphes, autistes, et autres délinquants, manifestant des troubles du comportement ; il passa sa vie avec ces « enfants-là », d’abord comme instituteur spécialisé à l’hôpital psychiatrique d’Armentières, puis comme initiateur d’une institution en réseau nommée « la Grande cordée », puis, les trente dernières années de sa vie dans les Cévennes, à partager la vie quotidienne avec des enfants en vacance de langage, des enfants mutiques, c’est-à-dire des enfants identifiés comme « autistes profonds » type Kanner.

Fernand Deligny fut aussi l’auteur de nombreux ouvrages et réalisateur de plusieurs films sur son expérience. Il n’a jamais prétendu soigner les enfants psychotiques et/ou autistes, il se positionnait hors thérapie, il acceptait humblement penser aux humains hors langage, c’est-à-dire appréhender le langage à partir de la position d’un enfant mutique, comme nous pourrions considérer la Justice du point de vue d’un jeune délinquant. Il s’intéressait à ces « humains de nature », ceux qui sont réfractaires à la culture, déliés de tout, considérés comme aliénés : paradoxe de cet enfant autiste étiqueté « aliéné » alors qu’il est inaliénable aux miraginaires et autres miroirs aux alouettes de l’idéologie dominante. Fernand Deligny partagea la vie de ces enfants singuliers, il inventa un milieu, avec ses espaces hétérogènes et ses repères : choses, gestes, présence en creux, c’est-à-dire faire re-Pères sans trop solliciter, être dans la fonction moins un…fonction vacuolaire de l’institution.

Il est notable que Deligny avait une inclination naturelle pour les marges, les chemins de traverse, et les émergences instituantes. Sa vie fut marquée par une double constante : une détestation de l’institué, de l’établi, sous toutes ses formes (tout pouvoir est maudit ?) et son engagement viscéral, cette cause commune avec les enfants fous, les caractériels psychotiques, les marginaux et autres dingues de la déglingue, tous ceux qui ne pissent pas dans la ligne et sont considérés comme inéducables. Deligny était à l’opposé des comportementalistes qui voulaient (et veulent toujours !) rééduquer, normaliser l’enfant par des méthodes de dressage et d’alternants moments faits de punitions et de récompenses. L’enfant autiste ne veut pas marcher au pas, il faut le laisser errer à sa guise. Deligny avait adopté une posture de « non-vouloir », ça induisait de la respiration, ça permettait d’accueillir le tacite. Avec son équipe d’éducateurs (des anciens ouvriers, des paysans, des étudiants, d’anciens enseignants…), il s’est laissé enseigner par ces enfants muets, il s’est laissé surprendre par ce qu’il ne comprenait pas, sans jamais chercher à interpréter à partir de grilles psychanalytiques, et il ne cherchait même pas à les faire parler.

Il considérait ce mutisme comme constitutif de leur être profond et il le respectait. Il avait compris l’opposition entre le pôle langagier qui fait l’Autre sociétal et l’autre pôle, celui de l’humain de nature ; c’est-à-dire celui qui n’a pas accédé à la culture de l’Autre ; une existence humaine affranchie de la socialisation, quitte à en payer le prix fort : une vie en autisme profond, ce n’est pas une sinécure, comme si, de ce retrait du symbolique, il y avait un prix à payer. Deligny a voulu lutter contre le monopole du langage, portant attention à la vie et aux déambulations des enfants fous traçants leurs lignes d’erre. Pour lui, le pôle de l’humain de nature est étranger au langage, et de ce fait, il se démarque de l’inconscient freudien ; il évoque un a-conscient, un hors langage, mais il ne s’agit pas pour lui de se passer du langage, le volume impressionnant de ses ouvrages le confirme. « Se battre contre le langage, c’est se débattre » disait-il.

Bien sûr, si Deligny existait aujourd’hui, il serait dénoncé et désavoué par la Haute autorité de santé (quelle prétention, quelle arrogance que cette dénomination !) car son action demeure dans les marges, et malgré son influence et sa renommée dans les années 70, il n’a pas fait école. Il n’a pas essayé de soigner les jeunes autistes, il a mis à leur disposition un milieu de vie, des circonstances, un réseau suffisamment bon où on leur fout la paix. Ce qui compte, c’est le partage de la vie quotidienne, produisant de nouvelles socialités et une vie possible. S’il me plait de dire que Deligny est le père spirituel des éducateurs, je me demande, et parmi les derniers diplômés, quelle est la proportion de ceux qui le connaissent - à commencer par ma fille ?

Les adultes qui travaillaient avec Deligny étaient présents et veillants. Ils n’étaient pas interventionnistes et ne s’imposaient jamais par des interdictions et des injonctions verbales. Ils étaient là, vaquant aux tâches quotidiennes, restant attentifs et en veille, prêts à répondre à ce qui pourrait faire signe. Dans ce milieu singulier où l’équipe a pris soin de la qualité des entours – et de l’ambiance -, l’enfant fou n’est ni abandonné, ni complètement libre. Il a le choix de se tenir à l’écart pour vivre de ses stéréotypes spatiaux-corporels, lesquels sont, ne l’oublions pas, des tentatives de restructuration, comme l’a expliqué très tôt Freud. L’enfant de la folie a des droits, dont celui au retrait ; ou, à contrario, de participer aux activités de l’éducateur, en rapport avec des modes d’existence simples et rustiques, en phase avec le milieu naturel : bricolage, jardinage, élevage de chèvres, aller couper du bois en forêt, aller ramasser des champignons, monter un mur de pierres.

Non- assistance, non prise en charge, et non interdiction sont en filigrane, remplacés par une réelle prise en compte des enfants, au cas par cas. Avec Deligny, on ne parle jamais d’autistes, de schizophrènes, de psychotiques, la nosographie psychiatrique, soupçonnée à juste titre de « mise en boites » réductrice, n’a pas droit de cité. Il y a tout simplement des enfants différents, et la vacance du langage n’est pas considéré comme un handicap ; en outre, il n’y a aucun projet d’insertion dans la société, et le seul projet implicite sera de leur permettre d’exister et de vivre une vie qui vaudrait la peine d’être vécue, selon l’expression de Winnicot. Le travail au long fleuve de Deligny me semble très proche de la psychothérapie institutionnelle, la psychanalyse en moins. Dans ces deux champs praxiques, nous retrouvons la même importance créditée à la qualité du milieu de vie.

 Deligny était ami avec Jean Oury qui l’accueillit à La Borde avec quelques enfants, il était aussi très lié avec Félix Guattari qui partageait avec Oury la direction de la clinique, ce phalanstère labordien

Deligny ne s’est jamais inscrit dans une visée orthopédique de l’éducation, il chercha moins à éduquer, à guérir, à normaliser qu’à construire des milieux incitateurs et des circonstances favorables à l’épanouissement de chaque-un, fût-il psychotique et autiste. Le travail de Deligny fut une utopie concrète, composante atypique et libertaire d’une éducation « spéciale » qui ne doit pas disparaître, d’où ma motivation à écrire ce petit texte, et d’inciter les jeunes praticiens à lire l’œuvre écrite de Fernand Deligny, cet athlète affectif qui avait bien mesuré la valeur humaine de la folie.

Serge Didelet, le 12/12/2021

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20 novembre 2021

Analyse des pratiques, supervision, formation et psychanalyse

Superviseur certifié :

J'interviens sur site, à votre demande, pour :

-         Supervision clinique institutionnelle.

-         Analyse des pratiques professionnelles.

-         Groupes de parole.

-         Analyse institutionnelle.

-         Formations.

Dans le champ social, médico-social, et sanitaire...

Mon cadre de référence est la psychothérapie institutionnelle et la psychanalyse freudolacanienne.

Quelques références :

MDEF 74, IRTESS de Bourgogne, IREIS d'Annecy, service petite enfance de Passy, Centre Hospitalier Alpes -Léman (CHAL), Hôpitaux du pays du mont blanc (supervision médecine et pédiatrie), Secteur psychiatrique de l'est vaudois (Suisse), ADMR, ESAT de Sallanches, EHPAD(S) de : Bonneville, Cluses, Ambilly, Marnaz, Megève, LVA « La bergeronnette » (71), CEMEA Ile de France...

 Contact : 06.16.13.26.48. /serge.didelet@wanadoo.fr

 

 Psychanalyste :

Je vous accueille six jours sur sept et sur rendez-vous, au 23 rue de Savoie (2ème étage) à Sallanches (74720).

En cas d'urgence, je m'engage à vous recevoir dans les 24 heures...

Contact : 06.16.13.26.48.

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20 octobre 2021

L'abécédaire provisoire de psychothérapie institutionnelle vient de paraître...

ABECEDAIRE PROVISOIRE DE PSYCHOTHERAPIE INSTITUTIONNELLE

La boite à outils du Dr Oury…

Serge Didelet, l’Harmattan octobre 2021

En vente en librairie, en ligne, ou directement sur le site de l’Harmattan (17,50 euros)

 

Ce livre – troisième ouvrage de l’auteur – est la transmission d’un héritage, légué par le docteur Jean Oury, un des principaux acteurs d’une alter-psychiatrie : la psychothérapie institutionnelle. Celle-ci n’est pas une somme de dogmes érigés en vérité, ni une théorie figée et refermée sur elle-même, c’est surtout et d’abord une praxis psychiatrique à haut niveau éthique, qui n’existe que dans sa mise en actes, à contre-courant, dans une société de plus en plus normosée, où l’idée même de soin psychique est en déperdition.

Médecin-Directeur de la Clinique de La Borde, de 1953 à 2014, compagnon de François Tosquelles et de quelques autres, Jean Oury a élaboré des outils conceptuels pour mieux comprendre et éclairer sa praxis. Il s’agit d’une authentique métapsychologie, socle épistémo-critique concernant l’institution, le collectif, la folie, la mort.

Ce présent ouvrage est un Abécédaire conceptuel, recensement et démarche définitionnelle de trente notions issues de « la boite à outils » du Dr Oury, celle-ci s’inspirant de Kierkegaard, de Tosquelles, et de Lacan.

L’auteur, animé d’un désir de transmission chevillé au corps, invite le lecteur à s’immerger « dans cette modeste contribution à ce qui devrait être le souci majeur de tout praticien : tracer chaque jour son champ d’action, redéfinir ses outils, ses concepts, lutter contre sa propre nocivité afin de préserver ce domaine toujours menacé : l’éthique. »

Cet « Abécédaire » provisoire de psychothérapie institutionnelle aurait sa place dans toutes les écoles d’éducateurs.

 

Serge Didelet, avant d’être psychanalyste, fut, durant trois décennies un travailleur social impliqué par l’éducation des plus jeunes. Membre de l’association l’@Psychanalyse, il intervient également sur site comme superviseur d’équipes, formateur, et conférencier.

 

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11 octobre 2021

La double aliénation

La double aliénation

 

Ce texte est la retranscription de mon intervention au colloque « Marx et Freud » de l’association l’@psychanalyse, du 9 octobre 2021, à Montpellier. 

« Je suis venu vous parler de la double aliénation. Parce que l’aliénation est double. S’il y a une aliénation sociale qui impacte tout le monde insidieusement, certains sujets sont touchés par une aliénation psychopathologique, ou transcendantale, qui concernerait, selon les statistiques, une personne sur cent, ce qui n’est pas rien.

 C’est François Tosquelles qui disait que la schizophrénie était un collapsus de la transcendance. Un collapsus, c’est l’indication d’une diminution, d’un déficit, la transcendance est un mouvement d’élévation, un dépassement de soi, par conséquent, il s’agit donc d’une baisse, voire d’un effondrement de la conscience qu’un sujet peut avoir de lui-même.

 Cette double aliénation renvoie au leit motiv de ce colloque, avec toute la journée, en filigrane, les personnages emblématiques de Marx et Freud, ces deux barbus qui ne sourient pas trop, comme l’évoquait Gérard Pommier. La première aliénation, dans la lignée théorique de Marx et Engels, par l’entrée du sujet dans l’ordre social ; la deuxième, dans le droit-fil d’une métapsychologie freudo-lacanienne, par l’entrée du sujet dans l’ordre du langage de l’Autre -avec un grand A- et de la problématique du désir.

 Il ne s’agit pas de confondre les deux composantes qui ont leurs propres déterminations, mais dans notre travail de psychiste, nous savons d’expérience que les deux plans se rejoignent, s’imbriquent, s’articulent en certains points nodaux qu’il est nécessaire d’identifier, mais pour se faire, il sera nécessaire d’être doté d’outils conceptuels permettant de penser ensemble le singulier et le pluriel. Afin de lever d’hypothétiques confusions, nous remarquerons – et c’est important – que la problématique « tosquello-ouryenne » de la double aliénation s’oppose aux théories simplificatrices de l’Antipsychiatrie du temps de Laing et Cooper, pour qui les psychoses n’étaient que des artefacts induits par l’organisation sociale, impactant la psyché des individus.

 Jean Oury n’appréciait pas d’être régulièrement assimilé à l’Antipsychiatrie, laquelle n’était pour lui qu’une simplification pseudo révolutionnaire, voire réactionnaire. Rejetant tout traitement possible des psychoses – certains d’entre-eux niaient même leur existence -, les « antipsychiatres » préconisaient la fermeture totale des lieux de soins psychiatriques. C’est ainsi qu’un peu plus tard, l’Etat français instrumentalisa les mots d’ordre de l’Antipsychiatrie, en supprimant 60 000 lits en quatre décennies. Au nom d’une déviation de l’esprit du secteur inspiré par Bonnafé, on a vidé les hôpitaux psychiatriques, laissant les malades mentaux face à l’alternative entre la rue et la prison, c’est-à-dire les lieux de l’atopie…ne pas avoir de place, c’est de la ségrégation ; et c’est toujours d’actualité. La majorité des malades psychotiques sont dans la rue ou en prison

 Ce n’est pas en supprimant des lits que l’on va soigner les écorchés de l’existence. Le Dr Oury préconisait une transformation radicale des hôpitaux psychiatriques afin qu’ils deviennent des lieux ouverts et collectifs. Il ne voulait surtout pas les supprimer et jeter les fous à la déréliction de la rue. La folie – cette catastrophe existentielle consubstantielle à l’humain - a besoin de lieux d’accueil, de terres d’asile, de territoires adéquats.

Recentrons-nous sur notre objet annoncé : la double aliénation, et qu’en est-il, de ce concept d’aliénation ? Une question qui mérite une déconstruction alliée à une démarche définitionnelle.

Il s’agit là d’une notion ambigüe, polysémique, problématique, elle nous renvoie le plus souvent à l’idée d’avoir perdu son libre-arbitre, sa liberté de raisonner, d’être autonome. Étymologiquement, l’aliénation vient d’« aliénus » - qui appartient à un autre – et d’ « alienatus », l’individu qui ne s’appartient pas à lui-même, celui qui est hétéronome. « Plusieurs termes sont utilisés pour parler de l’aliénation… certains avec des racines latines, et d’autres, des racines germaniques. « Alienatio » s’employait au XIIIe siècle dans un sens juridique. Au XVe siècle, on parle « d’alienatio mentis », c’est la folie. Plus tard, on parle « d’alienare » qui veut dire « étranger », et à cette époque-là, « alienatio » veut dire étrangeté, hostilité » (Jean Oury).

 Si – comme l’énonçait Lacan « le désir du sujet est le désir de l’Autre », il y a une forme primitive de l’aliénation, c’est-à-dire l’aliénation à l’Autre maternel. Du fait de sa prématuration, le petit d’homme se retrouve dans une situation d’hétéronomie absolue vis-à-vis de sa mère, et il a intérêt à être aimé, à être aimable, s’il veut survivre. Il devra passer sous les fourches caudines du grand Autre maternel, et il désirera qu’un petit autre devienne un grand Autre qui le désirera lui-même, l’infans désirera le désir de l’Autre maternel. Cette dépendance hétéromorphique sera l’aliénation primordiale, comme quoi parfois, l’aliénation aurait du bon…à condition d’en sortir, un jour…

Ce chemin précoce d’aliénation le mènera, avec les années, à une plus grande liberté. Cette plus grande liberté, c’est la séparation, laquelle, pour y parvenir, passe par un chemin difficile, balisé par les diverses modalités du besoin, du désir et de la demande, et de la triangulation œdipienne, quand il y a quelqu’un pour « faire père ».

Lacan identifie la Mère à la Chose (das Ding), c’est-à-dire l’objet perdu de la jouissance première – l’expérience de satisfaction inaugurale - qui déclenche le désir. Le désir est marqué par le manque et il sera toujours le désir d’autre chose, le désir étant la métonymie du manque à être, et ses objets interchangeables, et il en sera ainsi tout au long de la vie. Le désir se fait par force captif du langage, le sujet est dans la nécessité de s’aliéner à l’ordre symbolique afin d’exister. Comme l’écrivait Lacan : « Or, il convient de rappeler que c’est dans la plus ancienne demande que se produit l’identification primaire, celle qui s’opère de la toute-puissance maternelle, à savoir celle qui non seulement suspend à l’appareil signifiant la satisfaction des besoins, mais qui les morcelle, les filtre, les modèle aux défilés de la structure du signifiant».

Le symbolique rend possible l’absence, il est le meurtrier de la Chose… un meurtre nécessaire : le sujet non dupe aux signifiants se condamne à l’errance de la psychose, ou au non-être (supposé et apparent) des autistes profonds : « Les non-dupes errent ».

C’est ainsi qu’à leur façon, les autistes disent « merde » au grand Autre, refusant avec frénésie, de passer sous le joug des structures langagières. De ce refus et de cette liberté, ils en paieront le prix fort.

Demeure un éventail de significations de l’aliénation selon les divers contextes. En outre, le verbe « aliéner » renvoie aussi à la possibilité d’aliéner l’esprit de l’autre, voire de le rendre fou. L’aliéné peut aussi être compris comme le sujet sans lien avec l’Autre sociétal ; il sera alors traité comme un a-social, un a-normal, c’est-à-dire étranger (alien), différent, dissemblable à la norme médiane.

Par association, cela évoque l’aliénisme - premier nom de la psychiatrie, les premiers psychiatres étaient des aliénistes -, et l’aliénisme se définissait comme une science médicale toute neuve – discours univoque de la raison sur la folie – entre le XVIIIe et le XIXe siècle, moment historique important où les techniques coercitives de la vie asilaire se transforment peu à peu, par des interventions persuasives, voire manipulatrices et comportementalistes, afin de ramener l’insensé vers plus de normalité.

Ce fut le traitement moral de la folie (Pinel et Pussin, Bicêtre 1795), remplaçant les chaînes par la normopathie et la rééducation sociétale. L’hôpital psychiatrique structuré en pavillons nosographiques, remplace l’asile d’aliénés, trop connoté négativement. Comme le disait Jean Oury : « Dans la mise en place des soins psychiatriques, tout est basé sur des systèmes absurdes d’organisation collective, les mêmes que ceux de l’école, de la prison, de la caserne ou au mieux du patronage et… du Club Méditerranée».

L’aliénation marque l’œuvre de Marx. Pour ce dernier, l’aliénation est d’abord de nature économique et sociale, dans la mesure où le prolétaire, contraint de vendre sa force de travail (au prix le plus bas), est dépossédé du sens même de ce travail, car le travail est parcellisé et divisé, c’est ce que Marx et Engels appellent la division sociale du travail. Le prolétaire est de plus dépossédé de ce qu’il produit dans la mesure où n’en étant pas propriétaire, il ne possède que sa force de travail, c’est-à-dire la capacité à s’auto-reproduire. En l’occurrence, c’est ainsi que les capitalistes déterminent le niveau du salaire minimum : que le prolétaire puisse à minima auto-reproduire sa force de travail. Se nourrir, se loger…mais rien de prévu pour la culture ou les loisirs !

 Par conséquent, dans la société capitaliste, exploitation de l’homme par l’homme, l’aliénation est double ; par une dépossession à la fois économique et psychologique qui n’est pas sans effets : voir la perception (imaginaire) de soi, souvent malheureuse, cette souffrance au travail qui grandit, au point que la Médecine du même nom, depuis quelques années, a ouvert des consultations (gratuites) de ce nouveau mal de vivre sociétal, et les thérapeutes n’y chôment pas, compte-tenu d’une recrudescence des pathologies anxiodépressives causées par un mal-être au travail qui se banalise ; une activité professionnelle qui peut devenir pathogène pour le sujet ; en d’autres termes, un travail aliénant, voire mortifère, dans la mesure où elle convoque la pulsion de mort.

Depuis deux ans, je rencontre deux fois par mois des psychologues cliniciennes en supervision. Il s’agit de deux professionnelles expérimentées, animées d’une forte éthique du soin et du sujet, elles travaillent en pédopsychiatrie publique. Nous parlons rarement de cas cliniques. Elles se sont emparées de cette supervision comme d’un remède contre une violence institutionnelle vécue au quotidien, elles ont même trouvé un autre remède qui est le mi-temps thérapeutique. C’est vous dire ! C’est l’illustration d’un paradoxe de plus en plus répandu, celui de l’établissement thérapeutique qui rend malade ses propres agents !

L’aliénation est un concept qui fait lien entre le registre individuel et celui du social ; d’où le concept « tosquello-ouryen » de l’aliénation double. Comme l’énonçait Jean Oury en 1996 : « Nous sommes profondément et ontiquement aliénés. Et Lacan a bien raison de dire : une des premières aliénations, c’est le langage même (…) Je disais en 1948, pour répondre à Bonnafé, que j’avais fait la distinction, déjà, entre deux aliénations : l’aliénation sociale, très complexe, et une autre, l’aliénation psychotique ».

Et quand Jacques Lacan énonce « L’inconscient, c’est le social », cette assertion n’est au final pas si énigmatique qu’au premier abord ; il voudrait seulement dire que les conditions sociales d’existence impactent l’appareil psychique, de même que Marx pensait que c’était les conditions sociales d’existence qui déterminaient la conscience, comme quoi Marx n’était pas étranger à Lacan. Freud lui-même, à l’aube de la psychanalyse, avait compris que toute psychologie était une psychologie sociale.

Dans le mouvement de la psychothérapie institutionnelle – et particulièrement avec Oury – l’aliénation occupe une place centrale, il y consacrera son séminaire à Sainte Anne en 1990-1991. Il distinguera l’aliénation sociale de l’aliénation psychopathologique, et cette distinction est une prise de position fondamentale, antidote au courant antipsychiatrique qui considérait la folie comme la conséquence de l’aliénation sociale. Or, cette sociogenèse hypothétique est, il faut en convenir une simplification réductrice. Il est vrai que les conditions sociales d’existence déterminent la psyché de chaque-un, dans sa singularité subjective à les vivre. Manifestement, la société peut rendre fou, voire pousser aux suicides. Il faut se rappeler les 35 suicides à France Telecom en 2008. Cependant, dans l’Antipsychiatrie est trop évacuée la psychogenèse et, quoi que Laing et Cooper pourraient en dire s’ils étaient encore vivants, est minorisée l’importance de la sexualité, laquelle interfère sans cesse sur la réalité psychique. C’est cette problématique de la sexualité qui fit le lit de la rupture entre Jung et Freud, rupture que l’on peut maintenant regretter, de même que celle avec Ferenczi…

Pour Oury, l’aliénation sociale agit insidieusement, par le vecteur de l’idéologie avec une grande violence, et dans les institutions psychiatriques, ce n’est pas sans dommages sur les malades eux-mêmes. Lorsque j’évoque l’idéologie, je fais référence à la définition qu’en donne Louis Althusser : « l’idéologie comme représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence », et par association, ça me fait penser à Saul Karsz quand il énonçait, dans les années 90, le leit motiv central de son séminaire : « L’idéologie et l’inconscient font nœud », mais je m’égare un peu. Enfin, pour conclure, il serait nécessaire et salvateur, de mettre en place dans les établissements thérapeutiques les conditions d’une analyse institutionnelle permanente qui ferait asepsie : celle qui traque l’aliénation, ses artefacts, et autres toxines psychosociales. Dans ces conditions fertiles, l’établissement peut alors – telle la chrysalide du papillon – devenir institution, grâce à un travail d’institutionnalisation : un supplément d’âme pour un établissement de soins, sachant que – comme le disait Marc Ledoux, psychanalyste à La Borde - l’institution est le phallus de l’établissement ».

(Serge Didelet, le 22/09/2021)

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