PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

15 mai 2016

In mémoriam...mais pas seulement!

Jean Oury nous a quitté, c’était il y a deux ans, jour pour jour, le quinze mai 2014, l’année où je m’étais enfin décidé à « faire » un stage à La Borde. J’ai organisé cette année dans le cadre de GREFO- PSY (Sallanches) un séminaire sur Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle. J’en ai extrait un texte que j’ai envie d’éditer aujourd’hui, il s’agit d’une brève biographie de Jean Oury… 

 

D’abord, il y a l’homme. Un style, un regard, un sourire… une façon bien-à-lui d’être là, au milieu des fous, disponible et veillant. La veillance était pour lui une notion essentielle en psychiatrie. Il la préférait à la bienveillance, au nom de quoi on peut faire les pires choses. Comme Freud, Oury ne lâchait rien sur les mots. Laissons Marie Depussé nous le présenter, elle le fait non seulement avec beaucoup de talent, mais sans jamais se départir de la tendresse que le Dr Oury lui inspire :[1] « Toi, tu étais un grand type incroyablement beau, avec des yeux de ciel qui allaient bien avec ton nom, des pieds qui savaient se poser sur le sol. Tu aurais pu marcher dans un western, dans la rue vide d’un village de western, la tête légèrement enfoncée dans les épaules, comme ont ces hommes-là, par lassitude d’avoir à affronter la mort.

Tu avais, tu as une voix trainante, douce, un peu canaille, à laquelle la colère va mal. Au début, tu ne faisais pas, comme aujourd’hui douze colères par jour (…) ce grand type très beau qui marchait comme Henry Fonda, savait toucher un piano, avait fait sa thèse de médecine sur la peinture, récitait Maldoror dans les moments difficiles, et s’acharnait, pendant des heures, à souffler de l’air dans la bouche des fous qui avaient essayés de se tuer »[2]

Jean Oury est né en 1924, il a passé son enfance en banlieue parisienne, à la limite de « la zone », entre La Garenne et Nanterre, tout près d’une station de chemin de fer nommée « La Folie ». C’est ce qu’il appellera toute sa vie « son arrière-pays », un pays fait de paysages d’usines et de terrains vagues, où il y avait peu d’arbres. « Entre La Garenne et Nanterre, il y avait une plaine, la plaine de Nanterre. C’était là la civilisation des détritus, des carrières, et je jouais là-dedans. »[3]

Il est fils d’ouvrier, son père travaille à Bois-Colombes, comme polisseur dans l’industrie automobile, à Hispano-Suiza. Sa mère tient une petite agence immobilière. En 1936, c’est la grève générale et le Front Populaire, Oury a douze ans, et il va parfois avec Fernand, son frère ainé, à des réunions du Parti Communiste, ou amener des sandwichs aux ouvriers en grève. A douze ans, il a lu tout André Gide, il lit aussi l’écrivain russe Victor Serge, en fait, il lit tout ce qui lui tombe sous la main.

L’année 1936 est une année d’effervescence sociale, politique, et culturelle. Outre le Front Populaire, et l’accès pour la première fois à des congés payés, c’est une période d’initiatives collectives, je pense notamment au mouvement des Auberges de jeunesse, lesquelles se fondèrent à partir d’une opposition au scoutisme catholique. « Les auberges de jeunesse, c’était en 1936, avec ses grèves, ses illusions. Au départ, c’était surtout de tendance anarcho-trotskiste, puis ça a dégénéré. C’était extrêmement créatif, comme l’animation d’un club, avec participation de tout le monde, c’était d’une inventivité extraordinaire, les auberges de jeunesse, lorsque c’était bien fait ! »[4]

 Ces mouvements de jeunesse – je devrais écrire « jeunesses » au pluriel[5] – qu’ils soient d’origine confessionnelle ou marxiste feront le terreau de ce que sera l’éducation populaire.

Oury poursuivra ses études médicales pendant la guerre, cette sinistre période où la bourgeoisie française préféra se réfugier dans les bras de Pétain afin de conjurer les « dangers » du Front Populaire. C’est l’époque des boucs émissaires et des clichés sociaux : le communiste, le couteau entre les dents, le juif cupide, pire : le juif communiste ! Et j’en passe… la pulsion de mort se lâchait, mais nous savons aussi maintenant que chaque époque cherche toujours son mauvais objet collectif, comme quoi il ne faut pas renoncer à avoir un regard sociologique, sans pour autant déraper dans le sociologisme, il y a le sujet, quand même !

En 1947, Jean Oury est en quatrième année de médecine, il fréquente une bande de copains composée d’Ajuriaguerra, Daumezon, Gusdorf. Il rencontre François Tosquelles pour la première fois, ainsi que Lucien Bonnafé. Il assiste en 1948 à une conférence de Lacan dont il sortira subjugué : « Je me suis dit : enfin un type intelligent ! Je m’excuse pour les autres, mais je commençais à m’endormir dans ce cénacle[6] ! » Cette rencontre avec Lacan pèsera sur son choix difficile entre la recherche en biologie et la psychiatrie.

C’est ainsi qu’à 23 ans, il n’est pas encore médecin, mais il intègre l’hôpital de Saint Alban, en Lozère, et il devient interne en psychiatrie. Il y restera deux ans, mais cette période fut très féconde pour lui et le déterminera pour le reste de sa vie. « Etre interne à Saint Alban n’avait rien à voir avec le fait d’être interne à Lyon ou à Paris »[7]. La capacité de cet hôpital psychiatrique est de 700 lits, et ce lieu va devenir emblématique, considéré et à juste titre comme le berceau de la PI, concept que nous devons à Georges Daumezon en 1953.

C’est un lieu de rencontre et d’innovation permanente. Il fut aussi « la planque » de résistants recherchés par la Gestapo, l’hôpital est fréquenté par des artistes, des poètes tels que Paul Eluard, Tristan Tzara, André Breton, voire des philosophes tels que Georges Canguilhem. Ce sont aussi les prémisses de l’art brut, de l’art-thérapie. Artaud, interné pendant neuf années, mourrait en 1948, et hantait encore les esprits et les corridors de la psychiatrie asilaire. Saint Alban fut aussi le refuge de nombreux réfugiés espagnols, c’est le cas de Tosquelles, psychiatre, marxiste… et catalan. Tout psychiatre qui arrivait était invité par Tosquelles à lire - toutes affaires cessantes- la thèse de Lacan sur la psychose paranoïaque, très appréciée notamment au sein du mouvement surréaliste…[8] C’était presque un rite initiatique.

Pendant ces deux années, Oury travaille beaucoup, ne dort que quelques heures par jour, il est très proche des infirmiers, ce qui renvoie à sa culture d’origine ouvrière qu’il ne reniera jamais. Il passe beaucoup de temps à parler avec les malades. Saint Alban développe de nombreuses activités, ici, les patients ne sont pas couchés et amorphes, ils sont dans l’agir[9], et dans le non-agir s’ils le veulent. Mais il n’y a plus personne d’enfermé, et il y a une libre circulation en de nombreux espaces. C’est aussi à Saint Alban que naît le premier club thérapeutique. Les clubs thérapeutiques, c’est – pour reprendre la métaphore tosquellienne – « le cheval de Troie dans l’institué ». Ils permettent de se jouer des contentions et autres chambres d’isolement présentées comme moyens thérapeutiques ! Ces pratiques coercitives deviennent obsolètes, et leur utilisation extrêmement rare.

Les clubs laissent la possibilité pour chaque sujet d’avoir une place dans la parole ; les clubs firent « péter » les verrous institués et les camisoles de toutes natures, ouvrant les portes à la libre circulation des sujets et de leur parole, et cela, quelles que soient leur singularité.

A Saint Alban, nous assistons aux prémices d’une véritable révolution psychiatrique. C’est en 1946 que F. Tosquelles décida d’ouvrir tous les services dits « fermés » réservés à la catégorie des « agités », et il les répartira sur l’ensemble des autres services. Dans le même mouvement, l’hôpital sera ouvert en permanence avec l’environnement social de proximité. Cette large brèche dans le mur de l’asile eut pour conséquence de permettre l’ouverture de réseaux d’entraide avec les villages aux alentours, et cela dans le contexte difficile de l’après-guerre. Les services d’agités et de « gâteux » disparaissent de St Alban et deviennent inutiles. Il est remarquable que si les malades peuvent circuler comme ils le veulent, que le milieu est ouvert, et qu’ils peuvent œuvrer dans la vie collective, les agités se calment et deviennent fréquentables. Il faut se souvenir que cette révolution psychiatrique commença bien avant l’arrivée des neuroleptiques tels que la chlorpromazine. « L’agitation, ça ne se réduit pas seulement avec des neuroleptiques. Ça diminue à partir d’une certaine qualité de l’ambiance, qui tient si la structure tient (…) C’est comme ça qu’on a pu supprimer les quartiers d’agités, il y a plus de quarante ans. »[10]

En outre, il faut rappeler qu’il n’y a pas eu de famine à Saint Alban pendant la guerre. « A Saint Alban, les malades allaient au ravitaillement dans la montagne. Ça faisait des activités de groupes intéressantes, c’était une bonne préparation pour le secteur (…)[11].

 45000 malades mentaux sont morts de faim dans les asiles psychiatriques français entre 1939 et 1945. C’est ce que l’on a appelé par la suite « l’extermination douce ».  Oury, provocateur, aimait bien évoquer un contre transfert institutionnel ! 45000 morts, ce n’est pas rien, mais après tout, ce n’était que des fous, pas vrai ? Il y eu sans doute des technocrates pour penser ainsi. Comme l’écrivait en 1970 le psychiatre Roger Gentis : « Je jure que si demain on parlait de liquider en France, par des moyens doux, cinquante à quatre- vingt mille malades mentaux et arriérés (…), des millions de gens trouveraient ça très bien et l’on parlerait à coup sûr d’une œuvre humanitaire (…) J’affirme qu’on trouverait des psychiatres pour dresser la liste des maladies donnant droit à euthanasie (…)[12]

 Nous n’oublierons pas, en passant, que les malades mentaux en Allemagne furent les premières populations à être exterminées par Hitler. En France, et pour être d’accord avec ça, nous avions Alexis Carrel… et quelques autres !

Oury quittera Saint Alban en octobre 1949 pour un remplacement comme psychiatre dans une clinique du Loir et cher, à Saumery : « Je me suis installé à Saumery, en octobre 1949. On peut dire que j’y suis encore… J’étais complètement fauché, payé extrêmement peu…je n’étais pas encore médecin, je n’avais pas passé mes cliniques (…) Je sortais de Saint Alban, sans aucune pratique de consultation, il fallait que je me débrouille, être là jour et nuit ».[13]

Dans ce département, il n’y avait que douze lits en psychiatrie pour une population de 250000 habitants, le dispensaire d’hygiène mentale était fermé, autant dire qu’Oury dut faire face à une demande démesurée : il est le seul psychiatre du département, et il n’est même pas encore médecin, il lui reste à écrire sa thèse : pris par l’urgence d’être officiellement médecin (afin de pouvoir prescrire), il l’écrira en deux semaines ! Outre son travail clinique à Saumery, il reçoit des malades en consultations externes, il fait des visites à domicile, au début à vélo, puis il s’acheta une moto. « J’ai fait passer le nombre de malades de douze à quarante, en étant tout seul. Et j’allais voir les fous des environs à vélo. Le secteur avant la lettre »[14]. Oury nommera cette période « le huis clos », ce fut un véritable sacerdoce qui induisit une vie atypique : « Je n’avais que trente ans, j’étais là, tout seul, à travailler vingt heures sur vingt-quatre, sans argent, avec un vélo pour aller voir les fous des environs. Un médecin qui passait par-là m’a dit : Qu’est-ce que vous avez fait, pour faire ça ? Il pensait : peut-être un crime… »[15]

 Pendant cette période de Saumery, il fera des rencontres déterminantes : Débutera son compagnonnage avec le jeune Félix Guattari dès 1950[16], puis il rencontrera Fernand Deligny en 1952. Ce dernier avait créé, avec le soutien des Auberges de jeunesse, une association, « La grande cordée », laquelle était un réseau d’accueil en cure libre, d’adolescents décrits comme « difficiles », c’est-à-dire délinquants, fugueurs, voleurs, border line, voire psychotiques. Deligny est le père symbolique des Lieux de vie, j’en parlerai plus loin.

Cette époque, c’est le début de ce que l’on nomma « Les Trente glorieuses », elle est pleine d’énergie, de volonté, et les transformations qui l’accompagnent vont modifier sensiblement les perceptions que l’on se fait des « déviants », les « hors norme », c’est-à-dire les « anormaux ». Les manifestations intempestives de ces sujets renvoient à une double aliénation, à la fois psychique, mais aussi sociale ; et les chercheurs-acteurs de la PI marchent sur deux jambes, selon la métaphore « tosquellienne » : Marx et Freud… mais sans le label du freudo-marxisme officiel, représenté notamment par Reich, Bernfeld, Fénichel, et Marcuse…mais j’en oublie. Si incontestablement Oury était freudo-marxiste, il ne se définissait pas comme tel, il ne se définissait pas, d’ailleurs, et refusa toute sa vie d’être réduit à une étiquette, à un label. Cependant, il racontait qu’il avait eu trois analystes dans sa vie : A. Gide, S. Kierkegaard, et J. Lacan.

Dans l’effort de reconstruction de ce début des Trente glorieuses, naissent de nouveaux secteurs professionnels, chargés de « s’occuper » des déviants et des anormaux ; et les limites entre le normal et le pathologique deviennent incertaines et sont sans cesse (ré)interrogées. Cela va modifier durablement la perception des déviants et leur prise en charge, et cela génèrera dans le même élan, une recherche et une critique radicale de la psychiatrie, du travail social, de l’éducation dites spécialisée qui est – à cette époque - en gestation. Il ne faut pas occulter que nous sommes en pleine période structuraliste, qu’il y a une activité intellectuelle intense, annonciatrice de 68. Oury resta à travailler à La Borde durant tout le printemps 68 ; il est passé à côté de ce qu’il est convenu d’appeler « les évènements ». Comme lui disait Marie Depussé : « Il n’était pas facile de jouer 68 dans un lieu qui avait, là-dessus, vingt ans d’avance. Ils n’ont pas dû le jouer très gracieusement (Marie évoque les débordements de « la bande à Guattari »).[17] Il est dommage que tu n’aies pu quitter La borde, à ce moment-là, pour te promener dans les rues de Paris. Parce qu’il n’y a pas eu que des conneries. Toi qui parle de l’espace du dire, il y en a eu des espaces du dire. »[18]

Ce mouvement à répercussion internationale fut, par-delà la révolte étudiante – qui mit le feu aux poudres - et la grève générale qui dura six semaines, ce que j’ai vécu comme une révolution culturelle, même si je n’avais que quatorze ans. Avec quarante -huit ans de recul, il me semble que ce fut nécessaire à bien des égards, même si nous n’avions vraiment rien compris à la castration. D’où beaucoup de dérives – et il y en a eu à La Borde -, et plus tard, des récupérations idéologiques sociétales. Le comble est que la société libérale triomphante a détourné certains slogans soixante-huitards, par une injonction surmoïque adressée au sujet (dans le sens de l’assujetti) : dans un au-delà du principe du plaisir, il lui est sommé de jouir, c’est-à-dire de consommer. Nous sommes dans un monde parfait, le discours du capitaliste (cinquième discours de Lacan, 1972), est de nous dire qu’il ne saurait y avoir d’objet manquant ni de castration, telle est la nouvelle économie psychique décrite par C. Melman et J.P. Lebrun[19], fondée sur la jouissance objectale. 

En cette fin des années soixante, la pensée contradictoire était sans cesse convoquée, les gens se parlaient spontanément dans les rues, il y avait des regroupements partout, une multiplication d’espaces de parole. Nous sortions d’une France frileuse, pudibonde, patriarcale et surmoïque ; il y avait un fort sentiment de libération – sans doute d’origine pulsionnelle - , mais  la période était empreinte par des penseurs-phares stimulant la réflexion, la contestation du « ça va de soi » ; il y avait une critique radicale des institutions : du système pénitentiaire, avec les actions du GIP et du CAP[20], de la psychiatrie avec M. Foucault qui inspira beaucoup le courant de l’Antipsychiatrie.

C’est dans ce contexte fructueux que nous assisterons au retour à Freud impulsé par Lacan, à la déconstruction des structures langagières et l’essor de la linguistique, avec Jakobson, de la sociologie - comme sport de combat - avec Bourdieu, de l’ethnologie avec Levis-Strauss, de la production philosophique avec Deleuze, Derrida, Foucault, Althusser, pour ne citer (arbitrairement) que ces quatre-là. Cette effervescence intellectuelle et instituante a un point commun : la remise en cause de l’institution comme structure reproductrice des situations inégalitaires et comme appareils idéologiques d’Etat,[21] bien que ce dernier concept demeure spécifiquement althussérien.

 Il y a une vague montante des sciences sociales et humaines, se caractérisant par l’emprise du signe, du signifiant, et de la structure.

Pour en revenir un peu en arrière, dans le contexte de l’après-guerre, il faut souligner que de nombreux infirmiers et/ou psychiatres, déportés dans les camps nazis, refuseront à leur retour toute idée de concentration d’individus, toute idée d’enfermement et de coercition. Il y a un fort esprit de résistance, et Oury en est une incarnation majeure : il gardera la posture pendant 61 ans à La Borde, ce qui évoque un sacerdoce laïc.

La PI prend de l’ampleur, il y a de nombreux lieux qui peu à peu changent leur manière de travailler et d’accueillir la maladie mentale.

« Les diverses élaborations théoriques et les transformations concrètes qu’elles induisent au sein des institutions que différents acteurs animent, se trouvent, en 1952, rassemblés dans un courant qui va prendre le nom de psychothérapie institutionnelle (…)[22]. Oury en eu vite assez de ce concept de PI, il le trouvait pompeux et compliqué. Pour lui, ce qu’il essayait de faire avec son équipe, ce n’était que la moindre des choses, c’est-à-dire de la psychiatrie.

En 1953, il commence une analyse avec Lacan : elle dura 28 ans, et s’achèvera à la mort de son mentor en psychanalyse en 1981. Oury se moquait souvent de lui-même, en proclamant qu’il était analysable à vie ; mais avec Lacan, ce fut une vraie rencontre, aussi importante que celle avec F. Tosquelles. « J’ai pour ce type un respect absolu. Je n’ai pas changé d’avis. Chez moi, c’est le coefficient de stabilité qui est absolu. Ça ne veut pas dire que son travail est au-delà des critiques. En le travaillant, on est amené à le critiquer. Et ça ne m’a jamais interdit d’aller chercher ailleurs ce qui pouvait aider à réfléchir. Je ne me suis jamais senti lacanien ».[23]

Cette année 1953 sera une année décisive. A Saumery, il y a beaucoup de problèmes, générés notamment par la conception architecturale et l’état délabré des lieux. Il y a aussi des tensions avec l’administrateur qui est aussi le propriétaire de la clinique. Oury – qui se fout de l’argent – est salarié et mal payé, alors qu’il travaille seize heures par jour, sept jours sur sept. Dès 1952, il fera le projet de réaménager la clinique, afin de pouvoir créer des ateliers, des lieux de rencontre et de réunions, c’est-à-dire « essayer de faire un peu de PI », et semer les graines recueillies à Saint Alban auprès de F. Tosquelles, pouvoir les réinvestir. Il posera un ultimatum à la Direction, leur donnant six mois pour effectuer les transformations désirées. Rien n’étant fait six mois plus tard, il partira, non sans avoir mis son successeur à la porte de son bureau, et manu militari !  Oury avait « le sang chaud » et était coléreux.

Ainsi, le 10 mars 1953, il prévient le Conseil de l’Ordre et quitte Saumery avec 32 malades, n’en laissant que huit à la clinique, ceux qui ne pouvaient pas marcher. Aujourd’hui, ça parait impensable, Oury se retrouverait en garde à vue ! Cette migration dans le Loir et Cher qui n’est pas sans évoquer une improbable nef des fous, dura trois semaines, les patients seront hébergés dans divers hôtels, et notamment dans une maternité où un étage était vide. Cette errance – réelle – mais qui prendra par la suite les formes d’un mythe fondateur, s’achèvera fin mars 1953, par la découverte du Château de la Borde. Oury, son équipe et les patients y entrèrent sans argent, avec des échéances de remboursement contractualisées avec les propriétaires du château ; mais Oury n’était pas inquiet, compte tenu   de la désertification du soin psychiatrique dans le département : « ça » ne pouvait que marcher, et il remboursa toutes les échéances. « En raclant les tiroirs avec les copains, j’ai pu récolter 500 000 francs (anciens). Le propriétaire m’a dit : on peut vous le céder payable en sept ans, et si dans un an vous ne pouvez plus payer, on vous vire. Ça faisait deux millions et demi par an, mais j’étais tranquille parce que j’étais tout seul dans le département, il n’y avait pas d’hôpital public ».[24]     

A La Borde, et très vite, après le huis clos de Saumery, il y eu ce qu’Oury appela « l’invasion », à l’origine de cela, il y a Félix Guattari, lequel était déjà lié à Oury depuis Saumery, et qui travailla à La Borde dès l’année 1955, et jusqu’à sa mort en 1992. Il initia un flux migratoire (« Venez à La Borde ! Le monde est à La Borde ! »), ethnologues, médecins, philosophes, artistes, psychiatres et antipsychiatres y convergent, chacun doit se confronter à La Borde, l’antithèse de la psychiatrie concentrationnaire ; il y eu même du voyeurisme, voire un certain « tourisme psychiatrique » qui exaspérait Oury, et les clichés et autres représentations imaginaires abondaient. Néanmoins, et par-delà ce folklore intellocrate, une centaine de psychiatres y firent leur internat, et l’institution forma des milliers de stagiaires. Il y eut un véritable engouement, et il fallait la plupart du temps attendre des années pour venir y faire un stage, tant il y avait de candidatures. Ce fut – et c’est encore ? – un lieu de formation praxique et clinique.

1955, c’est l’année où s’organisent les premiers stages d’infirmiers psychiatriques, encadrés par des formateurs des CEMEA.

1957 est une année marquée par la création du Groupe de Sèvres, sous l’impulsion de G. Daumezon. Le groupe dura deux ans, mais il laissera des traces tangibles sur la praxis psychiatrique, notamment sur la participation des infirmiers aux psychothérapies, ainsi que sur l’avènement de la future politique de secteur. C’est aussi autour des orientations du Groupe de Sèvres que s’élaborera un projet ambitieux de formation des infirmiers de secteur psychiatrique.

Quatre ans après sa création, La Borde se confond déjà avec son fondateur. Ce fut un lieu qu’il sut maintenir vivant, malgré les tracasseries administratives et financières, les attaques au prix de journée, les injonctions de mise aux normes (notamment la cuisine), les pesanteurs, les pressions de toutes sortes, voire des hostilités et des calomnies fantasmatiques (La Borde, maison de retraite pour vieux gauchistes, de drogués, lieu de vie pour marginaux et clochards, où se pratiquent des orgies sexuelles entre soignants et soignés …) ; sans compter les débordements causés par certains pseudos-disciples de Guattari, et autres visiteurs invasifs, partisans d’une antipsychiatrie primaire.

 « Ceux contre lesquels je peste toujours, que j’appelle les soixante-huitards, il (Guattari) les a trainés dans son sillage, et ça a eu des effets parfois infects sur La Borde. Ici, ils avaient renversé une poubelle devant mon bureau, et avaient mis des pancartes en me traitant de sale capitaliste. A ceci près qu’ils venaient de Paris en promenade, et que je travaillais vingt heures par jour ».[25]

 La Borde, et la personnalité d’Oury attira de nombreux psychiatres, il était – et est encore - une référence incontournable en psychiatrie, un réseau était très actif, bien souvent en lien avec Lacan et l’Ecole Freudienne de Paris, et c’est ainsi que les 4 et 5 juin 1960 eut lieu la première réunion du groupe qui allait devenir le GTPSI[26]. Les 35 membres, praticiens en psychiatrie et chercheurs-acteurs, gravitent tous autour des deux lieux historiques, Saint Alban et La Borde. Il y eut au total quatorze rencontres entre 1960 et 1966. « Ce serait très intéressant, si c’est publié, de relire des extraits des minutes du GTPSI. On se réunissais autour de thèmes du genre « fantasme et institution », ou bien « transfert et institution », ou « l’argent à l’hôpital psychiatrique », etc… Je regardais, par exemple, celui de novembre 1961, c’est étonnant, deux cents pages à chaque fois. On travaillait le matin, l’après-midi, et le soir, et l’on remettait ça le lendemain. Et le matin, on se racontait nos rêves (…)[27]S’y retrouvent : J. Oury, F. Tosquelles, R. Gentis, H. Torrubia, J. Ayme, H. Chaigneau, F. Guattari, G. Pankow, J. Schotte… et quelques autres. Ces rencontres étaient des discussions « à bâtons rompus » - hors tout esprit de consensus - entre de vieux amis et complices ; et si le climat y était convivial, le niveau théorique  était très haut, chaque participant étant un praticien expérimenté, et surtout, en posture de recherche permanente.

 La psychiatrie, malgré la déconsidération dont elle est l’objet, est quelque chose de très complexe, de très rigoureux, si l’on veut comprendre ce que l’on fait. Il y avait au sein du groupe un esprit cultivant l’intranquillité et la recherche, et qui refusait toute simplification dogmatique et autres recettes. C’était un groupe réuni autour de la clinique psychiatrique, éclairée par la psychanalyse de Freud augmentée par Lacan, ce dernier étant lui-aussi psychiatre hospitalier, et se définissait comme tel, ce qui annule certaines représentations erronées de Lacan, comme un psychanalyste de salon, éloigné de la clinique. Ce même Lacan participera ponctuellement aux travaux du GTPSI, lequel était délibérément d’inspiration lacanienne.

1971 : Oury anime un séminaire hebdomadaire à la clinique de La Borde. Il s’agit, comme il dit « d’un exercice hebdomadaire d’improvisation » devant un public hétérogène et souvent extérieur à La Borde. Tous les mercredis soir, il parle durant une heure trente sans notes, sans rien préparer, il improvise, il associe, il pense tout haut.

1981 : Lacan est mort et c’est le début du séminaire (mensuel) de Saint Anne. Il regroupait jusqu’à 200 personnes venues de toute la France, et même de Belgique. Comme le dit Oury : « (…)  il faut essayer de justifier le choix des thèmes qu’on essaie d’évoquer. Je ne prétends pas chaque année faire le tour des problèmes. Il s’agit surtout de souligner l’importance d’un thème, d’un concept. Nous avons commencé en octobre 1981. Chaque année, il y a eu un thème : le transfert, transfert et espace, la décision, la vie quotidienne, le collectif, les groupes, le Réel, etc… ce serait intéressant de voir ce qu’il en reste – non pas seulement dans la tête de chacun – mais surtout dans la pratique. »[28]

Il anima les séminaires de St Anne et de La Borde jusqu’à la fin de sa vie.

1992 : Mort de Félix Guattari. Malgré certaines tensions et des divergences passées, Jean Oury est très peiné, car c’est un compagnonnage de 47 ans qui s’achève : « C’est vrai qu’on avait recommencé à réfléchir sérieusement ensemble, et qu’il avait pris le chemin de mon séminaire, alors que, pendant des années, ses disciples traitaient de pauvres cons ceux qui venaient écouter ce sale curé. On avait plein de choses à se dire, c’était comme un nouveau début. Mais ce couillon, il est mort, et Deleuze aussi, de chagrin (…) C’est vrai. Dans les pires moments d’opposition, ça n’a jamais cassé. Il y avait une sorte de connivence lointaine qui tenait (…) Cette connivence, ça permettait de traverser n’importe quel conflit apparent ou réel, ça tenait. Et ça avait commencé en 1945. »[29]

Jean Oury est mort le 15 mai 2014, à la clinique de La Borde…

« De ses mains sont tombées les trois cartes dont jouait sa passion éthique, la psychose, l’institution, et la mort (…) »[30] Oury nous laisse une œuvre écrite, c’est-à-dire dix- sept ouvrages, dont certains sont des livres d’entretiens. Oury a une écriture très dense, il écrit un peu comme il parle, mais quand il parle, il pense tout haut, et sa pensée, d’inspiration philosophique, marxiste, et psychanalytique, est souvent difficile d’accès. Elle demande au préalable d’être familiarisé avec cette culture multi référentielle. Comme sur le divan – dont il a une expérience approfondie d’analysant et d’analyste -, il associe, il métaphorise, rebondit, contextualise, dialectise, - il faut suivre, c’est parfois déroutant, insaisissable - il illustre ses concepts par des situations cliniques très riches qui éclairent la théorie, et ses références recouvrent beaucoup de champs, y compris le champ philosophique, et notamment Marx, Hegel, Heidegger, et particulièrement Kierkegaard.

Par sa culture encyclopédique, Oury ouvre sur beaucoup d’autres, le lire est un bonheur d’épistémophile, je suis « travaillé » par Oury, ce fut pour moi - et c’est toujours – une vraie rencontre, quelque chose qui fait sillon dans le réel, même si cette rencontre n’est qu’imaginaire et symbolique. Pour le lire, il est recommandé – peut-être - de commencer par lire des recueils d’entretiens, c’est ce qui est le plus accessible, bien que, selon l’interlocuteur, les échanges peuvent être parfois de haut vol. Il est regrettable que ses séminaires n’aient été publiés que très partiellement[31]. Lire toute son œuvre, et en particulier les séminaires, ça demande un effort, ce n’est pas « donné », ce n’est pas du « prêt-à-penser », c’est comparable à la lecture de Lacan, cette pensée de Lacan qui se cherche sans cesse, toujours en travail et jamais close sur elle-même, ouverte à toute déconstruction. Oui, c’est difficile, et comme le dirait Léo Ferré, « il faut prendre sa loupe et ses bachots ». Jean Oury revendiquait pour son compte une grande rigueur théorique, il détestait les simplifications, les lieux communs, les poncifs et les tautologies ; et s’il articula la clinique psychiatrique à la politique, c’est dans le sens noble du signifiant « politique » : c’est-à-dire agir sur son milieu en défendant une position éthique exigeante, juste mesure entre l’action et le désir, et branchée sur le Réel ; ce qui n’a rien à voir avec la politique politicienne contemporaine qui s’engraisse d’elle-même et ne cherche que le pouvoir, lequel est du côté de l’imaginaire !

Avec Tosquelles et quelques autres, il créa un courant critique qui s’étaye sur la psychanalyse, le marxisme, et la phénoménologie, remettant sans cesse en question les structures pyramidales, les positions hiérarchiques, les statuts, fonctions, et rôles ; qu’utilisent allègrement les technocrates, liquéfiant le lien social et le sens de l’humain. Oury était un psychiatre « de l’homme » qui soulageait les souffrances et ouvrait de nouveaux possibles à « l’aliéné », et s’il affirmait souvent que la psychanalyse était l’alphabet de la psychiatrie, à l’unisson avec Lacan, il devait dire modestement : « Nous allons apparemment nous contenter de nous faire les secrétaires de l’aliéné. On emploie d’habitude cette expression pour en faire grief à l’impuissance des aliénistes. Eh bien, non seulement nous nous ferons ses secrétaires, mais nous prendrons ce qu’il nous raconte au pied de la lettre – ce qui jusqu’ici a toujours été considéré comme la chose à éviter (…) »[32]Le secrétaire de l’aliéné n’est pas dans une posture passive d’enregistrement, cela nécessite une écoute active afin que les énonciations du sujet psychotique puissent s’inscrire, tel un texte, dans le symbolique.

En cette époque non épique de dérive managériale et de normalisation, en psychiatrie comme dans l’ensemble du travail social,  il est plus que nécessaire de transmettre les idées de Jean Oury, partout où c’est possible : si l’on regrette sa disparition, il ne faut pas le laisser enterré dans un musée de la psychothérapie institutionnelle.

 



[1] Marie Depussé est écrivain et professeur de littérature à Paris VII- Jussieu. Elle s’associa dès l’âge de vingt ans au travail de La Borde. Elle a notamment écrit « Dieu git dans les détails : La Borde, un asile » (1993), et « A quelle heure passe le train ? Conversations sur la folie » (2003) », cité souvent dans cet ouvrage.

 

[2] A quelle heure passe le train ? P 18/19

 

[3] Préalables à toute clinique des psychoses (déjà cité) p 235.

 

[4] J. Oury, « l’arrière-pays », document inédit et à paraitre.

 

[5] Il y a plusieurs jeunesses, comme il y a de multiples façons de vieillir. Je hais toutes les globalisations nivellatrices qui liquéfient le sujet singulier : les jeunes, les vieux, les fous, les arabes…les femmes !

 

[6] Séminaire sur l’aliénation, P 21.

 

[7] Ibidem p 239

 

[8] Jacques Lacan, « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité », Le Seuil 1932.

 

[9] « Agir » : dans le sens du concept de Toni Lainé, psychiatre et militant des CEMEA.

[10] A quelle heure passe le train ? P 307.

 

[11]  Jean Oury, « il, donc », 10/18, 1978, page 38

 

[12] Roger Gentis, « les murs de l’asile », Maspéro 1970, p 10.

 

[13]  Oury et Faugeras p 239.

 

[14] A quelle heure passe le train ? P 198.

 

[15] Ibidem, P 25.

 

[16] Oury rencontrera Guattari pour la première fois en 1945.

[17] Il ne faut pas confondre les effets de certains « groupies » de Félix Guattari et ce dernier, qui n’en était pas responsable. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pu les empêcher.

 

[18] A quelle heure passe le train, P 222.

[19] C. Melman et J.P. Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

 

[20] Groupe d’Informations sur les Prisons » animé notamment par M. Foucault, et le Comité d’Action des Prisonniers.

 

[21] Louis Althusser « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat », in « Positions », Editions sociales 1976.

 

[22] Oury et Faugeras, p 240.

 

[23]  A quelle heure passe le train ? P 255.

[24] Oury et Faugeras, p 240

[25] A quelle heure passe le train ? P 222.

 

[26] Groupe de Travail en Psychothérapie et Sociothérapie Institutionnelle.

 

[27] Oury et Faugeras, P 244.

[28] Jean Oury, « L’aliénation », Galilée 2012, p 17.

 

[29] A quelle heure passe le train, P 209/211.

 

[30] « Onze heures du soir à La Borde », Editions Galilée, page 53

 

[31] Voici, et à ma connaissance, les seules transcriptions publiées : « Le collectif », le séminaire de Saint Anne (1984/1985), « Les séminaires de La Borde » (1996/1997), Champ social éditions, et le séminaire de Saint Anne (1990/1991) sur « l’aliénation », Galilée 2012.

[32] Jacques Lacan, Séminaire III « les psychoses », Seuil, page 233.

 

 

 

 

 

 

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14 février 2016

Celui qui faisait sourire les schizophrènes...

 

Le séminaire sur Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle a commencé le samedi 6 février, et si nous ne sommes pas très nombreux, c’est un groupe actif, et si deux des participantes travaillent en psychiatrie, leur réalité professionnelle est loin d'être désespérante, comme qui il y a des bonnes nouvelles. Aujourd'hui, je publie l'introduction à ce séminaire, peut être cela suscitera en vous un peu du désir que nous partagions tout cela ensemble, c'est à dire par des dialogues et élaborations - en référence à la praxis clinique de chacun - dans un petit groupe restreint. La prochaine session se déroulera le 19 mars, de 13h30 à 17h, au cabinet de psychanalyse, 23 rue de Savoie 74700 Sallanches. Pour me joindre : 06.16.13.26.48. Il est possible de « prendre le train en marche », j’adorais ça, lorsque j’étais jeune ! 

 

Séminaire « découverte de la psychothérapie institutionnelle »

« Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes »

 

  1. Présentation du séminaire, introduction à la PI

Jean Oury nous a quitté le 15 mai 2014, il avait 90 ans, et il était onze heures du soir à la Clinique de La Borde. Sa disparition – celle d’une figure historique de la psychothérapie institutionnelle (que j’appellerai PI pour faire plus court) – a généré des dizaines de textes, de numéros de revues, et d’articles, plus ou moins biographiques, voire parfois hagiographiques. Je n’ai pas l’intention de faire un séminaire mémoriel et nostalgique, mais plutôt que nous parvenions ensemble, à « attraper » certains de ses concepts opérationnels, de ses outils de compréhension de la maladie psychique, c’est-à-dire nous réapproprier sa pensée. C’est une condition de salubrité dans cet univers gestionnaire déniant tout intérêt aux pratiques institutionnelles, dans lequel le malade psychique est objectalisé, c’est-à-dire considéré comme un usager-client-objet de soins, et non sujet de sa guérison.

Durant ces trois demi-journées, et par-delà l’intitulé du séminaire : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes », il y aura la Folie et le désordre. Cette Folie occupe la place, comme en filigrane. Autre signifiant maître : l’institution… et Oury durant toute sa vie se posera sans cesse cette question : qu’est ce qui fait institution ? Cette question de l’institution s’origine dans les pratiques d’analyse institutionnelle, nées à l’Hôpital psychiatrique de St Alban (Lozère), avec François Tosquelles et Lucien Bonnafé, pendant la seconde guerre mondiale. Cette praxis psychiatrique - qui sera nommée PI dans les années cinquante – redonnera la parole aux malades, leur permettant aussi de circuler librement dans les divers espaces hétérogènes de l’hôpital, et de participer à la vie quotidienne du collectif. Nous verrons que la PI accorde une grande importance au cadre de soin, c’est en rapport avec la société et ce qui fait lien social, car s’il y a une aliénation spécifiquement psychique (aliéné : perdre le lien avec le réel et le Symbolique), il y a d’abord une aliénation sociale qui impacte sur le psychisme des sujets les plus fragiles.

La PI est une double utopie psycho-sociale, fonctionnant encore en certains lieux qui résistent à la pression normalisatrice. Elle n’est pas, à priori une discipline d’enseignement, elle a un statut à part, comme la psychanalyse ; la PI n’existe que par / et dans les lieux « où ça se passe », s’originant d’un double mouvement, celui de la psychanalyse inspirée par Freud et Lacan, et le mouvement social de l’après-guerre, d’inspiration marxiste. Dans cette dynamique qui tend à soigner l’institution, et qui s’origine à St Alban, puis à La Borde et d’autres lieux, se dessine la sectorisation psychiatrique. Elle verra le jour en 1960, il s’agit d’une vision territoriale de la psychiatrie, qui s’illustrera par le développement d’une psychiatrie « extra-muros », où sera privilégié le maintien du patient au sein de sa famille. La psychiatrie est de plus en plus extra hospitalière, par le développement des CMP, des appartements thérapeutiques, par les hôpitaux de jour. En ce sens, et pour ironiser comme Jean Oury, en colère : « C’est l’antipsychiatrie qui a finalement gagné ! ». Ainsi, la politique de secteur, inspirée par Bonnafé, fut dévoyée et détournée de son esprit, et nous allons voir pourquoi.

A partir de 1972 et de certains nouveaux textes régissant la psychiatrie, naît une tension entre une psychiatrie de l’évaluation médicalisée, inspirée par les neurosciences, la biologie, et le comportementalisme ; et les psychiatres institutionnalistes et désaliénistes, inspirés par la psychanalyse et la pensée de Lacan. On peut constater une dérive gestionnaire dès la fin des années 70, à la fois managériale et scientiste ; d’année en année, elle gagne du terrain, et tend à devenir hégémonique ; et ce n’est pas sans conséquences pour la psychiatrie, les malades, et les familles – et je regrette l’absence de praticiens en psychiatrie, afin d’accréditer ou contredire mes propos…qui ne tombent pas du ciel ! – Bon, concrètement, voici quelques conséquences funestes qui ressemblent à un sabotage de la psychiatrie et à une mort annoncée :

  • Disparition en 1992 de la formation et du diplôme d’infirmier de secteur psychiatrique.

  • Banalisation médicale de l’internat de psychiatrie.

  • Sous encadrement des services induisant une recrudescence des mesures d’isolement et de l’utilisation des contentions.

  • Disparition, en quatre décennies de 60000 lits en psychiatrie.

 

Cette situation d’agonie n’est pas sans effets sociétaux : 1/3 de la population carcérale souffrirait de troubles mentaux, de même que 50 % des sans- abris. La psychiatrie, comme dans la grande distribution, travaille à flux tendus, s’efforçant de « gérer »[1] les crises psychiques, afin de renvoyer le patient chez lui dès que c’est possible. On ne soigne plus, on tempère l’urgence, faute de lits, les places sont chères ! Dans un service de psychiatrie de liaison de la région, j’ai vu des praticiens hospitaliers bien embarrassés : il n’y avait qu’une place dans l’établissement, et il fallait choisir entre un patient mélancolique et suicidaire, et un bipolaire en pleine crise maniaque, dangereux pour lui-même et les autres ! Cruel dilemme pour un praticien hospitalier…il ne faut pas s’étonner si la France manque autant de psychiatres, ça ne se bouscule pas, tant il est de notoriété que la psychiatrie est déconsidérée, voire méprisée, et que les conditions de travail y sont de plus en plus difficiles.

Comme le disait justement Bonnafé, nous sommes passés de l’internement abusif à l’externement généralisé. La société veut ignorer la folie ordinaire, elle prône implicitement un monde sans fous, une société de consommateurs de semblants d’objets @[2], individus tous semblables, adaptés et dociles, béats-morts, anesthésiés, et amorphes. Quant aux plus atteints et les plus dangereux, ils finiront dans les oubliettes de la nuit sécuritaire, ce ne sont pas les lieux qui manquent ! La psychiatrie se veut contrôle social, elle se réfère au Discours de la Science, cela induit des thérapies protocolaires, médicalisées, celles qui sont le plus susceptibles d’être quantifiées, où règne le primat du paiement à l’acte, des pratiques évaluables, et selon le modèle dominant des « bonnes pratiques », prônées par la Haute Autorité de Santé.

Tel est le tableau de la psychiatrie contemporaine, celle qui se fait au détriment du sujet malade qui n’est pas écouté, aux dépens aussi d’une praxis institutionnelle qui a fait ses preuves pendant des décennies ; par la mise à l’index de la psychanalyse par le ministère de la santé, et notamment dans le soin des enfants autistes. Les patients subissent de plein fouet les effets d’une idéologie[3] de la normalité, c’est-à-dire l’adéquation avec le vivre en société, par la rééducation psychosociale. L’injonction implicite est adaptation aux normes sociétales, c’est-à-dire à se conformer à ce que la société leur demande d’être, et ce faisant, en reprochant à l’insensé ce qu’il n’est pas, niant de ce fait toute la singularité du sujet.

Tous les praticiens en psychiatrie que je connais convergent dans le même constat : depuis deux décennies, les conditions d’exercice de la psychiatrie se sont considérablement dégradées. Compte tenu des sous-effectifs et du manque de lits, la demande de soin est bien supérieure à l’offre ; alors les malades échouent en médecine générale, en « soins de suite », en gériatrie ou en EHPAD[4] pour les plus âgés.

Ce séminaire est l’occasion de se poser la question : est-ce que la PI a encore un avenir, en ce début de millénaire marqué par la pulsion de mort (et de meurtre) ? Notre époque n’est pas sans rappeler ce qu’annonçait déjà Freud – ce visionnaire – en 1929, dans « Malaise dans la civilisation »[5]. Alors, s’il y a un avenir, sortons de la tentation du passéisme, du « c’était mieux avant, la psychiatrie, avec Tosq et Oury… ».

Bien sûr que c’était mieux « avant », je peux en témoigner. Cet « avant » évoque en moi l’amour des commencements, et cette écriture intelligente, élégante et subtile, j’ai nommé l’écrivain et psychanalyste J.B. Pontalis[6] :

« Quand Lacan, inspiré, nous entrainait dans la sinuosité de sa parole, apostrophant soudain son auditoire – nous étions à peine une centaine – et qu’il n’avait pas encore fabriqué de « lacaniens »

Quand la psychanalyse était encore inventive ou même, dans un temps plus reculé, objet de scandale (…)

Quand le mot « Révolution » était porteur d’espoir (…)

Quand, et quand, et quand (…)

Mais cet « avant » ne doit pas nous empêcher de vivre le présent et d’essayer de le transformer, accueillir ce qui vient, aussi anxiogène soit-il, et ne pas rester « scotché » sur le passé, comme des anciens combattants.

Comme l’écrit si justement Joseph Rouzel[7] « Certes, la nost-algie n’est plus ce qu’elle était, mais c’est quand même une sourde douleur qui prend au corps et au cœur. Une algie, une douleur du retour, du « c’était mieux avant ». Ça fait souffrir. Ça pince. Mais comment avancer à reculons ? Douleur ou doux leurre ? Ce qui en son temps marqua notre enfance de l’art, de se faire compagnons de route de dits « psychotiques », n’est plus que ruine de l’âme. Bien sûr, les doux noms de « Tosq », comme on l’appelait gentiment, Oury, Gentis, Bonnafé, Torrubia, etc., nous bercent, mais serait-ce d’illusions ? L’au-delà freudien n’a rien de religieux, c’est la pulsion de mort et ses avatars. La nostalgie en est un des fers de lance. Revisiter le passé à pied sec ne peut que poser en ligne de mire de le dépasser, de s’en libérer. Pas de s’y ficeler[8].

Oui, il faut aller « de l’avant », même si « ce qui vient » est surtout anxiogène pour le soignant qui voudrait bien faire ce pourquoi il est payé. L’orientation biologico-comportementaliste de la clinique psychiatrique est dominante, même s’il y a de la résistance dans quelques bastions irréductibles. De nos jours, la parole du psychotique est déconsidérée et « hors sujet ». Les psychanalystes qui œuvrent en psychiatrie soulignent la nécessité de l’écoute de cette parole, de sa prise en compte, car il y a quelque chose à en apprendre. A notre époque non épique, la psychanalyse n’a pas le vent en poupe, mais elle s’en remettra, ce n’est pas la première fois qu’elle subit des attaques. Mais il y a quand même une tendance lourde en psychiatrie qui réfute l’approche analytique et institutionnelle, préférant privilégier la « raisonnable » association du scientisme, du comportementalisme, de la psychopharmacologie et des discours sécuritaire sur la dangerosité des plus fous. En outre, les inspirateurs – non inspirés – de cette psychiatrie agonisante sont très condescendants à l’égard de ceux qui animent – et à contre-courant- les derniers lieux où se niche la PI, c’est-à-dire ceux qui font encore de la psychiatrie. Les acteurs de cette psychiatrie humaniste et alternative seraient de doux rêveurs passéistes, et autres post-soixante- huitards attardés[9]. Ce n’est pas l’avis de Michel Marie-Cardine, psychiatre lyonnais qui écrivait : « La PI représente encore un mode de traitement privilégié des psychoses les plus graves » et en concluait dans le même article : « qu’elle demeure l’un des éléments majeurs du traitement des malades mentaux graves. (…) La PI, considérée comme le mouvement indispensable à l’exercice d’une psychiatrie ne se contentant pas d’un modèle basé sur la seule chimie du cerveau, ou sur le seul couple « stimulus /réponse ».[10]

Ce séminaire est l’occasion de visiter cette praxis de l’institution qu’est la PI, essayer d’en « attraper » quelques concepts, en particulier ceux issus de la « boite à outils » d’Oury ; de comprendre le sens et la nature de ce travail pathoplastique[11], qui consiste à créer des lieux psychothérapeutiques, à haut potentiel soignant, un  travail qui s’étaye sur le collectif soignant /patients, sur les modalités du « vivre ensemble », un travail qui existe encore aujourd’hui en quelques lieux. Dans le contexte contemporain, il s’agit d’ilots de résistance, des lieux éthiques qui ne cèdent pas au fatalisme du discours dominant : dans certains services de psychiatrie publique et privée, dans certains lieux de placement de la Protection de l’enfance, je pense notamment à l’expérience de certains LVA[12] qui ont gardé une éthique, ceux qui accompagnent et soutiennent les travailleurs handicapés en ESAT, ceux qui soutiennent les enfants en ITEP, en IME,  les personnes très âgées en EHPAD ; certaines classes expérimentales dans l’enseignement, puis enfin, certains instituts de formation tels que PSYCHASOC[13] et les CEMEA[14], pour qui la formation des travailleurs sociaux n’est pas un formatage, mais au contraire le lieu (topique) d’une prise de conscience et de transformation, dans et par le groupe de formation, tout en étant un espace d’apprentissage et de savoir. Auto-formation, mutuelle, guidée et active…

Aujourd’hui, nous rencontrerons Jean Oury par une brève biographie. Nous ferons ensuite – et pour paraphraser Michel Foucault – « un petit tour de folie », c’est-à-dire un détour historique en psychiatrie, sur la manière dont la société traitait ses insensés, à travers les âges. Mon support d’intervention est un texte que j’ai construit, il a demandé un temps de gestation, c’est du travail. Je vous l’ai envoyé afin que vous puissiez vous en servir de support. Si je l’ai écrit et que je souhaite le relire avec vous, en prenant le temps, et en le commentant, je ne veux pas que nous soyons rivés à mes signifiants, ce qui serait une aliénation de plus. Par conséquent, n’hésitez pas à m’interrompre, me poser des questions, de me demander de reformuler, je me nourris de vos interlocutions. Ce séminaire, comme celui de l’an dernier doit être rythmé par des discontinuités, des respirations, des ruptures, tout en gardant le cap, et un fil conducteur que nous déroulons ensemble, je sais où je vous emmène. Ces trois demi-journées ne seront réussies qu’à la condition de l’interactivité. Je ne fais pas un cours, et je ne vois pas au nom de quoi j’en ferais un, même si j’en avais la tentation. Mon intention est de vous transmettre quelques petits bouts de savoir épars, votre savoir à vous fera supplément d’âme à ce séminaire qui n’est que mon bricolage personnel ; fait de longues lectures, de vision de films sur la question, d’échanges avec des complices – et « maitres » ! – qui eux, ont bien connus Oury, Tosquelles et Bonnafé, et bien sûr, par ce travail d’écriture, lequel m’est indispensable. Je suis d’une génération de l’écrit et l’assume sans complexes.

L’an dernier, nous nous sommes réunis pendant trois matinées pour un séminaire intitulé : « Louis Althusser, entre génie et déraison ». Cette année, il s’agit de « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ». Il y a quand même un point de réel énigmatique entre ces deux thèmes, « ça » parle de la Folie. D’un « soigné » et d’un « soignant », et les deux ont laissé une œuvre, une empreinte dans le symbolique.

Serais-je marqué par la Folie ? Ferait-elle habitus ?[15] 

 

 



[1] Gérer ! Ce signifiant en inflation galopante n’est pas anodin, voir l’utilisation abusive qui en est faite, en travail social, en psychiatrie, dans l’éducation, comme si les sujets humains étaient des marchandises pris dans des flux, c’est-à-dire des objets gérables et floués !

 

[2] Objet « cause du désir » …le dernier IPhone, la dernière tablette, le dernier produit amincissant…tous ces ersatz censés combler le manque à être, nous y reviendrons….

[3] « La représentation du rapport imaginaire des individus, à leurs conditions réelles d’existence », d’après le philosophe Louis Althusser.

[4] Dans un EHPAD dans lequel j’intervenais comme superviseur, parmi les 85 résidents, il y avait 15 psychotiques vieillissants, dont certains très délirants. Les équipes pourtant de bonne volonté, se sentaient démunies face au désordre, la Folie, la fureur, l’angoisse et la mort….

[5] « Malaise dans la civilisation », S. Freud, Editions Points, 2010

[6]  J.B. Pontalis, « Avant », Folio 2012

[7] On ne le présente plus, mais pour ceux qui le méconnaissent, il s’agit d’un psychanalyste issu du travail social, superviseur, écrivain, formateur, et notamment directeur de l’Institut européen PSYCHASOC (psychanalyse et travail social), à Montpellier. Voir bibliographie en fin de séminaire.

 

[8] Joseph Rouzel, « La psycho, terre- à pies, institue si on aile » in Sud-Nord N° 26, « La psychothérapie institutionnelle, matériaux pour une histoire à venir », ERES 2015.

 

[9] Au signifiant « soixante-huitard » qui ferait S1, est souvent associé un S2, celui « d’attardé », illustration annexe de l’idéologie des dominants ?

 

[10] Revue Sud Nord N°26, page 8 (déjà citée)

 

[11] La pathoplastie est un des concepts principaux de Jean Oury, nous en parlerons lors de la dernière session.

[12] Lieux de Vie et d’Accueil

[13] Déjà cité.

[14] Centres d’Entrainement aux Méthodes d’Education Active, mouvement d’éducation populaire né en 1937.

[15] Système de dispositions acquises et durables, concept cher à Pierre Bourdieu, et à mon sens, à mi-chemin entre la sociologie et la psychanalyse.

 

 

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19 décembre 2015

La clinique inventive

La clinique inventive d’Éric Jacquot

Je ne me lasserai jamais de vous présenter mon ami Éric Jacquot, il est mon alter égo, mon complice, et j’apprécie beaucoup sa plume trempée dans le vitriol. C’est une approche phénoménologique, et ses récits sont à mi-chemin entre la description ethnographique - qui serait comparable dans l’esprit, à un Pierre Sansot – et la psychanalyse en institution. Ses textes nous parlent du quotidien, du réel, et à chaque fois du transfert qui peut se nouer entre un gosse et un éducateur. Souvenez-vous du « bal des psychotiques » ou d’ « acteur en lieu de vie » déjà publiés sur ce blog. Ses textes sont praxiques : ils transforment le Réel en Symbolique ; et avec du style, c’est singulier, langage coloré, très métaphorique, riche en associations, allusions, mots d’esprit, c’est du dire épicé, impressionniste, on n’est jamais dans l’asepsie émotionnelle et le « politiquement éducatif », il s’agit du langage d’un sujet, non d’un individu, ni d’une personne, ce masque sociétal. Éric nous raconte toujours – et avec humour et autodérision, des histoires fondées sur sa clinique inventive, son travail quotidien avec des jeunes et des éducateurs, dans un Lieu de vie. C’est une écriture qui a du corps, comme un bon vin du Jura tout proche… une écriture qui transporte, qui transfère.

Éric Jacquot est responsable du Lieu de Vie et d’Accueil « La Bergeronnette », c’est en plein pays bressan, en Saône et Loire. Le LVA est une structure permanente financée par les Conseils départementaux placeurs, dont la vocation est d’accueillir des enfants ou des adolescents, lesquels, en raison de graves carences s’originant dans des déterminismes sociaux et/ou familiaux, présentent des troubles de la personnalité et du comportement qu’il n’est pas possible de prendre en charge dans le cadres d’institutions traditionnelles, ou dans des formules de placement classiques.

Dans le texte qui suit, Éric retourne à ses débuts comme éducateur, il nous parle d’un parachutage éducatif, d’un non-accueil institutionnel qui ressemble à de l’irrespect, puis d’une vraie rencontre avec un jeune, d’un stratagème, d’un bricolage éducatif qui du coup a augmenté le champ des possibles. Un bricolage qui déverrouille, autorise une meilleure respiration. Cela se déroule en ITEP, il y a une vingtaine d’année… et ça me fait penser à la psychothérapie institutionnelle, ce creuset de trouvailles, d’inventions, cette clinique inventive qui soigne et prend soin de l’autre, et pour rendre plus facile la vie de certains sujets psychotiques.

Je vous souhaite une bonne lecture de « la télécommande éducative », c’est une bonne façon de boucler l’année.

Serge DIDELET, le 19 décembre 2015

 

 

 

LA TELECOMMANDE EDUCATIVE

 

Salim est un adolescent de 17 ans. Il a un physique d’adulte et pratique la boxe américaine ce qui ne l’empêche pas de continuer à « s’entrainer » en dehors de toute éthique sportive auprès de ses pairs de placement et des adultes qu’il rencontre au quotidien.

Il vient d’une grande métropole où il a déjà une réputation légitime de petit caïd. Il vend de la drogue et il revient parfois dans notre foyer avec ce qu’il appelle son argent de poche et qui correspond  presque à la moitié de mon salaire de pré-stagiaire.

A l’époque je ne travaillais pas encore au LVA La Bergeronnette et je commençais à apprendre le métier de l’impossible. Je faisais mes classes.

Pour vous mettre dans le contexte, je vais vous raconter mon premier jour de travail.

Après un entretien d’une heure et demie avec le directeur, un chef de service, le psychiatre de l’établissement, mon chien Snoopy et un sandwich dépassant de la poche de ma veste.

On m’a embauché sans autre forme de procès !

Un futur collègue éducateur qui m’avait croisé ce jour-là dans le couloir des bureaux n’en revient toujours pas, il m’avait pris pour une espèce de mendiant qui avec son chien cherchait une petite pièce. Patrice, j’ai beaucoup appris de toi par la suite et je t’en remercie.

Je devais commencer le jour même pour la prise de service de 17h à 22h.

Dans le travail social, on bosse dans ce qu’ils appellent les «coupures» c’est une forme d’organisation du travail où l’on vous saigne en toute légalité ! On vous coupe la vie en deux ou en trois et vous devez passer d’un endroit à l’autre comme si de rien n’était.

Une super école, en fait, c’est important ce genre d’endroit pour savoir ce qui est de l’ordre des possibles et découvrir l’impossible.

L’unité de vie se situait en plein centre-ville dans un grand appartement, loué par l’association employeur.

Personne ne m’attend ce jour-là, sur mon nouveau lieu de travail. Ni les jeunes âgés entre 16 et 19 ans, ni mes collègues, ne sont prévenus de mon arrivée. Présentations faites, ma collègue diplômée est contente d’avoir le renfort tellement attendu.

Elle aurait espéré un type avec de l’expérience et diplômé mais elle va voir dit-elle d’un ton sec. Elle me fait découvrir l’appartement. Bureau des zéducs, cuisine, salon, les chambres…

L’endroit est correct et j’observe du coin de l’œil, l’agitation de chacun. Ma collègue me donne quelques consignes et recommandations lapidaires sur ce que l’on attend de moi puis part en cuisine confectionner le repas avec l’un des ados. C’est urgent car c’est une démarche éducative.

Je suis seul dans le salon au milieu de 6 ou 7 ados. Pour le nombre total du groupe, je n’ai pas plus d’info.

Je me sens comme balancé dans la vie des autres sans en avoir les codes de fonctionnement.

J’essaie de faire connaissance, de m’intéresser, de savoir où j’ai atterri !

La sonnette tintinnabule. Quelqu’un arrive, je me lève pour ouvrir puisque personne d’autre ne le fait.

Un grand gaillard entre sans me dire bonjour et interpelle ses colocataires « c’est qui ce bouffon ? ». A vrai dire au-delà de l’interjection argotique, je trouve qu’il n’a pas forcément tort. Je n’ai pas été annoncé et j’arrive comme un cheveu sur la soupe qui semblait se préparer. Et cette colocation n’a rien à  voir avec l’idée que je me  suis fait, d’une auberge espagnole et je dois m’en faire une raison !

Je me présente donc comme le nouvel éduc du groupe, c’est ça qu’on m’a laissé croire lors de mon  entretien d’embauche et je n’ai pas dit pré-stagiaire, histoire de ne pas me faire trop sous évaluer ou plutôt pour avoir un semblant de prestance !

Je viens remplacer Godot, un éduc qui est parti déjà depuis plus de 3 semaines.

Le grand gaillard derrière la porte, c’était Salim et il me présente donc immédiatement ses lettres de noblesse, catalogue redoutable de faits de délinquance et autres exploits connus apparemment de tous, lui donnant un sentiment de toute-puissance.

Il jouit de la bouche et j’étais scotché si près que je le sentais de l’intérieur et cela ne sentait pas très bon cette histoire. Ce n’est pas qu’il avait mauvaise haleine, mais c’était plutôt le peu de distance qu’il mettait pour m’envoyer en forme de postillons son curriculum vitae. J’avais sur le visage de quoi faire un prélèvement ADN qui permettrait de faire inculper au moins 5 coupables et 10 faux-témoins dans une série de NCYS.

 De sa violence, j’en tremble de l’intérieur, en catimini, histoire de ne rien montrer de ce qui m’habite à ce moment ou plutôt de ce qui m’abime ! Je n’étais pas loin d’être im-pressionné et je tentais de faire mine comme si de rien….

Je me disais comment peut-on se vanter de cela, je n’étais pas préparé à ce que j’entendais...

Peter la gueule à un vieux pour lui piquer sa montre, agresser un fonctionnaire de police endimanché se rendant à la messe avec son petit, mettre son poing dans la gueule d’un éduc, tirer le frein à main de la bagnole de service sur l’autoroute lancée à 130 kms à l’heure, transpercer la joue d’une éducatrice d’un seul coup de poing, une de ses dents passant à travers sa joue, renverser toute la table du repas, exploser un mur à coup de poings et de pieds, casser 60 vitres en une journée de la maison-mère qui l’accueille… La liste était plus longue que je ne l’écris et j’ai pu par la suite vérifier que tout était vrai, même ce qu’il avait oublié de me dire !

Ce soir-là, je n’ai pas vu ma collègue, elle est restée « occupée » dans la cuisine jusqu’à 22 heures. Je n’ai même pas pu avoir le temps de prendre de ses nouvelles, ni lui dire dans quel embarras je me trouvais. Les 10 mètres qui séparaient le salon de la cuisine ressemblaient pour moi à véritable parcours du combattant. Un espace qui m’apparaissait infranchissable tellement, j’étais sollicité dans le salon.

Pourtant point de repas n’a vu le jour, aucune autre consigne, les uns sortants en ville et les autres rentrants à leur gré.

Je n’avais ni la force ni la légitimité pour interdire quoique ce soit, en même temps, je ne savais pas ce qui était interdit. J’ai donc régulé l’humeur des uns et surtout celle de ceux qui restaient ou repassaient à l’appart avec d’autres jeunes, d’autres groupes à l’air pas tibulaires mais presque.

Je me sentais seul en milieu hostile. Il me fallait improviser.

Je suis intervenu sur quelques débuts de bagarres entre eux pour une manette de console de jeux. J’ai fait comme j’ai pu avec ce qui était de l’ordre de mon bagage personnel et c’était du genre attaché-case d’un petit représentant qui vendait du vide !

J’étais à l’agonie, mon savoir-faire et mon savoir-être étaient à leurs limites.

J’étais seul face à un monde que je ne connaissais pas et que je n’avais jamais même soupçonné d’exister. Autant le dire que j’étais sur la planète Mars. J’étais un étranger, un intrus… j’étais à la fois, illégitime, atopique et atypique.

A un moment Salim s’est mis à allumer un feu sur le plancher en parquet de bois de la salle à manger, histoire d’après lui de mieux allumer sa cigarette.

A l’époque pas encore de loi Evin et si cela avait été le cas, j’aurais peut-être timidement écrit au ministre pour qu’il me dise comment faire pour appliquer sa loi !

Salim venait me défier et les autres rigolaient à plein poumons de ce qui allait se passer. La jouissance montait. Il me fallait atterrir au plus vite.

Ni une, ni deux, je saute à pieds joints sur le début du brasier pour l’éteindre. Là, c’est plus le danger d’un feu total de l’immeuble qui m’a fait réagir plutôt que l’éducateur que je n’étais pas encore.

Salim me prend donc a parti « t’es qui toi bouffon, qu’est-ce que tu veux fils de pute ? ». C’était chaud, très chaud les marrons.

En même temps, il me pousse en arrière avec sa main et je recule sans savoir quoi vraiment faire. Les autres jubilent, il va l’éclater cet éducateur de merde et je ne suis  pas loin de leur faire confiance, vu la tournure des événements.

Ma collègue qui doit entendre tout ce brouhaha reste enfermée dans la cuisine, je suis seul face à Salim et finalement face à tous.

Mon transport arrière à force de reculades se termine dans le canapé.

Terminus tout le monde descend enfin bref il n’y a que moi à cet arrêt au port de mes convictions.

Par la force de ses projections, je me suis retrouvé assis en me demandant ce que je devais faire.

Je venais à peine d’être embauché, c’était mon premier jour et me faire éclater par un gamin de 17 ans aurait sûrement signé la fin de mon contrat.

Si je me lève et je me défends dans ce qui ne manquera pas de ressembler à une bagarre, je me dis que la direction n’oubliera pas de faire valoir mon inaptitude à savoir gérer un conflit et se séparera de moi sans aucune difficulté.

 En même temps, je ne dis pas que lors de l’entretien, ils aient caché la difficulté de la mission mais ils n’avaient pas les mots pour le dire. Il y a le langage du front et celui de l’arrière !

Il me faut réfléchir vite fait bien fait ! Les secondes me sont comptées. Je mords dans un bout de mon sandwich tordu et mou encore coincé dans la poche de ma veste comme dans un réflexe de survie. Je m’aperçois alors que je n’ai alors pas eu encore le temps de quitter ma veste. Je n’habite pas encore là…

Et puis je ne sais pas d’où m’est venue cette idée, en une fraction de seconde car je sentais que j’allais prendre un pain qui n’avait rien à voir avec l’onctuosité fantasmée de mon sandwich.

« Arrêtes Salim, c’est quoi ce que tu as à l’œil, ce n’est pas une infection ce truc ? ». Salim a effectivement un petit début d’orgelet à l’œil gauche, il le sait et ce que je ne savais pas, c’est qu’il etait aussi du genre hypocondriaque et quand on parle de sa santé tout de suite il passe dans un autre registre, le ton change, il redevient enfant et je dois ouvrir la boite à pharmacie d’après lui de toute urgence pour trouver le remède miracle avant qu’il ne meurt de son œil.

Par chance, je trouve un tube de pommade prévu à cet effet mais dont la date est un peu dépassée. Je ne lui dis pas sinon je sens bien que tout va repartir à zéro. J’espère qu’aucun contrôleur ne me lira mais je suis tranquille, ils ne jurent que par Excel ces gens-là.

Je lui mets donc délicatement de la pommade sur la paupière en évitant dans une tentative précise, son œil. Je lui dis de ne surtout pas bouger et en même temps je m’aperçois que je tremble et que j’essaie de le dissimuler. Salim en fin observateur me le fait remarquer. «O bouffon, tu trembles ?»

Il a peur pour son œil, normal car je tremble et que c’est à cause de lui et il sait comment il peut faire peur, il en a des tonnes à raconter à ce sujet.

Je fais pourtant très attention comme une mère suffisamment bonne mais sa confiance à des limites et il ne faut surtout pas parler de sa mère. Je lui explique donc que cette histoire ne m’a pas laissé insensible et que cela m’aurait embêté de me cogner avec un mec que je n’avais pas encore eu l’honneur de connaître. Il est étonné qu’en tant qu’éduc, je puisse lui dire cela. En même temps, il ne le sait pas, je ne suis pas éduc. C’est mon premier jour de taf !

D’habitude et d’après lui les zéducs se laissent faire, ils n’ont pas le droit de répondre sinon ils       prennent un avertissement. Il me cite les noms de deux ou trois dans ce cas-là sauf l’instit rajoute-t-il, lui ce n’est pas un éduc !

Il m’explique alors que c’était pour rigoler, histoire de faire connaissance.

Je tente de lui raconter qu’il y d’autres moyens mais bon il n’est pas plus réceptif que ça, à ce que je lui dis, je n’insiste pas. Il est dans une sorte de compulsion de répétition dont je ne maitrise pas encore la traduction. Sauver mon moi-peau n’est pas loin d’être à ce moment mon unique souci.

Le lendemain, je file à la pharmacie et avec mes propres deniers, j’achète un tube de pommade que je lui offre avant qu’il ne parte à l’école. Je n’en parle pas à ma femme, elle ne comprendrait pas.

Salim sait que je ne suis pas de service, ce geste le touche et il me le dit.

Je ne sais pas encore si je vais reprendre le boulot ce midi.

Hier soir en rentrant chez moi, ma femme m’a demandé comment s’était passé cette première journée de travail comme cela se fait quand on embauche dans un nouveau boulot. Je ne savais pas quoi lui dire, j’étais sidéré, assis là encore dans un canapé. Les mots de la normalité ne pouvaient résumer ce que j’avais vécu. J’étais en manque de mots. Elle ne me comprenait pas quand je tentais de dire l’indicible. Les mots étaient manquants : impossible de symboliser le réel. Je bégayais, mélangeais, confusionnais, j’étais inaudible. J’avais les mots qui se mordaient la langue maternelle. Ma mère ne m’avait jamais appris ce langage ordurier et toute sa violence procurative.

Je ne savais pas si je pouvais y retourner le lendemain, je lui disais et je sentais bien chez elle à mon égard, une certaine défiance du genre, a-t-il vraiment envie de travailler ? Je concluais alors mon 3ème  mois de chômage.

Le doute était partout et comme je l’ai écrit, je doutais de ma capacité à pouvoir y retourner.

L’épisode du feu, du canapé, de ma collègue présente-absente, de mon épouse en attente d’une rentrée d’argent venait me mettre dans une ébullition qui n’avait rien de bien rassurante.

Et puis il y avait ce Salim, ce grand costaud aux pieds d’argile qui m’avait fait peur et qui m’avait aussi touché autrement d’une certaine manière. Capable de passer d’une ultra violence à une forme de connivence sociale ou éducative pour peu qu’on puisse s’occuper de ses petits bobos.

J’avais su faire la part des choses et au-delà de ma colère, de ma peur m’occuper de lui comme d’un tout petit au final.

J’avais envie d’en savoir plus, d’abord égoïstement pour ma propre expérience et puis aussi de savoir oui ou non, ce qui aurait pu faire de moi un vrai éduc.

Je ne savais rien de ce boulot et personne ne m’avait rien dit à ce sujet.

On m’avait embauché, c’était tout et j’y suis donc retourné ! J’avais un vrai boulot…

Bon OK je me suis un peu forcé, oui quand même au final, pas mal ! J’avais pas mal à ma mère mais mal surtout à moi-même en y retournant.

Le deuxième jour et les jours suivant furent difficiles mais bien moins que mon baptême du feu. Je commençais à trouver mes repères dans l’hyperactivité du groupe de jeunes et le mal-être professionnel de mes collègues. Une quinzaine d’arrêt de travail en même temps parmi le personnel, c’est ce qui se racontait dans la boite…

J’avais décidé de ne rien lâcher avec Salim et je m’interposais pour qu’il ne fasse pas sa loi. Bon pour cela, j’ai mis les formes en m’occupant entre autres de sa petite santé dans son versant psychosomatique.

Par la suite plus en confiance dans notre relation équitable, je le faisais parfois se lever de son lit dès potrons minet sans ménagement et cela ne se passait finalement pas si mal. Salim refusait tous les matins de se lever et à vrai dire, je me demandais s’il n’avait pas raison mais ça je ne lui disais pas mais il devait le sentir.

Pour le lever avec lui tout le monde était en difficulté. Il  fallait si reprendre au moins à 10  fois

Je me souviens d’une anecdote, est-elle d’ailleurs à ranger au registre de l’anecdote ? Cette histoire est inscrite dans le marbre institutionnel et on me l’a racontée à plusieurs reprises.

Un matin, un collègue ne pouvant lever Salim, fatigué et exaspéré, était allé voir le chef de service à 9h. Ils s’étaient alors rendus ensemble sur place. Le chef de service avait l’idée de montrer au collègue, comment il fallait faire en bon professionnel.

Le chef s’était retrouvé au final avec un pistolet collé contre son cou en s’entendant dire « c’est pas l’heure ».

Le pistolet était factice mais l’effet lui non !

Et le gosse est resté couché, ce jour-là… Jusqu’à l’arrivée de la maréchaussée.

En même temps dans ma pratique au quotidien avec Salim, je tentais de rester juste quand ce n’était pas lui qui était à l’origine de l’embrouille, je le défendais.

Le fait que je puisse le défendre, lui le mauvais objet de toutes les projections groupales venait l’interpeller sans vécu de persécution. Je ne lui laissais pas la place de se poser en victime de l’institution. J’étais là pour lui quand cela semblait nécessaire et  j’étais moi aussi membre de cette institution  qu’il  détestait.

Je me comportais comme une espèce d’avocat qui dans une forme de symbolisation lui évitait un passage à l’acte et j’étais très souvent au prétoire éducatif pour tenter de délier le faux du vrai de ce qu’il mettait en image de lui si souvent à son insu. Les résultats étaient plus qu’aléatoires, Salim finissait toujours par en éclater au moins un, dans la journée.

Petit à petit la confiance était de mise. Il n’y avait rien de certain mais il y avait moins d’incertitude entre nous-deux. On se parlait du regard et c’était aussi fort que des mots qu’il n’aurait pas forcément compris ou admis.

Salim, je l’avais dans les tripes et il l’avait compris.

Ce gamin, il m’habitait et pourtant nous n’avions absolument rien de commun. J’étais aux antipodes de ce qu’il donnait à voir de lui.

Quand j’ai eu enfin droit d’assister au groupe d’analyse de la pratique, j’ai mis au travail cette relation et cela n’a jamais été simple ni pour mes collègues institutionnels, ni pour moi-même. D’autant que lors de ces réunions, certains passaient leur temps à être dans la plainte contre la direction. Alors qu’un pré stagiaire vienne à parler de sa relation avec un ados confié cela n’était pas à mettre à l’ordre du jour de leurs âmes en peine. Pourtant c’était une évidence, j’avais besoin de cet espace de parole pour tenter d’améliorer ma pratique. Je n’avais  aucune formation et je cherchais celle de mes collègues sans vraiment la recevoir.

Je me souviens d’un autre jour où j’avais convoqué une réunion avec l’équipe, le chef de service et un instituteur spécialisé qui se battait presque tous les jours avec Salim.

Ceci afin de trouver d’autres solutions et de faire reconnaitre à mon collègue de l’éducation nationale qu’il était complètement hors cadre et que ce n’était pas en lui cassant la gueule qu’on résoudrait le « problème Salim ». Cela même si la direction semblait fermer les yeux au regard de son investissement personnel dans le projet d’établissement et qui n’était naturellement pas rémunéré par son employeur. Cet instit, il donnait beaucoup de son temps personnel aux projets et aux sujets même si quelques fois, c’était dans la démesure.

Ce jour-là, l’instit qui est devenu aussi mon ami avec le temps avait fondu en larmes et j’étais mal, loin d’avoir prévu un tel scénario. Je ne voulais pas lui faire mal, c’était pour moi, juste une réunion de travail comme on en parlait dans la boite,  une réunion où l’on pouvait tout se dire, j’avais entendu qu’on pouvait tout se dire, alors ce jour-là, je faisais comme !

Mon pote Sylvain, l’instit disait qu’il avait un passé de violence lié à son père et qu’il se rendait compte que parfois il se laissait emporter avec Salim qui lui renvoyait des trucs… de l’ordre du transfert.

Cet instant public et impudique qui dans un deuxième temps s’est passé avec Salim a permis par la suite de réguler leur relation sans les violences habituelles.

Enfin ils se comprenaient ? Ils étaient peut-être les deux faces d’une même pièce ?

Salim ne connaissait son instit que par la violence de leur relation et là, il avait vu un homme en face de lui et comme lui pris par ses propres démons.

Se lever, le matin devint par la suite pour Salim, plus facile. Quel rapport ? Je n’en sais rien mais voilà, je l’écris.

Mon collègue instituteur m’a ensuite beaucoup remercié pour ce que j’avais pu dire lors de cette réunion, je n’avais pourtant pas été tendre en reflétant la réalité de ce qui se passait. Il m’a dit que cela l’avait touché au point de revoir son fonctionnement, moi en tant que pré stagiaire je me demandais si j’avais été à ma place, aucun de mes collègues n’avaient eu, le courage de cette idée auparavant ! Je me disais  dans ce boulot qu’est-ce que mes mots vont faire de moi ?

Salim lui ne m’en a rien dit mais depuis ce jour-là, j’ai senti qu’il ne me regardait plus de la même façon, j’avais le droit à ce qui représentait pour lui une forme de respect « Jako c’est un sacré fils de pute mais c’est de la balle quand même ».

Salim continuait pourtant à terroriser tout ce qui se trouvait sur son passage, éducateurs techniques, stagiaires, veilleurs de nuits, femmes de ménage…

J’avais remarqué qu’avant de passer à l’acte, il augmentait petit à petit le son de sa voix qui quand elle en était à son maximum de décibels possible, l’entrainait vers un inévitable passage à l’acte.

Il fallait qu’il conclue et sa voix devenait voie vers une violence incontrôlable.

Un jour, étant spectateur de ce qui se produisait comme d’habitude, j’ai tenté un truc, un bricolage improvisé afin d’éviter un nouveau passage à l’acte. Je crois que j’ai fait cela sans conviction, juste histoire d’essayer encore un improbable nouveau stratagème éducatif…

Salim montait en watt après un veilleur de nuit qui n’était pas non plus lui aussi, blanc de tous soupçons. Ce veilleur faisait régulièrement savoir à qui voulait bien l’entendre et avec un éclat, loin de toute forme de discrétion qu’il ne supportait plus tous ces arabes qui nous faisaient chier et que d’ailleurs les zéducs étaient des cons de gauche car ils les protégeaient… D’après lui, on leur trouvait toujours toutes les excuses et qu’ils allaient finir par nous bouffer et que cela le ferait bien rigoler ! Rien à voir évidemment avec les discours d’aujourd’hui, c’est certain. Ce veilleur de nuit était un précurseur, pas un visionnaire, le pire c’est pour bientôt.

Ce jour-là, je sentais bien que Salim allait lui régler son compte, il en parlait déjà depuis un moment. Alors quand il a commencé à augmenter le volume, prémices d’un futur passage à l’acte genre «  qu’est-ce qu’il y a ? » qu’il répétait de plus en plus fort jusqu’à son éclatement. Je me suis mis alors derrière Salim en faisant mine et en lui expliquant que je touchais un bouton dans son dos pour baisser le son à cause de la fragilité de mes oreilles.

Cela l’a fait se marrer. Salim était étonné qu’à ce moment précis où il se mettait hors de lui que je pense à ma petite santé auditive et par jeu il jouait avec moi.

A mon grand étonnement, cela marchait, quand je tournais le bouton fictif, Salim baissait le son de sa voix jusqu’à être inaudible !

J’essayais l’expérience inverse en lui disant que j’augmentais le son et cela marchait aussi !

Salim, les autres, moi, étions sidérés et cela eu le don de nous faire beaucoup rire. Sauf le veilleur de nuit qui lui continuait dans son délire de facho.

Pour Salim, j’avais alors appuyé sur off et il était déjà passé à autre chose !

Un autre jour quand Salim semblait repartir en mode crise, je tentai une expérience à distance. L’expérience du bouton dans le dos je l’avais déjà mainte fois expérimentée avec succès.

Salim me donnait plusieurs fois par jour, l’occasion de m’entrainer. Quand cela ne semblait pas marcher, je simulais un éventuel bug informatique et Salim jubilait d’un sourire éclatant de me voir en galère dans mes réglages de fortune. Je bricolais dans son dos comme un psychanalyste hors les murs.

Il me laissait faire dans une complicité pleine d’humour ou  l’absurde avait sa juste part.

Pour en revenir à cet autre jour, où il partait en mode crise, j’étais environ à une dizaine de mètres de lui et il montait dans les watts après un éduc. Je savais que je ne pouvais pas me précipiter vers lui, on avait nos codes. Me précipiter vers lui pour l’empêcher n’était pas encore de l’ordre du réalisable. Nous avions nos limites tacites.

J’ai alors mimé avoir une télécommande dans ma main en la lui faisant bien voir, je baissais le son où je le remontais à gré quand il disait quelque chose de plus cohérent. Quand il partait en vrille, je tentais toujours de trouver au moins un mot pour augmenter le son et le ramener à une certaine forme d’humanité.

Et cela marchait et je n’en croyais pas mes yeux ! Je jubilais de l’intérieur pour ne pas fâcher les uns et les autres de cette réussite improbable et toute personnelle.

Je n’ai jamais poursuivi plus loin cette expérience avec Salim. J’avais cette télécommande pour l’empêcher de passer à l’acte, je l’utilisais et je ne voulais surtout pas qu’il soit la souris de mon laboratoire d’inexpérience.

J’avais déjà conscience à l’époque qu’il ne fallait pas me mettre « hors sujet».

Je vais tout de même illico déposer le brevet de cette télécommande éducative. Il y sans doute un bizness à se faire ! « Ce n’est pas du bidon, ce n’est pas du bidule et cela stimule les globules » disait mon oncle bonimenteur et marchand forain !

«Un simple portable même HS peut suffire, point besoin de 3G. Un regard, de la confiance et de l’humour. Le prix du stock = zéro euro, validé sans garantie par n’importe quel CAFERUIS».

Comme panneau publicitaire, j’utiliserai comme slogan, une phrase de Jean Oury sur fond bleu « être proche, ce n’est pas toucher. La plus grande proximité, c’est d’assumer le lointain de l’autre ».

Je plaisante et comme Salim quand il plaisante, nous l’avons vu plus en avant, je peux parfois paraitre, un peu brutal.

Je n’ai jamais recommencé cette expérience avec un autre enfant, c’était un truc entre nous, entre Salim et moi.

Pour moi ce n’est pas scientifique la clinique, elle a sa propre logique qui tient parfois de l’art brut. Tu vois un bricolage de professionnel non professionnel où l’on s’autorise à faire une connerie à peine réfléchie et à la répéter pour se soigner, soigner l’institution et l’autre. Mais attention, répéter la même chose en espérant un changement, tient parfois de la folie disait  Albert Einstein !

C’était un bricolage singulier non modélisable mais qui laisse entendre que tout reste à inventer, tout est inventable et que rien n’est impossible dans ce métier de l’impossible qui tente de fabriquer de l’humain loin des normes ISO et du DSM.

Il faut ouvrir nos boites à outils et bricoler le quotidien de nos relations en faisant confiance à  nos propres imaginations créatrices. Il faut savoir ne pas savoir, être dans le doute et faire plus confiance en l’intelligence d’une certaine forme apprivoisée de naïveté. Il faut être naïf pour tenter d’éduquer disait sous une autre forme Oncle Sigmund ou être fou pour croire qu’à lui seul, un éduc puisse éduquer un enfant répondait en écho Fernand Deligny !

La normopathie ambiante asphyxie nos printemps cliniques et réfléchir sur nos pratiques va  bientôt se résumer à cocher une case dans un référentiel prémâché par des technocrates ignorant tout, des singularités de nos réalités de terrain.

En période d’état d’urgence clinique, il est urgent de mettre en place une clinique éducative de combat. IL faut résister au dictat du risque zéro.

Je n’ai pas encore cette télécommande ! Et l’important ce n’est pas de la trouver, l’important c’est de chercher. Il nous faut chercher encore et toujours.

Quand on cherche, on réfléchit et c’est bien la moindre des choses que l’on doit aux sujets qui nous sont confiés.

Cela met au boulot dans un boulot qui commande à une recherche de sens.

Chercher ce n’est qu’un prétexte qui ne doit pas laisser tranquille, on n’est pas là pour ça. On n’est pas payé pour être tranquille. « Sort de ce corps Marc Ledoux !!! »

Ne rien faire serait nier le sujet de ce qui au final devrait nous réunir dans ce que l’on pourrait appeler une singularité collective.

J’adore les néologismes, les oxymorons et là je pèse mes mots car je m’en balance pas mal, ce soir à Paris, à la terrasse d’un café avec mon pote Sliman en sirotant une bière de derrière les fagots. Des fagots laissés par une ceinture d’explosifs déposée par d’ignobles lâches mal éduqués...

Si éduquer est impossible comme le suggère entre autres provocations entre ces «lignes » Sigmund, tentons autres choses, tentons l’impensable comme Marc Twain nous y invitait !  « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l‘ont fait ». Nous sommes Paris, nous sommes Charlie et nous ne sommes pas.

Nous sommes ce que nous ferons de nous.

Indignons-nous ! Soyons clinique… 

 

  Eric Jacquot, le  17 décembre 2015

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02 novembre 2015

PRAXIS 74, ça continue, à contre courant...

 

MES  ACTIVITES

 

Je pratique en cabinet privé et en institution, je me déplace dans toute la France.

 

Les pratiques sociales mettent souvent à mal les professionnels de la relation d’aide. Le travail avec les « publics », les collègues, la hiérarchie, les partenaires sociaux, les politiques ; lequel se fonde sur une dynamique relationnelle impliquante, induit une mise en tension permanente et une usure. Cela nécessite un travail d’entretien réparateur de l’outil de travail, à savoir le sujet humain au travail, et sa capacité d’enthousiasme.

 

A minima, avoir la possibilité de parler en son nom propre, et plus seulement au nom de l’Autre institué, sans encourir le risque du jugement, cela participera déjà d’une fonction cathartique et libératrice. Ce qui est interrogé dans ces groupes de travail, c’est la demande du sujet et le transfert dans lequel est pris le professionnel. Dans ma fonction tierce, je suis le garant d’un cadre qui facilite la circulation de la parole dans l’institution. Quelles qu’en soient les modalités choisies après entretiens préliminaires avec les demandeurs, il s’agit d’un travail analytique sur ses propres pratiques professionnelles, récentes ou en cours ; autorisant de ce fait la distanciation nécessaire, afin d’élucider des situations au travail parfois douloureuses et problématiques, pouvant avoir un impact sur la vie personnelle et professionnelle.

 

Le travail social nécessite du tiers !

 

La représentation-but, s’il y en a une, serait à minima une amélioration du « mieux-être » au travail.

 

Références :

Hôpitaux du pays du Mont blanc, Centre Hospitalier Alpes Léman, EHPAD de Marnaz, Bonneville, Ambilly, Service petite enfance Passy, MDEF Cluses, ESAT du Mt Joly, LVA « La bergeronnette », ADMR 74, SIVOM  HVA, CEMEA Paris…

CABINET DE PSYCHANALYSE

23 rue de Savoie  74700 SALLANCHES

06.16.13.26.48.

 

Je réponds aux demandes qui me sont adressées, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents, ou d’adultes. Je reçois des sujets qui souffrent, souvent en difficultés relationnelles, dans leur vie, dans leur être, cherchant par la parole, à se dégager des aliénations dans lesquelles ils sont pris. Les thérapies que je pratique se réfèrent à la praxis psychanalytique, dans sa théorie et sa clinique. Si elles n’ont pas de visées réadaptatives ou normalisatrices, elles participent généralement à un « mieux-être » et de la facilitation dans le « vivre avec », il y aura dès lors un allègement du symptôme, voire sa disparition, mais surtout une plus grande aptitude à se déterminer selon son propre désir et pas seulement selon la demande de l’Autre. Ce qui compte est le sujet singulier, et tel qu’il est dans son étrangeté légitime. Il s’agit de thérapies par la parole, structurées par l’écoute, la relance, l’interprétation :

  • Thérapies d’inspiration analytique (en face à face).

  • Psychanalyse (cure-type).

 

Le choix thérapeutique se fera au cours d’entretiens préliminaires.

 

La psychanalyse n’est pas une promesse de bonheur, c’est même-là une des grandes différences entre elle et nombre de psychothérapies. Le travail analytique est une association volontaire entre deux protagonistes, l’analysant et l’analyste. Après ce travail, le sujet se connaitra mieux lui-même, et il pourra de surcroit se réconcilier avec deux modalités de l’existence : « Aimer et travailler » (Freud). Je vous reçois six jours sur sept, de 8h à 19h. Contactez-moi au 06.16.13.26.48. et laissez-moi un message, si je ne réponds pas, je vous rappellerai au plus vite.  S’il s’agit d’une urgence, veuillez le spécifier. Je peux aussi me déplacer à domicile. En outre, je reçois des enfants placés dans les foyers de l’ASE avec – ou sans – leurs éducateurs. La clinique de l’enfant abandonnique est un de mes domaines de prédilection. Ce travail analytique s’effectuera selon des modalités techniques différentes, selon qu’il s’agisse d’adultes, d’adolescents, ou d’enfants.

INTERVENTIONS  SUR SITE

Maisons de retraite et EHPAD

A leur demande, je me déplace auprès des personnes âgées pour un suivi thérapeutique et un soutien relationnel.

Supervision / Analyse des pratiques

Ces deux concepts « fourre-tout » recouvrent une même praxis : il s’agit du traitement institutionnel du transfert. Nous travaillons sur le réel de la rencontre clinique, sur le désir du professionnel, par le regroupement mensuel d’un petit groupe volontaire et actif. Ce travail d’élaboration s’inscrit dans la durée.

Groupes de parole

Il s’agit d’un espace d’échanges sur les difficultés professionnelles, c’est un lieu de partage, d’écoute et de confiance. L’effet de groupe réduit l’isolement psychosocial et la souffrance au travail. Sa durée est variable. Il peut être mis en place suite à un évènement grave.

Analyse institutionnelle

Il s’agit d’une technique d’intervention participative : la socioanalyse. C’est une extension de la supervision / analyse des pratiques à l’ensemble du personnel d’une institution. C’est un processus d’une durée importante (plusieurs sessions durant une année).

Accompagnement méthodologique des équipes

Aide à l’évaluation interne. Elaboration méthodologique du projet d’établissement. Ecriture professionnelle.

Formations sur sites

J’étudie toute demande de formation si elle correspond à mon champ de compétences, et je vous rencontrerai sans engagement, j’élaborerai ensuite un projet de formation et un devis.

FORMATION ET RECHERCHE

Au sein de GREFO PSY, j’anime chaque année un séminaire, partage en petit groupe d’une question ou d’un sujet que j’ai mis au travail durant toute une année, parfois plus.

En 2015 : « Louis Althusser, entre génie et déraison » ; 2016 : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ».

GREFO PSY propose aussi chaque année :

Un séminaire de lecture de textes psychanalytiques (séminaire de Lacan par exemple).

  • Un séminaire sur la clinique des groupes (Anzieu, Bion, Kaes… et la praxis de chaque participant).

  • Une formation en psychopathologie.

Je vous propose également des interventions sur les thématiques suivantes :

  • Le travail en équipe en institution.

  • Initiation à la psychanalyse.

  • Le transfert et la relation éducative.

  • Idéologie et inconscient.

  • Qu’est- ce que le social ?

  • L’amour et la haine.

  • Le développement du petit d’homme (formation petite enfance).

  • L’éducation populaire en question.

  • Besoin, désir, demande.

  • De la prise en charge à la prise en compte.

  • Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle.

  • Usager ou sujet ? Une question éthique.

 

     CONTACT: 06.16.13.26.48 / serge.didelet@wanadoo.fr

 

 

 

 

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01 août 2015

PSYCHANALYSE A SALLANCHES (HAUTE SAVOIE)

 

Le 1er août 2015

 

A partir de début septembre, j’élargis mon champ d’activités : outre mon travail de superviseur au sein d’institutions du social, du médical, du médico-social, je vais partager avec un collègue (Jean Pierre Renaud) un cabinet de psychanalyse sur la ville de Sallanches (74700), au 23 rue de Savoie, au deuxième étage.

Je répondrai aux demandes qui me seront adressées, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents, ou d’adultes. Cette demande est demande d’aide, elle s’origine toujours à une souffrance, une difficulté à être, à vivre en société, ou en couple, des symptômes qui peuvent être invalidants et/ou aliénants. Les thérapies que je pratique se réfèrent à la praxis psychanalytique, dans une approche clinique. Si elles n’ont pas de visées réadaptatives ou normalisatrices, elles participent généralement à un « mieux-être » et à un allègement du « vivre avec ».

Ce qui compte est le sujet singulier pris dans ses symptômes, et tel qu’il est dans sa vérité singulière, son étrangeté légitime. Il s’agit de thérapies par la parole :

  • Thérapies d’inspiration analytiques.

  • Psychanalyse.

La psychanalyse n’est pas une promesse de bonheur, c’est même-là une des grandes différences entre elle et nombre de psychothérapies. Le travail analytique est une association volontaire entre deux protagonistes, l’analysant et l’analyste. Le sujet peut alors et dans certaines conditions, se dégager des déterminismes qui le conditionnent et qui entravent sa vie. Après ce travail, le sujet se connaitra mieux lui-même, et il pourra de surcroit se réconcilier avec deux modalités de l’existence : « Aimer et travailler » (Freud).

Ce travail analytique s’effectuera selon des modalités techniques différentes, selon qu’il s’agisse d’adultes, d’adolescents, ou d’enfants.

ACTIVITES

  • Thérapies d’inspiration analytiques pour enfants, adolescents et adultes.

  • Psychanalyse et « cures-types », généralement pour adultes.

  • Analyse des pratiques et supervision d’équipe (social, médical, médico-social)

  • Interventions sur site (analyse institutionnelle, accompagnement à l’évaluation interne, à l’élaboration du projet d’établissement…).

  • Formation et recherche au sein de GREFO PSY (Groupe de recherche, d’enseignement, et de formation à la clinique psychanalytique).

  • Conférences et séminaire annuel.

 

DOMAINE DE PREDILECTION

La clinique de l’enfant abandonnique (enfants placés par l’ASE, par exemple).

CONTACT

Serge DIDELET,  Analyste-superviseur

121, rue de l’Essert    74310 Les Houches

Cabinet de psychanalyse: 23 rue de Savoie  74700  Sallanches

Tel : 06.16.13.26.48.

SIRET : 423 739 515 00025

Organisme de formation  GREFO PSY N° 82740175474

www.praxis74.com / serge.didelet@wanadoo.fr

 

 

 

 

 

 

 

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30 mai 2015

Projet de séminaire 2016

 

PROJET DE SEMINAIRE 2016 POUR GREFO-PSYCHOLOGIE

 Intitulé : « Jean OURY, « Celui qui faisait sourire les schizophrènes »…

Séminaire structuré par trois matinées (3x3h30)

Descriptif :

 

« La question fondamentale a toujours se poser, c’est « qu’est-ce que je fous là ? » dit Jean Oury. Elle n’attend pas une réponse qui serait conjoncturelle, voire circonstancielle ; elle touche plutôt à des dimensions existentielles et ontologiques : elle interroge le sens.

Créateur de la Clinique de la Borde en 1953, le Dr Oury consacrera sa vie entière à prendre soin des personnes psychotiques, et développera, avec quelques autres, et sur les traces de Tosquelles, une conception des soins psychiques qui réhabilitera l’idée-même de la psychiatrie, comme antithèse d’une psychiatrie asilaire et concentrationnaire. Je vous propose une rencontre imaginaire et symbolique avec celui qui faisait sourire les schizophrènes, nous nous arrêterons un moment sur ce qu’il appelait « sa boite à outils conceptuelle », issue de la psychanalyse de Lacan. Nous nous familiariserons avec la praxis de la psychothérapie institutionnelle, revisitant en passant, le concept problématique d’institution. Nous rencontrerons aussi d’autres lieux animés par le souci des « entours », de ce qui fait « ambiance », nous apercevant de ce fait que la psychothérapie institutionnelle n’est pas un concept périmé, que cette idée est vivante et se niche encore dans divers endroits qui résistent à l’idéologie managériale, laquelle tue peu à peu la psychiatrie, et d’une façon globale la qualité du soin à apporter à l’autre, au détriment de l’humain.

Publics concernés :

Psychiatres, psychologues, psychanalystes, éducateurs, et / ou toute personne intéressée par la psychiatrie et le soin psychique.

Plan d’intervention :

I – Présentation de la psychothérapie institutionnelle. Déconstruction du concept d’institution. Historique de la psychiatrie en France. Lectures de textes (Oury, Tosquelles, Gentis, Delion, Faugeras)

 

II - La clinique de la Borde, de 1953 à aujourd’hui. Les Lieux de vie, autres lieux contemporains et fondés sur la psychothérapie institutionnelle. Présentation du LVA « La Bergeronnette » par Eric Jacquot.

 

III - La boite à outils conceptuels de Jean Oury. Les séminaires de Laborde et Saint Anne. Perspectives. Lecture du texte « le château des chercheurs de sens ». Bilan du séminaire.

 

Horaires : 8h45/12h15

 

Lieu : GREFO-PSYCHOLOGIE, 19 rue de la République  74700 Sallanches

 

Contact : serge.didelet@wanadoo.fr / 06.16.13.26.48.

Tarif : 120 euros pour les trois matinées (formation continue : 200 euros)

Dates à déterminer.

 

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28 mai 2015

Louis Althusser, entre génie et déraison (troisième partie)

 

 « Nous avions un Maître. J’ai vécu ma jeunesse dans l’illusion d’être un soldat dans la grande armée magnifique dont il était le général. Et bien le général prenait ses ordres chez son psychiatre » (B.H. Lévy, préface aux « lettres à Hélène »)

 

« Aussi bien en philosophie qu’en littérature, ce sont les cas qui m’intéressent, ces auteurs desquels on peut dire qu’ils sont « un cas » au sens quasi clinique du terme. M’intéressent tous ceux qui vont à la catastrophe. » (E.M. Cioran, 1977)

 

VIII- Fil conducteur

 

Nous parvenons à l’issue de ce périple avec pour moi un sentiment d’incomplétude : il vaut mieux « en rabattre », et se conscientiser que ce n’est pas en trois matinées que nous aurons fait le tour de la question. Même si nous avions dix matinées, nous n’aurions pas une vision totalisante, le sujet garde sa part d’ombre, il y a des questions demeurées sans réponse, mais il y a eu des hypothèses, nous en parlerons ce matin. J’espère quand même que vous en savez un peu plus sur le « sujet Althusser », et que cette approche suscitera en vous le goût d’approfondir ce que j’ai pu vous faire approcher sommairement. Enfin, et afin de vous accompagner dans cette démarche, j’ai établi une bibliographie non exhaustive.

 

Le séminaire débuta par le passage à l’acte par lequel le philosophe tua sa femme en novembre 1980 à l’apogée d’une crise mélancolique aigue, se traduisant par un huis clos effrayant qui dura deux semaines, le couple, enfermé dans leur appartement, ne répondait plus au téléphone, et n’ouvrait plus leur porte aux visiteurs inquiets. Nous avons évoqué cette question du non-lieu et de ses conséquences juridiques : le statut d’irresponsable pénal inaugure la mort symbolique du philosophe, désormais condamné au silence : c’est la première mort d’Althusser.

 

Nous avons fait un détour par le roman familial qui explique beaucoup de choses quant à la personnalité psychique de Louis. Il a raconté dans sa deuxième autobiographie qu’il n’avait jamais été aimé pour lui-même, parce que sa mère aimait son ancien fiancé mort à travers lui. Un mort qui porte de plus le même prénom que Louis (que « lui »). De plus, Althusser vivra très intensément son conflit œdipien (sans doute jamais liquidé), en se donnant pour tâche, et pendant des années, de sauver sa mère malheureuse et maltraitée (imaginairement), de la domination d’un père perçu comme violent.[1]  Laissons-le parler : « Pour moi, ma mère était et ne pouvait être qu’une martyre, la martyre de mon père, une plaie ouverte, mais vivante. J’ai dit comment j’avais pris constamment son parti, au risque d’affronter ouvertement mon père (…) »[2].

 

 J’imagine que vous avez tous lu et avec attention « l’avenir dure longtemps », c’est d’ailleurs par cette lecture attentive que la psychologie clinique pourrait tenter de répondre à la question de la pathologie mentale d’Althusser : la mélancolie, dans ses formes les plus aigües où il reste prostré pendant des semaines, obsédé par des idées d’anéantissement, et les crises de manie et d’hyperactivité où il écrit de façon frénétique, ne dort plus, où il multiplie les conquêtes féminines, et où il fait des projets mégalomaniaques, tels que voler un sous-marin atomique, ou créer un groupe communiste clandestin fondé sur la guérilla urbaine. Nous nous poserons la question de sa pathologie mentale, essayer de savoir – plutôt de supposer savoir – si ses troubles psychiatriques de toute une vie et sans beaucoup de répits, s’originent  dans son enfance, déterminant ainsi sa psychogenèse ? Je ne suis ni psychologue clinicien ni psychiatre,  et ce « ni-ni » m’autorise à laisser de la place aux experts présents parmi nous, s’ils veulent bien la prendre et tenter de répondre à ce questionnement… pour ce qu’ils en savent ! La dernière fois, nous avons parlé de l’intérêt d’Althusser pour la psychanalyse et de ses relations avec Lacan. Nous avons aussi – sommairement – déconstruit deux concepts, l’idéologie et les Appareils Idéologiques d’Etat (AIE), les AIE étant un concept 100 % « althussérien ». Aujourd’hui, je vous propose de laisser un peu de place à Hélène, l’épouse de Louis. C’est le moins que l’on puisse faire : victime d’un meurtre, dans cette histoire, elle n’a même pas le premier rôle, ce qui fut souvent souligné par certaines féministes du moment. Je vous recommande de lire les 600 pages de correspondance qu’il adressa à Hélène[3], elles apportent un éclairage inédit, complémentaire de « l’avenir dure longtemps », et à beaucoup d’égards, ces lettres constituent une véritable réhabilitation de la figure d’Hélène Rytmann, cette dernière ayant souvent été dépeinte - par les proches d’Althusser -, comme une « chienne de garde » revêche, pour lequel celui-ci n’aurait eu qu’un attachement filial dépravé. La réalité est tout autre. Nous parlerons d’elle, de leur relation, nous reparlerons du meurtre, commis par Louis, sans qu’il l’ait vécu, tel est le paradoxe. Nous reparlerons donc de la folie-Althusser. En fin de matinée, je vous propose un temps d’échange sur ce séminaire. Il conclura ces trois matinées. Comme lors des précédentes séances, je vous invite à l’interactivité, à m’interrompre par vos questions : ne me laissez pas seul avec ce texte rédigé laborieusement, il n’est qu’un support. Mais il m’a fallut en « accoucher ».

 

IX- Hélène et Louis

 

9.1 Rencontre

 

C’est par un jour de neige, à paris, en novembre 1946 – Louis a 28 ans – que le jeune normalien rencontre Hélène Rytman, une jeune femme qu’une relation lui a décrite comme « un peu folle, et tout à fait extraordinaire pour son intelligence politique ». Hélène est une femme solitaire, elle écrit des livres qu’elle ne finit jamais, elle collabore avec des cinéastes tel que Jean Renoir, elle est aussi une militante communiste qui tutoie les principaux dirigeants, elle connait en outre Malraux, Aragon, et même Lacan. Elle fut pendant la guerre à la tête d’un réseau de résistants, elle échappa à de nombreuses reprises à des rafles de la gestapo, une chance pour elle qui cumulait cette double culpabilité aux yeux des nazis : elle est juive et communiste ! Mais en 1946, elle traverse de terribles difficultés avec le PC, ce dernier l’accusant d’erreurs graves, voire de trahison ; cela renvoie aux mœurs staliniennes de ce parti, et au climat délétère de l’après-guerre. Nous en reparlerons.

 

Cette première rencontre s’accompagna pour Louis d’un « coup de foudre » immédiat, et plutôt étonnant de la part de cet homme d’ordinaire distant avec la gent féminine. (lecture ADL p 108) Ils se rencontrèrent une deuxième fois dans la chambre minuscule qu’occupait Hélène. Ils prirent le thé, bavardèrent, puis arriva le moment de prendre congé. C’est là qu’Hélène passe sa main dans les cheveux de Louis. Il en éprouve une profonde répulsion, ce contact le plonge dans le dégoût et l’horreur, si l’on s’appuie sur ce qu’il en écrira 38 ans plus tard dans sa deuxième autobiographie : « Au moment de me quitter, elle se leva, et de la main droite, caressa imperceptiblement mes cheveux blonds sans dire un mot, mais je ne comprenais que trop. Je fus submergé de répulsion et de terreur. Je ne pouvais pas supporter l’odeur de sa peau qui me parut obscène ».[4] A l’orée de ce qui sera la première relation sexuelle d’Althusser, il y a cette dimension pulsionnelle du dégoût qui contrarie Eros. Cette rencontre dans la chambre d’Hélène sembla un moment être la première et l’ultime, tout se passa ensuite comme si l’intérêt de Louis s’était d’un coup évanoui. Dans la foulée, il partit vers d’autres conquêtes, manœuvres d’approche où il s’enfuyait toujours au moment de passer à l’acte. Manifestement, la séduction l’emportait sur la mise en acte, la sublimation détournant la pulsion de ses buts : la femme convoitée était abandonnée aussitôt une possible consécration à portée de main.

 

Ecoutons-le : « Je pris peur au point de ne pouvoir la toucher. Je voulais bien me croire amoureux d’une fille, mais je ne pouvais pas supporter qu’elle le fût de moi. Vieille répulsion, comme on le voit ».

 

Quoi qu’il en soit, ce « papillonnage » amoureux ne fut qu’un intermède dans le lien qui commença à se tisser avec Hélène. Ils se revirent plusieurs fois. Plus fort que la répulsion qu’il éprouvait à l’égard des femmes, plus fort que le dégoût, l’idéal que représentait Hélène le fascinait de façon irrésistible. Alors qu’il n’était pas membre du Parti, elle y militait depuis toujours et fréquentait sa sphère dirigeante, qui d’ailleurs ne lui fit pas de cadeaux. Elle avait été à la tête d’un important réseau de la Résistance, elle incarnait la femme adulte et libre, la révolutionnaire affranchie de l’idéologie dominante ; et Louis n’était à l’époque qu’un petit étudiant en philosophie vivant de sa bourse de normalien. Ne s’est-il pas senti comme un tout petit enfant face à cette femme impressionnante ? Il continua à la rencontrer, tout en cultivant un flirt chaste et platonique avec une certaine Angéline.

 

Que fit alors Althusser ? Il ne trouva rien de mieux que de présenter Angéline à Hélène, suggérant le bien-fondé qu’il y aurait à ce que les personnes qu’il aimait puissent se rencontrer. (lecture ADL p 115)

 

Ils prirent le thé ensemble, discutèrent en intellectuels sociabilisés. Puis le ton monta, Hélène explosa dans une crise de fureur, une de ses colères qui faisaient sa mauvaise réputation. Alors, épouvantée, Angéline prend la fuite. Louis prend dans ses bras Hélène encore en rage et c’est ainsi qu’il vécut sa première expérience sexuelle. Il vivra donc cette relation comme si il avait été inévitable pour pouvoir la désirer de rendre jalouse cette femme qui allait être la sienne pendant 34 ans ; dans ces circonstances très singulières qu’il appellera « la précipitation du drame », dans « l’avenir dure longtemps ». Les conséquences de l’acte furent tragiques pour Louis. (ADL  P 116) Submergé par une angoisse sans objet, il sombre au bout de quelques jours dans une profonde dépression, et il est interné à Saint Anne, au pavillon Esquirol. L’évènementiel althussérien est quelque chose d’implacable : la rencontre entre Hélène et Louis s’inaugure d’un lien définitif et total, puis s’ensuit la répulsion, la peur de l’Eros, la fuite, puis, la nécessité pour Louis d’une monstration insensée, exhiber devant Hélène une autre femme, rivale potentielle faisant tiers. Puis jalousie de cette même Hélène, une mise en scène au service du premier passage à l’acte sexuel ; puis la chute dans l’abîme mélancolique et la psychiatrisation, inaugurant une longue série d’internements tout au long de sa vie.[5]

 

Cette hospitalisation dure presque trois mois et fut plutôt horrible, c’est la psychiatrie asilaire de l’après-guerre, Louis est en salle commune, partageant la vie de grands délirants, toutes les visites étaient interdites, et il dut subir une série de 24 électrochocs selon les méthodes barbares de l’époque. Althusser aurait pu accuser Hélène d’être responsable de cette descente aux enfers, les conséquences de cette première relation sexuelle se confondant avec l’internement, il aurait pu la percevoir comme un mauvais objet. Ce fut le contraire qui arriva. Hélène de son côté intervint avec efficacité pour le sortir de St Anne, et grâce à elle, racontera-t-il, son hospitalisation ne fut pas trop prolongée, il ne devint pas un de ces « chroniques » comme ils étaient « fabriqués » en série dans les asiles de la Seine. L’intervention d’Hélène fut tout aussi miraculeuse que la rencontre initiale, effaçant en partie les dégâts collatéraux de la relation charnelle.

 

Ainsi Louis fit connaissance avec la psychiatrie pour la première fois, si l’on écarte son séjour à l’infirmerie du stalag pour dépression. Les souvenirs qu’il y raconte dans les deux autobiographies constituent un des plus efficaces réquisitoires contre la psychiatrie asilaire. Mais cette psychiatrisation devenait un fait objectif, quelque chose de plus qui détermine, avec, pour Louis, ce soulagement d’être pris en charge, de ne plus avoir à camoufler à ses proches sa pathologie de plus en plus envahissante. Le secret fut longtemps gardé à l’Ecole Normale Supérieure, et ses absences régulières mises sur le compte de troubles oculaires et rénaux, conséquences présumées de sa période de captivité. Pendant l’hospitalisation de 1947, c’est à Hélène qu’il dut l’intervention salutaire d’Ajuriaguerra, psychiatre communiste et réfugié espagnol, ami de Lacan, Tosquelles et Oury. Hélène fut de ce fait celle par qui le malheur arriva, celle qui a enflammé la mèche de sa folie, et en même temps celle qui l’a sauvé de la psychiatrisation au long cours, qui était souvent de mise à l’époque. Ainsi, la relation du futur couple Althusser est placée dans un dispositif inconscient fait d’une double injonction contradictoire : amour et haine (hainamoration), désir pour la femme expérimentée qui lui ouvre son monde comme le ferait un père, répulsion pour la femme qui le viole comme sa mère.[6]

 

9.2 Identifications

 

Comme l’écrit le psychanalyste Gérard Pommier « Hélène a ainsi tenu pour Louis différents rôles. Certains sont évidents dans la relation des évènements : celui de détentrice d’un savoir sur une histoire qu’Althusser s’efforçait de comprendre et de réaliser, ou celui de la sœur salvatrice, par exemple. On soupçonne aussi déjà que l’oblativité, le dégoût, la provocation, la chute mélancolique elle-même, lui confèrent d’autres places, chacune de ces caractéristiques convoquant un personnage particulier. La provocation et la chute mélancolique s’articulent si souvent par ailleurs au signifiant paternel qu’il est inévitable de l’évoquer. L’oblativité et le dégoût se rapportent tant de fois à la mère dans les deux autobiographies qu’elle doit bien être de quelque façon de la partie ».[7]

 

Louis identifie Hélène à l’imago maternel et cette identification est clairement soulignée dans « l’avenir dure longtemps » : « Si j’étais ébloui par l’amour d’Hélène, je tentais de lui rendre à ma manière, intensément et, si je puis dire, oblativement, comme je l’avais fait pour ma mère. Pour moi, ma mère était et ne pouvait être qu’une martyre, la martyre de mon père, une plaie ouverte, mais vivante ». Louis vit sans fin sur le « sans fond » de la demande maternelle, il lui faut donner, s’il veut éviter de se donner, un don qui marque le départ d’une course infinie, car aucun don ne pourra satisfaire cette demande infinie. Ainsi, le don, inégal à son objet et toujours en décalage érige celui qui donne en victime consentante, prête au sacrifice. A travers Hélène, il cherchera à payer le poids de sa dette imaginaire à l’égard de sa mère, cela apparait en toute clarté lorsqu’il revendique son indépendance et sa liberté contre toutes les femmes lui proposant une relation, sous le prétexte que ces relations pourraient le détourner d’Hélène, de provoquer son abandon, et cette peur de l’abandon sera constante chez Althusser. Cette proclamation de liberté est le signe certain de son aliénation à Hélène, investie comme une mère. Mais elle sera aussi identifiée à un personnage paternel : dans grand nombre de ses lettres, il lui propose de parler « d’homme à homme », et il vante souvent les qualités « viriles » qu’elle a pu déployer pendant la Résistance. Ainsi, cette phrase, rédigée en 1962 : « En toi résidait ce qui me manquait, ce rôle d’initiateur à la vie, la confiance que le père fait au fils », ou encore, celle-ci : « Hélène m’était à la fois comme une bonne mère, enfin, et aussi comme un bon père : plus âgée que moi, autrement chargée d’expérience et de vie, elle m’aimait comme une mère son enfant, son miraculeux enfant, et en même temps comme un père, un bon père enfin, puisqu’elle m’initiait tout simplement au monde réel, ce monde infini dans lequel je n’avais jamais pu entrer (sauf et encore par effraction, sauf en captivité), elle m’initiait aussi, par le désir qu’elle avait de moi, pathétique, à mon rôle et à ma virilité d’homme : elle m’aimait comme une femme aime un homme ! »[8]

 

Louis supposait qu’Hélène était en rivalité avec son père : « j’aimais une juive, ma sœur épousait un homme du peuple (…), le désir de mon père foutait le camp ».[9] Cette rivalité apparait clairement lorsqu’Althusser consent à épouser Hélène, c’est-à-dire juste après la mort de son père, comme si  l’une venait symboliquement prendre la place de l’autre, le père déchu et mort.

 

C’est au niveau de l’activité politique que l’identification d’Hélène à une sœur est la plus manifeste. Il la percevait comme « une sœur d’arme » dans le combat communiste, il lui confère un rôle tout à fait fraternel, décrivant les relations qu’il a avec elle, comme ceux d’une union amicale, spirituelle et intellectuelle. En opposition violente avec certains dirigeants du Parti[10], Hélène fut pour Louis cette sœur qu’il fallait protéger de l’ostracisme rancunier de certains de ses pairs. Il passa de nombreuses années à la défendre, essayer de la faire réintégrer – elle a été exclue - , et à cette fin, peut-être, le philosophe marxiste qui commençait à être connu dans les sphères de l’intelligentsia parisienne, adhéra au Parti en 1948, sans nul doute par conviction, mais aussi pour essayer de jouer de son aura philosophique en la faveur d’Hélène.

 

9.3 Fascination : une histoire d’amour…et de mort.

 

Hélène, donc…et le meurtre qui se profile à l’horizon, et l’entrée officielle et publique en déraison. En 1980, je m’en souviens, ce fut un déchainement médiatique et l’on a beaucoup glosé sur leur relation, et si les diverses interprétations – parfois « fumeuses » - du meurtre na valent pas toutes le coup d’être étudiées, nous en retiendrons quelques-unes : certains ont raconté qu’Hélène empoisonnait la vie du philosophe, et que le meurtre n’était que la manifestation d’une exaspération cumulée au fil des ans. C’est la version sollérienne, pour ne pas oublier de le nommer, il serait vexé et le rapporter à Jacques-Alain Miller !

 

Ou encore qu’Hélène vivait un enfer personnel et que Louis avait répondu à une demande implicite de mort. D’autres ont évoqué la thèse du suicide altruiste : un suicide par personne interposée. En tuant Hélène, Louis se tuait socialement… ou encore, qu’avec Hélène, il aurait tué sa sœur, ou sa mère, ou la meilleure part de lui-même. Mieux : en tuant Hélène, il aurait tué le communisme jusqu’à son idée même. « qu’il aurait tué Hélène pour ne pas tuer son psychanalyste » (André Green).Toutes ces hypothèses, toutes aussi insatisfaisantes les unes comme les autres, ne doivent pas occulter la singularité de cette relation qui dura 34 ans, une relation s’inaugurant d’un processus de fascination pour Louis, de ce que Hélène représentait. Il s’agit d’une femme très intelligente et cultivée, d’une grande écoute – une écoute remarquée par Lacan lui-même – juive, communiste, ancienne résistante chargée d’organiser des sabotages et des exécutions sommaires de collabos, elle connait personnellement des dirigeants du Parti ; alors que Louis n’est qu’un petit bourgeois de 29 ans, qui transite doucement du christianisme au communisme – ce qui est une cohérence - , qui prépare l’agrégation de philosophie, qui a passé les cinq ans de guerre à l’abri – relatif - du stalag[11], qui enfin vit une vraie relation d’amour avec cette femme. Mais si Hélène est communiste depuis son adolescence, elle doit lutter sans cesse contre certains communistes, symbolisant un grand Autre persécuteur, contre ce qu’ils pouvaient représenter pour elle de pire. Comme Louis, Hélène avait aussi sa part d’enfer personnel, et rien n’allait de soi pour elle. Ainsi, pour Louis, Hélène devait être sauvée (comme il voulait sauver sa mère), protégée, en échange, elle lui offrait l’ouverture et le lien avec le réel du monde, lui qui, jusqu’à maintenant ne vivait que par les études philosophiques, comme une souris papivore (Kazantzaki). Il avouera lui-même dans sa dernière autobiographie que c’était cela même qui lui manquait : Hélène incarnait la femme providentielle. (lecture YMB p 223/224)

 

Si Hélène a soutenu Louis, l’a accompagné, soigné, supporté, materné, « piloté », l’inverse n’en est pas moins vrai, « sauver Hélène » était le leitmotiv obsédant d’Althusser, et en témoignent des dizaines de lettres. Avant de la tuer, il passa l’essentiel de sa vie à tenter de la protéger.

 

De quoi ? D’elle-même, en premier lieu. D’un malaise existentiel en relation avec une histoire familiale assez terrifiante : il n’est pas quand même pas anodin pour une enfant de devoir euthanasier son père et sa mère dans un intervalle d’un an !   A partir de 13 ans, elle est seule et orpheline, et se vit comme quelqu’un de mauvais, un mauvais sujet avec de mauvais objets. Une fois adulte, elle se perçoit comme une mauvaise femme, méchante, une épouvantable mégère, et parfois, elle se prend au jeu afin de correspondre à cette représentation imaginaire fantasmée. Elle a, par exemple, des colères épouvantables qui démarrent parfois d’un rien… d’un signifiant de trop qui représenterait (trop) le sujet, pour un autre signifiant. Mais le grand problème existentiel d’Hélène se concentre dans cette brouille inextricable avec le Parti qui la rejette. Le PCF est inféodé à l’URSS. S’il est le Parti de la classe ouvrière, c’est une organisation politique aux mœurs staliniennes, épurations et procès « en sorcellerie » sont des pratiques courantes, à l’image des procès de Moscou. Pour ce que j’en sais, Hélène aurait commis une faute grave pendant la guerre, et il est difficile de s’y retrouver et de faire la part des choses entre des faits plus ou moins avérés et des fantasmes collectifs et autres rumeurs nauséabondes, colportées sur son compte. Cette situation sera très mortifère pour elle, elle en souffrit beaucoup.

 

 Etre rejeté par l’objet aimé est la pire des déchéances humaines : le sujet devient le déchet de l’Autre.

 

Il est émouvant, le jeune Louis, qui déploiera une énergie démesurée pour monter un dossier de réhabilitation, plaider sans cesse la cause d’Hélène, la conseiller, la soutenir, la protéger des ragots, et tenter au fil des ans de l’innocenter publiquement des accusations multiples du Parti. C’est comme si le leitmotiv de « l’avenir dure longtemps », c’est-à-dire le « sauver Hélène », l’oblativité et le don de soi préparent le point final de cette longue histoire : sauver Hélène, en la tuant, et en la tuant, se tuer comme symbole, c’est-à-dire comme philosophe. Ainsi, ils s’étayèrent mutuellement et dans la réciprocité, l’un avait besoin de l’autre, et l’autre de l’un, mais chacun vivait un enfer personnel.

 

Ce fut aussi une véritable histoire d’amour, finissant mal, comme toutes les histoires d’amour authentiques, des histoires fondées sur la captation imaginaire de la relation en miroir, cette identification hétéromorphique, ce qui est de structure, vous en conviendrez. Dans cette relation d’amour qui aura duré l’estime et l’admiration réciproque auront leur meilleur part, et l’amitié sera constante, malgré les nombreuses crises traversées par le couple : vivre avec un psychotique maniaco-dépressif n’est pas de tout repos ! Et puis… Hélène avait de ces colères… « Une emmerdeuse ! » d’après certains proches qui pensaient qu’Hélène était toxique pour Louis.

 

Le couple Althusser évoque un peu le couple Sartre/ Simone de Beauvoir, il y a beaucoup de sincérité et de complicité intellectuelle entre eux, de la liberté, aussi. Il faut lire et relire ces lettres pleines d’allégresse et de joie, faites de projets de vacances, de villégiatures en Italie, en bord de mer, de maisons à louer, de moments d’insouciance à deux. Il y a ces lignes magnifiques dans « l’avenir dure longtemps » (lecture p 122). Un des meilleurs moments du livre, une autre facette de Louis, un Louis qui a la joie de vivre en amour.

 

Alors, il s’agit d’une histoire d’amour-passion, née d’une fascination réciproque, d’une amitié partagée, d’une complicité intellectuelle. On peut se poser la question de savoir à quel moment cela dérape ? Peut-on trouver dans la correspondance des signes annonciateurs du drame ? Celle-ci s’achève sept mois avant le meurtre. Dans les dernières lettres, le climat semble s’être alourdi, le huis clos commence à se refermer sur eux comme un étau. Louis va de plus en plus mal, et il diffère sans cesse la date de sa prochaine hospitalisation, alors qu’il vit cloitré et muet. Hélène avouera à plusieurs proches et à son psychanalyste qu’elle se sentait de plus en plus impuissante à l’égard de Louis. Comme tous les couples, ils connurent sans nul doute cette saveur aigre-douce du ressentiment, qui prédomine sur les hautes saveurs pimentées d’une passion (hélas) déjà consommée, donc de ce fait irrémédiablement perdue, il y en a qui appellent ça l’érosion des sentiments. Il y a une dépendance pathologique qui s’installe dans un petit enfer-à-deux, un cauchemar climatisé, et le huis clos quotidien ressemble de plus en plus à un suicide différé.

 

« Tout ce temps d’enfer fut, comme je viens de l’écrire, un temps de huis clos. Hors mon analyste qu’elle voyait et que je voyais, nous ne vîmes pratiquement personne (…), nous ne répondions plus au téléphone, ni à la sonnerie de la porte. Il parait même que j’avais apposé, sur le mur extérieur de mon bureau une sorte d’affiche bien visible, où j’avais écrit à la main : « absents pour le moment, n’insistez pas ! » Puis, le 16 novembre 1980, la bascule de deux vies : Louis étrangle Hélène au cours d’un massage et d’un moment où il est complètement en fugue psychique de lui-même : responsable pourtant du meurtre, le sujet n’y est pas. Il est remarquable que dans ce passage à l’acte (peut-on parler d’acting-out ?), don d’amour et don de mort se confondent dans la même dynamique. D’une posture de tiercéité, le meurtre pourrait objectivement s’expliquer ainsi, dans les faits : alors que Louis masse le cou, les épaules et la nuque d’Hélène – don d’amour – il l’étrangle et la tue – don de mort – Pour paraphraser Hubert Félix Thiéfaine, dans cet acte ultime, il lui fait « l’amort ».

 

Après deux ans d’internement psychiatrique, en 1982, il écrira : « J’ai étranglé ma femme qui m’était tout au monde, au cours d’une crise intense et imprévisible de confusion mentale (…) Elle qui m’aimait au point de ne vouloir que mourir faute de pouvoir vivre, et sans doute lui ai-je, dans ma confusion et mon inconscience, rendu ce service dont elle ne s’est pas défendue, mais dont elle est morte ».

 

Voici venu le moment de parler de la folie de Louis.

 

X- La folie – Althusser

 

Il nous faut donc parler de cette folie, de cette vie comme une crise, cette interminable crise psychique qui fut la constante de sa vie. Pour reprendre une définition psychanalytique qu’en donne Jacques-Alain Miller (le meilleur élève d’Althusser), « la crise, c’est quand le discours, les mots, les chiffres, les rites, la routine, tout l’appareil symbolique, s’avèrent soudain impuissants à tempérer un réel qui n’en fait qu’à sa tête ».[12]Il s’agit du réel qui se déchaîne, celui que le sujet ne peut généralement pas maîtriser, et les symptômes viennent de ce même réel, c’est-à-dire, tout ce qui ne va pas, qui ne fonctionne pas, qui s’oppose au désir de l’homme. Le signifiant « crise » renvoie à un moment critique où les choses basculent. Il a été adopté par la médecine d’Hippocrate afin de désigner une phase de la maladie où les symptômes se manifestent de façon intensive.

 

Mais comment faire pour supporter cette dimension cyclique, cet éternel retour de ces mêmes symptômes exacerbés ? Le mot même de crise semble désormais impropre, tant la vie du philosophe fut déterminée par sa pathologie. Non le philosophe interrompu de temps en temps par des accès dépressifs mélancoliques aigus, mais une mélancolie profonde, continue, constante mais graduée, entrecoupée par des moments de résurrection hypomaniaques - qui le rendaient particulièrement productif et actif au niveau de son travail et de ses recherches – voire des moments « hyper-maniaques où il est capable de délires, se vivant dans la démesure de la toute-puissance, des moments où il était nécessaire de « l’encadrer », afin qu’il ne soit pas dangereux pour lui-même…et quelques autres. J’ai souvent visité sa correspondance avec Hélène, et notamment les premières allusions à sa maladie, au début de son « chemin de croix » psychiatrique, lorsqu’il écrit de St Anne : « Abruti, esprit et yeux sans contenu, sautes dans le regard, sautes dans l’attention (…) Je suis là depuis un mois, le temps n’a pas de dimension, je n’ose pas croire en l’avenir, il n’y a pas de perspectives… ». Et il s’agit du futur philosophe qui modifiera sensiblement le champ philosophique, en France comme ailleurs. C’est lui qui évoque son manque de perspectives, et qui assène qu’il n’a aucun avenir.

 

Des crises, Louis en vivra plus d’une vingtaine : la première au stalag, où il demeura prostré, caché sous sa couverture de l’infirmerie, pendant plusieurs semaines. Puis ce seront les noces d’Esquirol[13] , nous avons vu comment cette première relation sexuelle (à 29 ans !) a entrainé une décompensation psychotique et un état mélancolique aigu. Louis s’amusa à dessiner un jour un diagramme de ses hospitalisations psychiatriques : pas moins d’un accès mélancolique par an, généralement en février, et jusqu’en mai. Il fut toute sa vie paralysé par une mélancolie larvée, embryonnaire, telle une bête immonde en lui, ne demandant qu’à être réveillée. Seul le rythme de travail très particulier de l’ENS lui permit de garder sa place et son statut, son travail l’étayait vraiment, il avait des relations privilégiées avec certains de ses élèves, il les « maternait », il avait de l’importance et une espèce d’aura cultivée par la communauté de ce monde plutôt fermé. C’est son travail – ainsi qu’Hélène – qui lui évita la chronicisation asilaire qui guettait chaque malade psychique, à l’époque.

 

Ses hospitalisations étaient la plupart du temps suivies de moments hypomaniaques, il rattrapait ainsi le temps perdu, et à sa sortie, il mettait les bouchées doubles ; l’Administration fut indulgente à son égard, s’adaptant de fait aux rythmes de ses crises.

 

Parlons un peu du diagnostic des psychiatres. En 1947, à St Anne, sera d’abord diagnostiquée une démence précoce (Kraepelin), autre nom de la schizophrénie. Puis le diagnostic fut corrigé et affiné par Ajuriaguerra qui penchera pour une forme grave et atypique de psychose maniaco-dépressive. Ce diagnostic sera confirmé ensuite par les crises cycliques, véritables morts symboliques où Louis n’aspire qu’à sa néantisation, où tout pour lui est difficile : se lever, respirer, ouvrir les yeux ; où toute relation sociale est pour lui persécutante, où même écrire quelques lignes devient un effort surhumain. Et puis, il y a les convalescences, de véritables résurrections où il reprend goût à la vie, se remet avec acharnement au travail, bénéficiant généralement d’un répit de plusieurs mois jusqu’à la prochaine crise maniaque où il fera des projets insensés, planant au-dessus de toutes les difficultés, et se lançant dans des initiatives que ses proches jugeaient comme dangereuses. Dans la plupart des cas, la crise maniaque à son apogée annonçait la chute prochaine dans l’abîme mélancolique, où, souffrant trop – il faut avoir une expérience personnelle de la mélancolie pour bien l’appréhender – il se réfugiait dans le ventre maternel d’un service de psychiatrie hospitalière. Il avait plusieurs « points de chute » où il était connu comme un habitué, les cliniques du Vésinet, de Soisy.

 

Il y aura aussi les psychanalystes. Stévenin, d’abord, qui l’analysa pendant des années sous narcose, puis Diatkine, jusqu’à la fin, ce dernier se résignant à ce que l’un des plus grands philosophes de la planète passe le reste de ses jours dans des alternances d’enfer médicalisé et d’illuminations théoriques. Oui, Louis a vécu un assujettissement thérapeutique tout au long de sa vie, et l’on peut penser qu’il s’en accommoda, organisant ses activités en fonction des fluctuations de sa maladie. Il y a des questions qui émergent, dans son rapport à la psychanalyse. La première, celle qui semble évidente, est de savoir pourquoi il n’a pas choisi Lacan comme psychanalyste, pourquoi il demandera à Diatkine d’occuper cette place, Diatkine, psychanalyste et pédopsychiatre, dont les travaux sur la petite enfance sont connus. Pourquoi avoir choisi Diatkine, président un moment de l’IPP[14], et analysé par Lacan mais brouillé ensuite avec lui, alors que Louis admirait sans concessions les apports de Lacan au champ psychanalytique ? Quelle est la logique interne à ce choix ? Quelle est la part de l’inconscient ?

 

Deuxième question : comment Louis accepta qu’Hélène choisisse le même psychanalyste que lui ? Ce ne sont pas les psychanalystes qui manquent à Paris dans ces années-là, où elle est en plein essor -  en l’occurrence grâce à Lacan – et si les psychanalystes sont manquants, c’est de structure, mais trêve de plaisanterie, ils sont légion à Paris dans les années 60/70. Par ces deux analyses parallèles, s’en ensuivra une triangulation dont on connait l’issue, Diatkine n’a pas dut  dans cette histoire avoir un rôle facile, mais il l’avait accepté, en toutes connaissance des causes.

 

Nous pouvons dire que Louis utilisa souvent Hélène dans une fonction analytique, la correspondance en témoigne, comme quoi elle occupa toutes les places des identifications : un « père-mère », une sœur en miroir, l’amante d’une vie et l’initiatrice aux plaisirs, et pour finir, la victime (consentante ?) d’un meurtre énigmatique engendré dans la folie d’une absence au monde. Voilà ce que sont les fous : des absents…

 

Louis était tout à fait lucide quant à sa psychose et son cortège de symptômes, il les décrira longuement dans « l’avenir dure longtemps » : la grande ronde cyclique de l’hypomanie, de l’hypermanie, et de la chute mélancolique, alternance de moments d’intenses souffrances et de lucidité aigue (« il faut en finir ! »), ces horribles jours plus sombres que les nuits où il n’est rien d’autre qu’un petit enfant abandonné, le petit Louis réduit à n’être qu’une épave se réfugiant dans le sommeil ; et ceux où il redevient le philosophe communiste, avec sa stature de penseur public qui bouleversa une génération d’intellectuels à une échelle mondiale. En associant, cela renvoie à son rapport aux femmes, c’est souvent là que tout se noue, avec cette peur récurrente de l’abandon, et à contrario, les demandes d’amour qui le paniquent et qu’il refuse de satisfaire, épouvanté aussitôt « qu’une femme a des vues sur lui ». Chaque femme qui lui demandera de s’engager dans une relation provoquera malgré elle sa débâcle psychique.

 

On peut se poser une autre question, s’il y a une généalogie de cette folie-Althusser ?

 

Il y a certes des faits, issus d’un roman familial singulier, nœud de désirs refoulés et contrariés, une ambiance très névrotique, déterminismes psychiques qui font la psychogenèse de Louis. Résumons ce que nous avons découvert lors de la première session : les deux frères Althusser, Louis, l’aviateur tué dans le ciel de Verdun en 1917, et que sa mère a aimé, et puis Charles qui vient annoncer à la jeune femme la mort de son frère aîné, et lui propose de se substituer à lui en l’épousant. Le jeune Louis, qui s’appellera Louis, en souvenir de ce « Louis-mort ». Le jeune Louis Althusser, né d’une mère qu’il imagine vierge, violée par le père, et inconsolable de la perte de son premier amour, une mère qu’il veut protéger de tout, une mère pourtant omnipotente, abusive, et castratrice…pour ce que j’en sais… et un père vécu dans l’ambivalence, à la fois ressenti comme absent ou parfois persécuteur… imaginairement s’entend. Mais pour parler lacanien de temps en temps, car il le faut bien, mais avec légèreté, il y a manifestement un problème du côté du Nom du Père. J’enfonce une porte ouverte, je sais…

 

Je vous propose un échange argumenté des éclairages de la psychologie clinique, si bien représentée aujourd’hui, comme à chaque séance depuis le début. Afin de répondre à une nouvelle question : cette psychogenèse très singulière suffit-elle à elle-seule, à expliquer la formation d’une structure psychotique ?

 

En outre, et ce n’est pas le moindre des aspects à envisager, mais Althusser en 1980 est un homme connu publiquement. Qu’un homme soit reconnu comme fou selon les critères sociétaux en vigueur, et que son œuvre continue à faire autorité selon les mêmes critères, ceux de la raison pure ; voilà qui interroge les contradictions entre le raisonnable et le déraisonnable. Comme l’écrivait Gérard Pommier : «  Le rapport du talent d’un auteur à sa folie pose une question encore plus difficile lorsque ses élaborations, qui s’appuient pourtant sur la déraison, rencontrent l’approbation de ceux qui qui se pensent raisonnables (…). N’est-on pas effrayé de constater qu’au moins l’un des plus grands penseurs de notre époque – dont la démence fut l’occasion d’un scandale public – fut non seulement en proie à la psychose, mais qu’il reconnait lui-même que certaines de ses intuitions les plus importantes, construites ensuite avec rigueur, trouvèrent leur source au point le plus intime de la folie ? »[15]

 

Le lecteur d’Althusser – s’il en demeure ! – pourrait se demander à quel point le délire psychotique imprègne la théorie, et où se situe cette ligne de clivage à partir de laquelle le discours rationnel de la philosophie commence. Pour nous rassurer, nous nous rappellerons que la PMD est une psychose cyclique, elle permet des temps d’accalmie, et nous pourrions penser que Louis aurait rédigé son œuvre et animé ses séminaires pendant ces moments-là[16].

 

Mais le philosophe lui-même contrarie cette hypothèse rassurante, il reconnait la relation entre certaines pensées délirantes et le réel dont il cherchera à en comprendre les arcanes et la logique. Il tentera – et c’est manifeste dans « l’avenir dure longtemps » - de comprendre cette bizarrerie dichotomique qui l’habite et le parasite : «  Comment l’histoire de l’humanité peut-elle s’ordonner à partir de pensées germinées dans le terreau de la relation tumultueuse d’une mère et de son fils, d’un père et de son frère (…) »

 

Décidément, la relation de la folie et de la raison pose un problème incontournable, concernantun philosophe qui marqua toute sa génération, et dont les avancées renouvelèrent aussi radicalement le marxisme, à l’instar de Lacan, aux mêmes moments de l’histoire, donnant à Freud sa pleine efficacité et sa pertinence. « Loin de construire un mur entre son œuvre et son délire, Althusser a cherché à élucider les points de jonction, les passes obscures, comme si la démence de l’Histoire devait trouver sa raison de celle de la folie elle-même. »[17]

 

Oui, Althusser, après le drame chercha à élucider les tenants et aboutissants de sa propre histoire, et de nombreuses pages de l’autobiographie sont de grands moments d’auto-analyse dans lesquels il se dévoile publiquement, s’expliquant ou essayant d’expliquer son acte. Sujet sans procès, il renoue ainsi avec son historicité de sujet…très singulier. Louis chercha à dénouer les nœuds de sa vie. « (…) L’élucidation des racines subjectives de mon métier de professeur, la philosophie, la politique, le Parti, à savoir comment je me suis trouvé conduit à investir et à inscrire mes fantasmes subjectifs dans mes activités objectives et publiques (…) »[18]

 

Pour celui qui en aurait à la fois le désir, le talent et le temps, et à l’instar de Freud pour sa lecture du mémoire du Pdt Schreber[19], à partir des deux autobiographies, il faudrait essayer de déconstruire la structure psychotique en jeu, et à examiner ce qui permet de s’orienter dans le dédale de ce roman familial. Gérard Pommier a amorcé ce travail, plutôt talentueusement, malgré le jargon très lacanien, mais de nombreuses questions demeurent.

 

Quelle est la vérité de la folie-Althusser ? Quel est le statut de cette information publique en novembre 1980 : « Althusser est fou ! »… vérité insue jusqu’au drame, à part quelques intimes très discrets. Mais il apparait pourtant que cette vérité s’offrait à qui acceptait de la voir, à commencer par Hélène, en première ligne, qui vécut cette folie jusque dans ses ultimes conséquences… et puis son psychanalyste, qui avait des raisons d’être inquiet, et qui devait se sentir mal dans cette tiercéité mortifère. Je n’aurais pas aimé être à cette place.

 

Althusser fut à cheval entre deux mondes, celui de la raison et celui de la déraison, cela renvoie aussi à la déraison d’une époque (les camps de la mort, Hiroshima, le goulag, la guerre du Vietnam) qui, pour accéder à la science du catastrophisme de l’humain[20], dut traverser le miroir d’aveuglements collectifs – la Chine « rouge » en fait partie, c’était d’actualité – époque de bruit, de déraison et de fureur, faite de larmes, de sang versé : comme si la folie du monde s’était incarnée dans le philosophe…

 

Pour ne pas conclure, je vous propose un temps d’échange sur Louis Althusser, et sur ma façon de vous l’avoir succinctement présenté. Je vous renvoie à la bibliographie, si vous voulez « approfondir » les diverses questions que nous avons rencontré.

 

Bibliographie non exhaustive

 

 

 

Ouvrages de Louis Althusser (publiées de son vivant)

 

  • Montesquieu, la politique et l’histoire, PUF, 1959.

  • Pour Marx, collection « théories », Editions Maspero, 1965.

  • Lire « le Capital », Maspero, 1965.

  • Lénine et la philosophie, Maspero, 1968.

  • Réponse à John Lewis, Maspero, 1972.

  • Philosophie et philosophie spontanée des savants, Maspero, 1973.

  • Eléments d’autocritique, Hachette, 1973.

  • Positions, Editions sociales, 1976.

  • Le 22 ème Congrès du Parti communiste français, Maspero, 1977.

  • « Enfin la crise du marxisme ! », éditions du Seuil, 1978.

  • Ce qui ne peut plus durer dans le Parti communiste français, Maspero, 1978.

 

Ouvrages publiés « post mortem »

 

  • « L’avenir dure longtemps » (1985), suivi de « les faits » (1976), Editions Stock IMEC, 1992.

  • Journal de captivité (1940-1945), Stock IMEC, 1992.

  • Ecrits sur la psychanalyse : « Freud et Lacan », Stock IMEC, 1993.

  • Ecrits philosophiques et politiques, Stock IMEC, 1994 (2 volumes).

  • Sur la philosophie(1988), NRF Gallimard, 1994.

  • Psychanalyse et sciences humaines (deux conférences), IMEC, 1996.

  • Lettres à Hélène (1947-1980), Bernard Grasset/IMEC, 2011.

 

Ouvrages sur Althusser (liste non exhaustive)

 

  • Etienne Balibar, Ecrits pour Althusser, Editions La Découverte, 1991.

  • Saul Karsz, Théorie et politique : Louis Althusser, Fayard, 1974.

  • Yann Moulier Boutang, Louis Althusser, une biographie. Tome 1 : la formation du mythe (1918-1956), Grasset, 1992.

 



[1] Il s’agit vraisemblablement d’un fantasme de père persécuteur, car dans la réalité, et d’après les témoignages, c’était un bon père de famille, sans doute un peu absent, comme le sont souvent les pères, à la recherche de leur place.

[2] « L’avenir dure longtemps » p 126

[3] Louis Althusser, « Lettres à Hélène », Grasset, 2011

[4] L’avenir dure longtemps, p 114

[5] J’en ai compté 22…

[6] J’évoque là un viol symbolique, non réel.

[7] G. Pommier « Louis du Néant, la mélancolie d’Althusser », Editions Aubier, 1998, page 184

[8] L’avenir dure longtemps, p 123, 124

[9] Ibidem, p 126

[10] Il s’agit du Parti Communiste Français qui avait une très forte influence dans la société, à l’époque, on disait « le Parti », et chacun comprenait...

[11] La période du stalag étant sans doute la période de sa vie où il fut le plus heureux, loin du climat névrotique familial, en compagnie d’hommes vrais et réels, même si les conditions furent parfois difficiles (il souffrit souvent de la faim) le stalag fut pour lui une découverte de la vie…paradoxe althussérien…

[12] J.A.M. « sur la crise financière », Marianne du 10/10/2008

[13]  Métaphore empruntée au psychanalyste Gérard Pommier, les noces, prises dans un double sens : genèse de sa relation avec Hélène qui inaugure d’autres noces, celle de son entrée en psychiatrie.

[14] L’Institut Psychanalytique de Paris, les freudiens dits « orthodoxes ».

[15] G. Pommier, « Louis du néant, la mélancolie d’Althusser », Editions Aubier, 1998, p 11 et 12

[16] Pas toujours, il a écrit un « manuel de philosophie pour scientifiques » dans un état hypomaniaque, de même que sa première autobiographie, intitulée « les faits », où il est manifestement en plein délire !

[17] Ibidem, p 13

[18] L’avenir dure longtemps, p 152

[19] S. Freud, « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa », 1911

[20] C’est-à-dire la pensée antitotalitaire idéologiquement hégémonique de nos jours.

 

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09 mars 2015

Louis Althusser: entre génie et déraison...extraits du séminaire

 

J’anime en 2015, à Sallanches (GREFO PSY) un séminaire sur louis Althusser d’une dizaine d’heures. J’ai le plaisir d’en publier quelques extraits…

 

 

« Nous allons apparemment nous contenter de nous faire les secrétaires de l’aliéné. On emploie d’habitude cette expression pour en faire grief à l’impuissance des aliénistes. Eh bien, non seulement nous nous ferons ses secrétaires, mais nous prendrons ce qu’il nous raconte au pied de la lettre, ce qui jusqu’à ici a toujours été considéré comme la chose à éviter… » (Jacques Lacan, séminaire III, les psychoses, 1955/1956)

 

 Fil conducteur

Nous allons donc continuer à nous faire secrétaires de l’aliéné. Cela signifie que nous ferons place le plus souvent possible à ses dits et écrits, par des moments de lecture et d’échanges interactifs. Comme l’indiquait Lacan en 1955, il s’agit de prendre au pied de la lettre ce que nous disent les aliénés. C’était même le principe fondateur des présentations de malades inaugurées par Lacan : il y a quelque chose à apprendre de la psychose et des psychotiques. Mais notre travail en petit groupe a un objet singulier, car Althusser ne peut être réduit à sa pathologie, c’est aussi – et surtout – un théoricien, un grand intellectuel, il incarne ceux que l’on appelait les « penseurs-phares », dans les belles années 70.

Notre petit groupe se confronte à une question de départ, tout en sachant que les dés sont « pipés », car nous ne saurons pas y répondre, il faut bien accepter la castration du non-savoir. Cette question de départ (qui pourrait inaugurer une longue recherche dépassant les limites modestes de notre séminaire) pourrait être énoncée ainsi : quelle relation raison scientifique et déraison entretiennent entre elles ? Althusser aura cherché toute sa vie à élucider certains points de jonction entre ses symptômes et son œuvre philosophique, c’est remarquable à plusieurs moments de « l’avenir dure longtemps », comme si la folie de l’histoire trouvait sa raison dans sa propre folie.

Lors de notre première rencontre fut abordé le passage à l’acte qui fut la bascule de sa vie, sa mort symbolique comme philosophe et homme public, quand l’impossible et impensable hors sens du réel fait irruption : ce qui ne peut pas être symbolisé… nous avons  évoqué aussi cette question du non-lieu et de ses conséquences médico-légales et juridiques. Par ce non-lieu, conséquence de son statut d’irresponsable pénal, le sujet Althusser est de ce fait dépossédé de sa propre histoire. Non-lieu : cela n’a pas eu lieu ! Et pourtant, une femme est morte étranglée !

Nous avons compris, par la lecture de l’autobiographie, qu’elle était pour Louis une tentative d’historicisation, de reprendre pour son propre compte le sens de son histoire, aussi tragique soit-elle. Par cet écrit, il veut redonner sens au chaos du réel, à cette vie partagée entre internements psychiatriques et séminaires philosophiques. La dernière fois, nous avons abordé les rivages intellectuels des sixties, avec l’évocation du courant structuraliste, où Althusser tint une grande place, y compris et surtout celle d’un fédérateur, d’un rassembleur : il réussit le prodige de faire travailler ensemble des chercheurs de disciplines différentes.

Nous avons aussi fait un petit détour du côté du roman familial de Louis, là où s’origine sa profonde mélancolie, et c’est surtout là où j’attends des éclairages des psychologues cliniciens, présents parmi nous : qu’est ce qui a – surtout – déterminé Louis dans sa psychogenèse ? Nouvelle question de départ pour une autre recherche hypothétique.  Nous avons clos la première partie avec cette expérience singulière du stalag, et au regard de ce que nous savons, sans doute fut-elle la période de sa vie où il fut vraiment heureux. Aborder Althusser dans sa vérité et son étrange étrangeté, c’est accepter l’ambivalence, le paradoxe et l’effroi.

Pour aujourd’hui, je vous propose deux axes d’investigations : nous parlerons de ses relations avec la psychanalyse et avec Lacan. André Green, qui était un ami intime disait à son propos : « la psychanalyse était la chose qui l’intéressait le plus, nous sommes nombreux à en être certains : sa psychanalyse, et la psychanalyse tout entière. ».[1] Nous ferons ensuite un petit survol des concepts althussériens, je resterai dans la modestie et je n’ai aucune prétention totalisante. Nous étudierons ensemble les concepts d’idéologie et celui – authentiquement althussérien – d’Appareils Idéologiques d’Etat (AIE)

Je n’ai ni l’intention, ni la compétence de faire un cours magistral, alors n’hésitez pas à m’interrompre, l’interactivité est souhaitée et souhaitable.

 

 

 

Relations avec le champ psychanalytique

Parler d’Althusser pendant trois matinées n’est au bout du compte que réducteur, plus je prépare ces matinées, et plus j’ai l’impression d’un survol. Les limites temporelles m’ont imposé de faire des choix drastiques, ainsi, parler un peu sérieusement de Louis Althusser convoque la psychanalyse comme pratique et comme théorie, c’est-à-dire comme praxis (la pratique théorique chère à Althusser). Pratique, dans le sens où il fut un analysant célèbre, et il fit deux longues cures analytiques, la première sous narcose, avec F. Stévenin, la deuxième avec R. Diatkine, lui-même analysé par Lacan ; au total, une quinzaine d’années sur le divan. Théorique, dans le sens où il en fit un objet d’études et de recherche ; s’il avait lu Marx jusqu’à l’exégèse, il lut l’essentiel de l’œuvre freudienne[2]. Louis fut également un ami intime du psychanalyste André Green qui interpréta, après sa mort, la folie privée de son ami et son passage à l’acte meurtrier[3]. Louis ne fut jamais psychanalyste et n’a vraisemblablement jamais envisagé de l’être, il avait déjà suffisamment à faire avec sa maladie[4], ses recherches, et son enseignement. Mais comme le souligne André Green « Althusser occupait véritablement à l’ENS une fonction de psychothérapeute, il maternait ses élèves, c’est lui qui pris en charge Michel Foucault, qui, après un échec à l’agrégation, désirait se faire interner, et c’est Louis qui l’a sorti d’affaire en parlant avec lui ».[5]

Il rencontrera Lacan plusieurs fois, et ils eurent pour l’essentiel des relations épistolaires de 1963 à 1969. Cette correspondance dont je vous recommande la lecture[6] s’inaugure à un moment déterminant dans la vie de Lacan : celui-ci vient d’être radié de la liste des didacticiens de la SFP[7], et n’ayant de ce fait plus le droit de former des psychanalystes, il est contraint de rompre avec l’institution officielle et totalisante. En outre, afin que Lacan puisse poursuivre son séminaire qui existe depuis plus de dix ans, il l’accueillera à l’ENS, où il inaugura sa première séance le 15 janvier 1964 pour une conférence intitulée « l’excommunication »[8]. Je ne peux que vous recommander de lire surtout le long article intitulé « Freud et Lacan »[9], écrit en 1964, c’est-à-dire à une période où l’activité intellectuelle et politique d’Althusser est particulièrement intense[10]. Pendant l’année universitaire 1964/65, à l’ENS, Althusser anima un séminaire sur « Lacan et la psychanalyse ». A cette date, il n’a encore rien écrit là-dessus, et c’est précisément dans le contexte de ce séminaire qu’il écrira ce texte intitulé « Freud et Lacan ». Il fut publié dans un numéro de la Nouvelle Critique, revue officielle des intellectuels communistes. L’écriture est incisive et guerrière, il y a en filigrane comme une violence contenue, peut- être à mettre en relation avec sa nouvelle confrontation avec le tragique du réel : il vient d’apprendre le suicide de son ami Jacques Martin, et cet évènement est vécu par lui sur le mode terrifiant, il restera très présent en lui pendant de longs mois. Il évoque son texte dans une lettre destinée à Franca, une amie italienne : « (…) Tout se passe toujours ainsi : comme si, outre tout ce que je t’ai raconté dans ma dernière lettre sur mes « charges » et leur résolution, il y avait eu aussi cette sorte d’expérience directe, extraordinaire de contact comme à vif avec certaines réalités insoutenables normalement, je veux dire insoutenables au contact quotidien que les gens ont avec la vie : ces histoires de vie et de mort, dont quelque chose avait passé dans ce texte sur Lacan que je t’ai laissé. Chose assez étrange, quand j’y pense. J’ai vraiment vécu plusieurs mois avec une extraordinaire capacité de contact à vif avec des réalités profondes, les sentant, les voyant, les lisant dans les êtres et la réalité comme à livre ouvert. Souvent repensé à cette chose extraordinaire – en pensant à la situation de ces quelques rares dont je vénère le nom, Spinoza, Marx, Nietzsche, Freud, et qui ont dû, nécessairement, avoir ce contact pour pouvoir écrire ce qu’ils ont laissé : autrement, je ne vois pas comment ils eussent pu soulever cette couche énorme, cette pierre tombale qui recouvre le réel, pour avoir avec lui ce contact direct qui brûle encore en eux pour l’éternité ».

Revenons à ce texte fondamental pour nous (Freud et Lacan), il est nécessaire de contextualiser sa parution dans le paysage politique de l’époque : dans les années 60, si la violente hostilité des communistes français à l’égard de la psychanalyse s’est un peu estompée, elle demeure toujours l’objet, au sein du PCF, d’une méfiance qui s’origine surtout d’une grande ignorance. Louis aura quelques difficultés à publier son texte. Il écrira à l’éditeur de « la Revue de l’Enseignement Philosophique » : « Ce texte est dans son genre une bombe, mais qui ne risque pas de projeter des éclats en l’air qui peuvent nous blesser (…) Des gens râleront, mais comme ils ne connaissent pas ce dont je parle, il leur faudra étudier le problème avant de se risquer à me contredire ». L’éditeur Marcel Cornu est un politique averti, il lui répond aussitôt, dans une lettre non datée, que « si le silence des publications communistes sur la psychanalyse doit absolument être rompu, son texte apparaitra en réalité, par suite du long silence, comme une sacrée bombe atomique ». Il lui demande de rajouter quelques phrases destinées à donner des garanties politiques. Althusser écrit à ce propos : « Je viens d’ajouter une longue note liminaire (…) à mon papier sur Freud et Lacan, et j’espère que sous cette forme on consentira tout de même à le publier. Les interdits pèsent longuement sur les maudits, même quand la mort leur a fermé la bouche ».

Le texte, refusé déjà par deux revues, sera finalement publié par la Nouvelle critique, cette même revue d’obédience communiste où fut écrite antérieurement une condamnation sans appel de la psychanalyse, comme science bourgeoise et réactionnaire. Pour réhabiliter la psychanalyse à leurs yeux, Althusser se doit, du moins le pense-t-il, de présenter Freud comme un révolutionnaire. Le Freud qu’on leur présentait jusqu’alors, et qu'ils critiquaient à juste titre, n'était qu'un Freud travesti en idéologue bourgeois, par des bourgeois analystes révisionnistes, influencés par l’ego-psychologie américaine. Althusser leur propose donc de faire retour au vrai Freud, le Freud de la maturité, celui des écrits techniques, pour découvrir ce qu'il inaugure, et qui, à l'image de ce que produisait le deuxième Marx, est un savoir révolutionnaire, c'est à dire inouï, sans histoire et sans paternité. (Pour Althusser il peut y avoir des enfants sans pères, et il se considérait comme tel). Aussi faut-il nettoyer la pensée de Freud, faire le ménage, par un travail de critique idéologique et d'élucidation épistémologique, pour en être enfin illuminé. Et voici la bonne nouvelle : depuis le début des années 50, quelqu’un a entamé ce travail, c’est un psychiatre – psychanalyste, il s’appelle Jacques Lacan, et il prône un retour aux textes de Freud. (Lecture « écrits sur la psychanalyse, p 26/27)

Dans cet article de 25 pages, et comme l’intitulé l’indique, il parle de Freud et Lacan, et de la continuité épistémologique qui existe entre eux. Il est remarquable que ce texte a joué un rôle déterminant dans la (re)découverte de la pensée freudienne par les milieux communistes. Avec le recul des années, il me semble qu’Althusser conçoit la psychanalyse dans une perspective totalisante, voire de scientificité qui lui est sans doute étrangère, du moins, dans ces termes, mais il faut resituer ce texte dans la période. Cependant, il n’en reste pas moins que c’est l’écrit le plus abouti d’Althusser sur la psychanalyse, il pourrait être – pour tout le monde – une remarquable et pertinente introduction à la pensée freudienne, et de plus, rédigée dans un langage relativement accessible, c’est-à-dire un texte aux finalités propédeutiques.

Ce texte répond à un certain nombre de questions sur la psychanalyse : Qu'a donc réellement dit Freud que nous n'avons pas entendu ou qui fut perverti ? Qu'est-ce que la psychanalyse ? Quel est son objet ? Comment Lacan lui donne-t-il – du moins au début - la dimension d'une science ? Voilà ce que propose de nous révéler Althusser en 25 pages très denses.

 Le premier mot de Lacan est pour dire : dans son principe Freud a fondé une science. Une science nouvelle, qui est la science d'un objet nouveau : l'inconscient. Une science, donc pour Althusser, une théorie, une construction théorique structurée par des concepts articulés entre eux ; et la pratique (la cure) et la technique analytique (la méthode analytique) n'étaient authentiques que parce que fondées sur une théorie scientifique. Freud a dit et redit qu'une pratique et une technique, même fécondes, ne pouvaient mériter le nom de scientifiques que si une théorie leur en donnait, non par simple déclaration, mais par fondation rigoureuse, le droit.

Althusser passe rapidement sur la psychologie – qu’il déteste -, ce qui lui importe dans cet article c'est de définir l'objet de la psychanalyse ; sans doute a-t-il senti qu’il ne serait pas très judicieux de dénoncer ce que Lacan appelait le réductionnisme psychologiste, pour défendre ensuite un réductionnisme linguistique. La psychanalyse a un objet né du passage de l'animalité à l'humanité, de « l'extraordinaire aventure qui, de la naissance à la liquidation de l’Œdipe, transforme un petit animal engendré par un homme et une femme, en petit enfant humain (…) ce combat pour la vie ou la mort humaine, la seule guerre sans mémoires ni mémoriaux, guerre qui, à chaque instant, se livre en chacun de ses rejetons, qui ont, projetés, déjetés, rejetés, chacun pour soi, dans la solitude et contre la mort, à parcourir la longue marche forcée, qui de larves mammifères, fait des enfants humains, des sujets »[11].

 L’effet de cette guerre, l'objet de la psychanalyse c’est l'Inconscient.

La théorie de cet objet et de ses lois n'a été possible pour Lacan que grâce à l'appui qu'il a pu prendre sur une nouvelle science : la linguistique. C'est elle qui, grâce à Saussure et Jakobson, permet de traduire les notions encore douteuses en terme de "Signifiants", de "Symbolique", de "Métaphore" et de "Métonymie".

Pour la « science psychanalytique » selon Althusser, le passage à l'humanité (de la nature à la culture) s'opère sous la Loi de l'ordre du langage. Lacan montre l'efficace de l'Ordre, de la Loi, qui guette dès avant sa naissance tout petit d'homme à naître, et s'empare de lui dès son premier cri, déjà nommé par un nom et un prénom, pour lui assigner sa place et son rôle, donc sa destination forcée. C'est ainsi, dans la soumission à son destin que le petit d'homme pourra se dégager d'un Imaginaire - maternel, biologique- pour accéder au Symbolique. La Loi, le Père, l'Ordre[12], le marxiste Althusser devrait quand même se demander, si, en reconnaissant cette suprématie, il ne paralyse pas d’avance toute pratique révolutionnaire ? Mais sans doute à ce moment ne s'intéresse-t-il qu'à la maîtrise conceptuelle, à la révolution dans la théorie. Son sujet c'est le discours: « ce discours, condition absolue de tout discours, ce discours présent de haut, c'est-à-dire absent en son abîme, en tout discours verbal, le discours de cet Ordre, ce discours de l'Autre, du grand Tiers, qui est cet Ordre même : le discours de l'inconscient »[13].

Si nous devions résumer la piètre opinion d’Althusser pour la psychologie, au vu de ce qu’il disait ces années-là, nous ne trouverions qu’un copier/coller du discours tenu à la même époque dans les murs de « son » Ecole Normale Supérieure, par Jacques Lacan. Le refus de la psychologie est caractéristique de ces années 60 très structuralistes, et la psychologie serait accusée d’avoir une visée normalisatrice et adaptative à la vie en société. Il y a une centration du sujet sur le Moi et sur la conscience, alors que la psychanalyse a pour objet l’inconscient, c’est-à-dire un au-delà su sujet, dans sa singularité et son étrangeté l égitime.

Pourtant déjà, peu à peu, Althusser prend des distances avec Lacan. (Lecture « psychanalyse et sciences humaines, p 67/68) Déjà dans des notes très ardues sur la théorie des discours[14], qu’échangent durant l’année 1966 le professeur Althusser et un petit groupe de ses élèves, on le verra s'interroger sur la scientificité de la psychanalyse et sur la notion de sujet de l'inconscient. Ainsi voit-on dans ces notes toutes les notions préalablement défendues, celles de sujet de la science, de sujet de l’inconscient, de scientificité de la psychanalyse, toutes questionnées et remises en cause. Mais ce texte qui eut pourtant un impact certain dans les milieux intellectuels, n’a pas suscité un véritable dialogue avec Lacan. Pourtant, ce dernier félicitera avec chaleur Althusser, lorsqu’il en recevra un exemplaire, mais sa réaction restera formelle, elle n’entrainera pas un échange sans doute désiré par Louis. Il s’intéressera avec enthousiasme à la pensée de  Lacan, mais la réciproque n’est pas vraie. Lacan s’est intéressé à certains disciples d’Althusser, sans doute afin de se les approprier comme disciples et analysants ; mais il n’a prêté qu’une attention courtoise aux ouvrages et articles que louis lui adressa. La correspondance entre les deux « maîtres-à-penser » est éloquente, tant le décalage est grand entre l’un qui écrit des lettres de vingt pages, dans lesquelles il théorise, argumente, déconstruit, critique, émet des hypothèses théoriques ; et l’autre qui ne répond que laconiquement, ou lui envoie des cartes postales de ses lieux de villégiature. Cette dissymétrie frappante renvoie à cette hydre multi-têtes (multi-référentielle) nommée structuralisme ; ce monstre épistémologique censé regrouper Barthes, Lévi-Strauss, Lacan, Foucault, Dumézil, Canguilhem, Bachelard, et Althusser ; mais qui n’a existé qu’imaginairement dans les têtes de ceux qui en nourrissaient leurs terreurs, ou dans les espoirs de révolution (cet objet @ !) de ceux qui y adhéraient. Nous pouvons émettre l’hypothèse d’une conjoncture particulière de ces années 60, qui fit que tous ces penseurs que l’on a eu tendance à regrouper sous le signifiant « structuralisme », n’ont fait, au bout du compte que se croiser, chacun d’eux travaillaient sur des champs et des directions différentes, lesquelles, certes, convergeaient parfois vers la même cible. En effet, il y eut des moments où tous ces noms se rencontrèrent, mais cela ne doit pas faire oublier que rien ne les destinait par essence à produire ensemble une vaste théorie multi-référentielle. Cependant, il y a de nombreux points de croisement entre Althusser et Lacan, dont le plus important est qu’ils ont tous les deux pensé leur originalité épistémologique, comme le commentaire, l’approfondissement, la redécouverte d’une pensée déjà constituée et plus ancienne : le marxisme pour l’un, le freudisme pour l’autre. C’est surtout cela qui les rapproche, ils se sont sentis investis d’une mission de transmission, en allant jusqu’à l’instituer : la création d’une école de psychanalyse pour Lacan (et la plus dynamique et la plus influente) ; quant à Althusser, il disposait déjà d’une école, l’ENS, le lieu où il vivait et travaillait, l’institution totale, ventre maternel substitutif…qui évoque la période du stalag.[15] « Ce que devint l’Ecole ? Très rapidement, je devrais dire dès le début, un véritable cocon maternel, le lieu où j’étais au chaud et chez moi, protégé du dehors, que je n’avais pas besoin de quitter pour voir les gens, car ils y passaient ou venaient, surtout quand je devins connu ; bref, le substitut, lui aussi d’un milieu maternel, du liquide amniotique »[16].

Il y a en chacun d’eux la même passion de dire le vrai, de s’exiler de la foule et du sens commun, de déplorer l’ignorance, l’inculture et la bêtise, de s’affranchir des idées reçues et du « prêt à penser » de l’idéologie dominante. Cette posture peut évoquer Platon et sa lutte incessante contre l’opinion dite publique, cet autre nom de l’idéologie. Tous les deux furent animés, à leur manière, par la recherche de la vérité et la disqualification de la pensée courante, c’est-à-dire, ce qu’il est convenu d’appeler le sens commun.

Ils nous laissent un gros héritage qui serait « freudo-marxiste »[17]sans en avoir le nom, inaugurant des recherches futures[18] sur le rapport entre l’idéologie et l’inconscient, c’est-à-dire l’articulation de ce qui est issu de Marx et de ce qu’a produit l’œuvre de Freud, revisitée, approfondie, et augmentée par Lacan et Althusser, mais chacun de leur côté, à chacun son champ théorique, mais cette transversalité crée des pistes de recherche féconde, j’espère que nous aurons le temps d’en parler, et surtout d’une hypothèse qui est mienne depuis une vingtaine d’années[19], mais il me manque à la fois le temps, le talent, et les compétences pour la déconstruire avec fécondité.

Althusser rencontrera Lacan pour la dernière fois le 16 mars 1980[20], lors de la réunion de l’Ecole Freudienne de paris, à la suite de la décision, par Lacan de dissoudre son Ecole, contre l’avis d’une grande majorité de ses membres. C’est Catherine Clément qui racontera l’évènement dans le journal Le Matin (17 mars 1980), sous le titre : « Louis Althusser à l’assaut de la forteresse Lacan ». Elle s’appuie sur l’essentiel par « une lettre ouverte aux analystes et analysants se réclamant de Jacques Lacan », écrite le lendemain même, par Louis, à la demande de J.A.M.[21] et d’une autre personne, participants actifs du séminaire d’Althusser sur la psychanalyse. Cette publication n’aura pas lieu, Louis est très « agité », choqué par cette dissolution, et cela se répercute sur la tonalité de cette lettre ouverte.[22]J.A.M. déconseillera sa publication. Dans cette lettre ouverte, Louis relata son irruption intempestive dans cette assemblée de 500 personnes, à la fois violente, spectaculaire, improvisée, provocatrice, face à un Lacan vieillissant, qualifié par lui de « magnifique et pitoyable arlequin ». Le climat de cette assemblée est morose, Lacan fait du Lacan, se montrant délibérément comme la caricature de lui-même. Ne seront abordées que des questions juridiques quant à cette dissolution. Certains exposent leurs état d’âme, et surtout, le plus grave à ses yeux, les opposants n’osent pas s’exprimer, l’ambiance est délétère, on dirait que tout le monde a peur. De qui ? De Lacan, devenu à force le grand Autre ? Louis est hors de lui, cherche des interlocuteurs, veut débattre, mais tout le monde est fuyant. « L’enjeu des enjeux, la prunelle et l’enfer des enjeux, l’existence de centaines de milliers d’analysants qui sont en analyse avec des analystes se réclamant de la pensée ou de la personne de Lacan, et ça, c’est la responsabilité des responsabilités, ou l’irresponsabilité des irresponsabilités (…) C’est question de mort, en l’espèce, de survie, de renaissance, de transformation, ou de suicide (…) A croire que vos analysants, vous les avez rayé de vos soucis »[23]

A la suite de cet article du Matin, Louis est choqué par son titre racoleur et tapageur, et il reprendra son analyse de l’évènement par un long article, il figurera parmi les dernières pages écrites par Althusser sur Lacan, hormis sa dernière autobiographie.[24]Il conclura son intervention par des mots très durs à l’égard de l’intelligentsia psychanalytique parisienne : « En vérité, vous êtes tout simplement des trouillards, parce que vous êtes fondamentalement, organiquement, des irresponsables, et qui ne cessez de causer de responsabilité. Causez toujours. Moi, j’ai fait ce que j’ai pu en venant ici, où j’ai perdu un temps fou et sacrifié des choses infiniment plus importantes que votre balbutiement, j’ai dit que c’était débile et infantile, en vérité, vous n’êtes même pas comme des enfants, vous êtes comme de la pâte à papier sur laquelle Lacan écrit ce qu’il veut. C’est vrai, de la pâte à papier, colle ou pas, ça se tait, organiquement. Salut. »

Comme quoi, dans ses phases maniaques, Louis pouvait montrer beaucoup de panache. Imaginons la stature de cet homme de soixante ans, d’un mètre quatre- vingt, avec sa pipe, son regard doux mais bleu et résolu, qui remonte l’allée centrale de l’auditorium du PLM St Jacques, se dirige vers la tribune, pour serrer la main à Lacan, demander et prendre la parole devant cinq cent représentants de la psychanalyse française. (lecture : « l’avenir dure longtemps » p180)

 Approche des concepts althussériens

Nous avons vu en janvier que le nom de L.A. devint dans les années 60/70 un signifiant majeur sur la scène intellectuelle et politique. J’avais 20 ans au début des années 70, je me souviens que l’on parlait beaucoup de lui, notamment dans les milieux gauchistes, et qu’il suscitait beaucoup de polémique, parfois des rancunes tenaces, le plus souvent de l’admiration. Il est notable qu’il fut – bien avant le meurtre d’Hélène – objet de fantasmes collectifs, ne disait-on pas, par exemple, qu’il était le dirigeant occulte de la Gauche Prolétarienne ?

Il était donc l’objet de représentations collectives, bien avant que son nom soit associé au meurtre et à la déraison, et sa vie et son œuvre théorique, une fois mêlées, fut ensuite dissoute dans le fantasme collectif du « philosophe-fou », damnation fatale du sujet, réduit au silence. Oui, ce fut bien avant le drame, et il vécut toute sa vie comme un enfer personnel, fait de graves crises mélancoliques le laissant prostré pendant des semaines entières, lesquelles s’alternaient avec des périodes d’effervescence et de grâce où il tenait une place mythique de penseur épris de rigueur et d’épistémologie.

Ainsi, dans ces années-là, l’ENS de la rue d’Ulm est une espèce de grande marmite intellectuelle dans laquelle naissent des concepts. Il y a en ce lieu une profusion d’activités théoriques, et principalement autours de Louis, des activités qui débordent largement du cadre de la préparation aux examens et concours, et de la philosophie universitaire. Il organisera plusieurs séminaires (le jeune Marx, lire le Capital, psychanalyse et sciences humaines….) ainsi que des cycles d’enseignement sur l’origine de l’histoire, l’archéologie d’une science, la pensée structuraliste, ainsi que de nombreux travaux sur Marx. Althusser fut un rassembleur intellectuel, il créa un carrefour à travers lequel ont pu communiquer Foucault, Lacan, Dumézil, Barthes, Derrida. Ce système d’alliances fut appelé « structuralisme » par Barthes, pour s’amuser, il fut une appellation mal contrôlée. Les élèves d’Althusser – une intelligentsia aisée et élitiste – se sont appropriés pendant une décennie le monde théorique, ils se répartissaient les différents champs : Balibar travaillait sur Marx, J.A.M. sur Lacan, Macherey s’occupait de littérature, Badiou de philosophie, Ewald, de logique mathématique. De ces travaux généra un contre-discours sur les savoirs enseignés à l’Université, ce qui autorise à dire que cette marmite structuraliste est une des origines intellectuelles de mai 68. Il serait malaisé de vouloir résumer la pensée althussérienne, il est difficile de la totaliser en un moment unique et cohérent. A partir de Bachelard, il revisita le concept de coupure épistémologique, il affirma qu’il n’y avait pas de sujet de l’histoire, totalement à contre- courant du communisme orthodoxe qui faisait de la classe ouvrière le sujet historique. Althusser a toujours reconnu la dette qu’il avait à l’égard de Spinoza, « qui lui permit d’y voir un peu plus clair dans la philosophie de Marx ». Selon lui, il fallait affirmer un retour à l’aspect scientifique et déterministe du marxisme, contre les interprétations et utilisations humanistes et idéologiques. Il affirma qu’il y a une coupure épistémologique entre le jeune Marx des « manuscrits de 1844 » et le Marx du Capital, cette analyse scientifique et implacable du capitalisme. Pour lui, les formations du social sont des invariants structuraux qui surdéterminent l’humain. Même s’il resta jusqu’en 1980 au PCF, il y demeura un peu comme le ver dans le fruit : grand lecteur de Marx, il voulut en dégager une scientificité, une philosophie nouvelle, face aux déformations idéologiques des partis politiques, et surtout, face au stalinisme hégémonique, la pire déformation, le pire révisionnisme de la pensée de Marx. Par conséquent, à l’instar de Lacan pour Freud, Althusser revisita l’œuvre complète de Marx pour une déconstruction salutaire : il voudrait dégager le marxisme de ses sédiments parasites, en tirer une nouvelle philosophie, dont la forme la plus achevée, la plus aboutie se retrouve dans « le Capital », cette critique implacable de l’économie politique capitaliste, cette dernière, qualifiée par Marx lui-même comme « la sublimation des intérêts de la bourgeoisie, érigée en discipline aux prétentions savantes ». En 2015, il me semble que cette définition de l’économie politique demeure d’une grande actualité : l’économie politique est la science des exploiteurs et « le Capital », son antidote, même 150 ans après.

A mon sens, ce qu’il y a d’important à retenir d’Althusser, c’est le croisement de deux surdéterminations : la première, freudienne, par le désir inconscient inaccessible ; la seconde, sociale, ce que Louis appelait l’aliénation sociale, concept directement issu de Marx, et comme quoi l’idéologie et l’inconscient font nœud[25]. Je réduirai aujourd’hui mes ambitions dans cette approche théorique de la pensée althussérienne, nous aborderons deux concepts qui me « parlent » bien, il s’agit de l’idéologie et des Appareils Idéologiques d’Etat (AIE).

L’idéologie, pour commencer. En ces temps de la mondialisation capitaliste triomphante, le signifiant idéologie résonne comme une obscénité, un gros mot inconvenant. Depuis le déclin du marxisme dès le début des années 80, fut annoncée - par des idéologues bourgeois – la mort des idéologies ; seule la Loi du divin Marché faisait, et devait faire fonctionner la société, comme quoi l’idéologie avance toujours masquée. C’est Marx qui fera de l’analyse des idéologies une véritable condition de la connaissance des formations sociales. Dans son œuvre, on y relève d’abord une critique sévère de l’idéologie, ce reflet inversé et déformé de la réalité, fausse explication de l’histoire, manière de camoufler les antagonismes de classes, et les motivations réelles de ceux qui décident et agissent, les maitres du monde. Marx conçoit la structure de toute société comme « constituée par les niveaux ou instances articulées par une détermination spécifique : l’infrastructure, ou base économique[26], et la superstructure, qui comporte elle-même deux niveaux et instances : le juridico-politique (le Droit et l’Etat, la Loi) et l’idéologie (les différentes idéologies, religieuses, morales, juridiques, politiques, syndicales, scolaires…etc…)[27]. Ainsi, cette représentation de la structure de nos sociétés ressemble à un édifice pyramidal comportant une assise (l’infrastructure) sur laquelle s’élèvent les deux étages de la superstructure (l’idéologie et la Loi), cela ressemble à une topique[28]où l’économique est en bas, à la base et la superstructure idéologique par-dessus. Qu’est- ce que cela suggère ? Que les étages supérieurs ne pourraient tenir en l’air tout- seuls, s’ils ne reposaient pas sur leur base, l’infrastructure, c’est-à-dire les rapports de production. Comme l’écrit Althusser, « cette métaphore spatiale a donc pour effet d’affecter la base d’un indice d’efficacité connu sous les termes célèbres : détermination en dernière instance de ce qui se passe dans les étages (de la superstructure) par ce qui se passe dans la base économique ».[29]

Pour aborder les concepts théoriques d’idéologie et d’AIE, il faut en passer rapidement – faute de temps – par la conception marxiste de l’Etat, et je ne saurais que vous recommander de lire « l’Etat et la révolution » de V.I. Lénine, si ce n’est pas déjà fait. Parlons de l’Etat, il n’a de sens et d’efficacité qu’en fonction de son pouvoir sur la majorité. L’Etat se caractérise comme détenteur du pouvoir d’Etat par une classe dominante, ou par une alliance de classes, ou fractions de classe. Althusser prolongea Marx en faisant progresser la théorie marxiste de l’Etat, cet instrument qui assure la suprématie d’une classe sur une autre, le Capital (les capitalistes) au détriment du Travail (les prolétaires salariés). Il fera la distinction entre le pouvoir d’Etat et les diverses formes des appareils d’Etat. Il distinguera les AIE et les ARE (Appareils Répressifs d’Etat), nous les reverrons tout à l’heure. Refocalisons-nous pour l’heure, sur l’idéologie, à travers la définition originale qu’en fit Althusser.

L’idéologieest toujours une déformation déformante de la réalité. C’est la représentation imaginaire que se font les individus de leurs conditions réelles d’existence. L’idéologie est un système d’idées unifiées agissant sur les consciences, elle assure une fonction sociale, celle de la cohésion de ses membres : tous soumis et consentants à la Loi du Marché, tous objets du même désir, celui de pouvoir consommer, et chacun pour soi. Voilà ce qui serait ma définition de l’idéologie dominante dans nos civilisations européennes, dites « avancées »… cela fonctionne bien quand la conscience de l’individu reconnait ces notions idéologiques comme vraies, et qu’il y adhère. L’idéologie est transhistorique, elle a existé et existera toujours, elle pourra changer de contenu, mais elle ne changera jamais de fonction. La théorie de l’idéologie est à envisager par l’idée que la société se fait d’elle-même et du monde qui l’entoure. Les idéologies sont inséparables des institutions, avec leurs cultures, leurs codes, leurs langues, leurs rites, leurs cérémonies, leurs symboles. Ce sont des institutions telles que l’Eglise, l’Ecole, la Famille, les Partis politiques, les Médias ; que les idéologies pratiques rencontrant leurs conditions et formes d’existence. Althusser les nomma Appareils Idéologiques d’Etat (AIE), nous en reparlerons. La structure de la société, fondée sur la lutte des classes, suppose que l’idéologie dominante – c’est-à-dire celle des classes dominantes – tende à la conservation de l’Ordre institué en se présentant comme naturelle et éternelle (Ex : il y aura toujours des riches et des pauvres !). La culture d’une société duale, c’est-à-dire divisée en classes antagonistes, ne peut être qu’une culture d’illusions ; mais cette division de la société suppose un instituant novateur qui contrariera ces mêmes illusions. « Toutes les idéologies ont été historiquement dépassées, après des périodes plus ou moins longues de conscience malheureuse. La pensée et la réalité humaine se forment à travers les idéologies, mais en les dépassant, en s’en libérant, pour se poser enfin comme activités réelles ».[30]

Pour Althusser, l’idéologie est la représentation imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence[31]. C’est la définition la plus juste, la plus concise que je connaisse, nous y repérons trois registres : représentation, rapports imaginaires, et conditions réelles d’existence, une définition où s’enchevêtrent la psychanalyse et la sociologie. Le social – qui est de l’idéologie -  intervient sur des représentations,  ou il intervient sur les conditions matérielles d’existence,  au travers de la représentation – imaginaire – que les individus s’en font. Dans l’idéologie, il est question, non pas des conditions réelles d’existence, mais de la représentation (imaginaire) que les couches sociales s’en font, c’est-à-dire la représentation idéologique du monde réel. L’idéologie est un concept désuet qui a servi à toutes sortes de manipulations, voire à des crimes contre l’humanité que l’on n’en finira jamais à dénoncer. Il convoque le politique, les rapports de force, la relation dominants/dominés. Une des thèses principales de LA est « que ce qui est reflété dans la représentation imaginaire du monde, qu’on trouve dans une idéologie, ce sont les conditions d’existence des hommes, donc leur monde réel »[32]. Cela me fait associer avec le postulat de base du marxisme : c’est l’existence sociale qui détermine la conscience.

Althusser dépassa la conception marxiste de l’Etat par l’invention de son concept d’AIE. De ce fait, il fit la distinction entre pouvoir d’Etat et Appareil d’Etat.

Que sont les AIE ? Il ne faut pas les confondre avec les ARE (Appareils Répressifs d’Etat) ; il est nécessaire de rappeler que dans la théorie marxiste, l’AE (l’Appareil d’Etat) comprend : le gouvernement, l’armée, la police, les tribunaux, les prisons, tout ce qui constitue ce qu’Althusser appelle les ARE. « Répressif indique que l’AE en question fonctionne à la violence, ou du moins à la limite, car la répression, par exemple administrative peut revêtir des formes non physiques »[33]. Seront désignés comme AIE un certain nombre d’institutions, distinctes et spécialisées, il y aurait :

-         L’AIE religieux.

-         L’AIE scolaire et universitaire qui a supplanté en Europe l’AIE religieux.

-         L’AIE familial, principal vecteur de l’aliénation sociale, qu’on le veuille ou non.

-         L’AIE politique et syndical, en déperdition.

-         L’AIE de l’information et des médias, de nos jours, le plus redoutable.[34]

-         L’AIE culturel.

Nous observerons que s’il existe un ARE, il existe une pluralité d’AIE, et en supposant qu’elle existe, l’unité de cette pluralité n’est pas visible immédiatement, et elle agit masquée. Nous observerons aussi que si l’ARE appartient le plus souvent au domaine public, la majorité des AIE relèvent de la privauté. Mais l’essentiel n’est pas là : « ce qui distingue les AIE de l’ARE, c’est la différence fondamentale suivante : l’ARE fonctionne à la violence, alors que les AIE fonctionnent à l’idéologie »[35]. Mais il est nécessaire de préciser, en revoyant cette distinction : tout Appareil d’Etat, qu’il soit répressif ou idéologique, fonctionne à la fois à la violence et à l’idéologie, mais avec cette différence fondamentale qui interdit de confondre les AIE et les ARE. Mais pour son compte, l’ARE fonctionne secondairement à l’idéologie, il n’existe pas – même dans les pires dictatures – d’Appareil d’Etat 100% répressif. Ainsi, l’armée ou la police fonctionnent aussi à l’idéologie, afin d’assurer leur propre cohésion et reproduction, et par les valeurs qu’elles transmettent au dehors, à l’opinion.[36]

A contrario, si les AIE fonctionnent à l’idéologie, ils fonctionneront de façon secondaire à la répression, il n’y a pas d’appareil 100 % idéologique : les Eglises « dressaient » les sujets par des méthodes appropriées faites d’alternances punitions/culpabilisations/récompenses, ainsi la famille « dressait » les enfants à survivre dans la société et en intériorisant des interdits, ainsi l’AIE culturel, avec la sélection des programmes TV, la censure, et une vision élitiste de la culture…nous pouvons continuer cette liste entre-nous…

Cette détermination du double fonctionnement à la répression et à l’idéologie tisse constamment de subtiles combinaisons explicites ou tacites, entre le jeu de l’ARE et le jeu des AIE[37], la domination s’exerce avec beaucoup de subtilités; à l’instar du névrosé qui ignore sa névrose, le sujet social ignore le plus souvent son aliénation : elle est inconsciente. Si les AIE fonctionnent à l’idéologie, il y a quelque chose qui unifie leur diversité qui s’appelle l’idéologie dominante[38], c’est-à-dire l’idéologie de la classe dominante, car « aucune classe ne peut durablement détenir le pouvoir d’Etat sans exercer en même temps son hégémonie sur, et dans les AIE ».[39]

Pour conclure, nous dirons que tous les AIE recherchent le même résultat, à savoir la reproduction des rapports de production de type capitalistes. Mais chacun d’entre-eux concourt à ce résultat de la manière qui lui est propre : l’appareil politique en assujettissant les individus à l’idéologie politique d’Etat, la démocratie parlementaire et ses illusions, les médias, en gavant les citoyens d’informations triées sur le volet, filtrées, édulcorées, déformées, et de préférence qui nivellent par le bas, via ses canaux d’intoxication mentale : la presse, les sondages d’opinion, la radio, la TV, et maintenant internet, où cohabitent le meilleur comme le pire. C’est ainsi qu’insidieusement l’AIE des médias dicte aux individus ce qu’il est correct de penser…et la majorité marche là-dedans. C’est très fort, médiacratie et médiocratie, même combat ! Ainsi, chaque individu est imprégné de cette idéologie qui convient au rôle auquel il est assigné et déterminé, et seule une minorité conscientisée résiste sur tous les fronts, et de tous les temps, cette minorité instituante a existé, comme l’idéologie, qui est transhistorique a existé et existera toujours, quelle qu’en soit la forme.

J’espère que la densité de cette approche conceptuelle ne vous fut pas rebutante, n’hésitez pas à me questionner quant à la terminologie, si vous avez des doutes. Je n’aime pas beaucoup la logomachie des jargonneurs, mais il ne faut pas s’interdire d’appeler les choses par leur nom, il faut nommer les choses, un chat restant un chat, un concept, restant un concept, et le concept de chat ne miaule pas !

Serge DIDELET… « l’althu sert à rien »…

 



[1] Le magazine littéraire N° 304 (spécial Althusser), page 31.

[2] De même que Lacan avait lu Marx très sérieusement, ceci est à contextualiser : dans ces années-là, les gens lisaient !

[3] Le magazine littéraire (déjà cité) p30 à 34.

[4] Un mal qui l’empêchait périodiquement de travailler pendant deux à trois mois de suite.

[5] Ibidem

[6]  Certaines lettres d’Althusser sont en fait de longs écrits théoriques très denses et difficiles d’accès, mais il écrivait à Lacan !

[7]  Société Française de Psychanalyse

[8]  Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, séminaire XI, p 7 à 17.

[9] Louis Althusser, écrits sur la psychanalyse, p 23 à 48.

[10] Cette période d’activité débordante s’achèvera par une grave crise mélancolique et une hospitalisation de plusieurs mois…

[11] Ecrits sur la psychanalyse, page 34 à 36

[12] Ou encore le Nom du Père, et plus tardivement, les Noms du Père (Lacan)

[13] Ibidem, p 42

[14] Ecrits sur la psychanalyse, p111 à 162

[15]  A la journaliste (et psychanalyste) C. Clément qui lui demandait pourquoi il vivait à l’ENS au lieu d’avoir son indépendance à l’extérieur, il lui répondit le plus sérieusement possible que cette vie cloitrée lui convenait bien car elle lui rappelait la vie au stalag.

[16] « L’avenir dure longtemps » p 155 ».

[17] Le freudo-marxisme « appellation contrôlée » s’origine dans la pensée de W. Reich et d’H. Marcuse.

[18] Notamment par l’approche transdisciplinaire du philosophe et sociologue Saul Karsz (L’idéologie et l’inconscient font nœud…)

[19] L’idéologie est à la société ce que l’inconscient freudien est au sujet.

[20]Huit mois avant la mort d’Hélène, un an avant la mort de Lacan

 

[21] Jacques Alain Miller, élève d’Althusser et gendre de Lacan.

[22] Ecrits sur la psychanalyse, p 247 à 266

[23] Ibidem p 253 et 254

[24] L’avenir dure longtemps p 180

[25]  Saul Karsz, séminaire « déconstruire le social », 1995

[26] C’est-à-dire l’unité des forces productives et des rapports de production.

[27] Louis Althusser, « idéologies et appareils idéologiques d’Etat », p 88

[28] Du grec « topos », le lieu. La superstructure est une métaphore spatiale comme les deux topiques freudiennes.

[29] Idéologies et AIE, p 88

[30]  H. Lefebvre, Œuvres complètes.

[31] Idéologie et AIE, p 114

[32] Ibidem, p 116

[33]  Ibidem, p 96

[34] Le journal télévisé de 20 heures, voilà à mon sens un exemple paradigmatique d’AIE : il permet aux membres de la famille de ne pas se parler (silence familial de rigueur), et surtout d’éteindre tout sens critique, de suspendre tout jugement par la douce hétéronomie de l’opinion que l’Autre nous dicte au quotidien. Le JT, c’est l’Opinion Publique, l’autre nom de l’idéologie dominante.

[35]  Ibidem, p 98

[36] Dans les représentations dominantes, la police assure la sécurité de chacun, l’armée défend les intérêts nationaux et une certaine idée de la patrie….idéologies…dominantes. Voir l’idéologie de l’armée française pendant la grande boucherie de 1914/1918.

[37] Idéologies et AIE, p 98

[38] Le sémiologue structuraliste R. Barthes écrivit qu’il ne fallait pas parler d’idéologie dominante, car c’était une redondance, car pour qu’une idéologie en soit une, elle est forcément dominante. Il proposait à la place de parler d’idéologie arrogante.

[39] Voir à titre d’exemple d’alliance entre ARE et AIE : le rôle de l’Eglise espagnole, alliée objective de la dictature franquiste, en 1936.

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16 janvier 2015

Praxis 74

 

Travail  social  et psychanalyse

Serge DIDELET

121, rue de l’Essert    74310 Les Houches

Tel : 04.50.54.14.69./06.16.13.26.48.

SIRET : 423 739 515 00025

Organisme de formation N° 82740175474

www.praxis74.com

 

Analyste-superviseur et formateur.


Mon socle de référence tient sur deux jambes, c’est l’idéal pour tenir debout : il s’agit du travail social et de la psychanalyse. Je suis né en 1954, j’ai vécu un parcours éclectique mais cohérent, empreint par la relation à l’autre, la prise en compte du sujet, et l’éthique de l’éducation populaire. Professionnel de la montagne, animateur socio-éducatif, directeur d’équipement de vacances familiales, chef de projet, je fus aussi éducateur auprès d’enfants et de jeunes pendant plus d’une décennie, puis maintenant, animateur de groupes de parole (réduction des risques psycho-sociaux au travail), formateur et superviseur au sein de petits groupes.

Outre mon expérience du « social », je suis  notamment titulaire d’un diplôme d’éducateur et d’un master de recherche en pratiques sociales (le D.H.E.P.S, analyse des pratiques professionnelles par la recherche-action). Actuellement, j’anime des groupes de parole et de supervision dans le champ social, le médico-social (foyers d’enfants, services hospitaliers, EHPAD, structures de la petite enfance…). Je poursuis depuis 2008 une formation psychanalytique au sein de divers groupes freudo-lacaniens, tout en cultivant une posture de non-obédience, afin d’éviter de déraper dans l’enfermement dogmatique que sous-tend souvent l’affiliation à une « Ecole », aussi respectable soit-elle. Je suis en outre secrétaire d’une association du département : l’A.C.L.I.S. 74 (Association pour une Clinique freudienne du Lien Social), et intervenant à GREFO PSYCHOLOGIE (Groupe de recherche, d’enseignement, et de formation à la psychologie clinique d’inspiration psychanalytique).

 

 

Les axes d’intervention de PRAXIS 74


Les pratiques sociales mettent souvent à mal les professionnels de la relation d’aide. Le travail avec les publics, les collègues, la direction, les partenaires sociaux, les politiques; lequel se fonde sur une dynamique relationnelle impliquante, induit une mise en tension permanente et une usure, lesquels nécessitent un travail d’entretien réparateur de l’outil de travail, à savoir la personne humaine et sa capacité d’enthousiasme. A minima, avoir la possibilité de parler en son nom propre, sans encourir le risque du jugement, a déjà une fonction cathartique.

Les point communs à ces groupes de travail quels qu’ils soient, c’est la relation d’aide et la demande du sujet, où sont impliqué(e)s les professionnel(le)s ;  et les conditions mises en place pour faciliter la circulation d’une parole vraie, afin d’analyser ses propres pratiques professionnelles, récentes ou en cours ; autorisant de ce fait la distanciation nécessaire, afin d’élucider des situations de travail parfois douloureuses  et problématiques, pouvant avoir un impact sur la vie personnelle et émotionnelle.

La représentation-but, s’il y en a une, serait  

une amélioration du « mieux-être » au travail

 

 

Tarifs 2014/2015

 

Analyse des pratiques, supervision, groupes de paroles : 100 euros TTC/ heure + indemnités kilométriques (barème fiscal). Une séance-type d’une heure trente = 145 euros TTC

Formation sur site en demi-journée = 350 euros TTC (Numéro de formateur : 82740175474)

Analyse institutionnelle en journée continue = 500 euros TTC

Devis gratuit sur simple demande, dispositifs et formations « à la carte » selon vos désidératas et mes compétences. Rencontres préalables sans engagement.

 

Liens importants

 

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29 novembre 2014

Quand la demande est délirante...

Soutenir la folie en EHPAD…

Depuis deux ans, j’anime plusieurs groupes d’analyse des pratiques au sein de trois EHPAD du département 74. Par respect de la discrétion professionnelle, je ne les nommerai pas. Celles (et les rares « ceux ») qui en partagent le quotidien s’y retrouveront, elles savent que je soutiens leur parole. Par ce texte, je veux seulement témoigner d’une situation concernant l’accueil de personnes âgées psychotiques, dans un contexte d’impuissance clinique, et de moyens complètements inadaptés.

 

« Avec certains résidents, je sais que je ne réponds pas à la demande, car je ne la comprends pas, je ne sais pas ce qu’il veut, je me sens incompétente et désarmée, aucun mot, aucune phrase ne le représente, et tout dialogue sensé est impossible : --- Vous prenez vos médicaments, Mr G ? --- Oui, je prends le bus tout à l’heure pour aller voir ma mère ! Mr G a 85 ans. Nous sommes toutes insatisfaites de ces prises en charge au rabais, nous n’arrivons pas à faire du relationnel, nous ne sommes pas formées à la gérontopsychiatrie. » (EHPAD Z, AS)

« Mme B  dépose ses déjections partout, au salon de TV, dans les couloirs, en salle à manger, elle va même faire caca dans les chambres des autres pendant leur absence. Quand on lui demande pourquoi elle fait ça, elle répond « pour vous emmerder ! ». C’est ainsi qu’une ou plusieurs personnes rendent la vie ici impossible, et même déclencher des comportements collectifs délirants. C’est en cascade, parfois, ici, c’est la cour des miracles, ou la fosse aux serpents, on est vraiment au milieu des fous ! » (EHPAD Z, IDE)

« Il y a des résidents qui devraient être en psychiatrie mais il n’y a pas de places, alors ils échouent toujours en EHPAD, on ramasse tout. Il y en a, ils seraient mieux à l’UHR de Bonneville, ce serait plus adapté qu’ici. On se sent en échec par rapport à ces personnes. En plus, rien ne les intéresse. » (EHPAD Z, ASHQ)

« Mme E crie toute la journée et indispose tout l’établissement. Elle veut quelqu’un à ses côtés, qui lui prenne la main. Elle est très angoissée, elle a peur, mais on n’a pas toujours le temps, alors elle crie. Parfois, elle nous demande si nous sommes en colère après elle. On l’aime bien, mais on se sent désarmées face à ces cris continuels, les autres résidents sont excédés, cela entraine par moments un climat de violence. Une fois par an, elle va faire un stage à l’EPSM, ça nous laisse souffler un moment ! » (EHPAD M, AS)

« Une  dame, Mme M, est arrivée avant-hier. Elle fait peur aux autres résidents, aux jeunes AS, on dirait qu’il y a le diable en elle. Des vieilles histoires ressortent par sa bouche, elle parle à moitié le patois savoyard avec une voix caverneuse, on dirait qu’elle est possédée, c’est vraiment effrayant, et pourtant, j’en ai vu, ici ! Comme beaucoup, elle confond le présent et le passé. Elle vient de l’EPSM. Elle crie, ne se fait pas comprendre, alors elle s’énerve et crie de plus en plus fort, on ne sait pas ce qu’elle veut ! » (IDE, EHPAD M)

« Mme M crie tout le temps, elle refuse les soins, c’est pour elle une agression, elle a l’air persécutée. Elle invective les soignantes, des collègues se sont fait taper, elle voyait des démons partout. Elle vient de la Roche, ils finissent tous ici ! Parfois elle raconte sa vie mais elle est prise dans un délire très perturbant. Quand on lui parle doucement, qu’on prend le temps, on arrive à la calmer. Dès qu’il y a une vraie présence auprès d’elle, elle devient silencieuse et se détend un peu. Il faudrait pouvoir passer beaucoup plus de temps avec elle, mais comment faire ? » (AS, EHPAD M)

« Mme F, ça se passait au deuxième étage, elle est sortie de sa chambre comme une furie, elle a donné un coup de canne à cinquante centimètres de ma tête, elle a tapé si fort que la canne s’est brisée, à ce moment-là, j’étais seule à l’étage, on se sent en insécurité » (AS, EHPAD M)

 

Ces énonciations retranscrites mot pour mot reflète bien l’impact de cette population psychiatrique sur l’environnement. L’EHPAD Z et l’EHPAD M n’échappent pas à cette tendance sociétale, et aux conséquences dramatiques de la disparition de plus de 50 000 lits en psychiatrie en deux décennies (exactement 120 000 lits supprimés depuis les années 70), alors qu’il y a de plus en plus de pathologies mentales, tant ce monde est beau et bon ! Dans chacun des établissements, les professionnelles ont manifesté des sentiments d’impuissance, voire d’indignité professionnelle qu’elles transfèrent pour la plupart sur une demande de formation clinique en psychiatrie/gérontopsychiatrie. Il s’agit d’une demande d’aide à la professionnalité, une demande d’outillage, afin d’aider les soignantes à des interventions plus appropriées, et à mieux supporter les tensions générées par la prise en charge de ces pathologies de la déliaison et du désordre. Il me semble qu’une formation serait opportune, mais elle ne résoudra pas tout.

Outre les résidents souffrant d’une démence type Alzheimer ou d’autres troubles neurologiques, les troubles psychiatriques chez les sujets âgés se rencontrent dans deux types de situations différentes :

-          Le vieillissement des résidents présentant des pathologies psychiatriques récurrentes, et depuis longtemps, en particulier des bipolaires, des schizophrènes, et des mélancoliques. La clinique psychiatrique évoque des « psychoses vieillies », ou des psychotiques vieillissants.

-          L’apparition de troubles psychiatriques chez des résidents jusque-là sans aucun antécédent : Il s’agit de psychoses à survenue tardive, au diagnostic souvent difficile. Dans certains cas, le placement en EHPAD (perdre sa place…) vécu sur un mode persécutant sera le facteur déclenchant, et le trauma entrainera une décompensation face à un réel qui se refuse à être symbolisé par le sujet.

Prendre en soins ces résidents suppose de pouvoir décrypter leurs symptômes, de parler avec eux, ça les reconnecte avec le symbolique, il faut aussi les rassurer, tant l’inquiétude et l’angoisse qu’ils vivent souvent aggravent leur état clinique global. Les soignantes de bonne volonté – qui sont majorité - partagent ces principes, s’efforcent à une approche humaine et relationnelle avec ces personnes, et se relaient quand une soignante se sent dépassée par une situation. La prise en soins des psychotiques doit être collective. Les psychotiques sont sur un registre psychique multiréférentiel, et la clinique appropriée est plurielle. Mieux : transdisciplinaire, ça évite l’enfermement dans un seul registre, cela autorise une certaine respiration. Néanmoins, ces principes qui relèvent tant du bon sens humain que de la psychiatrie humaine (et qui n’a rien à voir avec le DSM-V), ne sauraient être suffisants pour une prise en soins de qualité. La psychose, c’est compliqué, c’est insolite, et ça véhicule beaucoup de représentations fantasmées, c’est un ailleurs, la bonne volonté ne suffit pas, et il n’y a pas de science infuse ; mais il ne saurait y avoir des solutions scientistes et/ou hygiénistes toutes faites, face à la complexité de certains sujets délirants. Tout au long de l’année, nous avons parlé de cette population psy de plus en plus importante, et à chaque fois, cette question de la formation a émergé ; et plus particulièrement peut être à l’EHPAD M (30 % de psys sur 80 résidents, d’après les soignantes, et confirmé par la cadre de santé) qui absorbe les flux venant de l’EPSM. Si je partage cette volonté d’outillage, car il est bon de comprendre un peu ce que l’on fait et avec qui (se repérer dans la nosographie, la clinique psychopathologique, les traitements…), avec les psychotiques, il faut quand même savoir à qui l’on s’adresse, on ne parle pas à un mélancolique comme à un schizophrène, une formation basique permettrait déjà de se repérer un peu. Cependant, il me semble que la prise en soin de ces résidents passe par une réflexion collective nécessaire sur l’environnement, et sur l’institution, d’une façon plus globale. Le psychotique – surtout vieillissant – se sent la plupart du temps agressé par le contexte concentrationnaire, il aurait besoin d’espaces, d’une unité de lieu, d’endroits contenants, calmes, le mettant à l’abri d’excitations nuisibles, parasitant sa psyché, voire le terrorisant. Les équipements actuels sont inadaptés à la prise en compte d’une telle population, et cette population ne pourra qu’augmenter d’année en année, tant la politique de la santé mentale est indigente, car pervertie par l’obsession gestionnaire, au détriment du (bon) sens. La vie en EHPAD, c’est une situation imposée et forcément coercitive, où sont concentrées de nombreuses pathologies. La cohabitation entre résidents est parfois vécue sur un mode violent et persécutant, les soignantes ne manquent pas d’anecdotes sur certaines situations explosives pouvant virer à la folie collective. Un résident-Alzheimer et un résident-schizophrène, ça ne s’accorde pas forcément sur le « vivre ensemble », ils ne sont pas dans le même paysage, et l’on baigne souvent dans une ambiance très surréaliste…

 

Maintes situations cliniques sont vécues et relatées le plus souvent avec une sensation d’impuissance, voire de culpabilité, générées par la frustration de ne pouvoir prendre plus de temps dans la prise en soins, d’essayer de décrypter la demande du résident, de l’apaiser dans son angoisse, de prendre tout simplement le temps pour lui prendre la main, de lui parler doucement. En effet, comment interpréter la demande lorsque l’énonciation est inexplicite, c’est-à-dire symbolisée à minima ?

Pour donner un peu de relief à mes propos, j’évoquerai l’exemple paradigmatique de Monique, celle qui fait quotidiennement et des heures durant, irruption dans le réel mortifère tempéré par l’ennui généralisé ; la plupart du temps par l’émission de cris, et parfois par un signifiant unique, signalant un débordement de l’angoisse, celle-ci pouvant mener à une attaque de panique, qu’il faudrait pouvoir accompagner et contenir: « auuusssssekoooour !!! », ou parfois : « Aaaalaaaaiiiide !!! », et plus rarement : «aidéèèèmoaaaah !!! »…des cris pouvant se transformer en hurlements, je peux en témoigner.

Monique est résidente de l’EHPAD depuis une bonne décennie. Elle a un fils qu’elle voit régulièrement mais peu fréquemment, il habite loin, et nous pouvons nous questionner sur l’impact de ces rares visites, ces rencontres avec une mère délirante et dégradée. Elle souffre depuis longtemps d’un syndrome anxio-dépressif  avec des pics de crise mélancolique où elle se replie sur elle-même, pleure pendant des heures, refusant de se lever et de s’alimenter. Son état est rétif à la psychopharmacologie, il fut même envisagé des séances de sismothérapie à l’hôpital du Vinatier, afin de la faire sortir de sa torpeur mélancolique qui durait depuis deux mois, mais ce projet thérapeutique fut ensuite oublié. Monique est hospitalisée régulièrement à l’EPSM de la Roche sur Foron, ces séjours là-bas procurant un peu de repos aux autres résidents, très perturbés et exaspérés par les cris de Monique. Cela permet aussi aux soignantes de « souffler » un peu, de mettre un point d’arrêt momentanée à cette prise en charge très lourde. Car, quand Monique est là, nul ne peut l’ignorer tant elle crie, à jets continus, lancinants, répétitifs. Elle ne s’apaise que quelques heures par nuit, ou encore lorsqu’une soignante peut prendre le temps de s’asseoir à ses côtés, et de lui parler. Là, elle cesse de crier, elle s’empare de la main, cet étayage symbolique maternel, elle là serre avec avidité, il faut souvent lui dire qu’elle fait mal, qu’elle serre trop fort. Dans ces brefs moments, Monique est mutique, ou elle répond aux interlocutions par des phonèmes, des monosyllabes, des sons in-signifiants, qui ne représentent en rien le sujet.

D’après le corps médical, et plus particulièrement les soignants de l’EPSM, elle est atteinte à la fois de démence sénile, et de dépression unipolaire de type mélancolique, avec des épisodes mixtes, très confus pour elle et pour tout le monde. En outre, et comme pour beaucoup de personnes âgées en fin de vie, l’actuel et l’infantile se télescopent dans la synchronie, ce passé-présent, ce temps de l’inconscient. Monique réclame souvent la présence de sa mère, ou demande à quelle heure est son autobus pour aller à l’école. Les soignantes se sentent impuissantes et ne comprennent pas la demande, elle est peu explicite. Les cris évoquent un S1, c’est-à-dire un signifiant tout seul, n’ayant plus, ou presque plus une certaine portée de sens, ou d’interprétation possible, un S1 tout seul qui ne s’accouple pas à un S2, un signifiant sans chaîne signifiante, il n’y a pas de signifié, et ce ce que le sujet dit ne le représente pas, c’est incompréhensible. C’est ce que Lacan appelait l’inconscient réel, celui qui résiste à la production d’une vérité, fut-elle variable, qui empêche le déploiement de sens ; un inconscient réel à distinguer de l’inconscient transférentiel, lorsque celui qu’incarne, du moins au début, le sujet-supposé savoir (SsS) incite, sans en avoir l’air, l’analysant à déployer des signifiants provenant de son inconscient, et faisant au bout du compte, vérité du sujet, à la rencontre de son désir. Mais ce clin d'oeil psychanalytique ne doit pas occulter cette vraie question de la demande, cette demande qui s'intercale entre besoin et désir.

Alors, précisément, quelle est la demande de cette résidente qui pose problème à l’institution, cette vieille dame hétéronome, telle l’infans qu’elle était à l’autre bout de la vie ? Que demande t’elle, par-delà l’indicible et ce qui est souvent perçu comme inaudible ? Comment faire pour que naisse un nécessaire dévoilement ? Serait-ce une ultime demande d’amour adressée à l’Autre, et à l’autre ? Un « aimez-moi car j’ai si peur de la mort, si vous saviez », expression finale d’un désir d’amour toujours insatisfait ? Cette angoisse de la mort est omniprésente dans ces établissements. C'est quelque chose de palpable. Serait-elle la prise de conscience traumatique que l’aventure de la vie s’arrête ici ? Et qu’il n’y a aucune issue, aucune échappatoire, le sujet est pris dans la nasse, avec quelques autres, ça fonctionne en miroir, la relation à l’autre, ce n’est pas très beau, et ça évoque encore la mort. Vous comprendrez pourquoi les personnes très âgées détestent leur image, elles évitent les miroirs, c’est déjà assez de voir l’autre, l’alter égo. Il est vrai qu’à partir d’un certain âge, on ne pense plus qu’à « ça », et ce « ça », ce n’est plus la pulsion libidinale (Eros), mais la pulsion de mort (Thanathos), et son obsédante représentation effrayante, incarnée par le cadavre. L’idée de la proximité de la mort peut en effet devenir obsessionnelle, voire délirante, et on peut dire que cette proximité avec la morbidité « plombe » l’ambiance. L’horreur et l’angoisse induisent sur l’état psychosomatique des résidents, et cela rend compte de ces symptômes. Les mots ne trouvent plus leur place, on est de plus en plus hors symbolisation, et l’angoisse paroxystique fait hurler, ou rend mutique, c’est selon. C’est singulier, c’est déstabilisant. Oui, ces résidents déstabilisent les institutions parce qu’ils préfigurent la folie et la mort, et leur survie qui peut durer des années, prouve qu’une certaine vie est possible dans la déraison. Il faut savoir l’accueillir, s’en donner les moyens, à défaut de guérir, il est possible d’accompagner, d’accueillir. Si la raison constituait comme un cordon sanitaire contre l’idée de la mort, en la refoulant, il sera possible pour certains sujets de lâcher prise en vivant sans elle, comme si elle n’avait pas de réalité, tout en renonçant à cette même raison, la tentation doit être forte de se réfugier dans la folie. En régressant vers le Moi-idéal de la petite enfance, par exemple, et la situation d’hétéronomie en est le principal vecteur. La dépendance fait régresser, le sujet passe de l’autonomie à l’hétéronomie, et qu’on le veuille ou non, les institutions d’accueil des personnes âgées pathologisent les sujets, les font vieillir plus vite. Alors, beaucoup de résidents auront des exigences démesurées, manifestations de la toute-puissance que donne le statut de résident, attendant tout des bonnes mères idéales que sont les soignantes très dévouées….des mères idéalement bonnes et apaisantes, ou parfois vécues comme persécutrices. Il s’agit d’un retour à l’infantile, comme si le sujet « bouclait » sa trajectoire de vie.

 Par conséquent, lorsque l’on veut dépasser les approches sanitaires et hygiénistes et que l’on désire travailler en humanitude – ça évoque la psychothérapie institutionnelle, toujours vivante - il n’y a pas besoin d’être un grand clerc de la psychiatrie ou de la psychanalyse pour comprendre la nécessité de pouvoir  consacrer du temps à ces résidents, car le risque d’isolement psychosocial est sans doute encore plus grand pour les psychotiques, ces « enfermés dehors », que pour l’ensemble des personnes âgées, alors que la socialisation et les relations à l’autre sont les piliers d’une évolution positive, ou du moins viable pour tout le monde. Il faut cohabiter dans ces espaces collectifs, supporter en groupe le spectacle permanent et interactif de la fin de vie, ce qui n’est guère narcissisant , vous en conviendrez.

Il me semble qu'outre un autre aménagement de l’espace et plus de crédit de temps à accorder à ces résidents, ce serait peut être une bonne idée d’intégrer dans les équipes des infirmier(e)s et des AS expérimentés et issus du secteur psychiatrique; et de ressérer le partenariat avec l'équipe de gérontopsychiatrie mobile (EPSM). Ces professionnel(le)s pourraient transmettre leurs savoirs et savoir-faire à des soignantes animées d’une bonne volonté, mais souvent dépassées par l’étrange étrangeté de l’autre.

 

Serge DIDELET (le 29/11/2014)

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