PRAXIS 74 . Travail social et psychanalyse.

16 août 2017

La posture du superviseur

 

Sous certaines conditions, et depuis 2012, j’accepte d’encadrer des groupes de supervision, des équipes intervenant dans le champ social, médico-social, et sanitaire.Ce qui est fondateur d’un groupe de travail en supervision, c’est la demande (à ne pas confondre avec la commande de l’institué) et ce qui motive les professionnels voulant y participer. Afin de permettre à chacun de s’exprimer, de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais ou rarement prise, je conseille la mise en place de petits groupes de 6 à 10 personnes volontaires, se réunissant avec régularité tout au long de l’année. La question de la demande est fondatrice du futur groupe en travail et de sa continuité ; et cette question est approfondie généralement dès les premières séances, lors d’entretiens préliminaires. D’un point de vue éthique, je préconise :

  • Des séances mensuelles d’une durée d’une heure trente tout au long de l’année (régulation, supervision, groupes de parole).

  • Des sessions intensives en journée continue pour l’analyse institutionnelle.

  • Le respect total de la confidentialité des échanges.

  • La position d’extériorité et de tiercéité de l’analyste superviseur.

  • Un climat relationnel serein où est accueillie la parole de l’autre, sans préjugés, sans jugements de valeurs, et où chacun peut oser parler en son nom propre, se faire le sujet du groupe.

  • Que l’intervenant soit le garant du cadre des échanges, et qu’il accompagne les professionnels dans l’élaboration des questions qu’ils se posent (ou ne se posent pas) sur leur pratique, mais aussi sur l’impact psychique vécu dans la relation à l’autre (le transfert). Or, le superviseur n’est pas dans une posture toute puissante d’expertise, apportant des réponses toutes faites et univoques : ce sont les professionnels qui sont les experts de leur expérience, ils détiennent – et souvent sans le savoir- un savoir expérientiel très riche. L’intervenant-superviseur n’est pas un oracle qui détiendrait une vérité érigée en dogme, il n’est - et dans le meilleur des cas - qu’un passeur d’avenir ; un facilitateur de la circulation de la parole. Et il devra avoir les qualités relationnelles en adéquation avec cette fonction de facilitation.

 

… il sera aussi un opérateur du traitement institutionnel du transfert.

      Dans mes moments « mégalos », il me semble que le superviseur évoque un chef d’orchestre : s’il ne joue pas la musique, il en donne la tonalité et le rythme. Il crée du liant et du lien entre chaque membre du groupe, il donne le tempo, et de ce fait, le groupe est en travail, et permet, au fil des sessions, une « supervidere », c’est à, dire la capacité à prendre de la hauteur, afin d’y voir plus clair, et notamment comprendre ce qui se joue et interfère entre sa propre position subjective et l’action professionnelle.

Reste à évoquer la question de l’adhésion au dispositif. Pour que cela fonctionne pleinement et que les salariés s’emparent vraiment de ces temps sociaux, il est nécessaire qu’ils en adhèrent avec les principes. Cela renvoie à la demande initiale, décryptée lors des toutes premières sessions, une demande qu’il faut réinterroger régulièrement. Cette demande est plurielle, elle renvoie aussi aux représentations que les participants se font de ma place auprès d’eux, dans « l’ici et maintenant » des sessions, et il s’agit d’un travail sous transfert, dans lequel – et dès le départ- je suis perçu comme le sujet supposé savoir.

Le but visé par la supervision est une meilleure conscientisation individuelle et collective de l’agir professionnel ; élaborée, pour et par le sujet parlant en son nom propre. Dans l’idéal, les participants consentent à devenir provisoirement des parlêtres (des êtres parlants) pendant une heure trente, la règle étant de tout dire, sans censure, à condition de respecter les autres dans les interlocutions. Il s’agit d’une (dé)construction du Réel en le verbalisant, en faire une représentation de la réalité, et en la confrontant aux divers regards du groupe au travail. Nous abordons la clinique des sujets par une groupalité faite de tous les participants présents, et le groupe traite le Réel par le symbolique et l’imaginaire, transformant, de par ce travail le Réel par une représentation de la réalité. Le groupe peut en tirer une praxis nouvelle, un nouveau savoir, une nouvelle clinique.

La supervision permet de prendre de la hauteur (super videre) et de se distancier des contingences.

La supervision est un dispositif d’aide à la professionnalité qui n’est pas standardisé, ça fonctionne au cas par cas, c’est sans cesse à réinventer, et il y a des modalités plurielles pour organiser les sessions, car chaque groupe est vraiment unique, et c’est une situation d’exception, de par la conjoncture institutionnelle du moment, et par la composition parfois hasardeuse du groupe. J’y discernerai deux tendances repérables :

 Celles qui sont surtout centrées sur les affects et les représentations imaginaires de la vie professionnelle, et le plus souvent sur le registre de la plainte ; et celles qui ont pour objet une analyse clinique des situations impliquant les agents dans leur relation aux « usagers » et/ou à leur famille. La première modalité fonctionne comme groupe de parole où la fonction est surtout cathartique. Un groupe de parole ouvre un espace d’échanges sur des difficultés rencontrées dans le contexte professionnel. Il est un lieu de partage, d’écoute réciproque, autour d’une thématique concrète, d’un problème particulier, et souvent d’une souffrance éprouvée.

 Cet espace de parole autorise à chacun de s’exprimer et de se montrer dans sa vérité, et par ses énoncés, de s’inscrire dans le Symbolique, sans avoir à redouter le jugement de l’autre. Il permet de réduire l’isolement psychosocial qui induit le plus souvent une souffrance dépressogène au travail et une baisse de la motivation. En outre, l’effet de groupe peut favoriser la créativité de chacun de ses membres, il permet de réinventer sa pratique et d’être acteur du changement.

La deuxième modalité, plus rigoureuse est la supervision : Il s’agit là de l’agir professionnel engagé dans la relation avec les personnes, travail qui s’inaugure par la présentation d’une vignette clinique exposée par un participant qui en éprouve le désir.

Ce dont il est question, en supervision, c’est la narration de la relation d’un professionnel avec un sujet dans un contexte particulier – ça se « joue » sur la scène institutionnelle - ; en présence d’un groupe de pairs, et d’un tiers – qui n’est pas un juge ni le grand Autre – le superviseur. Mais la supervision pour moi, c’est le plaisir – au risque – de la rencontre ; et les premières sessions sont déterminantes : tout est dans l’accueil du groupe, et de la rencontre qui s’inaugure ; voire un savoir qui peut à peu, va se construire, de cette rencontre sous transfert, pendant une période suffisamment durable, il y a une temporalité spécifique à la supervision : au moins une fois par mois, durant trois ans minimum. Il faut laisser du temps au temps, pratiquer l’art de la lenteur.

Le groupe de supervision est un espace de parole intersubjectif dont le superviseur est le garant des modalités, régulièrement redéfinies afin d’éviter certaines dérives de régression groupale, souvent observées. Pour travailler, il faut une situation, un récit qui relève du Réel. La situation racontée devient l’objet – provisoire et temporaire – du travail de chaque sujet dans le groupe, dans l’ici et maintenant, et cet objet convoque nécessairement des résonnances fantasmatiques, en rapport avec la vie de l’institution, l’état des relations interpersonnelles, l’ambiance et les entours, et les différentes synergies crées par le travail en équipe. Un groupe peut se montrer délirant.

Alors, des personnages externes au groupe sont reconstruits et convoqués subjectivement par les participants, des fantasmes collectifs - que l’on croyait abandonnés et refoulés, car appartenant au passé, mais l’inconscient se moque de la temporalité- réapparaissent. Les liens d’appartenance, les alliances symboliques s’interfèrent avec des représentations fantasmatiques, et les effets collatéraux des énonciations dans les groupes, complexifient parfois le travail et peut mettre à l’épreuve le dispositif (un bricolage à réinventer sans cesse…) que le superviseur a mis en place. Il lui faut tenir le cap, le cadre, et la posture.

C’est-à-dire une éthique : ne rien céder sur son désir (Lacan 1960).

 Les connaissances apportées par la clinique psychanalytique des groupes et des institutions permettent de mieux comprendre comment toute intervention extérieure dans un système organisé fera émerger des processus inconscients enkystés dans le cadre institutionnel. La souffrance au travail, qui peut s’exacerber (parce que communicative) à certaines périodes se montrera sur le mode du registre d’une plainte incessante, répétitive, obsédante, les angoisses, issues des contraintes de travail souvent lourdes, se déplacent sur l’espace de parole du groupe, s’y dépose, se sédimente, et cela réoriente le travail, il faut accepter l’imprévu, le vide du mutisme ou le trop plein pulsionnel…chaque session est vraiment unique, il faut le répéter. Cela ne doit pas être une routine, et si ça le devient, il faut avoir le courage de quitter le « bain-marie de l’entre-soi » et l’homéostat de la complétude imaginaire : passer la main…

En supervision, il y a souvent de bons moments, j’en ai connu -rarement- quelques mauvais, où je me suis retrouvé en difficulté, c’était en EHPAD, et à un stade du travail, où les soignantes transféraient sur moi leur sentiment d’impuissance, m’en rendant sur le moment responsable. Je me suis confronté à la chute du Sujet-supposé-savoir, à la castration – ce manque symbolique d’un objet imaginaire -, j’ai accepté d’être manquant. Je l’ai assumé : paradoxe, cela m’a permis de garder la posture. Il s’agit d’un travail difficile, inconfortable, insécurisant, d’un travail sous transfert, ou plus exactement, du transfert du transfert, à savoir la rencotre traumatique avec des populations souffrantes : cela renvoie à la fonction phorique (P. Delion), ou au « holding du holding » (D. Winnicott).

Mais globalement, depuis 2012, où j’ai accepté cette place d’exception j’ai bénéficié le plus souvent d’un transfert positif de la part des participants. Peu à peu, un climat de confiance mutuel s’instaure, et il semblerait que les participants, au bout d’un an ou deux de ce travail, commencent à comprendre de quelle place (un dedans/dehors, comme sur une bande de Moebius) je m’autorise à parler et à les écouter. Ils ont compris aussi que je ne détenais pas LA solution à leurs problèmes, que ce LA est barré, et que nous devions continuer à cheminer ensemble dans notre questionnement et notre recherche de la vérité ; et à l’instar de tonton Boileau (1636-1711), « cent fois sur le métier remettre notre ouvrage », via l’instance clinique de Joseph Rouzel – cette valse à trois temps – quand cela est possible.

Enfin, et qu’on le veuille ou non, ce travail de parole constitue à restaurer de la groupalité d’équipe, à renarcissiser la représentation (imaginaire) des métiers – bien trop souvent dévalorisée -, à alléger des sentiments de culpabilité souvent récurrents, et de ce fait participe à la réduction des risques psychosociaux au travail ; et ça arrange bien les établissements, le superviseur fait souvent office de « pompier du social », même si les prises de conscience qu’il est censé susciter peuvent parfois aviver les brasiers plutôt que les éteindre. N’empêche ! Si nous ne sommes pas payés pour mettre de l’huile sur le feu, nous sommes là pour élever le niveau de conscience des sujets, les aider à penser par eux-mêmes, encore une contradiction qui renvoie à « l’impossible » de cette fonction : régulatrice ou dérégulatrice ? Instituée ou instituante ? Le superviseur – comme le travailleur social - serait-il un agent double ?

Ainsi, dans certains cas que j’ai pu observer, les participants sont en mesure d’expérimenter qu’au moment où elles partagent un « éprouvé », le groupe est en mesure d’accueillir une parole, et de travailler ensemble à partir de cette même parole. Quand cela fonctionne pleinement, le groupe prend – momentanément - valeur d’une instance psychique groupale (René Kaes, 1976), œuvrant à la régénération de la professionnalité, et ce ne sont pas les « usagers » qui s’en plaindront. Oui, le sens du travail s’y régénère, s’y ressource, s’y renarcissise, cela fait aussi « garde-fous », cela garantit que l’insensé de la violence (archaïque) pulsionnelle du réel, ne devienne pure folie.

 Le groupe de supervision devient un lieu d’adresse possible d’une parole, un moment pour se déprendre de ce qui a pu faire trauma, à un moment donné, au travail. La supervision contribue à ce qu’un climat de confiance se régénère, et que de cette groupalité instituée et parfois obligatoire naisse une groupalité consentie dans la dynamique instituante de l’Agir (Toni Lainé) ; où il s’agit de soutenir la parole d’autrui, tout en soutenant sa propre parole tierce, vivre l’assomption de son désir : le désir du superviseur.

Fini, « l’analysette des pratiques », Alors là, le vrai travail de supervision commence : une supervision clinique institutionnelle, branchée sur le Réel, et qui purge la pratique.

Et comme le préconisait le regretté Félix Guattari (1930-1992) : passer du groupe assujetti au groupe-sujet…

 

Serge DIDELET (16/08/2017)

 

 

 

Serge Didelet est né en 1954. Il a été ce qu’il est convenu d’appeler génériquement « un travailleur social » durant les quarante années de sa trajectoire professionnelle. Il fut acteur en divers champs : l’éducation populaire – par la pratique de la montagne - avec des jeunes de banlieue, le tourisme social et familial, l’animation socio-culturelle, l’éducation spéciale avec des jeunes abandonniques, puis les dernières années, la formation et l’animation de séminaires (sur Louis Althusser, sur Jean Oury, sur l’aliénation…). Titulaire d’un master en sciences sociales (Paris III Sorbonne), psychanalyste indépendant, il est également superviseur d’équipes (certifié PSYCHASOC) dans le social et le médico-social. Serge Didelet est également l’auteur d’un livre : « Jean Oury… Celui qui faisait sourire les schizophrènes », préfacé par Joseph Rouzel, Champ social Editions, juin 2017. A lire avant qu’il ne soit épuisé.

Contact : serge.didelet@wanadoo.fr/ 06.16.13.26.48.

 

Blog : www.praxis74.com

 

 

 

Posté par praxis74 à 18:44 - Commentaires [0] - Permalien [#]


24 juin 2017

A lire pendant l'été...

Jean Oury… Celui qui faisait sourire les schizophrènes.

Serge Didelet

Champ social Editions 2017

162 pages 17 euros

 

Mon livre est en vente depuis le 17 juin dans toutes les bonnes librairies, ainsi que sur internet. Voici le texte de présentation que l’on peut retrouver en vidéo sur le site de l’éditeur : www.champsocial.com 

« Un livre vient de paraitre dans notre collection « psychothérapie institutionnelle ». Son intitulé est : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes. Il s’agit d’un ouvrage qui retrace l’itinéraire au long cours du Dr Oury, et qui nous invite à découvrir le mouvement de la psychothérapie institutionnelle ; d’un point de vue historique, clinique, et épistémologique.

Son auteur, Serge Didelet est actuellement formateur, superviseur d’équipes (d’établissements sociaux, médico-sociaux et sanitaires) et il pratique la psychanalyse en cabinet. L’idée germinale de ce livre s’origine au séminaire sur Jean Oury, qu’anima l’auteur à Sallanches, en haute Savoie, au début de l’année 2016. A l’issue de ce séminaire qui regroupa quelques acteurs locaux de la psychiatrie, Serge Didelet réalisa qu’il y avait « matière » à écrire un livre sur Oury, et que surtout, il en avait un grand désir. L’intention initiale était – et demeure – de faire découvrir le mouvement de la psychothérapie institutionnelle, à travers le personnage hors-normes et haut en couleurs d’Oury. Il s’agit d’un livre impliqué tentant d’aller au-delà de la nostalgie des années pionnières, avec Tosquelles, Oury, Bonnafé et quelques autres, c’est-à-dire ne pas s’auto-ficeler dans le regret passéiste. Ce livre ne se motive que de la nécessaire transmission et de sa possible – mais hypothétique – transférabilité.

Sur les traces de Jean Oury, l’auteur s’inscrit dans une filiation, et dans un mouvement de promotion d’une psychiatrie de l’homme, c’est-à-dire une clinique accordant toute sa place au singulier de chaque patient ; cette psychiatrie va à contre-courant d’une dérive managériale qui ne soigne plus les sujets, elle est une anthropopsychiatrie. Se dessine donc, en filigrane, et tout au long du texte, cette double intention : la transmission et la transférabilité ; c’est-à-dire une transmission intergénérationnelle, et cet ouvrage s’adresse d’abord aux jeunes professionnels œuvrant dans le champ psychiatrique ou dans celui de l’éducation. Transférabilité : parce que la psychothérapie institutionnelle est transférable dans toutes les institutions et établissements concernés par la relation d’aide et d’accompagnement.

Pour l’auteur, ce livre n’est – ni plus ni moins – qu’une invitation, une initiation, une incitation. Comme l’écrivait Joseph Rouzel dans sa préface : « il parcourt la piste d’un chant qu’un autre a inscrit, et au lecteur passe la main pour que ça se poursuive. Cette écriture nomade ouvre non seulement à voyager dans les textes, dans les dires d’Oury, mais invite chacun à frayer son propre chemin de vie. En soi, cet ouvrage dans lequel entre le lecteur fait institution ! »

A l’aube de sa publication, l’auteur souhaite que ce livre dépose une trace, fusse t’elle modeste, qu’il suscite un désir, celui d’en savoir plus et de se mettre au travail, en lisant les séminaires du Dr Jean Oury, voire de transférer ces idées – sans cesse soumises à révision – sur le terrain de chacun. » 

Ce livre se veut aussi un cri d’alarme dans cette confrontation avec le nihilisme sociétal, face aux effets délétères de la logique managériale, prélude à cette mort annoncée de la psychiatrie, et de la clinique du sujet.

 

Sommaire

 

  • A Pierre Hattermann. 

  • « Prélude à l’après-midi d’un faune », préface de Joseph Rouzel. 

  • Avant- propos. 

  • CH I : une brève biographie de Jean Oury. 

    CH II : un petit « tour de folie ».

  • CH III : Dialectique de l’institution.

    Institution et établissement.

    Institution et système langagier

    Le Réel (et la parole)

    Le symbolique (et le langage)

    L’imaginaire (et la langue)

    L’analyse institutionnelle. 

  • CH IV : Promenade conceptuelle : l’aliénation, le collectif, la pathoplastie. 

  • CH V : La Borde, ou « la moindre des choses ».

    Deuxième « tour de folie ».

    Une institution bicéphale.

    Les structures labordiennes.           

  • CH VI : Et maintenant ?

    Transférabilité et transmission.

    Pour ne pas conclure. 

  • Postface d’Éric Jacquot. 

  • Coda 

  • Bibliographie et filmographie.

     

 

 

Posté par praxis74 à 13:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]

19 avril 2017

Créateur de sens au pays de l'Administrature.

En première ligne sur le front du Réel.

Ce n’est pas la première fois que j’ouvre ce blog aux textes de mon ami Eric Jacquot, responsable du Lieu de vie « La Bergeronnette ». Il y est mon invité permanent. D’abord, c’est affaire d’affinités, parce que nous partageons un grand nombre de convictions et de valeurs, et puis j’aime bien le personnage, atypique, non conformiste et haut en couleurs ; ensuite, parce que j’apprécie son style d’écriture, plutôt inimitable, celui de la déconniatrie, comme l’aurait dit le psychiatre François Tosquelles. En outre, et comme l’évoquait si justement une amie psychanalyste, ses écrits sont des palimpsestes : sous l’écrit, un autre écrit ; et comme Eric est peintre de surcroit, sous le tableau, un autre tableau. Sous les pavés, la plage ? Ça fait penser au « chien qui dort sous la peau de la mer » dont nous parle Joseph Rouzel dans un ouvrage sur la supervision.

Comme le décrié et talentueux Céline, Eric Jacquot écrit comme il parle, et quand il parle, il pense tout haut, et parfois, il pense vite, il faut suivre. Comme sur le divan, il métaphorise, associe avec la plus grande liberté, métonymise, contextualise, s’armant de références et autres clin-d’oeils plus ou moins apocryphes, à coups de « rentre-dedans » et autres signifiants caustiques comme la soude, art brut d’une écriture du plus de jouir, laquelle ne se départit jamais de l’humour, qui est comme l’écrivait Boris Vian, la politesse du désespoir. Ecriture-manifeste, pamphlétaire, impliquée, ça fait penser à Roger Gentis, c’est à la fois poétique et politique, ça mêle texte et hors-texte, c’est animé d’un souffle instituant créatif tendance border line. Au risque de déplaire, Eric utilise « le langage du front », car avec ses collègues et amis, il est en première ligne sur « le front du Réel », ce qui explique qu’il n’est pas compris par ceux qui utilisent « le langage de l’arrière », celui du pouvoir, de ceux qui n’y « mettent pas les mains », celui des énarques et ceux qui scrutent la réalité à travers le DSM-V et le prisme de leurs tableaux Excel et autres résultats financiers. Il y a le langage des tranchées, celui des poilus – chair à canons - ; il y a le langage des généraux, des nantis, des bureaucrates, et des banquiers.

Epreuves, exorcismes : Eric écrit souvent afin d’exorciser les tensions accumulées, nées des multiples et incessantes tracasseries engendrées par le diktat de la peste managériale, celle des financeurs et autres garants de l’argent public. Il faut savoir que des technocrates frileux, tatillons et inquisiteurs l’empêchent de travailler, alors qu’avec son équipe, il participe, à un processus civilisateur : le Lieu de vie « La Bergeronnette » est une « anti-fabrique de djihadistes », et c’est une activité de salut public, en ces années de plomb marquées d’innombrables signes ostentatoires de la désespérance. Vivant au quotidien avec des enfants et des jeunes en rupture de symbolique, les éduc - acteurs du lieu de vie, réinsufflent du désir et des possibles, notamment celui de vivre une vie qui vaudrait la peine d’être vécue, comme le disait D. Winnicot.

Eric Jacquot aime les mots, c’est indéniable, il ne s’en cache pas, et s’il fait feu de tout bois, quand il emprunte, il rend, avec intérêt.

A lire ce texte, ça me fait penser que l’écriture remplit à la fois une fonction épistémique, une fonction praxique, et une fonction cathartique. Epistémique, parce qu’écrire, ce n’est pas : « je pense, donc j’écris ce que je pense. » ; mais à contrario, ce serait plutôt : « j’écris, et cette écriture m’aide à élaborer ma pensée ». Praxique, car elle transforme – au prix du manque – le Réel en Symbolique.

Cathartique, car, à l’instar du philosophe E.M. Cioran, « je suis sûr que si je n’avais pas noirci du papier, je me serais tué depuis longtemps. Ecrire est un soulagement extraordinaire. Publier aussi (…) Car un livre est votre vie, ou une partie de votre vie, qui vous rend extérieur. On s’y déprend de tout ce qu’on aime, et surtout de ce que l’on déteste (…) L’expression est une libération. J’ai écrit pour injurier la vie et pour m’injurier. Résultat ? Je me suis mieux supporté et j’ai mieux supporté la vie ».

Dans cette société saturée d’images et d’informations en boucle, il est plus que jamais nécessaire d’écrire, car « l’écrit est comme une bouteille jetée à la mer » ; comme nous le suggère le poète Ossip Mandelstam : « la lettre enfermée dans la bouteille est adressée à celui qui la trouvera ».

Eric est pris dans l’écriture, c’est à dire le langage, et c’est ce même langage qui le sauve, l’empêche de sombrer, qui fait arrimage : primat du symbolique.

Ce dernier texte d’Éric Jacquot, qui a eu du mal à le finir – parce que c’est un livre à l’état germinal – est un acte de résistance à l’endoxalite chronique, la bureaucratie normopathe, et à ceux qui voudraient bien que les acteurs sociaux – ceux « du front » - consentent à la résignation de « l’à-quoi-bonisme ».

Qu’ils rentrent dans le rang de la collaboration au nihilisme capitaliste.

Je vous souhaite le même plaisir que j’ai eu à la lecture de ces lignes, à la plume trempée dans le vitriol. La France insoumise est bien vivante, et nombreux sont – finalement – les indiens instituants, et autres empêcheurs de consommer béatement.

(Serge DIDELET, le 19/04/2017)

 

CREATEUR DE SENS AU PAYS DE L’ADMINISTRATURE

À l’aune de 2017, date de renouvellement des autorisations de fonctionner de nombreux établissements sociaux depuis la loi 2002-2.

À l’aune de 2017, où tout doit être rangé dans des cases, où tout doit rentrer dans l’ordre serré du pas de lois qui se succèdent en évaluations coûteuses en temps et en argent. A l’ombre du clair-obscur des tableaux Excel, le grand peintre contemporain et binaire de la réalité numérique qui nie le sujet en le tuant dans le ventre mou de sa carte-mère.

Je déclare que la psychothérapie institutionnelle « cela ne PAYPAL ! ».

Le sens est inter-dit, c’est ce qui se dit entre qui compte, dans l’entre-sens de l’entre-deux, là où certains racontent ce que nous ne sommes pas et que pourtant l’on voudrait bien que l’on soit. Genre jeux inter-dit avec les paroles et une musique aux pas cadencés…

Aux yeux des services payeurs nous ne sommes que des chiffres et des comptes de résultats. Nous ne sommes réduits qu’à notre seule dimension économique, et Herbert Marcuse pourrait bien se retourner dans sa tombe si elle n’était pas unidimensionnelle !

Les ronds-de-cuir de l’administration sociale ont réussi leur coup d’état ; il est plus cynique que clinique mais leur état d’urgence nous met dans tous nos états d’aliénation et d’incompréhension.

Le fonctionnaire, cow-boy des temps modernes, fait régner la loi de l’Autre sans kalachnikov mais pas sans violence. La fermeture administrative, c’est son dada et il est à cheval sur son dada « à dada sur son bidet quand il pousse, il fait des pets ». Il aime parler de son dada quand il est à la machine à café… Et c’est nous son dada ! Il ne connait pourtant rien de nos métiers mais il est très à dada sur le pouvoir qu’on lui prête à notre sujet. Lui il sait tout quand il parle de nous et il est en plus payé pour avoir cette sensation savante. C’est écrit dans le marbre de sa fiche de poste.

C’est le con-trollers, mi-homme mi- machine qui se situe entre le contrôle et l’incontrôlable.

C’est un obsessionnel Dadaïque avec en moins le sens créatif…

Il est resté fixé au stade sadique-anal. C’est un Warrior du chiffre et de la déshumanisation.

Pour lui l’art brut, c’est un sport de combat qu’il regarde sur les chaînes de Bolloré.

A l’éclairage de ce constat, il n’y a pas une minute à attendre.

« Il nous faut à tout prix sauver le solde-@ clinique ». Le soin est à ce prix-là.

Comment créer une institution qui ne soit pas aliénante et totalisante avec de tels « maux » d’ordre ? 

« Il faut être intelligent sinon on est complice », répétait Jean Oury, l’homme pragmatique de la praxie de combat, celui qui s’est battu toute sa vie pour un idéal clinique révolutionnaire.

Ce type-là est un exemple pour nous tous. Chapeaux bas pour le permanent responsable de la clinique de La Borde, qui est décédé au printemps 2014…

La psychothérapie institutionnelle est pourtant dans une précarité qui l’a conduite petit à petit à accepter sa clandestinité et son isolement car dans le système de pensée unique actuel, d’un grand Autre administratif se cachant derrière le collectif du « ce n’est pas moi, c’est les autres ou du tous ensemble pour personne »… Il n’y a plus rien et il ne reste plus qu’un individualisme de confort qui conduit à un isolement pathogène.

Le constat ressemble de plus en plus à une dérive professionnelle médiocre dont le DSM5 (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) n’est pas étranger s’il n’en est pas directement l’instigateur ; il nous faudra creuser cette question, avant qu’il ne soit trop tard.

Les procès en sorcellerie ont déjà commencé, les grands inquisiteurs sont de retour, ils passent même à la télévision.

On les appelle « les experts » et ils font des selfies. Ce sont les vedettes du spectaculaire et du marchand. On ne peut pas les contredire, l’expertise fait sa loi, c’est une science qui ne souffre ni de la critique ni de la contradiction, et sur ce point, on est assez proche du corpus identitaire de la psychiatrie actuelle. C’est peut-être pour cela que Marc Ledoux de la clinique de La Borde évoque souvent « la psychiatrie de qualité ». Il s’inscrit dans une autre façon de faire et de penser son travail sur la folie. Je connais toutefois des pédopsychiatres de l’hôpital public de grande qualité, mais c’est comme au parti communiste entre autres, pris individuellement les gens sont tous sympas mais pris dans l’appareil, ils se transforment… Ils deviennent autres, tout autre.

Le DSM5 nous commande à distance. C’est une télécommande mnésique qui nous met à distance de nous-mêmes et de nos savoirs sous anesthésie protocolaire, nosographique et étiologique tout à la fois.

La psychanalyse n’a qu’à bien se re-tenir et la psychothérapie institutionnelle doit se faire discrète.

À la Bergeronnette point de Deleuze, de Guattari, de Bonnafé pour défendre la cause alors mieux vaut la fermer et ne pas trop critiquer « mes respects à vous, Obersturm contrôleur, votre pantalon est nickel et descend bien dans vos grandes bottes cirées.

Le collectif, c’est-à-dire ce qui nous fait vivre ensemble, n’est pourtant rien d’autre que le sujet de l’individuel, disait Lacan pour parler de clinique. En ajoutant que la psychothérapie institutionnelle est le point d’insertion du sujet dans le collectif, mais de cela tout le monde s’en fout !

On veut de la pub, du beau, on veut du rêve… De belles histoires à raconter pour faire pleurer les mémères dans les chaumières !

Ce n’est pas vendeur, du Lacan, on veut du rentable, du dé-montrable, du consommable. On veut du concept soldé, du concept à deux balles acheté à la foire-fouille de la monstration… On ne fait pas le buzz en disant que l’on ne sait pas et que l’on cherche le point d’insertion du sujet dans le collectif. Ce n’est pas vendeur cette histoire, c’est trop compliqué pour les Facebook des services payeurs.

Nous avons injonction à faire simple pour ne pas perdre, soi-disant, l’argent du contribuable. « Trop expliquer, trop réfléchir pourrait finir par abrutir », disait le grand inquisiteur au sujet du savoir et il valait mieux ne pas le contredire. Un peu comme l’obersturm, le grand inquisiteur a un humour sous influence néogothique et malgré sa grande sensibilité, il reste très susceptible à toute forme de contrariétés…

« Faire prévaloir la forme sur le fond, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité intellectuelle, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à la vraie réflexion… Voilà où prospère l’imposture », disait Roland Gori.

L’état de droit actuel du soin est de l’ordre de la « monstration ». Un mixte entre montrer et monstruosité, me disait Isabelle psychanalyste à son endroit, un soir où elle voulait me foutre la trouille et elle adorait ça !

Elle avait raison pourtant, il n’y a qu’à constater la qualité du débat politique, en cette période présidentielle pour se rendre compte des enjeux réels et fantasmés, d’une course à l’échalote de la monstration. Il n’y a plus rien… Il ne manque que DSK !

Soigner, c’est le moindre souci de l’administrateur, il veut juste se faire croire qu’il est l’ordonnateur de grandes œuvres au service de la cause du peuple. On est là, dans un enfumage aux particules élémentaires très fines… Où l’on pollue nos cerveaux quel que soit la couleur de la vignette ou du pair ou impair de la matrice référentielle !

Autant dire que le soin n’est réduit qu’à sa valeur marchande et le spectaculaire est là pour habiller le produit. Il faut du buzz, réfléchir devient alors une perte de temps ou simplement l’anomalie du système de la pensée hégémonique du moment, qui réifie tout mouvement contraire en le morcelant dans une série d’immobilités successives.

Le sophisme a pris le pouvoir sur l’expérience, et il ne le rendra pas.

Le prêt à jouir du tout, tout de suite, à n’importe quel prix, ne souffre surtout pas de frustration. La pulsion est au pouvoir, il nous faut toujours plus de jouir pour exister….

Bienvenue au pays de l’administrature et de sa dictature des chiffres et du résultat, car voilà où se situe la nouvelle imposture !

On l’appelle l’imposture du résultat car il faut du résultat à tout prix voire à n’importe quel prix, « qu’importe le flacon, pourvu qu’il y ait l’ivresse disait la jouissance ! ».

Le ministre veut pouvoir twitter son contentement en deux clics et deux claques jubilatoires sur le fesse-bouc émissaire des réseaux sociaux. On est dans la jouissance, Madame, Monsieur, et chez ces gens-là on ne pense pas, on compte les « like » en matant sa cravate dans le miroir de son téléphone portable qui ferait sans doute mieux de réfléchir à deux fois avant de renvoyer les images.

Un acte doit donner un résultat, le temps est compté et le temps c’est du fric, le fric des autres nous fait-on rapidement savoir.

Comme si les autres, ce n’étaient pas nous !

Et si l’enfer c’était vraiment les autres ? On serait donc parfait, cela ne tient vraiment pas à grand-chose des fois !

Savoir ne pas savoir, ce n’est ni vendeur ni un bon placement dans un projet d’établissement. C’est un placement nocif, une sorte de subprime dans la bulle du pape de l’autel du libéralisme ambiant. L’ordre ambiant sait ce qui lui est nocif, surtout quand il crée lui-même les produits nocifs qui lui servent à sa propre survie, dirait de façon plus convaincante Thomas Piketty.

Dans le système actuel de penser le travail social, on a décidé qu’en maison de retraite, c’était sept minutes pour une toilette, pas plus pas moins, et la statistique ne dépend que de peu d’endroits où l’on pratique autrement, genre douze minutes et cela fait donc gonfler la moyenne nationale.

Si c’est plus de sept minutes, les collègues ronchonnent pour la consigne non appliquée et cela remonte à la direction qui fulmine, il va falloir sévir… Et prendre des décisions contraignantes qui ne lui plaisent guère, dit-elle. La vie de l’institution dépend de ses « bonnes pratiques », et en tant que manager, le directeur doit prendre les décisions qui s’imposent, a dit le Saint Conseil d’Administration dans l’immense sagesse de sa grande génuflexion au service d’un asservissement volontaire qui dit Amen les sous dans la gamelle.

Le système doit s’imposer à tous sans discussion. C’est comme cela et c’est une chose que les petites mains du social ne peuvent pas comprendre… Comprenez les travailleurs sociaux, les terre-acier qui cimentent la relation éducative de proximité, bien évidemment. Ceux qui bossent pour créer les fondations d’un travail de construction du sujet. Il faut être passé par la finance pour savoir ce qui est bon pour le collectif et donc pour l’individuel, il n’y a pas de doute à ce sujet, nous disent les experts…

Le travailleur social ne peut pas comprendre, les enjeux fondamentaux de la bien gérance. Le travailleur social est trop pris dans des affects archaïques et gauchisants, il est loin de « la réalité du monde réel qui l’entoure » me disaient Hanouna et Nabila l’autre jour sur W8… Tout le monde le sait, l’éduc fume des pétards et boit du café toute la journée enfermé dans son bureau en cherchant la meilleure solution pour ne rien faire.

Le terrain de la prise en soin selon cette façon de penser, cela coûte trop cher pour pas grand-chose ou pour un effet trop peu visible. Cela peut se comprendre mais bon, les technocrates devraient affiner le logiciel en prêt à penser qu’on leur a fourni et regarder à peine plus loin, là où le sujet de l’individuel commence à leur échapper. C’est là, dans cette zone non chiffrable que se situe la réalité du sujet et donc de ce qu’ils sont censés financer en fin de compte.

Ils n’ont aucune formation à ce sujet, le sujet n’est pas un sujet pour eux. Il est hors sujet de toutes leurs réunions et je ne peux pas vraiment  leur en vouloir à ce sujet !

La prise en compte éducative, la clinique du sujet et du quotidien vivent maintenant sous le joug d’entreprises managériales ne se cachant même plus derrière leur petit doigt quand elles montrent la lune. Une façade numérique de Potemkine, un tribun orateur suffit à faire une réputation. Il ne reste plus rien… Le sophisme règne en maitre, il se jouit dessus littéralement.

Nous sommes au temps de la toute-puissance de l’économique, de la finance et du par-être…

Et chez ces gens-là, Madame, Monsieur, on ne soigne pas, on rêve de drones éducatifs, de robots laveurs de cerveaux, de GPS du moi, de pointeuses horaires relationnelles et de caméras de surveillance de l’inconscient. Et puis d’un ou deux CRS en forme de surmoi pour faire police d’assurance. On est dans l’état d’urgence absolu. C’est la guerre du moi, Madame, Monsieur et il y en a encore pour de l’émoi !

On ne rêve plus, on est dans une irruption du réel qui nous rend @-réel, il n’y a plus rien… On a plus besoin de nos analyses, il suffit d’algorithmes éducatifs pour tout comprendre et résoudre l’impossible…

C’est pourtant dans une réflexion partagée que commence la psychothérapie institutionnelle. C’est le partage d’une intelligence collective mise au travail de l’analyse où tout le monde, même les petites mains du social, peut être engagé dans cette élaboration clinique.

Mais la clinique et donc la psychothérapie institutionnelle cela ne PAYPAL, on le sait déjà depuis longtemps, la clinique cela coûte sans être spectaculaire. L’intersubjectif n’a jamais l’allure de l’ombre d’une preuve, même avec un bon avocat et dix faux témoins ! Le boulot entre deux êtres n’est pas mesurable, il faut qu’on se le dise une fois pour toute. Le transfert est de l’ordre de l’aléatoire et ne contribue en rien à ce qui crée vos Dalaïques démocraties du risque zéro. C’est zéro votre interprétation du risque zéro. Une rencontre éducative n’est en rien décrétable, on parle ici de l’humain, d’une humanité que les mots, les lois ne peuvent en rien imaginer. Rien n’est prévisible dans ce qui vient faire rencontre et cessez donc de vouloir tout régenter. Le sujet de l’individuel est incodifiable, il faut vous le mettre dans la margoulette une bonne fois pour toute, l’être humain est incodifiable. N’en déplaise à Google et compagnie.

STOP, j’arrête les conneries.

Il est enfin temps que le travail clinique nous fasse rentrer en résistance à l’hégémonie des politiques sociales qui font déchanter les plus positifs d’entre nous en faisant passer le collectif pour autre chose que le point d’insertion de l’individu dans la société dans laquelle il évolue.

La politique du chiffre est indéchiffrable, et elle sent trop fort l’inhumanité d’un monde à deux vitesses sans insertion possible. Un monde qui est loin de se la jouer collectif.

« Techniciens de surfaces sociales de tous bords, de tous pays, unissez-vous », disait en braillant Oncle Bernard en sortant de sa visite hebdomadaire chez ses potes de Charlie, mais bon, il était un peu bourré ce soir-là et je ne sais pas si cela peut compter quant à mes citations. En même temps, tout le monde n’est pas Charlie ou ne cautionne pas la déchéance de nationalité ! Moi, j’étais fan de Bernard Maris dit oncle Bernard, économiste libéré, mort sous les balles d’ignobles cons dans les locaux de Charlie.

Il nous faut rentrer en résistance sous peine d’être réduit au monde du silence des parle-être bannis du filet langagier d’une société aux allures elles-mêmes de plus en plus sourde à la plainte d’un monde qui lui échappe.

Nous ne pouvons pas laisser des gens qui n’y connaissent rien de l’enfance et des familles, décider pour nous, sinon, au bout du compte, on sera complice dans une sorte de servitude volontaire et l’on ne pourra même pas dire que l’on ne savait pas sous peine d’être réduits à des collabos ignorants de seconde zone.

Des sortes de sujets sachant ne pas savoir et sachant bien qu’il ne faut point trop en savoir pour ne rien pouvoir en dire, dans une sorte de lâchitude intellectuelle, ceci pour faire référence dans un ségolénisme très à la mode de mes nouvelles charentaises.

La dérive normative avec ses protocoles et ses certifications ne nous laisse plus de répit. Derrière le masque (persona en latin), de protéger l’usager et de guider les professionnels dans leurs actes, on écrase la liberté, la création et la pensée tout à la fois.

Dans ce système, le sujet devient hors sujet et la pensée obsolète. Le sujet que l’on transforme en usager, on le pare d’un costume, que dis-je d’un uniforme que l’on appelle la légitimité où la bienveillance, c’est selon l’humeur de la réunion où des gens qui savent se retrouvent à la grand’messe d’un libéralisme ignorant et galopant.

La peste managériale inocule son virus, elle broie du noir comme au meilleur temps de l’esclavage.

Les réactionnaires font leurs lits dans ceux de conservateurs aux allures pétainistes mais redéguisés en anges vertueux d’un temps douteux vantant nostalgiquement, les grandes valeurs « travail, enfance, famille, patrie. Ils rêvent d’une école idéale en blouses où l’on chante la marseillaise en montant les couleurs de la France.

Vous avez compris le niveau de réflexion et d’élaboration intellectuelle de ces gens-là ?

Chez ces gens-là, on ne pense pas… On applique une doctrine ! Et on va à la messe pour se faire pardonner ses costumes et ses pêchés fictifs.

Et alors ? C’est quoi le problème ?

Moi je ne suis pas convaincu qu’en rhabillant un délinquant sans sa casquette Nike et son survêtement qu’on puisse le mettre au garde-à-vous et qu’on puisse en faire un bon élève qui respecte les valeurs républicaines. Tout au plus, pourra-t-on peut-être le contraindre à une obéissance de façade mais à quel prix ?

Celle de bombes humaines en maturation ?

Et en même temps au travail sur le terrain, on nous laisse seul aux mains de laboratoires pharmaceutiques qui, avec leurs experts et leurs agences, gouvernent notre façon de prendre en soin. Il existe une molécule pour tout aujourd’hui donc nous n’avons plus besoin de réfléchir.

On nous demande d’être des exécutants serviles des doctrines marchandes de multinationales hors de tous contrôles sauf des tweet de Donald Trump. C’est vous dire la qualité du contre-pouvoir !

Allez lire le DSM5 et vous comprendrez que l’on peut vous soigner de tout et de n’importe quoi ! Vous n’avez pas envie d’aller bosser les lundis matins, il existe la molécule stupéfiante pour y remédier. Vous souhaitez détruire la Corée du Nord quand vous vous réveillez, prenez un nem à base de tétrahydrocannabinol deux en un.

Prenons garde, il est temps, il nous faut impérativement agir.

« Il faut réfléchir à la menace que fait peser notre société de la norme sur notre capacité à créer, à rêver et à imaginer une manière de vie authentique… ». S’inquiète tout énervé et à juste titre Roland Gori dans son livre La fabrique des imposteurs. Il nous faut aussi relire Aldous Huxley et Georges Orwell car déjà à leur époque, en 1939, ils faisaient la description critique de la société que nous avons construite en 2017.

Nous sommes les prisonniers de la finance, coincés dans un étau entre le libéralisme économique triomphant et nos propres implosions bureaucratiques. Nos implosions sont déjà programmées à l’obsolescence du goût des lois et des décrets qui se surajoutent à un mille-feuilles administratif qui nous pollue de paperasseries illisibles qui n’ont de sens que pour ceux qui en vivent.

Ils ne comprennent pas tout, eux non plus, nos collègues fonctionnaires qui vivent ces situations. Ils sont dépassés la plupart du temps par des fonctionnements loin d’être clairs dans leur formulation. Ils rament pour obtenir la bonne info du bon service, et ils finissent par prendre de la distance pour ne pas faire partie de l’orchestre du Titanic, d’un remaniement politique qui changera encore à nouveau leur protocole de travail...

Chez ces gens-là, on ne travaille pas.

On préfère attendre le contrordre qui va venir et la prochaine élection ! Et je fais confiance à leur grande expérience d’une certaine forme de désorganisation chronique pour savoir ce qui est le mieux pour eux. Bravo à eux, moi je ferais sans doute pareil en de telles sinistres circonstances. Je serais un bon collaborateur !

L’acte éducatif ne se réduit maintenant qu’à sa seule capacité à remplir des ramettes de papier de conneries hors de sens.

Kafka s’il te plaît, fait bouger ce corps social et administratif mortifère qui gangrène toute imagination créative et pourrit la vie de tous les travailleurs sociaux !

Notre dépendance financière est devenue telle que pour traiter les sujets que la société nous confie au plus bas prix possible, on nous impose d’obéir au risque zéro.

Pourtant, 1 %, et c’est plus que zéro, de la population mondiale possède 99 % de la richesse mondiale, et cela ne me semble pas être sans rapport ni sans risque avec le problème qui nous lie : soigner les pauvres de leurs symptômes et de cela personne ne s’en inquiète. Comme personne ne se pose la question du traitement de la misère et des moyens qu’on met à son accompagnement. Cette question n’est pas régalienne et elle ne régale personne à la lanterne ou l’Elysée.

Il est où le risque zéro dans cette équation ? On sait prendre le risque du risque zéro mais pas pour tout et surtout pas à n’importe quel prix.

Au final, on embauche des pauvres pour s’occuper de pauvres avec des moyens et des méthodes mise en place par des gens qui ne connaissent rien à nos métiers de l’impossible et qui plus est, sont eux aussi des travailleurs pauvres. On peut se poser de légitimes questions sur notre condition d’être humain à être humain.

On peut aussi se dire. Qu’est-ce qu’on fout là ? Pourquoi on en vient à se foutre dans une telle merde ? Est-il normal, ce système de penser notre monde ?

« Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », disait Candide. « Quand les gens sont de mon avis, j’ai l’impression de m’être trompé », lui aurait dit Oscar Wilde mais ça je n’en suis pas sûr car je n’étais pas là, je regardais un match de rugby à la télévision !

Faire une citation, cela peut quelquefois être douteux et très coûteux, il vaut mieux être précautionneux car je n’ai en général pas les moyens de ce que j’écris. J’adore pourtant cela ! C’est le prix de la liberté, il y a un prix à tout.

Pour parler clinique, en toute précaution, il faut aborder la société dans son ensemble et non pas seulement que par la lorgnette de nos vécus personnels ou professionnels, et cela de toutes les places qui nous sont données d’avoir.

Il nous faut penser collectivement au collectif et donc par conséquent à nous tous individuellement ! Le collectif c’est le sujet de l’individuel.

Le soin ne se réduit pas à des diktats politico-démagogiques entre coaching et réalité ou entre principe de réalités et de précautions, n’en déplaise aux grands ordonnateurs des politiques qui nous asservissent.

Il y a pourtant en cette époque de quoi se poser d’autres questions sur le traitement et la place que l’on laisse pour soigner l’institution ou la société dans son ensemble. On sait qu’il est hors de question de considérer que l’institution soit malade. Alors même pas la peine de parler de la société en général... Ce n’est pas de notre domaine de compétence, il y a suffisamment d’ex-pères.

Cette approche n’est pas rentable ni justifiable, et qui plus est, contreproductif pour son image. Donc on ne soigne pas l’institution sociale et l’on continue d’accueillir en son sein en faisant comme si cela était efficace au prix d’évaluations où le sophisme prime sur la rigueur. Il faut montrer que l’on sait même quand on ne sait pas, le reste ce n’est que du pipeau.

Du moment où l’on écrit sur des ramettes de papier, c’est du sérieux. Ce qui est écrit à l’intérieur n’a aucune importance, c’est le poids du dossier qui fait la qualité.

Du coup, savoir et ne pas savoir, d’un point de vue clinique ou administratif, viennent à se confondre. On frôle l’incestuel de confort dans une dichotomie douteuse entre deux entités qui ne pourront jamais faire bon ménage. On ne peut accepter cela car Il y a danger.

La clinique est en danger.

Tout est gabegie, rien n’est sous contrôle, le commanditaire d’un rapport long et coûteux en temps ne va surtout pas faire l’effort de lire ce qu’il a ordonné d’écrire. Il est débordé entre ses heures de récup, son mi-temps thérapeutique, ses réunions, sa formation en cours et dont il ne sait plus l’intitulé, ses RTT, les texto de son Ex et ses arrêts maladie pour burn-out.

Lire un texte serait trop dispendieux pour son temps qui est des plus précieux, lui a-t-on dit. Et puis par la suite, il lui faudrait éventuellement se remettre un tant soit peu en cause, répondre et se mettre au boulot ou s’en remettre à sa propre autocensure à géométrie variable qu’il aime administrer comme une grâce présidentielle pour les membres de son réseau et pour ceux qui n’en seront jamais. Mais bon ça c’est du boulot et même si c’est satisfaisant au niveau narcissique, il n’a pas envie de se prendre la tête avec un langage où au final, il ne comprend pas grand-chose. Son truc, c’est la finance et les tableaux Excel.

Se remettre en cause n’est pas de son domaine de compétences dit sa fiche de poste dument paraphée et contresignée par l’autorité tutélaire sous contrôle d’un grand Autre anonyme au pays d’un collectif qui ne prononce même pas son nom celui de l’abandoncrature d’un idéal à l’énergie renouvelable.

Hannah Arendt a bien expliqué ce sentiment entre puissance et impuissance de celui qui est aux ordres d’un grand Autre totalitaire.

« J’obéis aux ordres des élus ! » C’est l’excuse de confort du bon samaritain fonctionnaire, me disait l’autre jour la petite fille du maréchal Pétain en étendant son linge. Ça laisse rêveur… Je ne savais pas que c’était ma voisine ! Entre elle et Marion Maréchal Le Pen, je m’y perds maintenant, elles se ressemblent tellement ! Elles sont belles et troublantes, elles se situent entre Belzebuth et Bambi. Bon, ce n’est pas un compliment pour Bambi, je vous l’accorde. Excuse-moi Bambi, ce n’est pas moi Omar qui t’as tuer !

Revenons à l’essentiel, il est temps ! Gaspillage intellectuel du temps et de l’argent du contribuable et tout le monde s’en fout.

« Il n’y a plus rien. » Le peuple paiera puisque les bénéfices sont privatisés et les déficits nationalisés, et que tout le monde s’en fout du moment où chacun mange du saumon fumé, élevé aux farines animales au même prix qu’une vulgaire tranche de jambon polluée de pesticides.

Nous marchons sur la tête de gondole de nos illusions perdues. C’est la grande illusion. « Laisse les mongols à Denise, elle est AMP (aide médico psychologique), elle saura bien quoi en faire. »

Réveillons-nous « moutons de Panurge ».

« Il s’agit de produire de l’humain… Et c’est autrement plus difficile que d’organiser une expédition au pôle nord en chiens de traîneaux », nous disait déjà Deligny en son temps.

Entre parenthèses, à Monoblet, dans son lieu de vie, il avait résolu le problème ! Il a longtemps fonctionné sans demander de l’argent à qui que ce soit et l’administration l’a ensuite rattrapé sous prétexte de règlementations en lui proposant un prix de journée car cela était normal de rémunérer « l’extraordinaire » qualité de son travail.

Par la suite, un fonctionnaire zélé, droit dans ses bottes de marque allemande « Das model » est venu lui demander des comptes sur ses méthodes de management en lui notifiant « votre note de gaz est trop élevée, l’obersturm administratif comptable va être très mécontent et ce n’est pas un point de détail ! Avec du zyklon B, vous pourriez faire des économies substantielles répondit un écho lugubre venu du camp de Birkenau… ».

OK, j’atteins là le point dit de Godwin et je me risque à être déplaisant et c’est plutôt irréfléchi et cela pourrait disqualifier l’ensemble de mon texte. Je ne vais pas en prendre le risque, je retire immédiatement cette histoire de zyklon B et je salue au passage, ce qui n’a presque rien à voir, le talent immense de Primo Levi qui a su avec tellement de pertinence et d’humanité, nous décrire l’univers d’un quotidien concentrationnaire dans Si c’est un homme. C’est un livre que devraient lire tous les éducateurs et les fonctionnaires avant d’obéir à des ordres sans y réfléchir.

Bon j’arrête le délire, j’avais envie de me lâcher, c’est le minimum quand on assume un texte et pas une citation mais il faudra quand même demander à Jacques Lin comment cela s’est réellement passée cette partie de l’histoire.

Le risque zéro, c’est zéro, zéro ennui, zéro tracas, disait la pub pour une société d’assurance mais c’est aussi zéro existence, zéro singularité, zéro recherche de sens disait la tête à Toto.

Il nous faut une analyse institutionnelle permanente afin de tenir compte de la dimension politique de la clinique ; condition indispensable à la création d’espaces du dire rappelle Philippe Bichon, de La Borde. Nous ne pouvons continuer d’accepter cette bureaucratie triomphante qui veut tout homogénéiser en niant la place du désir dans la fondation de l’être humain. Dans notre travail, il n’est plus que questions de marchandages et de survie, ce qui nous éloigne de plus en plus de nos missions d’accueil de l’autre dans sa singularité.

On ne soigne pas un schizophrène comme un délinquant ou un tout-petit qui souffre de carences éducatives. Ce n’est pas en faisant des grilles que l’on coche quand ils ont fait ceci ou cela que l’on va être soignant. Tout au plus, on alimentera des statistiques et celui ou celle qui en fera son gagne-pain.

On nous empêche de faire notre boulot et je ne comprends pas pourquoi…

Je vais m’en griller une, Annick, je sens bien que je m’énerve… Et que j’écris presque à pertes et profits de mon propre compte narcissique ! « Je m’en va sucer le sein de ma mère ».

Alors qu’est-ce que je fous-là ? Qu’en est-il de mon désir d’être là ?

Vivre avec des jeunes enfants et adolescents aux parcours chaotiques sur lesquels ils n’ont pas de prise, c’est une aventure qui n’est pas sans risque. Cela ne va pas de soi, de penser pouvoir avoir une prise sur ceux qui n’ont pas de prise… C’est prétentieux et cela vient interroger, là où l’on en est.

On n’arrive pas là par hasard, on est déjà forcément dans une certaine emprise de la surprise, de la rencontre qui va venir ou pas. On veut savoir qui est cet autre. Cet autre qui parfois nous ressemble tellement trop.

Le collectif, le hasard, l’humour, l’ambiance, le sérieux sans se prendre au sérieux, la logique poétique de l’accueil sont dans ma boîte à outils. Je ne vais pas vous raconter les détails de ma boîte à outils, mais je vais vous en faire maintenant un petit inventaire sélectif qui devrait suffire à votre curiosité.

C’est plutôt un fatras très organisé avec plein de matos qui provient de partout, de toutes mes expériences, elles sont nombreuses et je crois que je peux me servir de l’une ou de l’autre à n’importe quel moment.

Pour utiliser cet aspect symbolique de ma pratique, je dois tenter de suspendre mes préjugés, me surprendre, savoir ne pas savoir ou sinon ne pas trop savoir, tenir compte des insignifiances constitutives de l’existence des sujets, me faire l’observateur du petit rien qui pourrait faire signe.

C’est tout une constellation évolutive dont j’ai l’impression de m’éloigner à chaque fois que je crois m’en approcher.

Je suis le propre trou noir inversé de mon narcissisme déficitaire. J’adore m’expulser de moi-même dans l’univers intergalactique et sidéral de l’intersubjectivité.

Je ne peux pas m’empêcher par exemple de laisser des espaces de fuites à ceux qui pourraient trop me toucher, trop me donner ou vouloir m’ignorer. Je me bricole, je m’adapte, je compose donc je suis.

Je patine, je patauge, je rate, je rate encore, je rate mieux et je nage à contre-courant… Je pêche la truite qui vagabonde à la main et cela n’a rien à voir avec la pêche intensive, mais l’une est autorisée et l’autre non. « Va comprendre, Charles… ».

Bien plus tard ou bien plus tôt, je ne sais plus car quand on fait parfois dans l’uchronie, ce n’est pas forcément facile de se repérer dans le temps, Tosquelles se moquait encore : « La science est un trouble du comportement de certains types qui ont une obsession de vouloir tout contrôler. » Je suis d’accord, l’imprévu, l’inattendu n’est pas susceptible d’être mis en science. « Il faut toujours se garder une petite gêne », me disait un jour un cousin québécois frappé d’une lucidité rassurante.

Moi je préfère ne pas savoir car c’est dans cette zone qui m’échappe que je m’autorise à déconner dans ce que François Tosquelles, psychiatre de son état appelait une certaine déconniatrie. C’est un vrai espace de rencontre informelle où des petits riens peuvent venir se cristalliser et faire sens.

Sauf si le grand inquisiteur vient à y mettre son nez et y déposer ses propres tourments excrémentiels sur une grille déjective créée de toutes pièces pour sa propre jouissance du tout à l’ego.

Dans cette rencontre, j’associe alors avec mes propres déconnages, mes souvenirs personnels, mon histoire, mes élaborations quelconques avec ceux du sujet que je rencontre. On partage nos expériences, je baragouine, je radote, j’écoute les silences, je joue avec les mots, je les pulvérise sans produit chimique. Je postillonne à hauteur d’un ravioli par minute, je m’autorise à être moi-même avec tous les défauts qui vont avec et c’est tant mieux, sauf pour celui qui prend le projectile acide en pleine face. Je m’éloigne inlassablement de la toute-puissance de celui qui croit qu’il sait. Savoir que l’on ne sait pas, c’est déjà comprendre répète inlassablement Joseph Rouzel, un ami de transfert.

Je me mets en position de celui qui cherche et qui attend que le sujet vienne à son aide.

Cette position n’est jamais commode même si il sait déjà que je vais avoir besoin de lui.

Cet inversement des rôles lui redonne de la confiance en sa faculté d’être en vie et d’être important pour quelqu’un. Mais c’est aussi très angoissant de croire qu’on puisse avoir une telle puissance. Il va donc nous falloir gérer ce qui est de l’ordre de nos désirs respectifs.

Je suis, donc l’autre existe… L’autre existe, donc je suis. Les parle-êtres peuvent alors se rencontrer dans l’exil de la langue.

Je tente de lâcher mes dernières résistances, de ne pas trop maîtriser. Je deviens le vagabond de moi-même qui se construit et se déconstruit au contact de l’autre.

J’apprends de lui et il apprend de moi.

Je ne sais rien de lui, il ne sait rien de moi… Et ce sont nos mots qui vont nous mettre en image et nous donner vie en accouchant de nous. Il faudrait relire Beckett qui savait le poids des mots mieux que Paris-Match, mais bon chez mon adorable coiffeuse ce soir, c’est plutôt le choc des photos.

Je procrastine pour défier le temps institutionnel et le mien ; « Je ne m’enfuis pas je vole » comme la famille Bélier.

Qui est-il cet étrange étranger qui s’échappe plus je l’approche ? Être au plus proche, ce n’est pas toucher, la plus grande proximité, c’est d’assumer le lointain de l’autre, disait en sub-sens Mister Oury. Tosquelles rajoutait que la meilleure façon d’habiter avec eux, c’était de s’en séparer ! Tout le contraire du vivre-avec que nous prônons comme un étendard dans les LVA.

J’ai pu vérifier cette dernière hypothèse à plusieurs reprises car quand ils partent, ils ne sont jamais très loin, ils sont dans les murs, ils les habitent. Ils ne sont jamais aussi présents et jamais aussi preneurs des conseils qu’ils n’auraient jamais acceptés d’avoir auparavant. Une présence-absence qui vient enfin causer dans le poste de chacun. Qu’est-ce que je suis pour toi, est-ce que je compte vraiment pour toi ? Dans cette séparation, enfin on habite ensemble et l’on se cause.

Et là, il n’y a plus de prix de journée qui comptent et on revient enfin à l’essence même des lieux de vie, ceux de Deligny et cela pourrait faire l’objet d’une discussion plus approfondie à ce sujet.

Pour en revenir à ce qui donne sens dans la prise de « connaît-sens » dans la relation que je tente de construire, il me faut alors ralentir le temps institutionnel au point qu’il puisse fusionner avec une errance qui permette la rencontre. La rencontre n’est jamais frontale, l’errance ne s’y prête pas et ces petits gars tous abîmés au plus profond d’eux-mêmes ne supportent parfois pas la brutalité d’un moindre questionnement, voire même le regard trop poussé, d’une rencontre visuelle fortuite. « Qu’est-ce que t’as, toi ? ».

Un clignement d’œil peut-être le début du début d’un semblant de relation ou d’une fin de non-recevoir. Il n’y a que des règles tacites et elles ne sont en rien formalisables, la singularité d’un moment partagé ne se programme pas sur l’autel de la bienpensance administrative.

L’institution dans laquelle on évolue a alors une grande importance, c’est elle qui doit favoriser des possibilités d’espaces de fuites vers un ailleurs possible. Elle doit être sécure et pour l’être, il faut que le personnel s’y sente bien. Il faut que chacun puisse trouver la place à sa singularité dans un collectif. L’institution se doit d’être dans un équilibre, juste limite. Il ne peut en être autrement au risque d’être totalisant ou totalitaire.

Les idées, les troubles de l’humeur, les symptômes doivent même si c‘est compliqué pouvoir circuler dans des espaces dérivatifs transitionnels et ce n’est pas évident à mettre en place, ni à supporter pour le personnel éducatif et soignant.

C’est un travail d’équipe. Un travail qui coute à l’esprit d’équipe et faire équipe cela ne va pas de soi. Le collectif a un prix discutable qui doit être mis en discussion en permanence.

La pulsion ne s’enferme pas, on peut juste éventuellement l’accompagner ou la dévier, la dériver vers d’autres chemins socialement plus acceptables. Le symptôme est un langage et doit être entendu comme cela. Faire taire le symptôme par la pharmacopée ou par toute autre méthode ne viendra que masquer ce qui devra être satisfait un jour ou l’autre (la jouissance) dans un passage à l’acte qui pourrait finir par être insatisfaisant pour l’ensemble de la société.

C’est pour cela que notre travail passe par le langage. Il nous faut parler. Parler pour ne rien dire, parler de rien, parler de tout, parler pour faire sujet, parler à s’empêtrer, parler autre, trop parler, s’empêcher de parler, parlementer, parler à l’oreille des chevaux pour faire triangulation ou un semblant thérapeutique, parler sous contrainte, parler par procuration, parler la langue de bois, parler politique, parler avec suffisance, parler pour tricher, parler d’amour pour faire moins triste, parler à demi-mots, parler à Demi Moore, parler à tort, parler fort, parler vrai sans en être sûr, parler juste sans savoir pourquoi, parler pour parler, parler dans le vide, parler pour faire bien et occuper le temps de parole, parler comme pour faire une tentative vers un ailleurs possible.

Waouh parler, c’est quelque chose et il faudra bien qu’on en parle, un de ces quatre !

Rien n’est moins sûr, parler cela ne PayPal au pays de la démocrature « la dictature c’est ferme ta gueule, la démocratie, c’est cause toujours… ».

Pour certains ados, la parole est dangereuse, et ils en ont déjà fait parfois les frais par le passé. « Il ne faut pas pousser mémé deux fois dans les orties. » Alors ils parlent de façon symptomatique et c’est à nous de trouver notre machine « Enigma, intersubjective » qui nous permettra de savoir ce qu’ils cherchent à nous dire ! Il faut qu’il y ait transfert de données… Et ce n’est pas Allan Turing qui m’aurait contredit. Enfin si mais juste pour faire chier ! C’était un grand génie mais pas de la relation. L’autre ne l’intéressait pas ou lui faisait peur.

Nos jeunes en majorité savent déjà ce que les mots, on fait d’eux. Pour eux nul besoin de Beckett pour comprendre. Pas besoin de traducteur, ils savent la dangerosité d’un verbe, ils sont polyglottes, ils parlent déjà l’argot, le verlan, le slam, le manouche, le rebeu, le rap, le Facebook et tous les réseaux sociaux. Ils surfent sur la vague numérique comme des Brice de Nice très monstratifs. Ils sont sur les réseaux des cas sociaux ; pour preuve : ils tweetent avec Trump.  

Ils s’inventent une vie virtuelle, de nouvelles galaxies de l’amour instantané pour fuir la réalité de vies sans issue sinon celles d’affronter un réel agressif où ils ont très peu de chances de pouvoir s’arrimer. Ils sont coincés entre une ubérisation de leur moi et le produit éventuel de consommation qu’ils représentent, autant dire la même chose.

Il faut donc souvent partir de biais. Quand j’épluche les pommes de terre avec un môme, il ne me vient pas à l’idée de savoir si c’est vrai qu’il a grandi dans un placard, même si c’est écrit en rouge dans son dossier de l’aide sociale !

L’essentiel c’est l’ambiance, et ce genre de questionnement ne vient pas faire ambiance.

Il faut donner de soi, être pro sans l’être vraiment. Il faut avoir l’impression de ne pas travailler tout en sachant que l’on travaille. Il faut se laisser porter par l’ambivalence du paradoxe. Il faut relire Winnicott qui a très bien expliqué ce concept de paradoxe «de parent – non-parent, de famille - non-famille (…) Il faut faire comme si, tout en sachant que l’on n’est pas (…) sans jamais aplatir ou résoudre le paradoxe. C’est dans cet espace sur-prise et de sein-bolisation que s’ouvrent des espaces transitionnels (…) et qu’un ailleurs devient envisageable (…) ».

L’ambiance que l’on met dans l’endroit où l’on vit, c’est la matière brute de la relation. C’est le terreau de la germination de la clinique éducative garantie en permaculture, sans OGM, sans Roundup, sans huile de palme et sans DSM5.

Le vivre-avec c’est bien plus qu’un concept car on peut vivre à côté de quelqu’un sans jamais le rencontrer.

C’est pour cela que certains - même s’ils sont en voie d’extinction - de mes camarades des lieux de vie devraient parfois penser à conceptualiser leur pratique au lieu de se cacher derrière ce mot fourre-tout et bien confortable du vivre-avec comme une marque de fabrique qui ne souffre pas de critiques « je vis avec, donc je sais mieux que tous les autres ce qui est bon pour l’autre».

À la Bergeronnette, c’est le contraire. On ne sait pas grand-chose de l’autre, on découvre, on apprend, on est en apprend-tissage et l’on est dans le doute en permanence. Ce n’est pas un doute anxiogène ou idiocratique hérité d’un syncrétisme éducatif de formatage mais un doute qui se veut constructif, élaboratif et évolutif.

C’est un doute qui n’empêche pas de faire mais qui empêche de faire trop de conneries. « On rate, on rate encore et on rate mieux… » me disait Samuel B.

Le savoir doit s’incarner dans l’équipe, me suggérait un jour avec raison Marc Ledoux.

Alors on essaie, on tente, on cherche. On est dans l’agir pour le sujet et nous-mêmes. On invente ensemble au jour le jour, notre projet de vivre-ensemble qui réécrit sans cesse notre projet d’établissement. Rien n’est figé, rien n’est fixé, rien n’est fini, et c’est cela qui fait vivre notre institution et qui en fait une institution vivante et pour le coup, un vrai lieu de vie.

On est loin de la toute-puissance. Nos armoiries sont discrètes et se tissent parfois simplement dans l’intimité d’un sourire partagé, d’un regard qui compte ou qui est inattendu, d’un petit rien qui geste un silence et viendrait révéler ou pas, l’inaudible de ce qui est indicible. Un rien, c’est parfois beaucoup quand on pense à l’autisme. A partir d’un petit rien, on rentre dans la nano subjectivité, la nano sphère. On frôle le néant ou le trou béant du non-dit absolu. Il faut être prudent, on marche en terres inconnues, là où le verbe ne fait pas forcement sa loi, là où l’absence de mots vient faire écriture et tout cela en écriture minuscule que l’on va tenter de trans-former en écriture majuscule mais pas pour faire du plein. Juste pour voir et se rater mieux !

On est dans un vide qu’on pourrait être tenté à tort de vouloir combler. On adore combler du vide par du plein, du plein de vide au final mais cela nous rassure. On est content et l’administrature aussi ! Quand on fait des tas de choses qui ne servent à rien mais qui viennent à être médiatisées, on trouve toujours un bon avocat journalistique pour dire qu’on est des supers héros !

Une odeur d’oignons déglacés au vinaigre de Xérès me ramène à la réalité, à ma réalité.

Est-ce une tentative olfactive désespérée pour combler un vide par une madeleine de Proust clinique ?

A quelle heure s’arrête le train ?

Un train passe à onze heure sans s’arrêter, une mouche agace, le téléphone sonne, le coq chante, une stagiaire trébuche, une voisine radote, le chat et son caractère imprévisible, les chambres sont sales et dévastées par une journée de placement de plus, un jour qui passe sans s’arrêter pour dire bonjour, le maire qui téléphone pour me demander si je sais où se trouve sa charrette de fumier, pourquoi le saurais-je ? Le facteur tout sourire amène une lettre recommandée, le journal annonce qu’un nonagénaire écossais a pris l’autoroute dans son fauteuil roulant, le soleil se couche devant la lune, Sergio qui regarde poubelle la vie ; le quotidien fournit un large éventail d’occasions à saisir pour se rencontrer et faire la tentative de se comprendre.

Il faut utiliser le décor et l’ambiance est l’un des facteurs primordiaux de ce qui peut ou pas se construire. 

Tout doit être prétexte ! Tout est prétexte à rentrer en relation sans trompette ni fanfare, la clinique ne vient pas se coucher dans les lits qu’on a faits pour elle. Elle se sauve dès qu’on prononce son nom : ce qu’elle aime, c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand elle oublie comment elle s’appelle, pour paraphraser Jean Dubuffet au sujet de l’art brut.

Ici on essaie, on bricole, on cherche, on se cherche. C’est l’imagination qui a pris le pouvoir et on le lui laisse. On re-invente notre travail chaque jour, c’est une rencontre du troisième type permanente dans la triangulation intergalactique d’un grand autre très absent.

C’est l’Art brut qui s’invite dans la clinique ou la clinique qui devient Art brut…

Les deux sensations me plaisent, je ne peux pas choisir, je ne sais pas et puis il est trop tard, je vais me coucher.

L’écume des jours et ses jours obliques abondent en parfums délirants qui se délient lentement dans la moiteur du crépuscule.

 Je m’endors en écoutant Boris Vian.

Toc toc, on frappe à ma porte.

Il est minuit. C’est Nounours qui n’arrive pas à dormir et qui prétexte pour venir me voir, que je l’aide à choisir entre deux pantalons, afin d’aller au collège le lendemain.

D’habitude ses choix vestimentaires sont le cadet de ses soucis. Je le sais et il sait que je le sais. Il s’habille généralement au dernier moment sans choisir, il se revendique pourtant d’un mouvement punk ou gothique sans bien savoir ce qui d’un point de vue vestimentaire est de l’ordre d’un mouvement esthétique novateur ! Sale, il aime bien…. Il aime faire peur.

En règle particulière, il s’habille tout le contraire de ce que j’aime.  

J’entrouvre la porte, un peu plus.

D’abord il en profite pour m’embrasser en me disant qu’il ne m’avait pas dit bonsoir avant de se coucher. Ce qui est faux, ce soir il l’a fait au moins par deux fois. Je m’en souviens car je m’étais dit la deuxième fois qu’il avait sans doute oublié la première ou qu’il avait besoin d’un regain d’affection que je lui ai donné sans aucune restriction. Il refoulait pourtant largement du goulot, ce qui m’a laissé un souvenir impérissable quand j’ai remarqué après cette étreinte que j’avais une raviole qui commençait déjà à germer sur ma joue. Nounours au niveau bactéries, je le connais bien. C’est un nid à microbes…

Il se ronge les ongles jusqu’au sang et quand il ne peut pu rien faire au niveau des mains, il passe aux pieds. Je l’ai vu faire lors d’une discussion nocturne avec lui. Ce soir-là, il a même mis de côté quelques ongles de ses pieds dans une boite et quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu que c’était sa réserve au cas où…

Nounours, c’est un puriste, il a des ongles millésimés et que des premiers crus.

Il a 18 ans, c’est un solide gaillard au regard noir comme de l’ébène, on se connait depuis qu’il en a dix et ce soir, il a besoin de moi ou d’un peu de présence.

Il se fait tard par rapport à l’heure à laquelle je vais me lever, vers 5h30 mais tant pis. Nounours a besoin de parler.

On a construit ensemble une vraie et une ça- crée- relation.

J’en sais un tas sur lui et lui aussi en sait beaucoup sur moi. Pour savoir, il faut aussi se raconter sans se la raconter.

Il y a du trans-faire. Je le mets au boulot et lui aussi me met aussi au travail. En vérité, il m’épuise la plupart du temps mais j’aime bien quand cela vient de lui et il en abuse. A sa place, je ferais pareil. C’est bien de se rencontrer à travers l’autre ce voyage nous trans-porte.

Notre relation est belle mais tumultueuse. On s’aime et l’on se déteste dans tous les registres dont parle Mélanie Klein mais quand même en moins pire me semble-t-il.

Il y a des jours où il me passe par les trous de nez et qu’il m’insupporte et j’aurais envie de lui péter la gueule. J’en ai même rêvé, il était en sang et j’en parlais un jour, un peu gêné à un psychiatre rencontré au hasard d’un déplacement en institution qui m’a répondu d’une façon détachée que c’était mieux de le rêver que de le faire. Merci Areski, j’ai pris une bonne leçon, ce jour-là.

D’autres jours, c’est moi qui lui suis insupportable même quand j’ai l’impression d’être loyal avec lui en lui accordant telle ou telle chose que je n’aurais pas accordée à un autre que lui. Je le respecte en tant que sujet à part entière, je le respecte dans sa singularité. Il le comprend à sa façon et moi de la mienne. Chacun s’arrange de son monde comme il peut. On se bricole souvent chacun de notre côté. Le symbolique, le sien est le mien se bricole dans un ailleurs de nous. Quand on est ensemble dans le collectif, on se cherche sans se trouver, les autres nous mettent hors de nous.

Ce n’est en rien du fayotage ou du laisser-aller. En lui garantissant cette place de grand qui lui revient, je garantis sa place de sujet au sein du collectif. Il a sa place d’individu, différent et singulier au sein d’une institution qui prend en compte sa place inaliénable de sujet.

Il y a des jours où quoique je fasse, je suis hors-jeu en ne comprenant rien de rien à ce qu’il cherche à me dire. Ces jours-là, je n’insiste pas, je sais qu’il a envie de m’en foutre une ! Et cela me parait normal qu’il ne le fasse pas car c’est un bon prétexte à la parole même si elle est parfois trop forte et inaudible. Alors on s’engueule comme un vieux couple symbolique qui s’aime et qui n’est pas content du traitement que l’autre lui réserve.

Là, je peux lui dire beaucoup de choses. Quelques fois j’exagère pour voir et pour le pousser dans ses retranchements, je sur-joue. J’ai alors le mot juste limite et tranchant mais ses limites je les connais et j’en joue pour l’entrainer dans la réflexion ou l’incompréhension. C’est souvent quand on est borderline que vient se dire ce qui n’aurait jamais pu être dit. Avec tous les risques inhérents à ce bricolage entre deux êtres qui se rencontrent dans l’exil de la langue et dans un lieu de placement vécu la plupart du temps comme une injustice ou une double peine. Les parents font des conneries et l’on place l’enfant.  La parole n’est jamais sans risque et j’en prends le risque.

Ouvrir des espaces du dire, c’est forcément ouvrir à une incomplétude réciproque qui ne manquera pas de surgir. Il y aura forcément du manque à un endroit où un autre.

Ce qu’on se dit, cela nous regarde et cela regarde aussi le collectif car c’est une relation  professionnelle. C’est un des pourquoi de la supervision ou de l’analyse des pratiques. Dans nos métiers, il est important de se mettre à l’analyse de l’équipe et cela de n’importe qu’elle place qu’on puisse se situer. Il faut savoir analyser les manifestations transférentielles qui peuvent à n’importe quel moment nous empêcher de voir ou d’accepter ce qui est de l’ordre de l’évidence. L’amour rend aveugle et il est question d’amour aussi dans le transfert « le transfert, c’est de l’amour qui s’adresse au savoir » nous disait Lacan.

L’insertion du sujet dans le collectif demande de commencer par soigner le collectif. La parole doit pouvoir circuler et être analysée par un ou des tiers. Parler c’est risqué, écrire encore plus. C’est se mettre au risque de l’autre et de nous-même. Les mots ne nous appartiennent pas. Pas plus que la langue maternelle soit la propriété d’une mère ou de quiconque. Le langage ne retransmet qu’imparfaitement nos états d’esprits sous réserve même de savoir vraiment ce que l’on à dire et ce qui vient réellement de nous… On est déterminé à emprunter les mots d’un autre qui nous habite à notre insu. Le transfert à toujours ses passagers clandestins. Ce sont souvent les parents des jeunes que l’on transporte avec nous et qui viennent faire tiers dans une relation que l’on a pourtant décrétée comme duelle. L’absence physique ne crée pas une absence psychologique, les parents sont toujours là dans un coin de leurs têtes et l’on ne doit jamais nier ce paramètre dans nos hypothèses de compréhension d’une problématique.

Le transfert dans la relation éducative ce n’est pas un travail de tout repos, n’en déplaise à ceux qui ne savent pas et qui tentent de mettre en place une législation pour tout réguler même ce qui est de l’ordre de l’intime dans la relation. Une législation de plus ne pourra que nier la place du désir dans la fondation de l’être humain. On veut tout uniformiser en oubliant que l’égalité est une forme d’aliénation du sujet dans la négation de sa singularité.

Personne n’est pareil, personne ne ressemble, personne n’est l’égal de l’autre. On a tous des histoires, des origines, des éducations et des cultures différentes.

Quelle est donc cette société qui voudrait nier toute individualité en l’atomisant dans une somme d’inepties complotistes et identitaires que seul le cerveau humain est capable d’inventer ?

Tous nos ancêtres ne sont pas gaulois contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire ! On ne fabrique pas de l’humain à coup de 49-3 ou d’AK47.

Faire de l’éducateur, un agent d’une politique au service de la finance, c’est faisable et vous y arriverez sans problème mais il faudra alors vous prémunir contre ce qui de l’ordre de votre méconnaissance des sciences humaines et vous aurez alors à faire, tout seul avec ceux qui n’ont pas été, un tant soit peu éduqués.

Vous allez alors découvrir le réel sans éducateur… Et je vous souhaite le meilleur dans la société que vous êtes en train de nous construire au pays d’une administrature qui forclot le symbolique.

Eric Jacquot, le 10 avril 2017

Posté par praxis74 à 12:50 - Commentaires [0] - Permalien [#]

28 mars 2017

Un livre sur Jean Oury...

PARAITRA DEBUT JUIN A CHAMP SOCIAL EDITIONS :

 

Serge Didelet [1]

 

« Jean Oury… celui qui faisait sourire les schizophrènes »

 

 

Préface de Joseph Rouzel

Postface d’Éric Jacquot

168 pages Prix public : 17 euros 

 

« Avec cet ouvrage, particulièrement exceptionnel par sa texture, son contenu et son approche, Serge Didelet met les pieds dans le plat. Tout en se préservant de   la pratique de l’encensoir, où à coups de panégyriques et autres salamalecs, les thuriféraires et zélotes du grand Jean ne pensent qu’à l’embaumer, parce qu’il commence à se décomposer et que la mort ça pue. Le cadavre ils l’auraient bien bouffé tout cru, dans un repas totémique, comme dit Papy Freud, mais ça la fout mal. Alors ils le statufient dans un reliquaire. Pour le neutraliser. Pour pas qu’il revienne nous faire chier encore et encore et encore avec les toujours mêmes questions : c’est quoi l’institution, l’ambiance, quelle est ta place ??? (…) Un acte. En voici un. C’est un acte d’écriture. Une écriture qui mobilise la première personne. « Faut pas écrire JE dans un travail scientifique sérieux », disaient-ils. Serge, lui, il ne s’avance pas masqué, ni bardé d’un battle-dress théorico-épistémique. Un acte, c’est nu. Serge, gonflé, qui n’a jamais rencontré Oury, en se livrant dans cet ouvrage, le rencontre enfin. Voilà la donne. A la nervure exacte du plus vrai du vrai de cet homme qui dévoua sa vie à la cause des psychotiques, sans jamais refermer la question dans un savoir de plomb (…)

Dans les effets de transfert, c’est avant tout l’ami Serge qui se déplace et qui nous déplace. Alors le lecteur peut comprendre qu’il ne s’agit pas d’écrire sur Oury, d’autres s’en chargeront, et lourdement, mais d’écrire sur ce qu’Oury nous fait, là où il nous touche, là où sa parole, bien vivante, chemine en chacun de nous. L’ouvrage de Serge Didelet du coup se fait passeur pour chacun qui s’en saisit, passeur de sa propre humanité, passeur de cette quête sans fin vers « l’inaccessible étoile » que Jacques Brel célébrait dans L’homme de la Mancha.

Dernier point que je soulèverai : cet écrit prend son envol entre deux morts. Oury est mort le 15 mai 2014 et l’analyste de Serge Didelet, Pierre Hattermann a trouvé la mort le 4 août 2016 des suites de ses blessures lors de l’attentat terroriste de Nice. Cet analyste avait soutenu activement la rédaction de l’ouvrage. A sa mort Serge faillit abandonner. Puis le sursaut d’un désir increvable est revenu, toujours neuf, toujours étonnant, qui l’a poussé à achever le travail, à frayer le passage entre ces deux morts, ces « deux places vides » qui assurent, comme l’écrivit magnifiquement le poète René Daumal, une « présence entourée d’absence ».

(Extrait de la préface de Joseph Rouzel)

 

 

 



[1] Serge DIDELET est actuellement superviseur d’équipes et formateur. Il exerce aussi la psychanalyse en cabinet à Sallanches (Haute Savoie).

 

 

 

 

Posté par praxis74 à 19:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]

24 novembre 2016

FORMATIONS EN 2017

 

PRAXIS 74

« Supervision- Formation- Recherche »

www.praxis74.com / serge.didelet@wanadoo.fr

Cabinet de psychanalyse : 23 rue de Savoie 74700 Sallanches 06.16.13.26.48.

SIRET : 42373951500025

 

J’anime chaque année un séminaire, partage en petit groupe d’une question ou d’un sujet que j’ai mis au travail préalablement durant toute une année, parfois plus… En 2015, ce fut : « Louis Althusser, entre génie et déraison », en 2016 : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ». Je propose également des formations thématiques, en adéquation aux problématiques des équipes du social, du médico-social, du sanitaire.

 

FORMATIONS 2017

 

Transmission et transférabilité de la psychothérapie institutionnelle (deuxième année)

« L’aliénation, par Jean Oury… » 

Ce groupe de travail aura pour objet l’étude ainsi que la lecture individuelle et collective du séminaire de Jean Oury sur l’aliénation (1990-1991). Ce séminaire se propose comme une introduction aux problèmes des rapports entre l’homme et son milieu. Oury s’étaye des élaborations de la métapsychologie de Freud, augmentée par Lacan, afin « d’attraper » les mécanismes des processus aliénatoires. Ces regroupements seront peut- être l’occasion – pour le sujet – de faire le point, par lequel chacun pourra mesurer où il en est de sa propre aliénation, qu’elle soit transcendantale ou sociale. Ce séminaire 2017 estdans le droit-fil du séminaire 2016, intitulé : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes » ; seules les modalités pédagogiques ont changé.

Il sera structuré en trois journées :

  • Le 3 juin.

  • Le 9 septembre.

  • Le 4 novembre.

Horaires : 9h à 12h ; 13h30 à 16h30.

Lieu : Cabinet de psychanalyse au 23 rue de Savoie 74700 Sallanches.

            La globalité du séminaire représente 18 heures de formation mutuelle, interactive et guidée. Une lecture attentive préalable du séminaire de Jean Oury[1] fondera le socle épistémique de ce séminaire, dont les finalités sont de comprendre les mécanismes de la double aliénation, et de son traitement possible par le collectif institutionnel. Ce séminaire se fonde sur les méthodes actives, mais si votre participation dynamique est désirée, elle ne sera jamais extorquée. N’hésitez pas, cependant, d’enrichir ces regroupements de vignettes cliniques issues de votre pratique sociale et professionnelle.

Ce séminaire peut concerner les travailleurs sociaux, et les infirmier(e)s, psychologues cliniciens, psychiatres et/ou toutes personnes intéressées par la psychiatrie et la psychothérapie institutionnelle.

Participation individuelle : 300 euros (Formation continue : 450 euros)

 

Pour les institutions : des formations thématiques

Formations en demi-journées (9h-12-)

  • Le développement du « petit d’homme » (formation petite enfance).

  • De la prise en charge à la prise en compte.

  • Besoin, désir, demande.

  • Les conduites à risque.

  • L’accompagnement des personnes âgées en fin de vie.

  • Usager ou sujet ? Une question éthique.

  • L’amour et la haine.

  • Idéologie et Appareils Idéologiques d’Etat.

  • Histoire de la Folie.

 

Formations en journées (9h-12h/13h30-16h30)

  • Le travail d’équipe en institution.

  • Initiation à la psychanalyse.

  • Transfert et relation éducative.

  • Idéologie et inconscient.

  • Déconstruire le social.

  • Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle.

  • L’enfant abandonnique en institution.

 

Participation (groupe douze personnes maximum) :

  • ½ Journée : 350 euros.

  • Journée : 500 euros. 

Je peux également élaborer des formations « à la carte », adaptées aux problématiques que vous pouvez rencontrer dans votre activité. Devis gratuit.

  

N’hésitez pas à me contacter :

06.16.13.26.48. / serge.didelet@wanadoo.fr/ www.praxis74.com



[1] Jean Oury, « L’aliénation », Editions Galilée 2012.

Posté par praxis74 à 13:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]


08 novembre 2016

Quelques textes de Pierre Hattermann

 

Pierre Hattermann est décédé depuis un peu plus de trois mois, prémisses post-traumatiques du chemin de deuil, de cette épreuve de réalité qui – comme l’énonçait Lacan – « se conquiert dans un drame ». De la perte qui fait trou à l’absence nostalgique, le chemin est long, temporalité psychique vécue dans la solitude, qu’il faut bien assumer.

En attendant, Pierre me manque, comme il doit manquer à tous ceux qui gravitaient dans sa connivence. Pierre était un fédérateur, et il avait l’art de regrouper des gens hétérogènes. Depuis le mois d’août et la cérémonie au Plateau d’Assy, je me demande de plus en plus si « nous allons nous en remettre » du décès de Pierre ; si les réseaux relationnels, associatifs, et les nombreuses initiatives qu’il a inspirées vont pouvoir perdurer.

« Ça marche au désir ! »

S’il y a transmission - c’est sans doute ce qu’il désirerait si on lui demandait son avis, comme mort – c’est que ceux qui lui ont survécu auront dépassé « l’à-quoi-bonisme », le repli frileux dans l’individualisme, la pulsion de déliaison, composante de la pulsion de mort.

Pierhat – c’est ainsi que je l’appelais quand je parlais de lui – aurait désiré sans doute que nous dépassions cette difficulté existentielle. Mais il ne doit pas rester enterré au cimetière de Passy, aussi je me suis résolu à publier ces sept textes écrits par Pierre entre 2013 et 2016.

Son intérêt pour la psychanalyse et sons sens de la clinique du sujet sont sans cesse en filigrane dans ces différents textes. Ainsi, c’est le symbolique qui aura le dernier mot dans cette histoire ; et je vous souhaite – sur les traces de Pierre – une agréable lecture.

Serge DIDELET, le 8 novembre 2016.

 

 

 

Pourquoi une association pour une clinique freudienne du lien social ?

 

 

 

S’il y a lieu de créer une association pour une clinique du lien social, c’est que le lien social suscite notre intérêt et que nous pensons qu’il est susceptible d’une approche clinique que nous souhaitons promouvoir par rapport à d’autres approches possibles. Comment le sujet peut-il se situer dans les discours qui organisent le lien social, quels sont les effets de ces discours sur la subjectivité ? La promotion d’une clinique du lien social suggère que ce lien génère une souffrance, un malaise, pour reprendre le mot de Freud, qu’il y a lieu d’entendre.

Il nous faut donc définir ce que nous entendons par « approche clinique » et « lien social » en fonction du référentiel théorique que nous avons choisi, à savoir la psychanalyse freudienne et lacanienne.

Le mot « clinique » est importé du monde médical. Il signifie étymologiquement « au pied du lit du malade ». Il renvoie donc à une méthode basée sur l’observation de signes, qui renvoyant à d’autres signes, vont signifier quelque chose à quelqu’un. C’est la définition que Lacan donne du symptôme au sens médical du terme. Il oppose cette formule à celle du signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant. Que veut dire cela pour une approche clinique se référant à la psychanalyse ?

Cela signifie que la méthode clinique n’est pas une méthode empirique, basée sur l’interprétation plus ou moins intuitive de signes, en dehors d’une référence à une théorie précise. Elle s’appuie au contraire sur une théorie du sujet dans le Réel[1]. Pourquoi dans le Réel ? D’une part parce que le sujet est pris dans le jeu des signifiants, signifiants on ne peut plus réels, et répondant à une logique rigoureuse. D’autre part la clinique psychanalytique ne se contente pas de déchiffrer les phénomènes pour en délivrer le sens pour le sujet, elle prend également en compte ce qui ne peut être symbolisé, à savoir ce que Lacan a théorisé sous le terme de jouissance.

Le sujet qui nous intéresse est aussi bien le sujet singulier que le sujet collectif. Freud le montre dans son texte « Psychologie collective et analyse du Moi » qui donne les lignes de ce que l’on pourrait appeler une clinique du collectif, une clinique du groupe, une clinique du lien social.

Il a ainsi ouvert la voie à d’autres psychanalystes comme Bion qui dans son livre sur les petits groupes prolonge l’avancée de Freud. Lacan rend un hommage appuyé à Bion dans un article sur la psychiatrie anglaise pendant la guerre.

Une clinique psychanalytique du lien social est présente dans l’œuvre de Freud depuis « totem et tabou » jusqu’ à « l’avenir d’une illusion ». Freud est parti d’une clinique du sujet pris dans la névrose pour étendre cette clinique au collectif, ainsi qu’aux productions des sujets pris dans ce collectif, comme les œuvres d’art, la littérature…

Il existe donc, selon l’abord que l’on privilégie, une clinique du sujet, une clinique de l’institution, une clinique du sujet pris dans l’institution (institution est à prendre au sens large, de ce qui est institué et se matérialise dans différents dispositifs, différentes formes de liens sociaux, et est donc tributaire d’une idéologie, du pouvoir politique et économique).

Lacan poursuit cette théorisation qui permet une véritable clinique du lien social à travers sa théorie des 4 discours. Discours de l’hystérique, discours du maître, discours universitaire, discours analytique. Il y a rajouté le discours capitaliste.

Dans chacun de ces discours le sujet occupe une place différente, ainsi que le signifiant et la jouissance. Par rapport à quel discours dominant le sujet a-t-il aujourd’hui à se situer ?

Nous sommes dans ce questionnement-là. Nous voulons interroger les différents dispositifs institutionnels dans lesquels sont pris les sujets et le malaise qui en résulte et proposer une façon d’envisager les pratiques éclairées par une clinique psychanalytique du lien social pour redonner sens à ces pratiques aujourd’hui essentiellement subordonnées à des critères de performance et de rendement.

 

Pierre Hattermann (30/04/13)

 

 

 

Références bibliographiques :

 

BION W.R. : « Recherches sur les petits groupes », PUF, 1965.

 

FOUCAULT Michel : « Naissance de la clinique », PUF, 1963.

 

FREUD Sigmund : « Psychologie collective et analyse du Moi » (1921), Essais de Psychanalyse, PBP, 1981.

 

LACAN Jacques : « La psychiatrie anglaise et la guerre », 1947.

 

LACAN Jacques : « Séminaire III : les psychoses » (1955-56), le Seuil, 1981.

 

LACAN Jacques : « L’envers de la psychanalyse » (1969-70), le Seuil, 1991.

 

OGILVIE Bertrand : « Lacan, le sujet », PUF, 1987.

 

 

 

 

 

La psychanalyse comme antidestin

 

 

 

Argument pour une intervention dans le cadre du cycle de conférences organisé par l’Université Populaire de La Roche sur Foron.

 

« L’art est un anti destin » : André Malraux (« les voix du silence »)

 

« La psychanalyse est un anti destin » : Gérard Vachonfrance.

 

Cette substitution signifiante établit un lien entre l’art et la psychanalyse.

 

En quoi la psychanalyse est-elle un art, en quoi est-elle un antidestin ?

 

Une psychanalyse est une aventure, ce en quoi on peut dire qu’elle est un antidestin puisque le propre de l’aventure est qu’elle n’est pas écrite à l’avance. En cela elle se rapproche du jeu dont l’issue n’est pas connue d’avance. Elle est également création, au même titre que l’art, et là aussi, la création échappe au programme, au destin. Elle est une histoire qui s’écrit, se réécrit dans la relation entre deux sujets qui s’interrogent sur le sens qui se découvre et s’invente au fur et à mesure que cette histoire se déploie et envoie ses prolongements dans ce qui n’est pas écrit.

Une telle conception du sujet implique qu’il ne se réduit pas aux déterminismes de tous ordres qui voudraient l’enfermer dans un destin pré écrit, mais qu’il se révèle dans sa rencontre, lorsqu’il y consent, avec l’Autre, sous les différentes acceptions que prend ce terme. Un art implique une technique et des connaissances qui permettent à l’artiste, ou plus modestement à l’artisan de faire œuvre créatrice. Une clinique se référant à la psychanalyse pourrait-elle se définir comme un art, ou un artisanat de la relation, dont la visée serait d’ouvrir un passage vers un au-delà des déterminismes qui enferment le sujet ?

Cette pratique clinique, si elle obéit à certaines règles, ne peut être standardisée. Elle implique donc un engagement du praticien dans une expérience à chaque fois singulière. 

 

Pierre Hattermann le 03/11/13

 

 

 

 

 

 

 

L’apport de Jean Oury

 

 

Jean Oury est mort le quinze mai 2014. Fondateur de la clinique de la Borde, il était l’un des pères de la psychothérapie institutionnelle en France. Il est de ceux qui ont renouvelé l’approche de la psychiatrie en l’éclairant par la psychanalyse et l’apport de Lacan. Le questionnement de l’institution nous intéresse puisqu’il interroge l’articulation du singulier et du collectif, donc le politique. Il me semble qu’une association comme l’ACLIS, qui veut promouvoir une clinique du lien social peut prendre dans ses références la pensée de ce psychiatre et psychanalyste engagé.

Annie Staricki rend hommage à Jean Oury dans un article paru sur le site www.oedipe.org, dont je cite un extrait. Ce passage peut servir à ouvrir un débat à la suite du texte d’Éric Jacquot paru sur le site de L’ACLIS. En effet, les repères structuraux qui permettent d’identifier la psychose chez un sujet autorisent une clinique du sujet, et vont à l’encontre de l’étiquette potentiellement stigmatisante et réductrice : « le psychotique ». On pourrait peut-être dire que le psychotique n’existe pas, mais qu’il y a des sujets psychotiques...bien que J. Oury parle « du » psychotique, mais il s’agit bien là d’une façon de nommer un rapport au monde, aux autres et à soi-même qui a sa logique, et qu’il n’est aucunement question d’isoler des individus psychotiques mais au contraire de les aborder pleinement comme sujets.

Voici l’extrait :

« ...De là est né le mouvement de psychothérapie institutionnelle (terme que nous devons à Daumézon), où désormais une place et une responsabilité sont données au sujet psychotique dans le soin qui lui est apporté. L’institution psychiatrique est alors conçue comme le paradigme d’un monde possible, ancré dans l’Histoire du monde, et le collectif soignant est conçu comme une structure langagière, une possible adresse pour le patient. Ce collectif devant être lui-même traité par le langage pour que le patient puisse y être soigné. Oury aimait dire que « soigner les gens, sans soigner l’institution, c’est une imposture ». Le collectif devient un outil de soin, où peut se nouer la question du sujet et du lien social, de l’individuel et du collectif. Ainsi le patient pourra-t-il se reconstruire, construire des suppléances, là où la forclusion du Nom-du-Père a ravagé son histoire.

Jean Oury affirmait dans son livre Il, donc (1974) « qu’on ne mènera pas un psychotique, dans son trajet, plus loin que là où la structure collective en est », que si « l’analyse d’un psychotique marche mieux dans un système collectif, c’est à condition qu’il y ait une structure de critique permanente », « qu’on soit toujours ajusté dans une éthique, sinon ça fait des catastrophes », et que « le sujet supposé savoir ne se confonde pas avec le pouvoir ». Ainsi, poursuit Oury, « l’institution n’est-elle pas du domaine de la psychanalyse appliquée, mais elle est vraiment le champ de la psychanalyse ». Il fut attentif à ce qu’elle soit traversée par les événements politiques de l’histoire et ouverte au monde.

Jean Oury fut un homme de désir, de subversion, un homme dont la présence et l’écoute structuraient le fonctionnement de l’institution et soutenaient le transfert des patients. Marqué par la psychanalyse et sa référence à l’enseignement de Lacan, dont il était l’élève, il mit en pratique les théorisations de Lacan sur la folie : en 1946, « La folie est au coeur de l’être de l’homme », « Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel », en 1955, la structure du sujet psychotique dans le séminaire « Les structures freudiennes des psychoses ». Le collectif soignant devient ainsi outil thérapeutique qui signe le nouage de la psychiatrie et de la psychanalyse : le sujet fou y retrouve une place et une dignité humaine.

Jean Oury savait repérer et transmettre avec finesse les repères de la clinique de la psychose et comment le collectif soignant peut y répondre, en inscrivant l’hétérogénéité au niveau des lieux et du personnel. Je le cite, toujours dans Il, donc : « Ce corps dissocié de la psychose peut être réarticulé dans un système collectif, parce que le collectif fabrique des chaînes signifiantes qui font bord au déchaînement de la jouissance ». Et aussi : « le psychotique est dans un déchiffrement infini et inaccessible d’un texte à la limite non écrit : or, dans ce système hétérogène de lieux peut se recueillir les bribes de ce texte ; c’est le collectif qui tente d’écrire ce texte pour le psychotique ». Enfin, seule cette hétérogénéité, « par le choix quasi infini d’investissements » qu’elle offre, peut permettre de répondre à la nécessité « du transfert multiréférentiel du psychotique ». (Extrait de « Hommage à Jean Oury », Annie Staricky, Le portail de la Psychanalyse, www.oedipe.org)

 

Pierre Hattermann (juin 2014)

 

 

 

 

 

Quand la demande d’aide rencontre le dévouement, ou :

 

« L’enfer est pavé de bonnes intentions »

 

« Le mieux est l’ennemi du bien » Voltaire

 

« Rien n’est jamais perdu tant qu’il reste quelque chose à trouver » Pierre Dac : « Pensées »

 

« C’est manifestement l’autocratisme de personnalités si différentes qui fait obstacle à la régularité du succès thérapeutique ». Sigmund Freud : « Traitement psychique »

 

Je voudrais parler des dangers liés aux idéaux altruistes que véhiculent les notions d’aide et de dévouement. J’axerai ma démonstration autour du concept de transfert, au centre de la pratique de la psychothérapie, mais également central dans ces métiers réputés impossibles qui sont ceux du soin, de l’éducation, du social. Je partirai du postulat que le malaise des professionnels est avant tout symptomatique de la difficulté à répondre à la demande de manière satisfaisante pour eux.

Certes la demande a changé. Mais fondamentalement, structurellement, la demande est problématique, et rend le travail relationnel difficile, éprouvant.

En fait « la demande » recouvre des demandes multiples, contradictoires et intriquées :

 

Si je me réfère à la psychothérapie il peut y avoir :

 

  • La demande du patient

  • La demande de la famille, des proches

  • La demande institutionnelle

  • La demande du thérapeute

     Les choses se complexifient encore si l’on tient compte des différents niveaux de la demande, conscient et inconscient, et donc de son caractère ambivalent et paradoxal. Je m’en tiendrai, pour ma part à la demande du patient et à la demande du thérapeute.

 

La demande du côté patient :

Une demande suppose un autre, un autre supposé pouvoir répondre à la demande. Demander n’est pas, a priori, exiger. Cela suppose donc pour le sujet, de s’en remettre à un autre, à son bon vouloir, à son désir. Cela suppose, pour celui qui demande, de faire confiance, de penser que l’autre est animé de bonnes intentions à son égard. Nous avons là les éléments à partir desquels se crée le transfert.

Le transfert est la reviviscence inconsciente des premières relations affectives du sujet, dans un contexte actuel. La demande crée les conditions du transfert, du côté du patient mais également du côté du thérapeute, puisqu’ au-delà des personnes en présence la situation réactive la relation à un Autre. La prise en compte de ce grand Autre dans le transfert, permet de sortir des impasses de la demande.

Mais cet autre, bien réel, celui que j’ai en face de moi, voudra-t-il, ou pourra-t-il accéder à ma demande ? Lui demander quelque chose me met dans une position de dépendance à son égard. Donc demander implique de reconnaître une faille, un manque, et de la reconnaître face à un autre.

La demande est donc nécessairement ambivalente : on peut en vouloir à celui à qui on demande de l’aide. Ce serait tellement plus satisfaisant de pouvoir s’en passer. Et on peut d’autant plus lui en vouloir lorsqu’il ne répond pas à cette demande qui est une demande implicite d’auto- suffisance… Cette ambivalence rejoint le côté paradoxal de la demande : « aidez-moi à ne plus souffrir, mais je ne veux pas renoncer aux bénéfices de cette souffrance », la deuxième partie de la phrase étant inconsciente. Comment répondre à une telle demande ? Le danger serait d’y répondre par le dévouement, de tenter de coller à cette demande impossible, et de perpétuer la méconnaissance de la dimension du désir qui va au-delà de la demande d’aide, de la demande de guérison, qui va au-delà de la personne du thérapeute. La clinique montre bien les dangers d’une réponse trop adéquate à la demande : rechute, dépression, intensification des symptômes, dépendance au thérapeute…

La reconnaissance du désir, au-delà de ce qui est demandé, permettra de se libérer des bénéfices inconscients du symptôme. Un certain nombre d’expressions reprennent cette thématique de l’aide : avoir besoin d’aide, demander de l’aide, se faire aider, accepter de se faire aider, cette dernière expression étant particulièrement lourde de sous-entendus : véhiculant notamment l’idée qu’il faut déposer les armes, ne plus lutter, s’en remettre à un Autre, voire s’y soumettre, se faire l’objet de cet Autre et de son désir d’aider, donc lui donner satisfaction. La psychanalyse est en opposition avec la notion de relation d’aide. En effet il ne s’agit pas de se faire l’objet de l’autre, mais au contraire de regagner un statut de sujet ce qui est corrélatif de la dimension du désir. Accepter sous couvert de dévouement que le patient se fasse objet de soin revient à accepter que thérapeute et patient soient dans des positions symétriques actif-passif, sujet-objet, qui évoquent la pulsion, positions qui peuvent se renverser comme l’a montré Freud. Car qu’y-a-t-il derrière le dévouement ? Quelle pulsion ? Je ferai remarquer en passant que l’on peut décliner l’ensemble des pulsions partielles sur le modèle de « se faire aider » (se faire voir, se faire « bouffer », etc.)

 C’est ce que je vais aborder maintenant en examinant la demande du côté thérapeute.

Quelle est sa demande, à qui s’adresse-t-elle, quelle réponse en attend-t-il, quelle satisfaction, et quel est son désir ? Questionner le désir du thérapeute amène inévitablement à se poser la question du désir de guérir, et sa forme atténuée le désir de soigner. Cela permet d’emblée de distinguer demande et désir : on voit bien que la demande s’adresse à un autre, et non le désir. On demande quelque chose à quelqu’un, on désire quelque chose. Que demande le thérapeute au patient : d’être le bon patient qui en retour lui permettra d’être le bon thérapeute ? Et quel Autre se profile derrière le patient qui viendra valider le thérapeute : est-ce l’orthodoxie freudienne ou lacanienne, est-ce un système de valeurs, philosophique ou religieux ? Ou plus fondamentalement un Autre de la propre histoire du thérapeute qu’il faudrait satisfaire ? 

Désir de guérir : comme tout désir, le désir de guérir  s’origine dans la pulsion. L’objet cause du désir ne prend-il pas la forme chez le thérapeute de la souffrance située chez l’autre, le patient, mais renvoyant selon la théorie du transfert, de manière inconsciente à un Autre premier ? Si l’on prend les choses sous cet angle, il y a évidemment un deuil à faire du côté du thérapeute puisque le désir de guérir vise une souffrance qui est au-delà du patient, souffrance qu’il ne peut guérir par l’intermédiaire du patient. Faire ce deuil permettra par contre au thérapeute de s’interroger avec le patient sur le sens de cette souffrance. Ce cheminement permettra dans bien des cas que survienne une forme de guérison de surcroit, comme le soulignait Freud. Ne pas faire ce deuil, vouloir guérir ou soigner à tout prix, peut amener cet enfer dont je parle dans le titre. J’ai dit plus haut que le patient peut se faire objet de soin pour le thérapeute, donc objet du thérapeute. La situation peut aussi se renverser : le thérapeute se faisant objet de soin pour le patient, c'est-à-dire objet venant combler le patient, dans l’illusion de combler le manque qui  le fait souffrir. Cela commence par la tentation d’être pour le patient le « bon objet »…Cette fragilité, ce deuil non fait du côté du thérapeute, peut être perçu consciemment ou inconsciemment par le patient qui peut s’en servir là encore de manière consciente ou inconsciente pour arriver à d’autres fins que thérapeutiques, pour obtenir des bénéfices qui vont à l’encontre du processus thérapeutique. Ce que je dis là dans le cadre de la relation thérapeutique est transposable dans d’autres domaines où la notion d’aide est présente, dans le travail social, éducatif où les exemples ne manquent pas. Un exemple frappant est donné dans le domaine humanitaire où l’on voit des hommes et des femmes animés des plus hauts idéaux être pris en otage et parfois tués par les personnes qu’elles sont venues aider…

Répondre à la demande ne veut pas dire donner satisfaction et ainsi combler le patient. C’est en renonçant à cette complétude imaginaire que le thérapeute permet à son patient de renoncer aux bénéfices de ses symptômes et ainsi d’accéder à son propre désir. Ce qui valide l’acte du thérapeute c’est cette libération que vit le patient, ou l’analysant dans le cadre de l’analyse. Je vais illustrer mon propos par un cas clinique.

 Cette vignette clinique est constituée par une fiction, un roman d’Irvin D. Yalom, « mensonges sur le divan », qui, à mon avis pose la question de l’éthique d’une manière remarquable. Je ne vais reprendre que quelques éléments pour illustrer mon propos.

l s’agit de l’histoire d’Ernest Lash, psychothérapeute, en contrôle avec Marshal Streider, psychanalyste rigoureux, reconnu et ambitieux.  E. Lash est amené à participer à une commission d’enquête à propos du professeur Seymour Trotter, ancien président de l’association des psychiatres. De son côté Marshal Streider est amené à se prononcer sur des fautes graves de l’ancien président de la société de psychanalyse.Le professeur Seymour Trotter s’est rendu coupable, aux yeux de sa profession, d’avoir eu des relations sexuelles avec une patiente dans le cadre d’une thérapie. La découverte de l’infidélité de sa femme par le mari a provoqué la chute du professeur. Sans rentrer dans le détail, il se trouve que patiente et thérapeute étaient de bonne foi, patiente très difficile, suicidaire, et thérapeute expérimenté.

E. Lash quant à lui prend une nouvelle patiente qui est l’ex-femme d’un de ses patients, ce qu’il ignore. Cette jeune femme vient en fait pour se venger du thérapeute qu’elle pense être à l’origine de sa séparation. Elle va déployer toute son intelligence et tous ses attraits pour le séduire et le pousser à la faute.

Il se trouve que justement à ce moment, le thérapeute en proie au doute quant à sa pratique, décide de prendre quelques libertés par rapport à l’orthodoxie psychanalytique pour être plus proche de ses patients. Il rend compte dans le contrôle qu’il effectue avec Marshal Streider des thérapies et des cures qu’il mène…en omettant certains détails. Il voue une grande admiration pour Marshal notamment pour sa clairvoyance et sa rigueur. Irvin Yalom nous décrit les doutes et les tourments de ce psychothérapeute, travaillé par ses pulsions, ses appétits et son désir de reconnaissance. Mais bien qu’il fasse des entorses à l’orthodoxie, il reste profondément respectueux de sa patiente, qui au début, rappelons-le, est « une fausse patiente ». Il ne cède pas sur son propre désir de déchiffrer avec sa patiente l’énigme de son désir, ce qui fait qu’elle découvre les ressorts inconscients qui l’ont finalement amené dans le cabinet du psychothérapeute. Dans cette situation, le désir de vengeance qui se présente sous le déguisement d’une demande d’aide débouche sur la reconnaissance par le sujet de son véritable désir, du désir qui l’anime.  Marshal, lui, psychanalyste exemplaire, a mené semble-t-il à bien la thérapie de la jeune épouse d’un riche homme d’affaire, qui lui propose, pour le remercier, de lui faire profiter d’une opération financière particulièrement juteuse.

Marshall a quelques réticences, mais considérant que la thérapie est terminée et le transfert liquidé, il accepte. En fait il est la proie d’un couple de redoutables escrocs, et il perd tout. Cependant sa rencontre avec une thérapeute dont je vous laisse deviner l’identité va lui permettre de mettre à jour le point aveugle, non analysé, de son désir, son talon d’Achille et donc de rebondir.

Pourquoi Lash s’en sort-il mieux que ses éminents confrères ? Il me semble que c’est la prise en compte de cette dimension tierce, cette dimension du transfert, qui permet à Lash de ne se prendre ni pour celui qui va sauver sa patiente, ni pour l’objet qui va la combler. Il est juste là pour que dans le transfert sa patiente rejoue quelque chose de son désir, qui se dévoile parce que justement sa demande n’est pas satisfaite.

Ceci montre que la dimension éthique du respect du sujet qui suppose du côté du thérapeute de supporter le manque, donc d’avoir fait le deuil d’une réponse totale, prévaut sur les considérations techniques et sur les considérations sur le « bien » de l’autre.

En conclusion, je dirai qu’une faille est à l’origine du désir du thérapeute, et qu’il importe que le thérapeute cerne cette faille, ce manque, qui le rend vulnérable, pour en faire une force à mettre au service de la vérité du sujet.

 

 

 

Pierre Hattermann, psychanalyste, psychologue clinicien (12/12/14)

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

FERRANT, Alain : quelques enjeux du processus psychanalytique, nouvelle revue de psychosociologie, 2008/2 n°6, Eres.

 

LACAN Jacques : L’Ethique de la psychanalyse, Séminaire VII (1959-60), Le Seuil, 1986.

 

LEGAULT Jacqueline : article « Transfert » in : CHEMAMA Roland, VANDERMERSCH BERNARD : Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1998.

 

YALOM Irvin D. : Mensonges sur le divan, Galaade Editions, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

POUR UNE CLINIQUE FREUDIENNE DU LIEN SOCIAL

 

LES ARTISANS DU SYMBOLIQUE

 

 

 

Lorsque j’ai relu le livre de Charlotte Herfray, « La psychanalyse hors les murs » [1], cette belle expression « artisans du symbolique » est venue à la rencontre d’une conception du métier de clinicien, et plus précisément de celui de psychanalyste, que j’avais un jour évoquée avec mon analyste de l’époque : le psy comme artisan du psychique. J’ai eu l’impression que cette conception n’avait pas éveillé son enthousiasme. J’ai toujours eu une admiration pour les artisans : cette capacité de travailler la matière, de créer, de réparer, ce savoir-faire mis au service d’un idéal du travail bien fait. Certes il y a là idéalisation de ma part. Il s’agit là de la figure de l’artisan. Cet artisan quand il parle de son travail utilise un vocabulaire technique qui peut faire rêver le non-initié, les mots de l’art ont leur musique spécifique qui se distingue du brouhaha ambiant. Ce vocabulaire permet une approche toute en nuances de son objet et permet de désigner avec précisions les outils, les bons outils dont l’artisan a besoin pour mener à bien sa tâche. Une manière d’être initié à ce métier est de faire partie des compagnons du devoir. C’est à travers le compagnonnage que s’acquiert le savoir et le savoir-faire propre au métier. C’est un modèle qui privilégie la relation, le respect de l’autre, le respect du travail en tant que métier. La devise des compagnons est : « ni s’asservir, ni se servir, mais servir » Qui sont les artisans du symbolique ? A quoi œuvrent-ils ? Quel est leur devoir et contre quoi luttent-ils ? Quelle cause servent-ils ? Rappelons d’abord que le symbolique est ce qui signe l’humanité. L’homme est sorti de l’animalité lorsqu’il a édifié des sépultures pour ses morts. Le symbolique s’édifie sur fond de mort [2]. Toute civilisation repose sur un pacte symbolique qui suppose que soit respectées les lois de la parole. Ce pacte, ces lois de la parole, reposent sur un interdit fondateur de l’humain, un inter-dit, qui permet d’aller vers la vie, de s’extraire de la jouissance mortifère [3], d’y renoncer pour aller vers du plaisir, des « ré-jouissances » qui permettent de jouir de la vie et des plaisirs qu’elle procure. Cette jouissance interdite, dont le prototype est l’inceste, s’invite sous la forme du symptôme ou dans des configurations relationnelles comme certains couples ou certaines institutions où se rejoue l’incapacité à se vivre séparés, distincts. Lorsque la parole ne tient plus, tout devient possible, et en général ce n’est pas le meilleur. Le symbolique construit à partir des structures élémentaires de la parole grâce au langage est constamment menacé par la pulsion de mort qui œuvre de manière souterraine à saper les fondements symboliques de la civilisation, mais aussi de tout sujet en prise avec l’impensé et aussi une part d’impensable en lui-même, pris dans des liens insuffisamment symbolisés qui l’emprisonnent [4]. Ce qui donne son sens à l’acte de l’artisan en symbolique, c’est justement l’amour du symbolique, c’est cette matière là qu’il aime travailler. C’est en travaillant du côté du symbolique qu’il permet au sujet qui se prête à ce travail de se trouver, de se retrouver. La façon dont ce symbolique va être travaillé diffère selon que l’on soit pédagogue, éducateur, thérapeute ou psychanalyste. Je vous renvoie pour cette question à l’ouvrage de Charlotte Herfray [5]. Mais une référence commune nous unit : c’est la référence à la découverte Freudienne dont découlent une théorie et une éthique. C’est le choix que nous avons fait et qui nous réunit et qu’il nous faut assumer. Cela veut dire que pour être cohérents, à l’instar de l’artisan qui possède le bon vocabulaire et les bons outils pour travailler correctement, nous devons pleinement assumer le vocabulaire et les outils qui découlent de notre choix pour aborder de manière Freudienne les actes de nos champs respectifs, en les explicitant de manière claire de manière à pouvoir être entendus.

 

Pierre Hattermann, le 10/10/15

 


 

[1] Charlotte HERFRAY : « La psychanalyse hors les murs », Desclée de Brouwer, Paris,

 

[2] cf. Antigone

 

[3] « Jouissance » : Le terme lorsqu’il est employé par des psychanalystes, n’est pas à entendre dans son acception usuelle, encore qu’il n’en soit pas dégagé pour autant. Communément, en effet, le terme jouir renvoie à la jouissance sexuelle, et à ce titre fait bien entendre qu’il a partie liée avec le plaisir. Mais dans le même mouvement, la jouissance est au-delà du plaisir. Lacan a d’ailleurs indiqué que le plaisir était une manière de se protéger de la jouissance. De la même façon que Freud indiquait qu’il y avait un « au-delà du principe de plaisir ». Ainsi boire un vin de qualité peut être qualifié de plaisir, mais l’alcoolisme emporte le sujet vers une jouissance dont il sera surtout l’esclave… » Jean-Pierre LEBRUN, glossaire, in : Charles MELMAN, L’Homme sans gravité, folio essais, p. 252, Denoël, Paris, 2002

 

[4] « La Loi primordiale est donc celle qui en réglant l’alliance superpose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l’accouplement. L’interdit de l’inceste n’en est que le pivot subjectif (…) Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage. Car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n’est à portée d’instituer l’ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations le fil des lignées. Et c’est bien la confusion des générations qui dans la Bible comme dans toutes les lois traditionnelles, est maudite comme l’abomination du verbe et la désolation du pécheur. » Jacques LACAN, Fonction et champ de la parole et du langage, in : Ecrits, p. 277, Seuil, Paris, 1966

 

[5] Ouvrage cité, page 154

 

 

 

 

 

 

 

Quelques réflexions après le Tour de la Question du 15 mars 2016

 

Etablissement, Institution, Désir.

 

 

 

 

 

Même si nous étions peu nombreux lors de cette soirée, les échanges qui ont eu lieu ont montré la richesse du champ clinique qui s’offre à nous. Un champ qui reste en grande partie à défricher...et à déchiffrer, et qui comporte des enjeux majeurs dont la promotion d’une clinique qui tienne compte du sujet n’est pas la moindre. Ce qui m’est apparu à travers les témoignages des uns et des autres à propos de leur travail au sein des groupes, travail qui s’efforce d’articuler de la manière la plus rigoureuse théorie et clinique, comme en témoigne la ressource trouvée par le groupe " demande et pulsion" dans le retour au texte de Freud [1], c’est la capacité des acteurs à transcender statuts et fonctions, c’est à dire à les investir subjectivement [2], pour assumer un rôle dans lequel ils engagent leur désir référé à une éthique du sujet [3]. Si l’on choisit de référer ses actes à une clinique psychanalytique la question de l’éthique est centrale [4]. Il s’agit vraiment là de ce qu’implique "une psychanalyse hors les murs" [5]. C’est bien cette position qui permet le déploiement de toute une clinique, qui sans cela n’existerait tout simplement pas. Clinique qui demande à être approfondie, travaillée, et ouvre des perspectives de recherches passionnantes. Une clinique du sujet devient possible dans des lieux où, a priori, les conditions n’étaient pas réunies pour cela. Ceci suppose donc un engagement sous-tendu par un désir particulier de la part du clinicien. Son action serait donc "instituante" [6] comme les interventions d’Isabelle, de Guillaume et de Sébastien tendent à le montrer. Tout cela conforte ACLIS dans son rôle de promotion d’une réflexion clinique qui favorise et accompagne les initiatives prenant en compte une éthique du sujet. Il s’agit de diffuser et de favoriser les échanges autour de cette réflexion à travers des publications (articles, internet) et nos journées d’étude dont la prochaine aura lieu en novembre 2016.

 

[1] "Pulsions et destins des pulsions", "Pour introduire le narcissisme", "Au delà du principe de plaisir".

 

[2] cf. Séminaire GREFO animé par Serge Didelet : "Découverte de la Psychothérapie Institutionnelle, 2° partie, p.4.

 

[3] Ce passage d’un texte de Jean Oury, cité par Serge Didelet dans son séminaire est éclairant :"un établissement est un lieu, un collectif qui établit quelque chose. Selon les contextes linguistiques, un (état)blissement est quelque chose d’organisé qui passe un contrat avec l’état (...) Une fois établies commence vraiment la PI, dans le sens qu’on développe à l’intérieur de l’établissement un nombre incalculable d’institutions. C’est Hélène Chaigneau qui appelait ce développement un processus d’institutionnalisation : pour donner un peu de vie à l’établissement, ou une surface d’échanges, et de relations de toutes sortes, on va créer à l’intérieur un nombre d’institutions très variables selon le temps défini, les espaces et leur fonctions". Si l’on transpose ce texte à ce dont témoigne les participants aux groupes de travail, le clinicien se devrait d’avoir une position "instituante" au sein de l’établissement pour avoir une pratique "vivante".

 

[4] cf. le séminaire GREFO de lecture de textes psychanalytiques consacré au séminaire VII de Lacan, "l’éthique de la psychanalyse".

 

[5] Titre d’un ouvrage de Charlotte Herfray.

 

[6] Selon les termes de la psychothérapie institutionnelle

 

 

 

"la situation analytique ne souffre pas de tiers"

 

Réflexions « à chaud » après la réunion de travail du groupe « demande et savoir » du 31/05/16.

 

 

 

 « La situation analytique de souffre pas de tiers » S. Freud, la question de l’analyse profane.

 

Rapports de la psychanalyse avec la norme sociale, l’idéologie qui gouverne la norme, voire les lois du moment. La morale est contingente. L’éthique est structurelle. La psychanalyse est indépendante de la morale, comme l’art. Par contre, elle a une dimension éthique qui la fonde. Cette dimension éthique est donnée par les lois de la parole qui renvoient selon Lacan aux dix commandements. La psychanalyse n’a pas à cautionner, ou pire, à être instrumentalisée au service de finalités qui ne sont pas les siennes, sa finalité étant une émancipation du sujet, une libération, par rapport à des discours aliénants qui l’enferme dans la répétition. Elle n’a pas à être au service d’autres causes que la sienne : la libération, voire l’émergence du sujet. En cela elle est révolutionnaire. D’où la complexité de ses rapports avec l’institution ou peut-être plus exactement l’établissement au sens de l’establishment. D’où la position qui serait de ne pas répondre à certaines sollicitations du social, de ne pas apporter sa caution à certaines revendications de l’individu, ou à certaines exigences du social, que l’on soit psychologue, éducateur, pédagogue, soignant ou autre, à partir du moment où on se reconnait comme se référant à l’éthique psychanalytique. Exemple : les demandes de certificats ou d’attestations pour attester de préjudices psychologiques dans le cadre d’un procès, ou de démarches en justice… Autre exemple : les demandes d’institutions de rendre compte de ce qui se joue dans la relation singulière avec le patient à des fins à peine déguisées de contrôle. La psychanalyse ne vise certainement pas à la normalisation, elle n’est pas à visée adaptative, elle vise à promouvoir des sujets libres, ce qui peut sembler être un oxymore, puisque « sujet » implique assujettissement. Mais justement l’assujettissement à la Loi symbolique permet la liberté. Sinon ce n’est pas la liberté mais l’errance. Ceci voudrait dire que quiconque se réclame de la psychanalyse occuperait une position marginale, ne serait pas dans le « mainstream »… Pourtant nous avons à faire avec le social, « l’inconscient c’est le social » disait Lacan. Il ne s’agit donc pas de s’en abstraire, mais d’occuper au sein du social une position critique, et d’essayer de travailler avec lui de manière psychanalytique, c’est à dire ni du côté des bons sentiments, ni du côté du cynisme, pas du côté de l’idéologie, serait-elle libératrice, car on risquerait de se placer du côté des « grands libérateurs », on en a connu de sinistre mémoire, mais du côté de l’humain dont la psychanalyse nous a montré toute la complexité et de la nécessité permanente du travail de civilisation auquel nous pouvons contribuer en tant qu’ « artisans du symbolique ». Merci de réagir par vos commentaires, remarques et critiques. Pierre Hattermann, 01/06/16

 

 

 

… il s’agit vraisemblablement du dernier texte de Pierre… quel gâchis !

 

 

 

 

 



[1]  Jacques LACAN, séminaire III, page 211 : « le subjectif apparaît dans le réel en tant qu’il suppose que nous avons en face de nous un sujet capable de se servir du signifiant, du jeu du signifiant. »

 

Posté par praxis74 à 19:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]

30 août 2016

ANALYSE DES PRATIQUES ET SUPERVISION

 

Depuis 2012, j’exerce comme Analyste-Superviseur auprès d’institutions du social, du médico-social, ainsi qu’en milieu hospitalier. Je travaille généralement sur site, et je me déplace dans toute la France.

Les pratiques sociales mettent souvent à mal les professionnels de la relation d’aide, ceux qu’il est convenu d’appeler « travailleurs sociaux ». Le travail avec des populations fragilisées, les collègues, la hiérarchie, les partenaires sociaux, les politiques ; lequel se fonde sur une dynamique relationnelle impliquante, induit une mise en tension permanente et une usure. Cela nécessite un travail d’entretien réparateur de l’outil de travail, à savoir le sujet humain pris dans les rets du social, et sa capacité d’enthousiasme.

A minima, avoir la possibilité de parler en son nom propre, et plus seulement au nom de l’Autre institué, sans encourir le risque du jugement, cela participera déjà d’une fonction cathartique et libératrice. Dans ma fonction tierce, je suis le garant d’un cadre qui facilite la circulation de la parole dans l’institution. Quelles qu’en soient les modalités choisies après entretiens préliminaires avec les demandeurs, il s’agit d’un travail analytique sur ses propres pratiques professionnelles, récentes ou en cours ; autorisant de ce fait la distanciation nécessaire, afin d’élucider des situations au travail parfois douloureuses et problématiques, pouvant avoir un impact sur la vie personnelle et professionnelle.

Ce qui est fondateur d’un groupe de travail en supervision, c’est la demande (à distinguer de la commande de l’établissement) et la motivation des professionnels voulant y participer. Afin de permettre à chacun de s’exprimer, de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais ou rarement prise, nous conseillons de petits groupes de 6 à 10 personnes volontaires, se réunissant avec régularité tout au long de l’année.

 Cette question de la demande est fondatrice du futur groupe en travail et de sa continuité ; et cette question est approfondie généralement dès les premières séances, lors de sessions préliminaires. D’un point de vue éthique, nous préconisons :

  • Des séances mensuelles d’une durée d’une heure trente tout au long de l’année (régulation, supervision, groupes de parole).

  • Le respect total de la confidentialité des échanges langagiers.

  • La position d’extériorité et de tiercéité de l’analyste superviseur.

  • Un climat relationnel serein où est accueillie la parole de l’autre, sans préjugés, sans jugements de valeurs, et où chacun peut oser parler en son nom propre, se faire le sujet du groupe.

  • Que l’intervenant soit le garant du cadre des échanges, et qu’il accompagne les professionnels dans l’élaboration des questions qu’ils se posent (ou ne se posent pas) sur leur pratique, mais aussi sur l’impact psychique vécu dans la relation à l’autre (analyse du transfert). Les sessions sont toujours en phase avec le Réel de la clinique, à partir d’analyse de situations vécues, passées ou présentes.

En outre, le superviseur n’est pas dans une posture toute puissante d’expertise, apportant des réponses toutes faites et univoques, censées combler « le manque à être » : ce sont les professionnels qui sont les experts de leur expérience, ils détiennent – et souvent sans le savoir- un savoir expérientiel très riche. Le superviseur n’est pas dans une posture surplombante, ni celui  qui détiendrait une vérité érigée en dogme, il n’est - et dans le meilleur des cas - qu’un passeur d’avenir, un accompagnateur des équipes (il soutient la parole dans l’espace du « dire »), voire un opérateur du traitement institutionnel du transfert.

Le travail social nécessite du tiers !

La représentation-but, s’il y en a une, serait à minima une amélioration du « mieux-être » au travail.

Références en supervision et « analyse des pratiques » : Hôpitaux du pays du Mont blanc, Centre Hospitalier Alpes Léman, EHPAD de Marnaz, Bonneville, Ambilly, Service petite enfance Passy, MDEF Cluses, ESAT du Mt Joly, LVA « La bergeronnette », ADMR 74, SIVOM  HVA, CEMEA Paris…

 

FORMATION ET RECHERCHE

J’anime chaque année un séminaire, partage en petit groupe d’une question ou d’un sujet que j’ai mis au travail durant une ou plusieurs années.

En 2015 : « Louis Althusser, entre génie et déraison » ;

2016 : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ».

2017 : actuellement en projet : « Aliénation et collectif ».

Je vous propose également des interventions sur les thématiques suivantes :

  • Le travail en équipe en institution.

  • Initiation à la psychanalyse.

  • Le transfert et la relation éducative.

  • Idéologie et inconscient.

  • Qu’est- ce que le social ?

  • L’amour et la haine.

  • Le développement du petit d’homme (formation petite enfance).

  • L’éducation populaire en question.

  • Besoin, désir, demande.

  • De la prise en charge à la prise en compte.

  • Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle.

  • Usager ou sujet ? Une question éthique.

  • Supervision, régulation, analyse institutionnelle.

  • Histoire de la Folie en France (à partir de « Folie et déraison, histoire de la folie à l’âge classique » de Michel Foucault).

 

Contact: 06.16.13.26.48. ou serge.didelet@wanadoo.fr

 

 

 

 

 

Posté par praxis74 à 14:46 - Commentaires [0] - Permalien [#]

05 août 2016

Un été de deuil...

 

A Léane Hattermann qui doit être soutenue…

 

           Pierre Hattermann a cessé de lutter hier à 13 heures.

            Il avait cinquante-six ans. Trois semaines après l’attentat où sa famille fut décimée, il s’est éteint à l’hôpital Pasteur de Nice.

            De ses mains sont tombées les cartes dont jouait sa passion éthique : la praxis psychanalytique, l’institution, la prise en compte du sujet, le lien social.

            Les sujets humains sont précaires face au Réel qui se déchaîne ; il y a comme une impossibilité à le symboliser : stupeur et sidération du hors-sens. C’est tant impossible que je me refuse à y croire vraiment, et ce faisant, en écrivant ce texte, je me « soigne », mais je veux aussi et surtout partager.

            Pierre, je devais le revoir ce dix août à son cabinet de Sallanches ; je l’ai vu pour la dernière fois – mais je ne le savais pas – le treize juillet, la veille du meurtre collectif.

            Il était si content de prendre des vacances en famille.

            Difficile d’écrire ces quelques lignes, comme quoi le symbolique ne peut pas rendre compte de tout, il y a de l’indicible, de l’incomplétude, de l’impuissance et du manque. Je comprends mieux ce qu’entendait Lacan quand il parlait du sujet barré. La mort de Pierre, c’est l’évènement contingent et imprévisible qui troue le Réel. Ça fait crise, impossible de s’arrimer là-dessus, réticence à y mettre des mots, c’est quelque chose qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, le chemin sera long entre le Réel et la Réalité.

            Je ne ferai pas la biographie de Pierre Hattermann, je n’en sais pas grand-chose, car il parlait rarement de lui, par discrétion et modestie. Il en savait beaucoup plus long sur moi, que moi sur lui ; nous n’étions pas à la même place.

            Son arrière-pays, c’était l’Alsace où il vit le jour en 1960. C’est à Strasbourg qu’il poursuivit des études en psychologie clinique (DEA et DESS), il y rencontra des enseignants charismatiques tels que Lucien Israël, pour lequel il avait beaucoup de respect. Cette formation se référait à la psychanalyse, définie par Freud et augmentée par Lacan. Dans l’élan suscité par son parcours universitaire pour devenir psychologue clinicien, il fit une analyse et poursuivit une formation psychanalytique, à travers des groupes de travail, séminaires, cartels, ainsi que divers contrôles. Pour Pierre – et je le partage – la formation du psychanalyste est continuée, et soumise sans cesse à la révision.

            Il exerça le métier de psychologue, en passant par celui d’éducateur – il aimait le souligner – pendant quinze années dans le médico-social, puis il ouvrit (en 2002 ?) un cabinet à Sallanches. Il travaillait aussi en supervision d’équipes, en milieu hospitalier, en psychiatrie. Dans son parcours de praticien, il avait acquis un savoir expérientiel auprès de patients alcooliques et/ou toxicomanes. Il accompagna aussi des patients vivant de graves évènements de corps, souffrant de maladies chroniques, ou des séquelles consécutives à des accidents.

            En 2003, il fonda un organisme de formation, GREFO PSYCHOLOGIE ; treize ans plus tard, les activités de GREFO perdurent et se renouvellent tous les ans. L’objet de GREFO est d’offrir des espaces de formation orientés par l’approche clinique et structurale du sujet, dans ses multiples dimensions, et grâce notamment aux outils forgés par la psychanalyse freudienne et lacanienne.

            Lors du printemps 2013, il fonda avec quelques autres – dont j’étais – une association déclarée : l’ACLIS 74 (Association pour une Clinique du Lien Social). Cette association a la vocation d’être un lieu d’échanges et d’élaboration sur une clinique du lien social ; elle organise régulièrement une journée d’études, la dernière était sur la demande du sujet.

            Pierre, comme Jean Oury, avait "des yeux de ciel" ; s’y reflétaient son humanité et sa générosité. Il avait un regard porteur sur les autres, et il savait donner de son temps.

            Il y a trois semaines, et au lendemain de l’attentat, j’étais dans la croyance erronée qu’il s’en « sortirait », et je me demandais comment j’allais faire – avec d’autres – pour le soutenir dans cette épreuve. Mais comment aurait-il pu survivre à la perte de sa femme et de son fils ? Maintenant, bien sûr, ma question a changé, et je me demande comment je vais faire pour continuer sans lui.

            Pierre fut et demeure pour moi un passeur d’avenir. Il m’a soutenu dans ma parole et mes initiatives, il m’encourageait, il lisait tous mes textes et je bénéficiais de ses « retours », c’était une relation très dynamisante qui m’empêchait de baisser les bras. Il m’a accompagné dans des moments très difficiles de ma vie : quand je voulais « tout faire péter », il gardait la posture.

            Le quatorze juillet 2016, c’est un dialogue d’une décennie qui s’achève prématurément, et je me sens orphelin. Pierre et sa famille, avec beaucoup d’autres – ils furent 85 à être tués – ont été assassinés par la jouissance mortifère, la barbarie, l’insoutenable et infinie connerie humaine ; peut-être actuellement à son apogée. Peut-on encore faire pire ?

            Comme l’écrivait Joseph Rouzel : « L’au-delà freudien n’a rien de religieux, c’est la pulsion de mort et ses avatars. La nostalgie en est un des fers de lance. Revisiter le passé à pied sec ne peut que poser en ligne de mire de le dépasser, de s’en libérer. Pas de s’y ficeler (…) ». Alors, les amis, les proches et tous ceux qui ont partagé des moments avec Pierre, j’ai envie de vous inviter à continuer le travail, voire à chercher d’autres modalités pour nous rencontrer, c’est ce qu’il aurait désiré, de cela, j’en suis sûr. Il nous faut continuer ces travaux de groupe, que ce soit à l’ACLIS, au GREFO, ou encore ailleurs… et faire avec cette place vide créée par l’absence, elle fera symboliquement tiers.

            Alors, pour paraphraser le titre de mon précédent texte sur Jean Oury, je conclurai avec la même tonalité : « In memoriam, Pierre Hattermann… mais pas seulement ! »

 

 

 

Serge DIDELET (le 5/08/2016)

 

 

 

 

 

Posté par praxis74 à 19:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]

15 mai 2016

In mémoriam...mais pas seulement!

Jean Oury nous a quitté, c’était il y a deux ans, jour pour jour, le quinze mai 2014, l’année où je m’étais enfin décidé à « faire » un stage à La Borde. J’ai organisé cette année dans le cadre de GREFO- PSY (Sallanches) un séminaire sur Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle. J’en ai extrait un texte que j’ai envie d’éditer aujourd’hui, il s’agit d’une brève biographie de Jean Oury… 

 

D’abord, il y a l’homme. Un style, un regard, un sourire… une façon bien-à-lui d’être là, au milieu des fous, disponible et veillant. La veillance était pour lui une notion essentielle en psychiatrie. Il la préférait à la bienveillance, au nom de quoi on peut faire les pires choses. Comme Freud, Oury ne lâchait rien sur les mots. Laissons Marie Depussé nous le présenter, elle le fait non seulement avec beaucoup de talent, mais sans jamais se départir de la tendresse que le Dr Oury lui inspire :[1] « Toi, tu étais un grand type incroyablement beau, avec des yeux de ciel qui allaient bien avec ton nom, des pieds qui savaient se poser sur le sol. Tu aurais pu marcher dans un western, dans la rue vide d’un village de western, la tête légèrement enfoncée dans les épaules, comme ont ces hommes-là, par lassitude d’avoir à affronter la mort.

Tu avais, tu as une voix trainante, douce, un peu canaille, à laquelle la colère va mal. Au début, tu ne faisais pas, comme aujourd’hui douze colères par jour (…) ce grand type très beau qui marchait comme Henry Fonda, savait toucher un piano, avait fait sa thèse de médecine sur la peinture, récitait Maldoror dans les moments difficiles, et s’acharnait, pendant des heures, à souffler de l’air dans la bouche des fous qui avaient essayés de se tuer »[2]

Jean Oury est né en 1924, il a passé son enfance en banlieue parisienne, à la limite de « la zone », entre La Garenne et Nanterre, tout près d’une station de chemin de fer nommée « La Folie ». C’est ce qu’il appellera toute sa vie « son arrière-pays », un pays fait de paysages d’usines et de terrains vagues, où il y avait peu d’arbres. « Entre La Garenne et Nanterre, il y avait une plaine, la plaine de Nanterre. C’était là la civilisation des détritus, des carrières, et je jouais là-dedans. »[3]

Il est fils d’ouvrier, son père travaille à Bois-Colombes, comme polisseur dans l’industrie automobile, à Hispano-Suiza. Sa mère tient une petite agence immobilière. En 1936, c’est la grève générale et le Front Populaire, Oury a douze ans, et il va parfois avec Fernand, son frère ainé, à des réunions du Parti Communiste, ou amener des sandwichs aux ouvriers en grève. A douze ans, il a lu tout André Gide, il lit aussi l’écrivain russe Victor Serge, en fait, il lit tout ce qui lui tombe sous la main.

L’année 1936 est une année d’effervescence sociale, politique, et culturelle. Outre le Front Populaire, et l’accès pour la première fois à des congés payés, c’est une période d’initiatives collectives, je pense notamment au mouvement des Auberges de jeunesse, lesquelles se fondèrent à partir d’une opposition au scoutisme catholique. « Les auberges de jeunesse, c’était en 1936, avec ses grèves, ses illusions. Au départ, c’était surtout de tendance anarcho-trotskiste, puis ça a dégénéré. C’était extrêmement créatif, comme l’animation d’un club, avec participation de tout le monde, c’était d’une inventivité extraordinaire, les auberges de jeunesse, lorsque c’était bien fait ! »[4]

 Ces mouvements de jeunesse – je devrais écrire « jeunesses » au pluriel[5] – qu’ils soient d’origine confessionnelle ou marxiste feront le terreau de ce que sera l’éducation populaire.

Oury poursuivra ses études médicales pendant la guerre, cette sinistre période où la bourgeoisie française préféra se réfugier dans les bras de Pétain afin de conjurer les « dangers » du Front Populaire. C’est l’époque des boucs émissaires et des clichés sociaux : le communiste, le couteau entre les dents, le juif cupide, pire : le juif communiste ! Et j’en passe… la pulsion de mort se lâchait, mais nous savons aussi maintenant que chaque époque cherche toujours son mauvais objet collectif, comme quoi il ne faut pas renoncer à avoir un regard sociologique, sans pour autant déraper dans le sociologisme, il y a le sujet, quand même !

En 1947, Jean Oury est en quatrième année de médecine, il fréquente une bande de copains composée d’Ajuriaguerra, Daumezon, Gusdorf. Il rencontre François Tosquelles pour la première fois, ainsi que Lucien Bonnafé. Il assiste en 1948 à une conférence de Lacan dont il sortira subjugué : « Je me suis dit : enfin un type intelligent ! Je m’excuse pour les autres, mais je commençais à m’endormir dans ce cénacle[6] ! » Cette rencontre avec Lacan pèsera sur son choix difficile entre la recherche en biologie et la psychiatrie.

C’est ainsi qu’à 23 ans, il n’est pas encore médecin, mais il intègre l’hôpital de Saint Alban, en Lozère, et il devient interne en psychiatrie. Il y restera deux ans, mais cette période fut très féconde pour lui et le déterminera pour le reste de sa vie. « Etre interne à Saint Alban n’avait rien à voir avec le fait d’être interne à Lyon ou à Paris »[7]. La capacité de cet hôpital psychiatrique est de 700 lits, et ce lieu va devenir emblématique, considéré et à juste titre comme le berceau de la PI, concept que nous devons à Georges Daumezon en 1953.

C’est un lieu de rencontre et d’innovation permanente. Il fut aussi « la planque » de résistants recherchés par la Gestapo, l’hôpital est fréquenté par des artistes, des poètes tels que Paul Eluard, Tristan Tzara, André Breton, voire des philosophes tels que Georges Canguilhem. Ce sont aussi les prémisses de l’art brut, de l’art-thérapie. Artaud, interné pendant neuf années, mourrait en 1948, et hantait encore les esprits et les corridors de la psychiatrie asilaire. Saint Alban fut aussi le refuge de nombreux réfugiés espagnols, c’est le cas de Tosquelles, psychiatre, marxiste… et catalan. Tout psychiatre qui arrivait était invité par Tosquelles à lire - toutes affaires cessantes- la thèse de Lacan sur la psychose paranoïaque, très appréciée notamment au sein du mouvement surréaliste…[8] C’était presque un rite initiatique.

Pendant ces deux années, Oury travaille beaucoup, ne dort que quelques heures par jour, il est très proche des infirmiers, ce qui renvoie à sa culture d’origine ouvrière qu’il ne reniera jamais. Il passe beaucoup de temps à parler avec les malades. Saint Alban développe de nombreuses activités, ici, les patients ne sont pas couchés et amorphes, ils sont dans l’agir[9], et dans le non-agir s’ils le veulent. Mais il n’y a plus personne d’enfermé, et il y a une libre circulation en de nombreux espaces. C’est aussi à Saint Alban que naît le premier club thérapeutique. Les clubs thérapeutiques, c’est – pour reprendre la métaphore tosquellienne – « le cheval de Troie dans l’institué ». Ils permettent de se jouer des contentions et autres chambres d’isolement présentées comme moyens thérapeutiques ! Ces pratiques coercitives deviennent obsolètes, et leur utilisation extrêmement rare.

Les clubs laissent la possibilité pour chaque sujet d’avoir une place dans la parole ; les clubs firent « péter » les verrous institués et les camisoles de toutes natures, ouvrant les portes à la libre circulation des sujets et de leur parole, et cela, quelles que soient leur singularité.

A Saint Alban, nous assistons aux prémices d’une véritable révolution psychiatrique. C’est en 1946 que F. Tosquelles décida d’ouvrir tous les services dits « fermés » réservés à la catégorie des « agités », et il les répartira sur l’ensemble des autres services. Dans le même mouvement, l’hôpital sera ouvert en permanence avec l’environnement social de proximité. Cette large brèche dans le mur de l’asile eut pour conséquence de permettre l’ouverture de réseaux d’entraide avec les villages aux alentours, et cela dans le contexte difficile de l’après-guerre. Les services d’agités et de « gâteux » disparaissent de St Alban et deviennent inutiles. Il est remarquable que si les malades peuvent circuler comme ils le veulent, que le milieu est ouvert, et qu’ils peuvent œuvrer dans la vie collective, les agités se calment et deviennent fréquentables. Il faut se souvenir que cette révolution psychiatrique commença bien avant l’arrivée des neuroleptiques tels que la chlorpromazine. « L’agitation, ça ne se réduit pas seulement avec des neuroleptiques. Ça diminue à partir d’une certaine qualité de l’ambiance, qui tient si la structure tient (…) C’est comme ça qu’on a pu supprimer les quartiers d’agités, il y a plus de quarante ans. »[10]

En outre, il faut rappeler qu’il n’y a pas eu de famine à Saint Alban pendant la guerre. « A Saint Alban, les malades allaient au ravitaillement dans la montagne. Ça faisait des activités de groupes intéressantes, c’était une bonne préparation pour le secteur (…)[11].

 45000 malades mentaux sont morts de faim dans les asiles psychiatriques français entre 1939 et 1945. C’est ce que l’on a appelé par la suite « l’extermination douce ».  Oury, provocateur, aimait bien évoquer un contre transfert institutionnel ! 45000 morts, ce n’est pas rien, mais après tout, ce n’était que des fous, pas vrai ? Il y eu sans doute des technocrates pour penser ainsi. Comme l’écrivait en 1970 le psychiatre Roger Gentis : « Je jure que si demain on parlait de liquider en France, par des moyens doux, cinquante à quatre- vingt mille malades mentaux et arriérés (…), des millions de gens trouveraient ça très bien et l’on parlerait à coup sûr d’une œuvre humanitaire (…) J’affirme qu’on trouverait des psychiatres pour dresser la liste des maladies donnant droit à euthanasie (…)[12]

 Nous n’oublierons pas, en passant, que les malades mentaux en Allemagne furent les premières populations à être exterminées par Hitler. En France, et pour être d’accord avec ça, nous avions Alexis Carrel… et quelques autres !

Oury quittera Saint Alban en octobre 1949 pour un remplacement comme psychiatre dans une clinique du Loir et cher, à Saumery : « Je me suis installé à Saumery, en octobre 1949. On peut dire que j’y suis encore… J’étais complètement fauché, payé extrêmement peu…je n’étais pas encore médecin, je n’avais pas passé mes cliniques (…) Je sortais de Saint Alban, sans aucune pratique de consultation, il fallait que je me débrouille, être là jour et nuit ».[13]

Dans ce département, il n’y avait que douze lits en psychiatrie pour une population de 250000 habitants, le dispensaire d’hygiène mentale était fermé, autant dire qu’Oury dut faire face à une demande démesurée : il est le seul psychiatre du département, et il n’est même pas encore médecin, il lui reste à écrire sa thèse : pris par l’urgence d’être officiellement médecin (afin de pouvoir prescrire), il l’écrira en deux semaines ! Outre son travail clinique à Saumery, il reçoit des malades en consultations externes, il fait des visites à domicile, au début à vélo, puis il s’acheta une moto. « J’ai fait passer le nombre de malades de douze à quarante, en étant tout seul. Et j’allais voir les fous des environs à vélo. Le secteur avant la lettre »[14]. Oury nommera cette période « le huis clos », ce fut un véritable sacerdoce qui induisit une vie atypique : « Je n’avais que trente ans, j’étais là, tout seul, à travailler vingt heures sur vingt-quatre, sans argent, avec un vélo pour aller voir les fous des environs. Un médecin qui passait par-là m’a dit : Qu’est-ce que vous avez fait, pour faire ça ? Il pensait : peut-être un crime… »[15]

 Pendant cette période de Saumery, il fera des rencontres déterminantes : Débutera son compagnonnage avec le jeune Félix Guattari dès 1950[16], puis il rencontrera Fernand Deligny en 1952. Ce dernier avait créé, avec le soutien des Auberges de jeunesse, une association, « La grande cordée », laquelle était un réseau d’accueil en cure libre, d’adolescents décrits comme « difficiles », c’est-à-dire délinquants, fugueurs, voleurs, border line, voire psychotiques. Deligny est le père symbolique des Lieux de vie, j’en parlerai plus loin.

Cette époque, c’est le début de ce que l’on nomma « Les Trente glorieuses », elle est pleine d’énergie, de volonté, et les transformations qui l’accompagnent vont modifier sensiblement les perceptions que l’on se fait des « déviants », les « hors norme », c’est-à-dire les « anormaux ». Les manifestations intempestives de ces sujets renvoient à une double aliénation, à la fois psychique, mais aussi sociale ; et les chercheurs-acteurs de la PI marchent sur deux jambes, selon la métaphore « tosquellienne » : Marx et Freud… mais sans le label du freudo-marxisme officiel, représenté notamment par Reich, Bernfeld, Fénichel, et Marcuse…mais j’en oublie. Si incontestablement Oury était freudo-marxiste, il ne se définissait pas comme tel, il ne se définissait pas, d’ailleurs, et refusa toute sa vie d’être réduit à une étiquette, à un label. Cependant, il racontait qu’il avait eu trois analystes dans sa vie : A. Gide, S. Kierkegaard, et J. Lacan.

Dans l’effort de reconstruction de ce début des Trente glorieuses, naissent de nouveaux secteurs professionnels, chargés de « s’occuper » des déviants et des anormaux ; et les limites entre le normal et le pathologique deviennent incertaines et sont sans cesse (ré)interrogées. Cela va modifier durablement la perception des déviants et leur prise en charge, et cela génèrera dans le même élan, une recherche et une critique radicale de la psychiatrie, du travail social, de l’éducation dites spécialisée qui est – à cette époque - en gestation. Il ne faut pas occulter que nous sommes en pleine période structuraliste, qu’il y a une activité intellectuelle intense, annonciatrice de 68. Oury resta à travailler à La Borde durant tout le printemps 68 ; il est passé à côté de ce qu’il est convenu d’appeler « les évènements ». Comme lui disait Marie Depussé : « Il n’était pas facile de jouer 68 dans un lieu qui avait, là-dessus, vingt ans d’avance. Ils n’ont pas dû le jouer très gracieusement (Marie évoque les débordements de « la bande à Guattari »).[17] Il est dommage que tu n’aies pu quitter La borde, à ce moment-là, pour te promener dans les rues de Paris. Parce qu’il n’y a pas eu que des conneries. Toi qui parle de l’espace du dire, il y en a eu des espaces du dire. »[18]

Ce mouvement à répercussion internationale fut, par-delà la révolte étudiante – qui mit le feu aux poudres - et la grève générale qui dura six semaines, ce que j’ai vécu comme une révolution culturelle, même si je n’avais que quatorze ans. Avec quarante -huit ans de recul, il me semble que ce fut nécessaire à bien des égards, même si nous n’avions vraiment rien compris à la castration. D’où beaucoup de dérives – et il y en a eu à La Borde -, et plus tard, des récupérations idéologiques sociétales. Le comble est que la société libérale triomphante a détourné certains slogans soixante-huitards, par une injonction surmoïque adressée au sujet (dans le sens de l’assujetti) : dans un au-delà du principe du plaisir, il lui est sommé de jouir, c’est-à-dire de consommer. Nous sommes dans un monde parfait, le discours du capitaliste (cinquième discours de Lacan, 1972), est de nous dire qu’il ne saurait y avoir d’objet manquant ni de castration, telle est la nouvelle économie psychique décrite par C. Melman et J.P. Lebrun[19], fondée sur la jouissance objectale. 

En cette fin des années soixante, la pensée contradictoire était sans cesse convoquée, les gens se parlaient spontanément dans les rues, il y avait des regroupements partout, une multiplication d’espaces de parole. Nous sortions d’une France frileuse, pudibonde, patriarcale et surmoïque ; il y avait un fort sentiment de libération – sans doute d’origine pulsionnelle - , mais  la période était empreinte par des penseurs-phares stimulant la réflexion, la contestation du « ça va de soi » ; il y avait une critique radicale des institutions : du système pénitentiaire, avec les actions du GIP et du CAP[20], de la psychiatrie avec M. Foucault qui inspira beaucoup le courant de l’Antipsychiatrie.

C’est dans ce contexte fructueux que nous assisterons au retour à Freud impulsé par Lacan, à la déconstruction des structures langagières et l’essor de la linguistique, avec Jakobson, de la sociologie - comme sport de combat - avec Bourdieu, de l’ethnologie avec Levis-Strauss, de la production philosophique avec Deleuze, Derrida, Foucault, Althusser, pour ne citer (arbitrairement) que ces quatre-là. Cette effervescence intellectuelle et instituante a un point commun : la remise en cause de l’institution comme structure reproductrice des situations inégalitaires et comme appareils idéologiques d’Etat,[21] bien que ce dernier concept demeure spécifiquement althussérien.

 Il y a une vague montante des sciences sociales et humaines, se caractérisant par l’emprise du signe, du signifiant, et de la structure.

Pour en revenir un peu en arrière, dans le contexte de l’après-guerre, il faut souligner que de nombreux infirmiers et/ou psychiatres, déportés dans les camps nazis, refuseront à leur retour toute idée de concentration d’individus, toute idée d’enfermement et de coercition. Il y a un fort esprit de résistance, et Oury en est une incarnation majeure : il gardera la posture pendant 61 ans à La Borde, ce qui évoque un sacerdoce laïc.

La PI prend de l’ampleur, il y a de nombreux lieux qui peu à peu changent leur manière de travailler et d’accueillir la maladie mentale.

« Les diverses élaborations théoriques et les transformations concrètes qu’elles induisent au sein des institutions que différents acteurs animent, se trouvent, en 1952, rassemblés dans un courant qui va prendre le nom de psychothérapie institutionnelle (…)[22]. Oury en eu vite assez de ce concept de PI, il le trouvait pompeux et compliqué. Pour lui, ce qu’il essayait de faire avec son équipe, ce n’était que la moindre des choses, c’est-à-dire de la psychiatrie.

En 1953, il commence une analyse avec Lacan : elle dura 28 ans, et s’achèvera à la mort de son mentor en psychanalyse en 1981. Oury se moquait souvent de lui-même, en proclamant qu’il était analysable à vie ; mais avec Lacan, ce fut une vraie rencontre, aussi importante que celle avec F. Tosquelles. « J’ai pour ce type un respect absolu. Je n’ai pas changé d’avis. Chez moi, c’est le coefficient de stabilité qui est absolu. Ça ne veut pas dire que son travail est au-delà des critiques. En le travaillant, on est amené à le critiquer. Et ça ne m’a jamais interdit d’aller chercher ailleurs ce qui pouvait aider à réfléchir. Je ne me suis jamais senti lacanien ».[23]

Cette année 1953 sera une année décisive. A Saumery, il y a beaucoup de problèmes, générés notamment par la conception architecturale et l’état délabré des lieux. Il y a aussi des tensions avec l’administrateur qui est aussi le propriétaire de la clinique. Oury – qui se fout de l’argent – est salarié et mal payé, alors qu’il travaille seize heures par jour, sept jours sur sept. Dès 1952, il fera le projet de réaménager la clinique, afin de pouvoir créer des ateliers, des lieux de rencontre et de réunions, c’est-à-dire « essayer de faire un peu de PI », et semer les graines recueillies à Saint Alban auprès de F. Tosquelles, pouvoir les réinvestir. Il posera un ultimatum à la Direction, leur donnant six mois pour effectuer les transformations désirées. Rien n’étant fait six mois plus tard, il partira, non sans avoir mis son successeur à la porte de son bureau, et manu militari !  Oury avait « le sang chaud » et était coléreux.

Ainsi, le 10 mars 1953, il prévient le Conseil de l’Ordre et quitte Saumery avec 32 malades, n’en laissant que huit à la clinique, ceux qui ne pouvaient pas marcher. Aujourd’hui, ça parait impensable, Oury se retrouverait en garde à vue ! Cette migration dans le Loir et Cher qui n’est pas sans évoquer une improbable nef des fous, dura trois semaines, les patients seront hébergés dans divers hôtels, et notamment dans une maternité où un étage était vide. Cette errance – réelle – mais qui prendra par la suite les formes d’un mythe fondateur, s’achèvera fin mars 1953, par la découverte du Château de la Borde. Oury, son équipe et les patients y entrèrent sans argent, avec des échéances de remboursement contractualisées avec les propriétaires du château ; mais Oury n’était pas inquiet, compte tenu   de la désertification du soin psychiatrique dans le département : « ça » ne pouvait que marcher, et il remboursa toutes les échéances. « En raclant les tiroirs avec les copains, j’ai pu récolter 500 000 francs (anciens). Le propriétaire m’a dit : on peut vous le céder payable en sept ans, et si dans un an vous ne pouvez plus payer, on vous vire. Ça faisait deux millions et demi par an, mais j’étais tranquille parce que j’étais tout seul dans le département, il n’y avait pas d’hôpital public ».[24]     

A La Borde, et très vite, après le huis clos de Saumery, il y eu ce qu’Oury appela « l’invasion », à l’origine de cela, il y a Félix Guattari, lequel était déjà lié à Oury depuis Saumery, et qui travailla à La Borde dès l’année 1955, et jusqu’à sa mort en 1992. Il initia un flux migratoire (« Venez à La Borde ! Le monde est à La Borde ! »), ethnologues, médecins, philosophes, artistes, psychiatres et antipsychiatres y convergent, chacun doit se confronter à La Borde, l’antithèse de la psychiatrie concentrationnaire ; il y eu même du voyeurisme, voire un certain « tourisme psychiatrique » qui exaspérait Oury, et les clichés et autres représentations imaginaires abondaient. Néanmoins, et par-delà ce folklore intellocrate, une centaine de psychiatres y firent leur internat, et l’institution forma des milliers de stagiaires. Il y eut un véritable engouement, et il fallait la plupart du temps attendre des années pour venir y faire un stage, tant il y avait de candidatures. Ce fut – et c’est encore ? – un lieu de formation praxique et clinique.

1955, c’est l’année où s’organisent les premiers stages d’infirmiers psychiatriques, encadrés par des formateurs des CEMEA.

1957 est une année marquée par la création du Groupe de Sèvres, sous l’impulsion de G. Daumezon. Le groupe dura deux ans, mais il laissera des traces tangibles sur la praxis psychiatrique, notamment sur la participation des infirmiers aux psychothérapies, ainsi que sur l’avènement de la future politique de secteur. C’est aussi autour des orientations du Groupe de Sèvres que s’élaborera un projet ambitieux de formation des infirmiers de secteur psychiatrique.

Quatre ans après sa création, La Borde se confond déjà avec son fondateur. Ce fut un lieu qu’il sut maintenir vivant, malgré les tracasseries administratives et financières, les attaques au prix de journée, les injonctions de mise aux normes (notamment la cuisine), les pesanteurs, les pressions de toutes sortes, voire des hostilités et des calomnies fantasmatiques (La Borde, maison de retraite pour vieux gauchistes, de drogués, lieu de vie pour marginaux et clochards, où se pratiquent des orgies sexuelles entre soignants et soignés …) ; sans compter les débordements causés par certains pseudos-disciples de Guattari, et autres visiteurs invasifs, partisans d’une antipsychiatrie primaire.

 « Ceux contre lesquels je peste toujours, que j’appelle les soixante-huitards, il (Guattari) les a trainés dans son sillage, et ça a eu des effets parfois infects sur La Borde. Ici, ils avaient renversé une poubelle devant mon bureau, et avaient mis des pancartes en me traitant de sale capitaliste. A ceci près qu’ils venaient de Paris en promenade, et que je travaillais vingt heures par jour ».[25]

 La Borde, et la personnalité d’Oury attira de nombreux psychiatres, il était – et est encore - une référence incontournable en psychiatrie, un réseau était très actif, bien souvent en lien avec Lacan et l’Ecole Freudienne de Paris, et c’est ainsi que les 4 et 5 juin 1960 eut lieu la première réunion du groupe qui allait devenir le GTPSI[26]. Les 35 membres, praticiens en psychiatrie et chercheurs-acteurs, gravitent tous autour des deux lieux historiques, Saint Alban et La Borde. Il y eut au total quatorze rencontres entre 1960 et 1966. « Ce serait très intéressant, si c’est publié, de relire des extraits des minutes du GTPSI. On se réunissais autour de thèmes du genre « fantasme et institution », ou bien « transfert et institution », ou « l’argent à l’hôpital psychiatrique », etc… Je regardais, par exemple, celui de novembre 1961, c’est étonnant, deux cents pages à chaque fois. On travaillait le matin, l’après-midi, et le soir, et l’on remettait ça le lendemain. Et le matin, on se racontait nos rêves (…)[27]S’y retrouvent : J. Oury, F. Tosquelles, R. Gentis, H. Torrubia, J. Ayme, H. Chaigneau, F. Guattari, G. Pankow, J. Schotte… et quelques autres. Ces rencontres étaient des discussions « à bâtons rompus » - hors tout esprit de consensus - entre de vieux amis et complices ; et si le climat y était convivial, le niveau théorique  était très haut, chaque participant étant un praticien expérimenté, et surtout, en posture de recherche permanente.

 La psychiatrie, malgré la déconsidération dont elle est l’objet, est quelque chose de très complexe, de très rigoureux, si l’on veut comprendre ce que l’on fait. Il y avait au sein du groupe un esprit cultivant l’intranquillité et la recherche, et qui refusait toute simplification dogmatique et autres recettes. C’était un groupe réuni autour de la clinique psychiatrique, éclairée par la psychanalyse de Freud augmentée par Lacan, ce dernier étant lui-aussi psychiatre hospitalier, et se définissait comme tel, ce qui annule certaines représentations erronées de Lacan, comme un psychanalyste de salon, éloigné de la clinique. Ce même Lacan participera ponctuellement aux travaux du GTPSI, lequel était délibérément d’inspiration lacanienne.

1971 : Oury anime un séminaire hebdomadaire à la clinique de La Borde. Il s’agit, comme il dit « d’un exercice hebdomadaire d’improvisation » devant un public hétérogène et souvent extérieur à La Borde. Tous les mercredis soir, il parle durant une heure trente sans notes, sans rien préparer, il improvise, il associe, il pense tout haut.

1981 : Lacan est mort et c’est le début du séminaire (mensuel) de Saint Anne. Il regroupait jusqu’à 200 personnes venues de toute la France, et même de Belgique. Comme le dit Oury : « (…)  il faut essayer de justifier le choix des thèmes qu’on essaie d’évoquer. Je ne prétends pas chaque année faire le tour des problèmes. Il s’agit surtout de souligner l’importance d’un thème, d’un concept. Nous avons commencé en octobre 1981. Chaque année, il y a eu un thème : le transfert, transfert et espace, la décision, la vie quotidienne, le collectif, les groupes, le Réel, etc… ce serait intéressant de voir ce qu’il en reste – non pas seulement dans la tête de chacun – mais surtout dans la pratique. »[28]

Il anima les séminaires de St Anne et de La Borde jusqu’à la fin de sa vie.

1992 : Mort de Félix Guattari. Malgré certaines tensions et des divergences passées, Jean Oury est très peiné, car c’est un compagnonnage de 47 ans qui s’achève : « C’est vrai qu’on avait recommencé à réfléchir sérieusement ensemble, et qu’il avait pris le chemin de mon séminaire, alors que, pendant des années, ses disciples traitaient de pauvres cons ceux qui venaient écouter ce sale curé. On avait plein de choses à se dire, c’était comme un nouveau début. Mais ce couillon, il est mort, et Deleuze aussi, de chagrin (…) C’est vrai. Dans les pires moments d’opposition, ça n’a jamais cassé. Il y avait une sorte de connivence lointaine qui tenait (…) Cette connivence, ça permettait de traverser n’importe quel conflit apparent ou réel, ça tenait. Et ça avait commencé en 1945. »[29]

Jean Oury est mort le 15 mai 2014, à la clinique de La Borde…

« De ses mains sont tombées les trois cartes dont jouait sa passion éthique, la psychose, l’institution, et la mort (…) »[30] Oury nous laisse une œuvre écrite, c’est-à-dire dix- sept ouvrages, dont certains sont des livres d’entretiens. Oury a une écriture très dense, il écrit un peu comme il parle, mais quand il parle, il pense tout haut, et sa pensée, d’inspiration philosophique, marxiste, et psychanalytique, est souvent difficile d’accès. Elle demande au préalable d’être familiarisé avec cette culture multi référentielle. Comme sur le divan – dont il a une expérience approfondie d’analysant et d’analyste -, il associe, il métaphorise, rebondit, contextualise, dialectise, - il faut suivre, c’est parfois déroutant, insaisissable - il illustre ses concepts par des situations cliniques très riches qui éclairent la théorie, et ses références recouvrent beaucoup de champs, y compris le champ philosophique, et notamment Marx, Hegel, Heidegger, et particulièrement Kierkegaard.

Par sa culture encyclopédique, Oury ouvre sur beaucoup d’autres, le lire est un bonheur d’épistémophile, je suis « travaillé » par Oury, ce fut pour moi - et c’est toujours – une vraie rencontre, quelque chose qui fait sillon dans le réel, même si cette rencontre n’est qu’imaginaire et symbolique. Pour le lire, il est recommandé – peut-être - de commencer par lire des recueils d’entretiens, c’est ce qui est le plus accessible, bien que, selon l’interlocuteur, les échanges peuvent être parfois de haut vol. Il est regrettable que ses séminaires n’aient été publiés que très partiellement[31]. Lire toute son œuvre, et en particulier les séminaires, ça demande un effort, ce n’est pas « donné », ce n’est pas du « prêt-à-penser », c’est comparable à la lecture de Lacan, cette pensée de Lacan qui se cherche sans cesse, toujours en travail et jamais close sur elle-même, ouverte à toute déconstruction. Oui, c’est difficile, et comme le dirait Léo Ferré, « il faut prendre sa loupe et ses bachots ». Jean Oury revendiquait pour son compte une grande rigueur théorique, il détestait les simplifications, les lieux communs, les poncifs et les tautologies ; et s’il articula la clinique psychiatrique à la politique, c’est dans le sens noble du signifiant « politique » : c’est-à-dire agir sur son milieu en défendant une position éthique exigeante, juste mesure entre l’action et le désir, et branchée sur le Réel ; ce qui n’a rien à voir avec la politique politicienne contemporaine qui s’engraisse d’elle-même et ne cherche que le pouvoir, lequel est du côté de l’imaginaire !

Avec Tosquelles et quelques autres, il créa un courant critique qui s’étaye sur la psychanalyse, le marxisme, et la phénoménologie, remettant sans cesse en question les structures pyramidales, les positions hiérarchiques, les statuts, fonctions, et rôles ; qu’utilisent allègrement les technocrates, liquéfiant le lien social et le sens de l’humain. Oury était un psychiatre « de l’homme » qui soulageait les souffrances et ouvrait de nouveaux possibles à « l’aliéné », et s’il affirmait souvent que la psychanalyse était l’alphabet de la psychiatrie, à l’unisson avec Lacan, il devait dire modestement : « Nous allons apparemment nous contenter de nous faire les secrétaires de l’aliéné. On emploie d’habitude cette expression pour en faire grief à l’impuissance des aliénistes. Eh bien, non seulement nous nous ferons ses secrétaires, mais nous prendrons ce qu’il nous raconte au pied de la lettre – ce qui jusqu’ici a toujours été considéré comme la chose à éviter (…) »[32]Le secrétaire de l’aliéné n’est pas dans une posture passive d’enregistrement, cela nécessite une écoute active afin que les énonciations du sujet psychotique puissent s’inscrire, tel un texte, dans le symbolique.

En cette époque non épique de dérive managériale et de normalisation, en psychiatrie comme dans l’ensemble du travail social,  il est plus que nécessaire de transmettre les idées de Jean Oury, partout où c’est possible : si l’on regrette sa disparition, il ne faut pas le laisser enterré dans un musée de la psychothérapie institutionnelle.

 



[1] Marie Depussé est écrivain et professeur de littérature à Paris VII- Jussieu. Elle s’associa dès l’âge de vingt ans au travail de La Borde. Elle a notamment écrit « Dieu git dans les détails : La Borde, un asile » (1993), et « A quelle heure passe le train ? Conversations sur la folie » (2003) », cité souvent dans cet ouvrage.

 

[2] A quelle heure passe le train ? P 18/19

 

[3] Préalables à toute clinique des psychoses (déjà cité) p 235.

 

[4] J. Oury, « l’arrière-pays », document inédit et à paraitre.

 

[5] Il y a plusieurs jeunesses, comme il y a de multiples façons de vieillir. Je hais toutes les globalisations nivellatrices qui liquéfient le sujet singulier : les jeunes, les vieux, les fous, les arabes…les femmes !

 

[6] Séminaire sur l’aliénation, P 21.

 

[7] Ibidem p 239

 

[8] Jacques Lacan, « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité », Le Seuil 1932.

 

[9] « Agir » : dans le sens du concept de Toni Lainé, psychiatre et militant des CEMEA.

[10] A quelle heure passe le train ? P 307.

 

[11]  Jean Oury, « il, donc », 10/18, 1978, page 38

 

[12] Roger Gentis, « les murs de l’asile », Maspéro 1970, p 10.

 

[13]  Oury et Faugeras p 239.

 

[14] A quelle heure passe le train ? P 198.

 

[15] Ibidem, P 25.

 

[16] Oury rencontrera Guattari pour la première fois en 1945.

[17] Il ne faut pas confondre les effets de certains « groupies » de Félix Guattari et ce dernier, qui n’en était pas responsable. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pu les empêcher.

 

[18] A quelle heure passe le train, P 222.

[19] C. Melman et J.P. Lebrun, « L’homme sans gravité », Denoël 2002.

 

[20] Groupe d’Informations sur les Prisons » animé notamment par M. Foucault, et le Comité d’Action des Prisonniers.

 

[21] Louis Althusser « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat », in « Positions », Editions sociales 1976.

 

[22] Oury et Faugeras, p 240.

 

[23]  A quelle heure passe le train ? P 255.

[24] Oury et Faugeras, p 240

[25] A quelle heure passe le train ? P 222.

 

[26] Groupe de Travail en Psychothérapie et Sociothérapie Institutionnelle.

 

[27] Oury et Faugeras, P 244.

[28] Jean Oury, « L’aliénation », Galilée 2012, p 17.

 

[29] A quelle heure passe le train, P 209/211.

 

[30] « Onze heures du soir à La Borde », Editions Galilée, page 53

 

[31] Voici, et à ma connaissance, les seules transcriptions publiées : « Le collectif », le séminaire de Saint Anne (1984/1985), « Les séminaires de La Borde » (1996/1997), Champ social éditions, et le séminaire de Saint Anne (1990/1991) sur « l’aliénation », Galilée 2012.

[32] Jacques Lacan, Séminaire III « les psychoses », Seuil, page 233.

 

 

 

 

 

 

Posté par praxis74 à 15:50 - Commentaires [0] - Permalien [#]

14 février 2016

Celui qui faisait sourire les schizophrènes...

 

Le séminaire sur Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle a commencé le samedi 6 février, et si nous ne sommes pas très nombreux, c’est un groupe actif, et si deux des participantes travaillent en psychiatrie, leur réalité professionnelle est loin d'être désespérante, comme qui il y a des bonnes nouvelles. Aujourd'hui, je publie l'introduction à ce séminaire, peut être cela suscitera en vous un peu du désir que nous partagions tout cela ensemble, c'est à dire par des dialogues et élaborations - en référence à la praxis clinique de chacun - dans un petit groupe restreint. La prochaine session se déroulera le 19 mars, de 13h30 à 17h, au cabinet de psychanalyse, 23 rue de Savoie 74700 Sallanches. Pour me joindre : 06.16.13.26.48. Il est possible de « prendre le train en marche », j’adorais ça, lorsque j’étais jeune ! 

 

Séminaire « découverte de la psychothérapie institutionnelle »

« Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes »

 

  1. Présentation du séminaire, introduction à la PI

Jean Oury nous a quitté le 15 mai 2014, il avait 90 ans, et il était onze heures du soir à la Clinique de La Borde. Sa disparition – celle d’une figure historique de la psychothérapie institutionnelle (que j’appellerai PI pour faire plus court) – a généré des dizaines de textes, de numéros de revues, et d’articles, plus ou moins biographiques, voire parfois hagiographiques. Je n’ai pas l’intention de faire un séminaire mémoriel et nostalgique, mais plutôt que nous parvenions ensemble, à « attraper » certains de ses concepts opérationnels, de ses outils de compréhension de la maladie psychique, c’est-à-dire nous réapproprier sa pensée. C’est une condition de salubrité dans cet univers gestionnaire déniant tout intérêt aux pratiques institutionnelles, dans lequel le malade psychique est objectalisé, c’est-à-dire considéré comme un usager-client-objet de soins, et non sujet de sa guérison.

Durant ces trois demi-journées, et par-delà l’intitulé du séminaire : « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes », il y aura la Folie et le désordre. Cette Folie occupe la place, comme en filigrane. Autre signifiant maître : l’institution… et Oury durant toute sa vie se posera sans cesse cette question : qu’est ce qui fait institution ? Cette question de l’institution s’origine dans les pratiques d’analyse institutionnelle, nées à l’Hôpital psychiatrique de St Alban (Lozère), avec François Tosquelles et Lucien Bonnafé, pendant la seconde guerre mondiale. Cette praxis psychiatrique - qui sera nommée PI dans les années cinquante – redonnera la parole aux malades, leur permettant aussi de circuler librement dans les divers espaces hétérogènes de l’hôpital, et de participer à la vie quotidienne du collectif. Nous verrons que la PI accorde une grande importance au cadre de soin, c’est en rapport avec la société et ce qui fait lien social, car s’il y a une aliénation spécifiquement psychique (aliéné : perdre le lien avec le réel et le Symbolique), il y a d’abord une aliénation sociale qui impacte sur le psychisme des sujets les plus fragiles.

La PI est une double utopie psycho-sociale, fonctionnant encore en certains lieux qui résistent à la pression normalisatrice. Elle n’est pas, à priori une discipline d’enseignement, elle a un statut à part, comme la psychanalyse ; la PI n’existe que par / et dans les lieux « où ça se passe », s’originant d’un double mouvement, celui de la psychanalyse inspirée par Freud et Lacan, et le mouvement social de l’après-guerre, d’inspiration marxiste. Dans cette dynamique qui tend à soigner l’institution, et qui s’origine à St Alban, puis à La Borde et d’autres lieux, se dessine la sectorisation psychiatrique. Elle verra le jour en 1960, il s’agit d’une vision territoriale de la psychiatrie, qui s’illustrera par le développement d’une psychiatrie « extra-muros », où sera privilégié le maintien du patient au sein de sa famille. La psychiatrie est de plus en plus extra hospitalière, par le développement des CMP, des appartements thérapeutiques, par les hôpitaux de jour. En ce sens, et pour ironiser comme Jean Oury, en colère : « C’est l’antipsychiatrie qui a finalement gagné ! ». Ainsi, la politique de secteur, inspirée par Bonnafé, fut dévoyée et détournée de son esprit, et nous allons voir pourquoi.

A partir de 1972 et de certains nouveaux textes régissant la psychiatrie, naît une tension entre une psychiatrie de l’évaluation médicalisée, inspirée par les neurosciences, la biologie, et le comportementalisme ; et les psychiatres institutionnalistes et désaliénistes, inspirés par la psychanalyse et la pensée de Lacan. On peut constater une dérive gestionnaire dès la fin des années 70, à la fois managériale et scientiste ; d’année en année, elle gagne du terrain, et tend à devenir hégémonique ; et ce n’est pas sans conséquences pour la psychiatrie, les malades, et les familles – et je regrette l’absence de praticiens en psychiatrie, afin d’accréditer ou contredire mes propos…qui ne tombent pas du ciel ! – Bon, concrètement, voici quelques conséquences funestes qui ressemblent à un sabotage de la psychiatrie et à une mort annoncée :

  • Disparition en 1992 de la formation et du diplôme d’infirmier de secteur psychiatrique.

  • Banalisation médicale de l’internat de psychiatrie.

  • Sous encadrement des services induisant une recrudescence des mesures d’isolement et de l’utilisation des contentions.

  • Disparition, en quatre décennies de 60000 lits en psychiatrie.

 

Cette situation d’agonie n’est pas sans effets sociétaux : 1/3 de la population carcérale souffrirait de troubles mentaux, de même que 50 % des sans- abris. La psychiatrie, comme dans la grande distribution, travaille à flux tendus, s’efforçant de « gérer »[1] les crises psychiques, afin de renvoyer le patient chez lui dès que c’est possible. On ne soigne plus, on tempère l’urgence, faute de lits, les places sont chères ! Dans un service de psychiatrie de liaison de la région, j’ai vu des praticiens hospitaliers bien embarrassés : il n’y avait qu’une place dans l’établissement, et il fallait choisir entre un patient mélancolique et suicidaire, et un bipolaire en pleine crise maniaque, dangereux pour lui-même et les autres ! Cruel dilemme pour un praticien hospitalier…il ne faut pas s’étonner si la France manque autant de psychiatres, ça ne se bouscule pas, tant il est de notoriété que la psychiatrie est déconsidérée, voire méprisée, et que les conditions de travail y sont de plus en plus difficiles.

Comme le disait justement Bonnafé, nous sommes passés de l’internement abusif à l’externement généralisé. La société veut ignorer la folie ordinaire, elle prône implicitement un monde sans fous, une société de consommateurs de semblants d’objets @[2], individus tous semblables, adaptés et dociles, béats-morts, anesthésiés, et amorphes. Quant aux plus atteints et les plus dangereux, ils finiront dans les oubliettes de la nuit sécuritaire, ce ne sont pas les lieux qui manquent ! La psychiatrie se veut contrôle social, elle se réfère au Discours de la Science, cela induit des thérapies protocolaires, médicalisées, celles qui sont le plus susceptibles d’être quantifiées, où règne le primat du paiement à l’acte, des pratiques évaluables, et selon le modèle dominant des « bonnes pratiques », prônées par la Haute Autorité de Santé.

Tel est le tableau de la psychiatrie contemporaine, celle qui se fait au détriment du sujet malade qui n’est pas écouté, aux dépens aussi d’une praxis institutionnelle qui a fait ses preuves pendant des décennies ; par la mise à l’index de la psychanalyse par le ministère de la santé, et notamment dans le soin des enfants autistes. Les patients subissent de plein fouet les effets d’une idéologie[3] de la normalité, c’est-à-dire l’adéquation avec le vivre en société, par la rééducation psychosociale. L’injonction implicite est adaptation aux normes sociétales, c’est-à-dire à se conformer à ce que la société leur demande d’être, et ce faisant, en reprochant à l’insensé ce qu’il n’est pas, niant de ce fait toute la singularité du sujet.

Tous les praticiens en psychiatrie que je connais convergent dans le même constat : depuis deux décennies, les conditions d’exercice de la psychiatrie se sont considérablement dégradées. Compte tenu des sous-effectifs et du manque de lits, la demande de soin est bien supérieure à l’offre ; alors les malades échouent en médecine générale, en « soins de suite », en gériatrie ou en EHPAD[4] pour les plus âgés.

Ce séminaire est l’occasion de se poser la question : est-ce que la PI a encore un avenir, en ce début de millénaire marqué par la pulsion de mort (et de meurtre) ? Notre époque n’est pas sans rappeler ce qu’annonçait déjà Freud – ce visionnaire – en 1929, dans « Malaise dans la civilisation »[5]. Alors, s’il y a un avenir, sortons de la tentation du passéisme, du « c’était mieux avant, la psychiatrie, avec Tosq et Oury… ».

Bien sûr que c’était mieux « avant », je peux en témoigner. Cet « avant » évoque en moi l’amour des commencements, et cette écriture intelligente, élégante et subtile, j’ai nommé l’écrivain et psychanalyste J.B. Pontalis[6] :

« Quand Lacan, inspiré, nous entrainait dans la sinuosité de sa parole, apostrophant soudain son auditoire – nous étions à peine une centaine – et qu’il n’avait pas encore fabriqué de « lacaniens »

Quand la psychanalyse était encore inventive ou même, dans un temps plus reculé, objet de scandale (…)

Quand le mot « Révolution » était porteur d’espoir (…)

Quand, et quand, et quand (…)

Mais cet « avant » ne doit pas nous empêcher de vivre le présent et d’essayer de le transformer, accueillir ce qui vient, aussi anxiogène soit-il, et ne pas rester « scotché » sur le passé, comme des anciens combattants.

Comme l’écrit si justement Joseph Rouzel[7] « Certes, la nost-algie n’est plus ce qu’elle était, mais c’est quand même une sourde douleur qui prend au corps et au cœur. Une algie, une douleur du retour, du « c’était mieux avant ». Ça fait souffrir. Ça pince. Mais comment avancer à reculons ? Douleur ou doux leurre ? Ce qui en son temps marqua notre enfance de l’art, de se faire compagnons de route de dits « psychotiques », n’est plus que ruine de l’âme. Bien sûr, les doux noms de « Tosq », comme on l’appelait gentiment, Oury, Gentis, Bonnafé, Torrubia, etc., nous bercent, mais serait-ce d’illusions ? L’au-delà freudien n’a rien de religieux, c’est la pulsion de mort et ses avatars. La nostalgie en est un des fers de lance. Revisiter le passé à pied sec ne peut que poser en ligne de mire de le dépasser, de s’en libérer. Pas de s’y ficeler[8].

Oui, il faut aller « de l’avant », même si « ce qui vient » est surtout anxiogène pour le soignant qui voudrait bien faire ce pourquoi il est payé. L’orientation biologico-comportementaliste de la clinique psychiatrique est dominante, même s’il y a de la résistance dans quelques bastions irréductibles. De nos jours, la parole du psychotique est déconsidérée et « hors sujet ». Les psychanalystes qui œuvrent en psychiatrie soulignent la nécessité de l’écoute de cette parole, de sa prise en compte, car il y a quelque chose à en apprendre. A notre époque non épique, la psychanalyse n’a pas le vent en poupe, mais elle s’en remettra, ce n’est pas la première fois qu’elle subit des attaques. Mais il y a quand même une tendance lourde en psychiatrie qui réfute l’approche analytique et institutionnelle, préférant privilégier la « raisonnable » association du scientisme, du comportementalisme, de la psychopharmacologie et des discours sécuritaire sur la dangerosité des plus fous. En outre, les inspirateurs – non inspirés – de cette psychiatrie agonisante sont très condescendants à l’égard de ceux qui animent – et à contre-courant- les derniers lieux où se niche la PI, c’est-à-dire ceux qui font encore de la psychiatrie. Les acteurs de cette psychiatrie humaniste et alternative seraient de doux rêveurs passéistes, et autres post-soixante- huitards attardés[9]. Ce n’est pas l’avis de Michel Marie-Cardine, psychiatre lyonnais qui écrivait : « La PI représente encore un mode de traitement privilégié des psychoses les plus graves » et en concluait dans le même article : « qu’elle demeure l’un des éléments majeurs du traitement des malades mentaux graves. (…) La PI, considérée comme le mouvement indispensable à l’exercice d’une psychiatrie ne se contentant pas d’un modèle basé sur la seule chimie du cerveau, ou sur le seul couple « stimulus /réponse ».[10]

Ce séminaire est l’occasion de visiter cette praxis de l’institution qu’est la PI, essayer d’en « attraper » quelques concepts, en particulier ceux issus de la « boite à outils » d’Oury ; de comprendre le sens et la nature de ce travail pathoplastique[11], qui consiste à créer des lieux psychothérapeutiques, à haut potentiel soignant, un  travail qui s’étaye sur le collectif soignant /patients, sur les modalités du « vivre ensemble », un travail qui existe encore aujourd’hui en quelques lieux. Dans le contexte contemporain, il s’agit d’ilots de résistance, des lieux éthiques qui ne cèdent pas au fatalisme du discours dominant : dans certains services de psychiatrie publique et privée, dans certains lieux de placement de la Protection de l’enfance, je pense notamment à l’expérience de certains LVA[12] qui ont gardé une éthique, ceux qui accompagnent et soutiennent les travailleurs handicapés en ESAT, ceux qui soutiennent les enfants en ITEP, en IME,  les personnes très âgées en EHPAD ; certaines classes expérimentales dans l’enseignement, puis enfin, certains instituts de formation tels que PSYCHASOC[13] et les CEMEA[14], pour qui la formation des travailleurs sociaux n’est pas un formatage, mais au contraire le lieu (topique) d’une prise de conscience et de transformation, dans et par le groupe de formation, tout en étant un espace d’apprentissage et de savoir. Auto-formation, mutuelle, guidée et active…

Aujourd’hui, nous rencontrerons Jean Oury par une brève biographie. Nous ferons ensuite – et pour paraphraser Michel Foucault – « un petit tour de folie », c’est-à-dire un détour historique en psychiatrie, sur la manière dont la société traitait ses insensés, à travers les âges. Mon support d’intervention est un texte que j’ai construit, il a demandé un temps de gestation, c’est du travail. Je vous l’ai envoyé afin que vous puissiez vous en servir de support. Si je l’ai écrit et que je souhaite le relire avec vous, en prenant le temps, et en le commentant, je ne veux pas que nous soyons rivés à mes signifiants, ce qui serait une aliénation de plus. Par conséquent, n’hésitez pas à m’interrompre, me poser des questions, de me demander de reformuler, je me nourris de vos interlocutions. Ce séminaire, comme celui de l’an dernier doit être rythmé par des discontinuités, des respirations, des ruptures, tout en gardant le cap, et un fil conducteur que nous déroulons ensemble, je sais où je vous emmène. Ces trois demi-journées ne seront réussies qu’à la condition de l’interactivité. Je ne fais pas un cours, et je ne vois pas au nom de quoi j’en ferais un, même si j’en avais la tentation. Mon intention est de vous transmettre quelques petits bouts de savoir épars, votre savoir à vous fera supplément d’âme à ce séminaire qui n’est que mon bricolage personnel ; fait de longues lectures, de vision de films sur la question, d’échanges avec des complices – et « maitres » ! – qui eux, ont bien connus Oury, Tosquelles et Bonnafé, et bien sûr, par ce travail d’écriture, lequel m’est indispensable. Je suis d’une génération de l’écrit et l’assume sans complexes.

L’an dernier, nous nous sommes réunis pendant trois matinées pour un séminaire intitulé : « Louis Althusser, entre génie et déraison ». Cette année, il s’agit de « Jean Oury, celui qui faisait sourire les schizophrènes ». Il y a quand même un point de réel énigmatique entre ces deux thèmes, « ça » parle de la Folie. D’un « soigné » et d’un « soignant », et les deux ont laissé une œuvre, une empreinte dans le symbolique.

Serais-je marqué par la Folie ? Ferait-elle habitus ?[15] 

 

 



[1] Gérer ! Ce signifiant en inflation galopante n’est pas anodin, voir l’utilisation abusive qui en est faite, en travail social, en psychiatrie, dans l’éducation, comme si les sujets humains étaient des marchandises pris dans des flux, c’est-à-dire des objets gérables et floués !

 

[2] Objet « cause du désir » …le dernier IPhone, la dernière tablette, le dernier produit amincissant…tous ces ersatz censés combler le manque à être, nous y reviendrons….

[3] « La représentation du rapport imaginaire des individus, à leurs conditions réelles d’existence », d’après le philosophe Louis Althusser.

[4] Dans un EHPAD dans lequel j’intervenais comme superviseur, parmi les 85 résidents, il y avait 15 psychotiques vieillissants, dont certains très délirants. Les équipes pourtant de bonne volonté, se sentaient démunies face au désordre, la Folie, la fureur, l’angoisse et la mort….

[5] « Malaise dans la civilisation », S. Freud, Editions Points, 2010

[6]  J.B. Pontalis, « Avant », Folio 2012

[7] On ne le présente plus, mais pour ceux qui le méconnaissent, il s’agit d’un psychanalyste issu du travail social, superviseur, écrivain, formateur, et notamment directeur de l’Institut européen PSYCHASOC (psychanalyse et travail social), à Montpellier. Voir bibliographie en fin de séminaire.

 

[8] Joseph Rouzel, « La psycho, terre- à pies, institue si on aile » in Sud-Nord N° 26, « La psychothérapie institutionnelle, matériaux pour une histoire à venir », ERES 2015.

 

[9] Au signifiant « soixante-huitard » qui ferait S1, est souvent associé un S2, celui « d’attardé », illustration annexe de l’idéologie des dominants ?

 

[10] Revue Sud Nord N°26, page 8 (déjà citée)

 

[11] La pathoplastie est un des concepts principaux de Jean Oury, nous en parlerons lors de la dernière session.

[12] Lieux de Vie et d’Accueil

[13] Déjà cité.

[14] Centres d’Entrainement aux Méthodes d’Education Active, mouvement d’éducation populaire né en 1937.

[15] Système de dispositions acquises et durables, concept cher à Pierre Bourdieu, et à mon sens, à mi-chemin entre la sociologie et la psychanalyse.

 

 

Posté par praxis74 à 12:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]